Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mars 2010 (volume 11, numéro 3)
Marie-France David-de Palacio

« Devenir à mes propres yeux un personnage fantastique » (H. de Régnier) : déviances fantastiques au petit musée des horreurs.

Petit Musée des horreurs. Nouvelles fantastiques, cruelles et macabres, édition établie et présentée par Nathalie Prince, Paris : Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2008, 1152 p., EAN 9782221110140.

1Pari audacieux et réussi : dans son anthologie pourvue d’un important apparat critique sur le fantastique fin-de-siècle, Nathalie Prince réussit à mettre en relief les affinités entre la Décadence littéraire et esthétique et les dérèglements monstrueux du fantastique de l’époque. Ce fantastique-là est empreint du mauvais goût fin-de-siècle, il se plaît à montrer les splendides hideurs que peut engendrer le sommeil de la raison…

2N. Prince propose dans le liminaire qui précède l’introduction proprement dite une très complète mise au point sur le genre de la littérature fantastique au cours des vingt dernières années du XIXe siècle. Le scientisme et l’incrédulité marquant cette période du sceau du rationalisme, surnaturel et fantastique apparaissent d’abord menacés (constat qui pourrait être quelque peu nuancé, quand on songe à l’engouement de l’époque pour des formes d’irrationnel aussi diverses que l’occultisme et le merveilleux). Mais, et c’est ce que montre très bien N. Prince, une telle mise en coupe réglée de la nature par la rationalisation de type scientifique ne saurait satisfaire ni l’idéal poétique ni même la raison : car ce que mettent en avant la philosophie comme la littérature du tournant du siècle, c’est l’impossibilité fondamentale de l’homme de dire ce qu’est le réel. L’univers n’est pas ce que l’on croit en connaître, nul ne saurait y avoir vraiment accès, il n’est que représentation. Avec raison, N. Prince convoque ici le sentiment de dissolution du réel qui marqua tant le tournant du siècle. Le rapprochement paraît judicieux : si le réel est incertain, alors les rapports à autrui ne sont que leurres ; seule demeure, presque tangible, la conscience. D’où le narcissisme et l’égotisme décadents, replis sur soi presque légitimes. Et c’est ici que le rapprochement avec le fantastique fin-de-siècle frappe par sa pertinence : l’imagination et la fantaisie reprennent leurs droits, les productions fantasmatiques possédant finalement un coefficient de réalité équivalent, dans l’absolu, à ce qu’un raisonnement scientifique donne pour assurément réel.

3Comme  l’écrit justement N. Prince, le moi fantastico-décadent « n’aime qu’à se voir souffrir, désirer, regretter ; et l’on s’intéresse moins à l’amour qu’à l’âme qui se perd d’aimer, moins aux objets d’effroi qu’à l’effroi lui-même. Ce n’est donc pas tant le moi que ses altérations, ses distensions, ses divagations et leur fécondité narrative et thématique qui intéresse l’auteur fantastique. » En une formulation particulièrement heureuse, elle évoque « l’émergence d’un fantastique du dedans ». Conséquence de cette intériorisation du fantastique fin-de-siècle : il met au jour ce que la conscience a de plus inavouable. Nul besoin de convoquer le surnaturel pour faire surgir le monstre effrayant qui sommeille en l’homme, et pour se jouer de la morale, en des nouvelles lapidaires et incisives non dénuées d’ironie. Si l’on peut, j’y reviendrai, regretter un manque de définition des notions de fantastique, surnaturel et merveilleux, N. Prince pose en revanche les questions pertinentes, et propose des réponses suggestives : si l’on part du constat formulé par Maupassant d’une déperdition du surnaturel à la fin du XIXe siècle, et si l’on s’appuie sur la définition du fantastique comme surgissement du surnaturel au sein du quotidien, comment définir et expliquer le fantastique fin-de-siècle ? Par la peur irraisonnée, indice de névrose psychique, et par toutes sortes de « pathologies du moi ». L’analyse est subtile : « La terreur ne s’élabore plus nécessairement dans l’exploration d’un autre monde, mais dans l’exploration de soi, consciente ou non. » L’autre, cet étranger inquiétant, c’est le moi, dans ce qu’il a de plus tortueux (et l’on aurait pu développer le rapprochement entre l’exploration fin-de-siècle de la psyché et celle d’une certaine forme de fantastique).

