Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Février 2010 (volume 11, numéro 2)
Delphine Nicolas-Pierre

Beauvoir au delà du Centenaire

Simone de Beauvoir cent ans après sa naissance. Contributions interdisciplinaires de cinq continents, sous la direction de Thomas Stauder, Tübingen : Gunter Narr Verlag, coll. « Édition lendemains », 2008, 480 p., EAN 9783823364221 & Lendemains, Études comparées sur la France / Vergleichende Frankreichforschung, n° 132 : « Le centenaire de Simone de Beauvoir », sous la direction de Thomas Stauder, 2008.

1L’année 2008 fut assurément celle de Simone de Beauvoir. La célébration du centenaire de sa naissance a accéléré le rythme des publications qui, déjà bien avant lui, invitaient à une redécouverte d’un auteur dont on ne connaissait qu’une partie seulement — et non des moindres1 — de l’œuvre.  Un ouvrage collectif, incontournable, avait déjà marqué ce centenaire. Découlant du colloque de Paris, (Re)découvrir l’œuvre de Simone de Beauvoir. Du Deuxième Sexe à La Cérémonie des adieux2, sous la direction, entre autres, de Julia Kristeva, ne pouvait pas demeurer seul à couvrir l’événement Beauvoir. Ce volume collectif, unique par le nombre d’articles qu’il contient, a désormais son homologue allemand : l’Allemagne a en effet produit un ouvrage imposant, rassemblant des « contributions interdisciplinaires de cinq continents », et résolument placé sous le signe du rayonnement international de la vie et de l’œuvre de Beauvoir. L’anecdote éditoriale témoigne à cet égard de la pluralité des voix qui ont bien voulu s’associer à cette entreprise : la direction de la revue Lendemains (publiée en français à Tübingen par Stauffenburg) avait confié à Thomas Stauder3 la préparation d’un dossier d’articles à l’occasion du centenaire de Beauvoir en 2008, en vue de privilégier la nouveauté, c’est-à-dire les parties moins connues de son œuvre, ses romans et nouvelles, ou certains de ses essais. Le succès rencontré par l’appel de Thomas Stauder a permis de faire du grand nombre de propositions reçues un livre en-dehors du numéro spécial de la revue, ce qui signale aujourd’hui l’intérêt toujours croissant pour l’écrivain-philosophe, encore mal connue. La visée totalisatrice et interdisciplinaire de ce volume collectif, privilégiant la diversité des matières et des styles et s’efforçant d’interroger les conditions de possibilité du « retour » beauvoirien, est une première, semble-t-il, dans l’exégèse beauvoirienne.

2La revue Lendemains contient huit contributions, s’attachant autant aux essais, Le Deuxième Sexe et La Vieillesse, qu’aux romans, Les Mandarins4, Tous les hommes sont mortels et Les Belles Images. Trente-trois articles jalonnent l’ouvrage collectif5. Le lecteur, peu habitué à parcourir une telle somme — presque cinq cents pages — saura gré à Thomas Stauder de donner un résumé de chacune des contributions, justifiant sa place dans l’ouvrage par l’originalité de l’approche. La distribution des articles sur quatre sections — « Aspects (auto)biographiques », « Aspects philosophiques », « Aspects littéraires » et « Réception et actualité » — est un découpage habituel de la critique beauvoirienne, mais Thomas Stauder insiste, à juste titre, sur la non-étanchéité des frontières entre les sections, trop longtemps perçues comme des champs cloisonnés : « Ces entrecroisements peuvent même constituer un avantage pour le lecteur ; il comprendra que les différentes parties de l’œuvre beauvoirienne ne sont pas isolées mais étroitement apparentées […] » (p.11). La reconsidération de Beauvoir est donc en lien avec une « nouvelle configuration épistémologique6 » qui repose sur le décloisonnement des pratiques et des savoirs et sur des perspectives transversales et interdisciplinaires, ce que met en valeur le titre de l’ouvrage. En lisant la fin de la phrase en citation, un autre choix présidant à l’ouvrage interpelle le lecteur : «  […] et ceci lui permettra de pénétrer toujours plus profondément dans l’univers fascinant de Le deuxième sexe. » À travers le privilège accordé à l’essai de 1949, dont une meilleure compréhension semble être le but ultime du présent volume, nous découvrons une forme de téléologie revendiquée d’emblée dans le court article de Thomas Stauder tenant lieu d’introduction : « […] on peut montrer que Simone de Beauvoir inspire encore aujourd’hui avec sa pensée la formation de la théorie féministe et qu’elle n’est pas devenue un fossile relégué à une vitrine du musée imaginaire des pionnières de l’émancipation. » (p. 9) En donnant l’exemple de Judith Butler, qui, avec son Gender Trouble (1990), impulsa une nouvelle orientation dans la recherche féministe, Thomas Stauder affirme que si « Butler dépasse Beauvoir », elle la « recrute » plus exactement « comme témoin pour sa propre théorie plus moderne. » (p.10) Par ces préliminaires, le critique entend donc donner une nouvelle impulsion à une œuvre qui, selon certains courants féministes, est détachée du contexte actuel et n’appartient plus qu’au passé.

