Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Février 2010 (volume 11, numéro 2)
Djéhanne Gani

Hermann Broch, Théorie de la folie des masses : pour une pensée pratique et politique

Hermann Broch,Théorie de la folie des masses , traduction P. Rusch et D. Renault, Paris, Tel- Aviv : Éditions de l’Éclat, coll. « Philosophie imaginaire », 2008, 526 p., EAN 9782841621637.

1Cet article est publié dans le dossier critique d’Acta fabula (février 2010, volume 11, numéro 2) : « Actualité d’Hermann Broch », supervisé et coordonné par Vincent Ferré.

« L’homme philosophique veut toujours “convertir” car il se sent en possession d’une vérité profonde. »

(Hermann Broch, Autobiographie psychique, Paris, L’Arche, 2001, p. 45).

2Hermann Broch quitte Vienne en 1938 pour les États-Unis où il meurt en 1951 d’épuisement moral et physique, après avoir consacré près de 15 ans à vouloir comprendre et théoriser la folie collective dont il a fait l’expérience avec la montée du nazisme. L’exil sans retour du penseur viennois (d’origine juive) est placé sous le signe de ce projet colossal : La Théorie de la folie des masses1 traduite par Pierre Rusch2 et Didier Renault, publiée aux éditions de l’Éclat en octobre 2008, soit cinquante ans après la mort de l’auteur et vingt ans après la parution en allemand, vient compléter une réception et donc une transmission de l’œuvre de Broch jusqu’alors lacunaires en France. En effet, seuls les romans3 de Broch ont fait l’objet d’une traduction exhaustive en français, contrairement à sa correspondance4 et ses essais5, dont seule une partie est actuellement disponible.

3La réflexion de Broch sur les masses s’inscrit dans une constellation et un jeu d’influences, puisqu’il a été lecteur des écrits de Gustave Le Bon, Sigmund Freud, Ortega Y Gasset, Wilhelm Reich ou encore Georg Simmel, même s’ils ne sont pas cités dans son essai. Il a eu des échanges avec Hadley Cantril, il connaissait Siegfried Kracauer et Elias Canetti6. Pour autant, Broch est, sans conteste, resté dans l’ombre.

4En 1939, Broch rédige une « Proposition pour la fondation d’un institut de recherches sur la psychologie politique et pour l’étude des phénomènes de folie collective. » Dans le volume (qui suit l’édition allemande), cette proposition, antérieure à la rédaction de l’essai de Broch, ainsi que le « Projet pour une théorie des phénomènes de folie collective (1941), introduisent sa Théorie de la folie des masses et en présentent les thèses (respectivement, p. 13-42 et p. 43-64). Ils soulignent la cohérence du projet et résument la pensée de Broch, mais ils participent également à la redondance et à la répétition de certains motifs développés ailleurs. En effet, la Théorie de la folie des masses a été publiée à titre posthume, et Broch n’en a pas rédigé de version définitive ; l’essai est inachevé et le texte publié ne correspond pas à l’aboutissement du projet.

5Dans cet essai, composé de trois parties, Broch part d’une définition anthropologique de « la zone crépusculaire » (I) pour analyser les mécanismes psychologiques d’adhésion à ce qu’il nomme la « masse » (II) avant d’aborder la question politique de la démocratie et sa « tâche » de conversion (III).

6S’opposant à la fragmentation, au morcellement du savoir, l’œuvre de Broch est décloisonnée et s’inscrit dans un dialogue des savoirs de différents champs disciplinaires (anthropologie, sociologie, littérature, philosophie, économie, histoire, psychologie) comme il le répète dans son essai.

7De manière révélatrice, Broch reprend dans la Théorie de la folie des masses des motifs qui sont d’abord apparus sous forme romanesque. Les recherches de Broch sur la folie des masses commencent en effet avant l’exil et la rédaction de l’essai La Théorie de la folie des masses, entre 1939 et 1948, comme l’annoncent les objectifs du roman Le Sortilège7 (Die Verzauberung) dès 1935 : « dans ce roman, j’ai essayé de dégager, jusqu’à la racine, les événements allemands avec tous leurs arrière-plans magiques et mystiques, avec leurs pulsions de délire de la masse, avec leur “aveuglement et leur ivresse sobres”[…].8 » Broch y analyse le comportement des Allemands qui a conduit à la persécution des Juifs durant le IIIe Reich, puisque le roman se lit comme une allégorie et une analyse de la montée du national-socialisme et de la folie collective. Ce roman annonce les thèses contenues dans la Théorie de la Folie des Masses, qui réaffirme le projet de sa vie et le lien étroit entre ses écrits romanesques et théoriques : mettre au jour les causes et les dispositions psychologiques individuelles qui ont mené à l’adhésion massive à un régime totalitaire, et ce afin d’agir.

