Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mars 2010 (volume 11, numéro 3)
Pascale Hummel

L’autre Moyen-Âge de Renan

Ernest Renan, Histoire de l’étude de la langue grecque dans l’Occident de l’Europe depuis la fin du Ve siècle jusqu’à celle du XIVe, texte introduit et édité par Perrine Simon-Nahum, textes latins et grecs revus et traduits par Jean-Christophe de Nadal, Paris : Les Éditions du Cerf, coll. « Patrimoines ; Histoire des religions », 2009, 790 p., EAN 9782204085953.

1Dans un « Avant-propos » talentueux et bien documenté (en trois mouvements : Genèse de l’œuvre ; Le manuscrit ; Une histoire de l’esprit humain), Perrine Simon-Nahum retrace le parcours (biographique, spirituel et intellectuel) d’Ernest Renan afin de cerner les caractéristiques épistémologiques de son œuvre savante. En 1848, l’Académie des inscriptions et belles-lettres couronne l’étude de ce jeune talent, alors nouveau venu dans le monde scientifique : conservé jusqu’à aujourd’hui dans les archives de l’Institut, le manuscrit ne fut jamais publié. Après avoir renoncé à l’état ecclésiastique, Renan aborde en 1845 la carrière savante muni d’un imposant bagage. La place attribuée au grec et aux langues en général alimente son système : le langage y est modèle autant que moteur principal de l’évolution de l’esprit humain. Les réflexions sur les institutions médiévales et la transmission du savoir introduisent à une théorie du religieux et au rôle déterminant de ce dernier dans l’histoire des sociétés. Appartenant aux écrits de jeunesse, le « Mémoire sur l’histoire de la langue grecque » jette un éclairage précoce sur l’une des œuvres savantes majeures du XIXe siècle.

2Étroitement liée à la crise de vocation précédant l’abandon (1845) du Séminaire, la genèse de l’œuvre reflète les ambitions épistémologiques de son auteur et marque son entrée dans l’univers des études littéraires. Travail d’érudition absorbant une riche documentation de seconde main, l’ouvrage, de facture plutôt classique, ne frappe pas immédiatement par son originalité. Les sources embrassent les grands noms de la science antiquaire (J. A. Fabricius, G. Tiraboschi, etc.), des sommes historiques et littéraires (L.-A. Muratori, A. H. L. Heeren, l’entreprise mauriste de l’Histoire littéraire de la France, Du Cange et Montfaucon), et les productions de contemporains notables (Victor Cousin et ses disciples). Les remarques incidentes sur les langues orientales situent également l’ouvrage dans une perspective plus vaste que la simple histoire de la langue grecque.

3La philologie incarne la science en tant que tradition. Dans un passage bien connu de Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Renan raconte comment la découverte de la philologie le précipita dans un conflit entre science et religion, jusqu’à lui faire embrasser le parti de la vérité scientifique. Zélateur enthousiaste de la philologie dans L’Avenir de la science, il voit en elle l’instrument d’émancipation de l’humanité, à une époque où la philologie renvoie en France à une pratique encore floue peinant à se distinguer des disciplines littéraires dans le domaine des études classiques.

4L’intérêt croissant de Renan pour la culture hébraïque le pousse vers la théologie allemande : alors que l’Église impose une approche symbolique, les travaux des grammairiens allemands redonnent leur sens littéral aux mots. Le jeune érudit apprend l’allemand et traduit un livre de Wilhelm Gesenius : son apprentissage est clairement autodidactique. Entre transcendance et œuvre jamais achevée, la langue (d’abord l’hébreu et l’allemand, puis l’arabe et le syriaque) se révèle l’outil privilégié favorisant le contact avec l’infini. Les écrits de Johann Gottfried von Herder ouvrent sur les mystères de la conception du monde par le biais de la quête scientifique. L’Allemagne représente ainsi un puissant antidote à la pensée des Lumières : la philologie à laquelle Renan aspire se situe au point d’intersection entre poésie et philosophie.