3Savoir si Butler, Sartre ou même « Beauvoir avant Beauvoir7 » « dépasse Beauvoir », à moins que ce ne soit l’inverse, fait partie des débats récurrents dans l’histoire de la réception beauvoirienne, s’attachant à diviser, parfois à rabaisser ou à privilégier, plutôt qu’à mesurer la portée unique ou le degré d’autonomie de son œuvre. Cette tendance à la comparaison, si prégnante dans la réception de la relation intellectuelle de Beauvoir et Sartre, excluant l’hypothèse d’un échange réciproque, peut s’interpréter comme un signe de la fragilité d’un auteur féminin dont on doute encore des fondements et de la validité d’une philosophie, de la technicité des romans, et de la sincérité des écrits intimes.

4L’entreprise de Thomas Stauder est donc tout à fait légitime puisqu’il s’agit bien de reconnaissance, voire de renaissance d’une figure intellectuelle majeure dont la vérité a été trop souvent occultée ou déformée. Mais l’intérêt des contributions n’est pas tant dans la réévaluation – nécessaire – du Deuxième Sexe au regard des débats féministes actuels que dans la diversité et la nouveauté des approches choisies au sujet d’œuvres peu ou mal connues de Beauvoir. Si l’on retrouve les notions habituelles d’altérité, de morale ou d’éthique, de même que les motifs du deuil, du voyage ou de la sexualité, qui informent l’œuvre beauvoirienne dans son entier, les contributions ont le mérite de mettre en perspective toute l’étendue des « champs » investis par sa pensée, et de faire émerger des problématiques jusque-là passées sous silence. À cet égard, certaines lignes de force ou thématiques se dessinent, épousant plus ou moins le découpage générique de l’ouvrage :

5La question de l’originalité de Beauvoir est centrale dans les débats actuels. On ne saurait étudier cet auteur sans penser en termes d’adhésion, de différence ou d’opposition : Beauvoir écrit ou n’écrit pas sur fond de Sartre, de Hegel, de Freud, de Lacan, de Nietzsche, entre autres exemples8. La position de l’écrivain est à situer dans un triangle qui le relie aussi bien aux différentes traditions philosophiques qu’à ses contemporains, dont le plus contemporain de tous est, de loin, Sartre.