8La notion-métaphore d’« état crépusculaire » (Dämmerzustand) est déjà présente dans son premier roman Les Somnambules (1929-1931) mais elle est conceptualisée dans la Théorie de la folie des masses. Les personnages en proie au somnambulisme, dans le roman se trouvent dans un état crépusculaire, mais à des degrés différents. Elle atteste donc de la continuité des recherches, des préoccupations de ce penseur.

9Dans l’anthropologie brochienne, l’« état crépusculaire » renvoie à l’héritage animal placé du côté de l’instinct et de la survie dont l’homme peut s’extraire grâce à la connaissance et sa nature prométhéenne : « Contrairement à l’animal, l’homme se connaît et connaît le monde, il a conscience de lui-même et il a conscience du monde. Grâce à cette faculté, il est capable de s’arracher à son état crépusculaire, ce sont les avancées de la connaissance dans lesquelles se manifeste la nature spécifique de l’homme, et dont témoignent tant l’évolution historique que l’édification de la culture. » (p. 68) Cet état facilite la manipulation des masses, et y contribue : « … où l’état crépusculaire triomphe, l’homme devient masse. La masse est le produit de l’état crépusculaire. » (p. 69) La figure du chef va de pair avec le phénomène de masse : avec la panique, la masse a besoin d’un chef. Dans les Somnambules, il9 écrivait déjà : « C’est sans doute pour cette raison que nous aspirons à avoir un “chef”, afin qu’il nous fournisse la motivation d’événements que, sans lui, nous sommes contraints de qualifier d’insensés. » (p. 416) Broch distingue, dans la Folie des masses, deux types de chef : le véritable rédempteur (comme le fondateur de religion) dirige l’humanité vers un gain sur le plan de l’irrationalité ; ce type s’oppose au démagogue démoniaque qui mène les masses vers la perte en rationalité et la satisfaction des pulsions (p. 29) en s’adressant à leurs peurs et à leurs instincts. C’est la voie destructrice de culture et d’humanité.

10Broch conçoit la masse comme un agrégat d’individus. Dès lors, sa réflexion pour comprendre et expliquer les phénomènes de masse que sont le totalitarisme et la folie collective se situe dans l’homme. Comme Freud, Broch dénonce l’idée d’une âme collective : « La masse n’est pas une entité psychique, qui posséderait une âme propre, une volonté propre, ou d’autres attributs de ce genre. Seul l’individu et le Moi particulier peuvent être appréhendés d’une manière scientifique. Sous le terme “psychologie des masses”, il faut donc comprendre une partie du modèle psychologique général : cette partie qui se rapporte au comportement du Moi dans la masse. » (p. 45) Par conséquent, le politique ne se pense qu’au regard d’une conception de l’homme : « Toute politique commence par l’homme, elle est faite par lui, pour lui et souvent contre lui. Pour parler de politique, il faut avoir une idée de l’homme, on ne parle sinon que d’une mécanique vide. » (p. 421)

11Broch a une approche anthropologique et psychologique de l’histoire et de la politique — même s’il prend en compte les dimensions économiques ou historiques —, son modèle du Moi est de ce fait essentiel : le sous-titre de l’essai, « Contributions pour une psychologie politique» (« Beiträge zu einer Psychologie einer Politik »), est à cet égard révélateur et programmatique. Broch sonde l’homme afin de comprendre les mécanismes qui mènent à la folie collective, menace pour la démocratie.

12Dans le modèle de Broch, le but du moi est son expansion, il est en quête permanente de « valeurs », orientées vers la vie pour lutter contre l’angoisse. Le moi cherche donc à s’approprier les éléments du non-moi, par une possession réelle (dans la nutrition notamment) ou symbolique (dans l’acte de connaissance) qui représente un gain de valeurs. À l’élargissement du moi, porteur de sentiments positifs (comme l’extase) s’oppose le rétrécissement du moi, la perte des valeurs, qui conduit à la panique. C’est le non-moi qui représente une menace dans la théorie de Broch : « ce qui est étranger devient un tel symbole porteur d’angoisse » (p. 20) qu’il provoque la « haine de la mort ». Dans Le Sortilège, Broch illustre (sous forme romanesque) ce mécanisme psychique de panique et de besoin extatique dans les scènes du pogrom ou du sacrifice.