5La philologie (en opposition avec les belles-lettres) subit en France les conséquences de la querelle entre Anciens et Modernes. En invitant chacun à affermir les bases de sa pensée, l’esprit géométrique mine le principe d’autorité et sape toute forme de référence extérieure à l’objet. À partir du milieu du XVIIIe siècle, l’esprit, le bon goût et l’imagination s’imposent en tant que critères d’une œuvre, distincts en cela de l’austérité recommandée par la critique savante : le génie français se définit par opposition à la science. Défendant les vertus d’un usage fidèle et rigoureux de la langue, Renan bouscule les cadres structurant les études littéraires, ainsi que l’évolution de la linguistique et de la grammaire comparée. La philologie, pense-t-il, doit s’affranchir de tout académisme par la refondation de son rapport au passé : la critique des textes se range du côté de l’histoire plus que de la littérature. Replacé dans le contexte intellectuel de l’époque, le Mémoire de 1848 prend naissance au croisement d’une histoire littéraire de type Raynouard-Fauriel et des études linguistiques alors perçues comme ramification savante de la philologie. Une fois la carrière ecclésiastique délaissée, Renan acquiert les grades universitaires lui ouvrant le monde de la science, en quoi il se montre rapidement fort critique envers l’enseignement qu’il reçoit.

6Préconisant une philologie à la française, Renan souhaite dépasser l’opposition entre la méthode jésuite, fondée sur l’autorité de la tradition, et la curiosité oratorienne, volontiers critique envers les textes. Le Mémoire de 1848 inaugure une transposition profane de l’argument théologique : sa critique de la scolastique et des arguments d’autorité dévoile les motifs de son opposition à l’Église. L’enjeu est d’interpréter la tradition : à l’intersection de la linguistique et de la grammaire comparée (en une hybridité qui d’emblée brouille le genre auquel ressortit l’étude du grec en Occident), l’approche comparatiste du Mémoire se double d’un arrière-plan théologique favorisant le décryptage de la période médiévale alors à la mode. Dénonçant la scolastique et avec elle l’influence de l’esprit jésuite sur la société française, pourfendant aussi les scories de la fausse science, il met au jour les raisons de la prévalence épisodique d’une scolastique dont il se réserve de combattre l’influence. Pour mener à bien ce projet, il s’appuie sur les historiens. Renan découvre des inédits (Jean Scot Érigène ; un dictionnaire grec-latin du Xe siècle inconnu ; une copie de thème grec due à un écolier du XIe siècle), en même temps que ses amis (É. Egger et F. Ozanam notamment) lui font parvenir des documents inconnus. Le philologue s’intéresse à l’état de la science grecque à travers le temps, autant qu’à la dynamique qu’elle reflète d’une histoire plus large : un « autre Moyen Âge » émerge, différent du portrait barbare qui parfois en est schématiquement brossé. Dès la fin du IVe siècle, le grec pour survivre emprunta diverses voies : déplacements de population, échanges commerciaux, ouvrages directement composés à cette intention (dictionnaires, lexiques et autres compilations). Mais c’est dans le travail de la pensée que la langue grecque trouve son relais le plus précieux : la distinction est ainsi faite entre une langue d’échange ou de communication et une langue de culture. L’historien dessine une histoire culturelle, où philologie et philosophie se conjuguent pour transcender une vision purement historique. Le Moyen Âge est divisé en quatre périodes, et la renaissance carolingienne (« carlovingienne ») abordée avec une grande sympathie. La spontanéité qui caractérise les études grecques durant la première partie du Moyen Âge est aussi le signe de leur insuffisance. Le rôle de la Grèce est lié à la découverte de la science, c’est-à-dire de l’universel. Contemporain du Mémoire, l’ouvrage De l’Origine du langage définit les principes d’une théorie directement empruntée à Alexander von Humboldt : plus que de simples productions historiques, les langues recèlent dans leur essence même les étapes du développement de l’esprit humain. Sans s’attarder à l’évolution des mots, l’odyssée du grec à l’époque médiévale atteste la manière dont l’esprit de la Grèce classique se réactualise dans les cultures ultérieures. L’échange entre civilisations se manifeste par l’attention portée à l’Orient dans la transmission et l’histoire du grec. Si la philosophie scolastique est stigmatisée pour sa sécheresse d’esprit, la période scolastique à l’inverse est décrite comme un temps d’effervescence intellectuelle, la quintessence du dialogue entre civilisations. Aspirant à composer une histoire de l’esprit humain, Renan affirme que tous les peuples connaissent leur moment scolastique : les époques et non les individus sont ainsi les sujets de l’histoire de la culture, dont le schéma est téléologique. Les « Renaissances » sont diverses et multiples : les périodes « carlovingienne » et scolastique trouvent leur dépassement dans la synthèse d’une unité supérieure, la Renaissance au sens historique le plus courant. Dans la tension entre religieux et politique, quelle fonction dévolue à la raison permet de ménager également une place à la croyance ? Le Moyen Âge renanien à certains égards est spirituel : le Mémoire véhicule ainsi une dichotomie majeure opposant l’Église au mouvement religieux dans son ensemble. C’est là également pour le savant l’occasion de prendre position sur les questions relatives à l’enseignement et à l’Université. La philologie apparaît comme le moyen de poser sur un texte un regard esthétique, afin de mieux restituer la vision de son époque à partir du sens singulier qu’il propose. Le sentiment religieux faisant contrepoids à la mythification de l’histoire, celle-ci inclut les religions dans le panorama de l’avenir des sociétés. « Institutrice du genre humain », la langue grecque, au fil de ses productions, scande et imprègne le développement des cultures, dont chacune connaît « sa période d’hellénisme ». Pour Renan, la Grèce assume une fonction à la fois symbolique et philologique.