6La question du degré d’indépendance intellectuelle de Beauvoir par rapport à Sartre est plus que jamais d’actualité. Reconnue inférieure au « maître » sartrien jusque dans les années 1980, elle a longtemps été dénigrée en tant que philosophe et du même coup, intellectuelle. « Il y aurait donc comme un cas Beauvoir », note Abderhaman Messaoudi. Elle n’entre pas encore dans le « moment philosophique français » de la seconde moitié du XXe siècle. Si un renversement de tendance affecte la critique actuelle, faisant de « Beauvoir philosophe » l’un des champs les plus féconds étudiés dans le monde universitaire anglophone depuis une dizaine d’années, les raisons qui favorisent cette reconnaissance sont elles-mêmes à interroger. « La fortune de sa réception fait que la qualification même de philosophe devra être questionnée en même temps que devront être analysées les raisons qui s’opposent à cette reconnaissance […]. » (p. 393) En défendant l’originalité de sa philosophie, certains auteurs n’hésitent pas à opérer une scission presque complète de ses liens avec Sartre. Or, « c’est seulement quand on lit Beauvoir avec et contre Sartre qu’on peut la considérer comme une des plus originales et influentes philosophes du vingtième siècle » (p. 221), écrivent Karen Green et Nicholas Roffey. « Avec et contre Sartre » semble bien être la formule adéquate pour éclairer la relation intellectuelle entre les deux philosophes. Selon les mêmes critiques, il s’agit d’une relation dialectique inscrite dans une « philosophie de reconnaissance » propre à Beauvoir et selon laquelle « chaque individu authentique accepte qu’il est, de façon irrésolue, soit séparé, soit dépendant de l’autre. » Ils ajoutent : « On ne peut pas entrer dans une relation avec Beauvoir sans reconnaître la place de l’interlocuteur le plus tenace ». Cette dimension de l’intersubjectivité, au fondement de la communication beauvoirienne, est également développée chez Suzanne Moser, dans un article intitulé : « Entre l’altérité absolue et la reconnaissance des différences : Aspects de l’autre chez Simone de Beauvoir ». L’amitié, conçue comme l’achèvement suprême de l’être humain,  ne transforme-t-elle pas « “l’autreté” de l’autre » en égalité ? « [Beauvoir] cherche une possibilité pour la rencontre de deux sujets en tant que sujets et la trouve dans l’amitié où ce drame de la lutte éternelle “peut être surmonté par la libre reconnaissance de chaque individu en l’autre” (Beauvoir 1976 : I, 238). » (p. 240) Or, cette forme de l’altérité, comme le reconnaît Suzanne Moser, va au-delà de la dichotomie des deux sexes : elle ouvre un champ d’approche nouveau, à l’encontre d’un projet qui serait explicitement féminin.

7Or, l’intime interpénétration des deux philosophies invite à de nouvelles approches de l’œuvre sartrienne. Contre l’accusation de misogynie latente du philosophe, fondée surtout sur l’image traditionnelle et dépréciée de la femme dans L’Être et le Néant, Gianluca Vagnarelli cherche, dans la revue Lendemains, à réévaluer la contribution de l’œuvre sartrienne aux études féministes, notamment grâce aux catégories d’ « objectivation » et de « sérialité » : Sartre aurait-il été féministe grâce à Simone de Beauvoir ?

8Corollaire du dialogue philosophique Sartre/Beauvoir9, la question de l’influence de Hegel sur la philosophie de Beauvoir et la nature précise de son hégélianisme divise également l’exégèse. Les parallèles et les divergences entre Hegel et Beauvoir sont analysées dans Le Deuxième Sexe à partir du concept de l’autre, dans l’article déjà cité de Suzanne Moser. Mais l’influence de Hegel ne s’arrête pas aux essais : une spécialiste brésilienne de Hegel propose une lecture philosophique de Tous les hommes sont mortels, en évacuant la dimension littéraire au profit de la « dialectique de Maîtrise et Servitude ».

9La critique, d’une manière générale, reconnaît au Deuxième Sexe d’autres sources ou influences que celles trop souvent limitées à l’existentialisme et à la phénoménologie, ce qui témoigne d’un élargissement de ses champs d’approche. L’apport de l’anthropologie structuraliste de Claude Lévi-Strauss et des théories de Sigmund Freud et de Jacques Lacan, dont on tend à sous-estimer l’importance pour Beauvoir, viennent enrichir la lecture de l’essai. Une professeure de philosophie contemporaine et études des femmes en Slovénie dit avoir longtemps hésité à écrire sur Beauvoir et la psychanalyse. Et pour cause : le sujet est neuf, mais aussi « irritant, surtout pour les philosophes ». Pourtant, il serait temps de considérer Freud, pour ne prendre que son exemple, « comme une figure d’héritage philosophique de Beauvoir, un signe de l’actualité de sa philosophie […] » (p.248), ce qui permet au critique d’affirmer : « Beauvoir et Sartre, Beauvoir et Merleau-Ponty, Beauvoir et Hegel, Beauvoir et Husserl, Beauvoir et Heidegger […], etc., en fin de compte Beauvoir et Foucault […], ce sont des histoires bien connues. Mais ce qui manque, en effet, c’est Beauvoir et Freud. » À cet égard, Eva D. Bahovec, dans son article intitulé « Beauvoir et la psychanalyse » prépare le terrain pour le colloque du même nom, qui aura lieu les 19 et 20 mars prochain à Paris10.