13Broch met en lumière les lois psychologiques de la vie psychique des masses, les lois des cycles psychiques, pour agir contre elles : « Toute compréhension des processus historiques doit une fois pour toutes intégrer cet élément [psychologique], particulièrement lorsqu’elle sert une politique qui cherche à empêcher le déclenchement d’une panique de masse » (p. 24-25). Ce mécanisme des lois des cycles psychiques commence avec la panique liée au sentiment de la solitude mortelle, dont l’homme peut se libérer avec l’extase (p. 279-280). Le but de la quête de valeurs par l’homme est de lui permettre de se libérer de la peur, ce qui l’oriente donc vers « élargissement du moi » par opposition à l’amoindrissement menant à la pré-panique.

14Broch accorde à la dimension psychologique une importance capitale, ce qu’il justifie en précisant que les dictatures ont saisi cet enjeu psychologique. La démocratie, selon lui, devrait en faire autant en procurant à l’individu un sentiment de sécurité psychique et physique : la démocratie a besoin d’une unité axiologique, d’une valeur centrale contre l’atomisation des valeurs — en contrepoint à celle que propose le totalitarisme. L’État démocratique doit se préoccuper de psychologie des masses et de psychologie sociale puisque l’adhésion à la masse a des fondements psychologiques, causés par la solitude et la pré-panique.

15La lutte contre le nazisme et contre toute folie collective s’opère ici sur le terrain psychologique, par la connaissance des lois psychiques cycliques et du mécanisme de perte de rationalité. La dernière phrase de la « Proposition pour la fondation d’un institut de recherches sur la psychologie politique et pour l’étude des phénomènes de folie collective » l’annonce, « les nouvelles vérités politiques seront ancrées dans la psychologie. L’humanité s’apprête à quitter l’époque économique pour entrer dans son époque psychologique. » (p. 42)

« Toute âme peut être éveillée parce qu’en toute âme coexistent le bien et le mal et que tout homme, par conséquent, est susceptible d’avancer vers le haut comme vers le bas. » (p. 330)

16La « théorie » de Broch est orientée vers l’action, son anthropologie est politique. La « tâche de la démocratie », dans sa lutte contre la folie collective, est de convertir à la démocratie, la lutte pour la « dédémonisation » du monde. La démocratie doit amener l’homme dans ce que Broch appelle un « système ouvert » du point de vue de la théorie des valeurs, un système évolutionniste, par opposition au « système fermé», figé, des dictatures. Toutefois, l’essai (rédigé dans le contexte de la Guerre froide) esquisse une « troisième voie », une démocratie située entre le capitalisme et le socialisme révolutionnaire, un système fermé, qui serait celui d’un « utopisme démocratique. » Hermann Broch expose ainsi les traits d’une démocratie « totale », d’un « super État » qui reposerait sur le droit. Depuis, certaines utopies de Broch se sont concrétisées : en effet, cinquante ans avant la Cour pénale internationale de La Haye, il préconisait déjà un droit pénal international pour protéger la « dignité humaine. »

      

17L’œuvre de Broch est éclectique, en ce qu’il est à la fois penseur, écrivain, philosophe, sociologue, et politologue — et ce déjà dans ses romans puisque son engagement pour la littérature est de nature philosophique. L’essai sur la folie des masses souligne pourtant l’unité et la cohésion de la pensée de Broch, puisque théorie du moi, théorie de la connaissance, théorie de l’histoire et théorie politique sont des « parties qui se soutiennent mutuellement10 » dans son projet. Il n’y a pas de césure dans son œuvre, entre les écrits autrichiens et ceux de l’exil : l’essai est relié (et lié) aux écrits précédents, rédigés dans un contexte européen, et il s’inscrit dans la continuité de l’œuvre romanesque et essayistique. L’exil n’a fait qu’accentuer les objectifs « politiques » et « pratiques » des écrits de Broch : la Théorie de la folie des masses apparaît comme le projet de sa vie, le point convergent de son travail, mais il marque aussi l’évolution de sa pensée. Si avec ses premiers romans, Broch privilégie l’instrument littéraire (avec le roman épistémologique comme medium) à la connaissance, à la fin de sa vie, il remet en question la possibilité de la littérature à éduquer l’homme et s’en détourne au profit des sciences humaines. En témoigne le jugement de son amie d’exil, Hannah Arendt, qui souligne ce déplacement « de la littérature vers la rigueur scientifique d’une connaissance logique et démontrable11. »