4Une fine démonstration expose les modalités d’un renouvellement du genre : plus besoin d’un attirail de fantômes et de vampires : le quotidien est revisité par un regard décadent capable de métamorphoser l’objet de sa vision. Ville, femme, fleurs (et bestiaire, pourrait-on ajouter) : l’ordinaire se fait inquiétant. Selon N. Prince, on peut parler d’un « fantastique symboliste » (à l’œuvre par exemple dans L’Ève future), « avatar littéraire et poétique du fantastique traditionnel ».

5À la suite de cette riche introduction, véritable bilan sur le fantastique en France à la fin du XIXe siècle, N. Prince propose une très utile « Note à la présente édition », dans laquelle elle expose les raisons qui l’ont conduite à retenir certains textes et certains auteurs, plutôt que d’autres. Les 118 nouvelles sélectionnées l’ont été dans un corpus francophone : il eût été en effet déraisonnable de tenter une anthologie européenne. Le parti-pris d’accueillir au sein du recueil des nouvelles d’auteurs belges de langue française est évidemment judicieux, quand on sait la fécondité des auteurs tels Rodenbach ou Eekhoud. Autre décision que l’on ne peut qu’applaudir des deux mains : celle de donner la place qui leur revient à des textes oubliés, inconnus, d’écrivains considérés — à tort — comme mineurs, ou encore d’auteurs célèbres en leur temps, mais pour d’autres ouvrages. C’est ainsi que le lecteur découvrira des nouvelles fantastiques d’Édouard Dujardin, ou d’un Henri de Régnier (« le heurtoir vivant »), que l’on ne s’attendait pas à découvrir si imaginatif ! Et que dire de Ernest Hello, dont la nouvelle « Un homme courageux » s’inscrit parfaitement dans la section intitulée « Délires, névroses et folies douces » ?

6Le travail accompli est une véritable exhumation de perles enfouies dans des recueils parfois médiocres, ou dans des revues oubliées. N. Prince, en chercheuse aguerrie, a su dépouiller patiemment ces pièces inestimables. Elle en a retenu des textes de tonalités et de genres variés, répartis au sein du recueil en quatre grandes sections : « Fantômes, spectres et charognes », « Délires, névroses et folies douces », « Amours et désamours fantastiques », « Trois mythes fantastiques ». Chaque section est elle-même précédée d’une riche introduction, qui fournit le thème principal des récits retenus. Ainsi, la première s’attache à montrer comment, bien plus que de fantômes évanescents qui ont fait leur temps, la fin du siècle est friande de cadavres décomposés, de charognes aussi répugnantes que tangibles. La seconde partie, consacrée aux délires et névroses, s’ouvre sur un préambule dans lequel N. Prince définit une sorte d’horreur intime, où le dérangement du moi, le dérèglement de la conscience, suffisent à produire le fantastique ; elle inclut évidemment dans cette partie le topos de la folie. La troisième section, très originale, propose une réflexion sur la pathologie amoureuse fin-de-siècle. Autre forme de dérèglement que celle des rapports entre les sexes, où la complaisance dans la souffrance prend des formes raffinées, de l’algolagnie à la nécrophilie. On objectera seulement que, pour pertinente qu’elle soit, cette réflexion sur la perversité de l’amour décadent n’est pas nécessairement caractéristique du fantastique.  N. Prince sent d’ailleurs la nécessité d’affirmer le lien à la fin de son introduction (« La littérature fantastique, qui aime fréquenter le mal, dévoile en cette fin-de-siècle des amours et des sexualités décalées qui témoignent d’une terrible dépravation du sens génésique, pour reprendre les mots de Paul Moreau de Tours. ») La dernière partie est consacrée aux versions fantastiques de trois mythes chers à la fin du XIXe siècle : Narcisse, Pygmalion et Don Juan. Selon N. Prince, en effet, on peut parler d’un « fantastique mythographique » opérant par la dépravation des mythes. Le pygmalionisme confirme bien cette tendance. En revanche, le rapport du fantastique fin-de-siècle au mythe de Don Juan paraît moins convaincant. D’une certaine façon, l’auteur le reconnaît elle-même en écrivant « Le fantastique traditionnel de Don Juan est réduit à néant, et son histoire est comme désacralisée », sans pour autant préciser ce que serait précisément un fantastique « non traditionnel » de Don Juan.