10Enfin, la position singulière qu’occupe la philosophe — et la professeure — Beauvoir peut être évaluée au regard de certains écrits anecdotiques en apparence : ses récits de voyage. Une approche comparative11, fort intéressante et neuve, entre le récit beauvoirien des voyages entrepris dans les années trente, relatés dans La Force de l’âge, et les textes viatiques de six anciennes Sévriennes, analyse la spécificité de la réaction beauvoirienne à l’« autre » dans les pays visités. En s’inscrivant dans la tradition du voyage individuel, en quête de dépaysement et de pittoresque, Beauvoir s’éloigne des académismes de sa fonction. Loin des préoccupations pédagogiques, culturelles ou propagandistes des autres enseignantes, elle incarne une voie de défi au sein du corps professoral féminin de l’entre-deux-guerres, en optant pour le refus des normes éthiques de sa profession et de sa classe sociale.

11La série des douze contributions consacrées à des thèmes biographiques tend à lever certains mystères entourant la vie de Beauvoir. La profusion de biographies parues depuis 2006, de la part d’universitaires, de journalistes ou de lecteurs grand public, suffit à montrer l’engouement pour la femme avant l’œuvre. Thomas Stauder cherche à comprendre ce phénomène : « Qu’on ait prêté beaucoup plus d’attention à sa biographie qu’à ses écrits peut être expliqué d’un côté par la réalisation de ses idéaux de liberté féminine dans sa manière de vivre, et de l’autre côté par le fait qu’une vie avec ses épisodes concrets est plus facile à conter à de non-spécialistes qu’une œuvre philosophique et littéraire assez exigeante. » (p. 10) Les articles de nature biographique12 prouvent ici qu’un dépassement de l’anecdote personnelle est possible, et que le système de résonance entre les différents supports, la lettre, le journal — encore peu étudié — et les mémoires, n’a pas fini de motiver la recherche.

12L’image de la mère hante les écrits de Beauvoir. L’étude croisée des Mémoires d’une jeune fille rangée et d’Une mort très douce, écrits à six ans de différence, laisse apparaître de fortes disjonctions dans le portrait de la mère de Beauvoir, Françoise. Pour analyser le traitement de la figure de la mère dans l’écriture autobiographique, Adeline Caute prend quelques précautions théoriques : « les écrits de Beauvoir sur les questions liées à la maternité ne sauraient être ramenés à son rapport à sa mère biologique ». L’essai anthropologique du Deuxième Sexe est donc mis hors jeu. L’écriture d’Une mort très douce a permis en 1964 à Beauvoir de connaître une transformation intérieure. Adeline Caute parle à juste titre d’« un examen psychanalytique du rapport à la mère, visant une entente thérapeutique posthume » (p.54). La dialectique personnelle — renverser l’image négative de la mère en une image positive — permet d’instaurer une cohérence entre les deux écrits autobiographiques de Beauvoir. Cette stratégie de mise à distance de la peine dans et par l’écriture pour effectuer le travail de deuil sera à nouveau sollicitée par l’auteur de La Cérémonie des adieux, en exposant le corps supplicié de Sartre. Dès lors, pour répondre aux détracteurs de cette œuvre qui crièrent à l’époque au scandale, Pierre-Louis Fort cherche à souligner la dimension personnelle du texte et sa fonction thérapeutique : « C’est parce que le texte permet à l’auteur de revivre les moments difficiles et parce qu’il s’articule sur le corps mort, enfin mis à distance, que l’œuvre peut accomplir la déliaison. » (p. 173)