7Le Mémoire de Renan se divise en quatre grandes parties, chacune subdivisée en chapitres : I. Prolongement des études romaines durant les premiers siècles du Moyen Âge : 1) Des études grecques chez les Romains et de leur décadence ; 2) Des études grecques en Italie depuis la chute de l’Empire d’Occident jusqu’à Charlemagne ; 3) Des études grecques en Espagne sous les Visigoths ; 4) Études grecques dans les Gaules avant Charlemagne ; 5) Études grecques chez les Bretons ; 6) Études grecques en Afrique avant la conquête musulmane. II. Études grecques chez les peuples d’origine barbare, jusqu’à la scolastique : 1) Études irlandaises ; 2) Études anglo-saxonnes ; 3) Des émigrations irlandaises et anglo-saxonnes sur le continent ; 4) Des études grecques sous Charlemagne et Louis le Débonnaire ; 5) Des études grecques en France, depuis Charles le Chauve jusqu’à la scolastique ; 6) Des études grecques en Allemagne depuis la réforme carlovingienne jusqu’à la scolastique ; 7) Des études grecques en Italie depuis Charlemagne jusqu’à la scolastique ; 8) De l’érudition grecque en général durant la période des études carlovingiennes ; 9) Culture gréco-arabe en Espagne et chez les Juifs. III. Des études grecques durant la période scolastique : 1) Des études grecques en général durant la période scolastique ; 2) Des traductions et de l’étude des auteurs grecs au Moyen Âge ; 3) Des études grecques en France, depuis le commencement de la scolastique jusqu’à la fin du XIVe siècle ; 4) Des études grecques en Allemagne durant la période scolastique ; 5) Des études grecques en Angleterre durant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles ; 6) Des études grecques en Espagne durant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles ; 7) Des études grecques en Italie depuis la Renaissance du XIe siècle, jusqu’à la Renaissance du XIVe. IV. Premières études de la Renaissance : 1) Renaissance des études grecques en Italie ; 2) Commencement de la Renaissance dans les autres pays de l’Europe. L’ensemble est coiffé par un Résumé d’une petite dizaine de pages.

8Clairement destiné au sacro-saint (et néanmoins mythique) « grand public » français (dont l’existence plus virtuelle que réelle fourvoie bien d’estimables éditeurs hexagonaux), cet ouvrage ne livre aucun élément pointu sur les données codicologiques du manuscrit édité ni sur les étapes de sa transcription. Le lectorat spécialisé aimerait connaître le nombre des feuillets, les caractéristiques de l’écriture, etc., toutes informations disponibles par ailleurs dans le catalogue des Manuscrits de l’Institut de France (à savoir : Ms 2208-2209, Papier 240 x 180 mm. Broché, 1847-1848, Don de Mme Renan, née Cornélie Scheffer, 1893). Dans l’ensemble, et malgré le confort de lecture garanti par l’impression en gros caractères, la réalisation matérielle est un peu décevante au regard de l’excellence du travail fourni par les éditeurs de cet inédit d’une si admirable richesse.