7Entre l’introduction de chaque section et les textes, N. Prince a eu l’excellente idée d’insérer quelques articles contemporains des récits, proposant une théorisation du genre fantastique. Ainsi, les colonnes du Petit Parisien de 1888 et de L’Écho de Paris  de 1886 s’interrogent sur la vogue des histoires de revenants et du surnaturel, et c’est à juste titre que ces articles figurent en tête de la première partie. Avant la seconde, Georges Montorgueil exprime son intérêt, en 1884, pour « les maisons hantées », et a cette formule exemplaire : « L’inexpliqué nous séduit, surtout l’inexplicable. » L’article proposé en liminaire de la troisième section, sur l’amour fantastique, rappelle une nouvelle fois l’exhaustivité de l’enquête menée par N. Prince. Qui aurait songé à aller dépouiller Hyères-Journal de 1885 ? Et pourtant, « La femme mécanique », sorte de double de l’Ève future, rend très exactement compte des hantises dont témoignent à leur manière les nouvelles fantastiques qui suivent. Enfin, quelle bonne idée que de donner en appendice à la dernière section, où il est notamment question des réécritures fantastiques du mythe de Narcisse, un article médical paru dans la Revue universelle en 1904, et consacré à « l’autoscopie » !

8Enfin, au nombre des riches paratextes de ce recueil, il faut compter les annexes, composées de textes théoriques de la fin du XIXe siècle, sur le fantastique. Mentionnons notamment « Du genre fantastique » par Ernest Hello, ou encore « Le fantastique réel » d’Edmond Picard. Très utiles également, un « Dictionnaire des auteurs » puis un index closent le volume. Bref, un travail documenté, savant sans jamais être prétentieux, et d’une lecture très agréable.

9Ayant célébré les très nombreuses qualités de cette entreprise, on se risquera à émettre quelques légères réserves. Il eût sans doute été utile de préciser davantage ce que le fantastique fin-de-siècle doit au romantisme ; certaines créatures hybrides et chimériques viennent directement de la fantaisie de l’autre extrémité du siècle. Constater que « la décadence se propose ainsi d’achever ce que le romantisme avait découvert » (p. XI) semble un peu rapide. Pourquoi ne pas s’interroger plus avant sur cet héritage, ne serait-ce que sur l’intérêt fin-de-siècle pour le Gaspard de la Nuit ? Par ailleurs, certaines assertions pourraient peut-être être nuancées. Ainsi, est-il exact d’affirmer que la fin du XIXe siècle « a condamné la magie », même en précisant aussitôt le propos (« En même temps qu’elle a condamné la magie, la fin-de-siècle l’invite à nouveau avec impatience », p. X) ? Même constat après un très bon développement sur la delectatio morosa décadente ; pourquoi écrire : « Les décadents ne croient donc plus au surnaturel et aux choses fantastiques, certes, mais ils se délectent des histoires de morts […] » ? Affirmation contestable, et d’ailleurs démentie par l’existence même de ce riche recueil ! On regrette enfin un petit flottement sémantique sur les notions de surnaturel, de merveilleux, de fantastique, etc. Mais il est vrai que l’un des auteurs justement choisis par N. Prince formule avec concision et pertinence la distinction entre les deux genres : « Le fantastique est l’apparition sensible des relations cachées qui unissent le monde visible au monde invisible. Le merveilleux, tel qu’on l’entendait au dix-huitième siècle, ressemble au fantastique comme une machine ressemble à la vie. Le fantastique est puisé dans la nature même des choses ; le merveilleux est une des ficelles dont les arts poétiques contiennent la recette. » (Hello, « Du genre fantastique », texte intégralement reproduit dans les annexes) Le fantastique serait donc du côté du naturel et du sensible, ou comme le précise un peu plus loin le même auteur : « Le monde fantastique n’est pas un monde différent du nôtre ; c’est le monde visible éclairé par le monde invisible. » On peut savoir gré à N. Prince d’avoir sorti de l’oubli pareils textes, bien plus éclairants que tous les traités didactiques sur le genre fantastique.

10Bref, ce recueil délectable, excellemment présenté, fourmille de trouvailles qui viennent renouveler notre approche un peu convenue du fantastique fin-de-siècle. Parmi d’autres fantastiques névrosés, si l’on peut risquer l’expression, il faut conseiller au lecteur de faire connaissance avec la dame aux clous de Léo Trézénik, ou avec l’étonnant et anonyme « Moi » « (fumisterie psychologique) »…