13Deux études mettent en valeur le rôle joué par les blessures enfantines, non seulement dans la formation de la personnalité mais aussi dans l’écriture beauvoirienne. Une psychologue et psychothérapeute à Berlin, Barbara Schulz, s’interroge sur le comportement parfois sadique de Beauvoir à l’égard de certaines de ses « jeunes élèves », du moins sur la « défaillance humaine » qui existait dans quelques-unes de ses relations, et qui provenait d’une forme intermittente d’ « apathie émotionnelle » : elle y voit la conséquence de son propre masochisme enfantin et remonte pour cela à certains traumatismes de son enfance, décelables dans les Mémoires d’une jeune fille rangée. Or, il semble qu’à travers la catharsis du processus d’écriture, Beauvoir réussit, à partir du succès de L’Invitée, « à mieux intégrer les sentiments qui opéraient péniblement et qui étaient enregistrés depuis de longues années. » (p. 69) La perspective, différente, adoptée par Annik Houel tisse un lien très fort entre sexualité féminine et sexualité maternelle. Elle explique la nature difficile des relations de Beauvoir à sa mère par l’association de cette dernière avec la « scène primitive » traumatisante pour la jeune Simone. Un long chemin semble avoir été parcouru de la perception négative de la sexualité féminine, présente dans Le Deuxième sexe, à la reconquête de l’érotisme féminin, dans Les Mandarins : Annick Houel interprète ce clivage comme un retour psychologique, dans le genre romanesque, à l’union enfantine avec la mère. « La bonne mère fantasmée, mythique de la petite enfance n’est-elle pas celle que Simone de Beauvoir appelle de ses vœux, à laquelle elle essaie d’accéder, en particulier dans son œuvre littéraire ? » (p. 254)

14Les ambivalences du traitement de la sexualité féminine dans l’écriture beauvoirienne rejaillissement inévitablement sur l’auteur lui-même. La sexualité de Beauvoir, sujet polémique depuis la publication de sa correspondance intime, pose encore question aujourd’hui. Guillaume Moricourt s’attaque à une vérité cachée dans l’autobiographie de Beauvoir, une vérité tue, dont il essaie de comprendre les motifs : le lesbianisme de Beauvoir, dont seules les lettres à Sartre, Jacques-Laurent Bost et Nelson Algren portent traces. Le propos pourrait être sans intérêt s’il se résumait à cette question mille fois posée : Beauvoir était-elle lesbienne ? Si « le doute n’est plus permis », le critique recherche une des causes profondes de ce refus beauvoirien d’assumer une partie de ses activités sexuelles : « le lesbianisme de Simone de Beauvoir, l’histoire de sa vie, remet en cause le fondement du Deuxième Sexe » (p. 122), à savoir le modelage social de l’identité sexuelle. Pour Guillaume Moricourt, l’éducation n’aurait eu aucune influence sur son orientation sexuelle. Son attirance pour les femmes pourrait provenir d’un caractère masculin très affirmé dès l’enfance. Mais Beauvoir n’aurait pu accepter l’origine biologique de son lesbianisme sans contredire la thèse principale du Deuxième sexe — « On ne naît pas femme, on le devient » —, qui, appliquée au lesbianisme, définit ce type de préférence sexuelle comme une « attitude choisie en situation », en accord avec l’idéal existentialiste. Elle aurait donc préféré cacher cette partie d’elle-même dans les mémoires. Cette question brûlante oppose encore la critique aujourd’hui, qui, pour une part, tend à nier l’existence même de ses relations avec des femmes.

15La publication posthume de la correspondance de Beauvoir (Lettres à Sartre, en deux volumes, publiées en 1990, et à Nelson Algren, publiées en 1997), en comblant certaines lacunes des mémoires, avait révélé des aspects inattendus du vécu de l’écrivain, comme à la parution des Lettres à Sartre, véritable « chambre secrète dans une pyramide mille fois explorée », selon l’expression de Sylvie Le Bon de Beauvoir. Brigitte Leguen les met au regard des Lettres au Castor de Sartre publiées par Beauvoir elle-même en 1983 et compare les conditions de publication, fort différentes, de cette correspondance croisée, ainsi que la différence de comportements des deux acteurs de l’échange épistolaire. Elle met en évidence par exemple les stratégies de résistance mises en œuvre par Beauvoir pour retarder la publication de ses lettres : « Elle s’esquive, ne retrouve pas les lettres, écrit de manière illisible. Alors que Sartre au contraire intègre sa facette d’épistolier à son destin d’écrivain et à son histoire face à la postérité. » (p. 93)

16Le rapport à Sartre reste une source inépuisable pour la critique. Mais le traitement beauvoirien de la figure sartrienne dans les mémoires n’a été que peu étudié jusqu’ici. Adélaïde Mokry, en mettant en lumière les « stratégies discursives et narratives de l’écriture autobiographique », affirme que « s’il y a une figuration du “moi” dans les mémoires beauvoiriennes, il y a indéniablement une institutionnalisation du “nous” et du “il” » (p. 107), à savoir Sartre. Beauvoir a incontestablement contribué à la fabrication de l’image mythique du couple, d’une manière incomparable avec le traitement sartrien de cette image dans ses propres écrits. Or, cette stratégie du « jeu beauvoirien » n’est pas sans rapport avec une perspective de genre, qualifié d’« appel au masculin ». À cet égard, le parallèle avec les romans de la première période beauvoirienne est sollicité pour montrer comment l’utilisation du masculin, cristallisant le monde intellectuel et créatif, devient chez l’écrivain en quête de reconnaissance un processus de légitimation. L’appel au masculin dans L’Invitée (notamment par le meurtre final) devient appel à Sartre dans l’autobiographie, en tant que symbole  des valeurs intellectuelles et créatives. La perpétuelle présence de Sartre peut donc être interprétée comme un « atout », une « justification intellectuelle » de la place de Beauvoir dans le champ littéraire : Sartre « autorise et légitime la pensée de Beauvoir et son projet ». C’est dire aussi que cette démarche est paradoxale puisque le discours auctorial reflète et trahit « une appréhension sexuée du monde de l’intellect » où la femme n’a que peu de légitimité. Mais « intégrés au discours, déviés de leurs fonctions premières, ces préjugés culturels deviennent une force dont usent certaines écrivaines pour s’en libérer et asseoir une véritable autorité créatrice », note Adélaïde Mokry. Les analyses de Nathalie Heinich sur la création féminine pourraient servir de complément à cette hypothèse : « [les femmes écrivains] construisent par l’écriture des représentations durables de ce qu’elles sont ou veulent être : en écrivant, elles proposent des figurations romanesques de leur position, et en signant, elles affirment publiquement leur identité d’écrivain14. »

17Les études croisées, établissant un pont entre une ou plusieurs œuvres, ou deux genres différents15, sont nombreuses et souvent stimulantes. Deux articles explorent la nature de la relation beauvoirienne avec Nelson Algren et mettent en évidence les contradictions entre le vécu d’une part, et le chantier philosophique commencé en 1947, qui aboutira au Deuxième Sexe, d’autre part. On connaît l’issue du conflit intérieur de Beauvoir : la victoire du projet d’écrire sur l’« amour transi ». Entre attraction et répulsion, proximité et distance, la relation Beauvoir-Algren n’a pas seulement engagé l’amoureuse mais aussi l’intellectuelle. Les lettres montrent « les apories de l’intellectuelle dans le rôle de l’amoureuse affichée qui vit et analyse en même temps sa situation. » Selon Gislinde Seybert, « ce qui est impressionnant, c’est l’esprit d’analyse qu’elle manifeste pour ne pas tomber dans le piège de la situation de l’amoureuse décrit dans Le Deuxième sexe à la même époque. » (p. 136) Nathalie Debrauwere-Miller va plus loin et décèle une modification de l’identité épistolaire au cours de l’écriture, un processus qui n’est pas sans rapport avec la mise en scène opérée par Beauvoir, « figure publique qui savait que sa correspondance était vouée à la publication. » (p. 143) Si trois figures féminines se détachent — « la femme amoureuse », « la femme indépendante », et « la femme rompue » —, la correspondance apparaît alors comme « une scène fantasmatique qui autorise toutes les représentations nécessaires à la construction de soi et aux réflexions de l’intellectuelle ». La correspondance s’apparenterait-elle alors à un vaste roman épistolaire, où les pouvoirs de la fiction servent à l’expérimentation des idées ?

18Éric Levéel revient sur les origines du projet littéraire beauvoirien, à travers l’« expérimentation » que fut Quand prime le spirituel, recueil de nouvelles rédigé de 1935 à 1937 et publié  tardivement en 1979. On ne peut faire l’impasse sur cette œuvre de jeunesse, « genèse de l’œuvre » beauvoirienne, « matrice d’autres projets littéraires » et fondement d’une « philosophie de la félicité ». Exception faite de cette toute première œuvre si peu étudiée, ce sont surtout les derniers romans qui suscitent l’intérêt des critiques. L’Invitée, roman existentialiste par excellence, est dans l’angle mort de la critique romanesque, de même que Le Sang des autres, ce qui est fort regrettable. À l’inverse, Tous les hommes sont mortels, La Femme rompue et surtout Les Belles Images suscitent un intérêt grandissant.

19La fiction beauvoirienne, jusqu’aux années soixante, est traitée principalement selon deux perspectives : éthique et phénoménologique. La « mise en récit de la conscience phénoménologique » est analysée par Carolle Gagnon dans Les Mandarins. Le titre de l’article, très long, laisse sceptique : « L’intentionnalité dans Les Mandarins : La mise en récit de la double énigme d’un monde qui a perdu son sens et de l’existence même de ce monde comme constitution de la conscience d’Anne Dubreuilh, survivante. » Mais Carolle Gagnon assimile très justement l’écriture de Beauvoir à une « écriture de la survivance » à travers la conscience d’Anne. Si des essais beauvoiriens comme Pyrrhus et Cinéas16 ou Pour une morale de l’ambiguïté sont redécouverts par la critique actuelle, rares sont les contributions qui font un lien entre ces derniers et les romans. Or, une œuvre comme Tous les hommes sont mortels « développe les implications politiques de l’éthique existentialiste de Beauvoir » (p. 49), selon Debra Bergoffen, dans la revue Lendemains. Celle-ci revient sur le genre littéraire hybride qu’a voulu créer Beauvoir, exposé au même moment dans « Littérature et métaphysique », et sur les difficultés que ce roman a pu susciter dans sa réception. La comparaison du roman avec Orlando de Virginia Woolf permet à Debra Bergoffen de discerner les spécificités du roman métaphysique. Si les questions morales ne sont pas seulement traitées dans les essais, mais intégrées au « roman métaphysique », elles se présentent aussi sous la forme de « thème fictionnel » dans le dernier roman de Beauvoir écrit en 1966. Pour Annlaug Bjornos, Les Belles Images « représentent non seulement une critique sociale et féministe » mais contiennent aussi « dans la thématique et la structure narrative qui [leur] sont propres, certains fondements cruciaux de la philosophie morale de Beauvoir. » (p. 322) Les travaux de Paul Ricoeur sont utilisés à juste titre pour mettre en valeur le rôle crucial que joue la narration dans la constitution de soi et dans « l’éveil moral de Laurence », l’héroïne.

20Cette « remarquable cohésion d’idées », qui part des essais des années quarante et prolonge la réflexion dans les romans de la dernière période, rénove une vision longtemps scindée en deux de la production romanesque, entre la période dite « morale » de Beauvoir et les dernières fictions dont on peinait encore à reconnaître la valeur philosophique ou littéraire. Or, cette cohésion des idées est visible jusqu’à La Femme rompue (1968), qui peut être lu comme l’illustration d’une « éthique de l’authenticité » déjà présentée par l’écrivain à la fin des années quarante. Présentant ces trois nouvelles comme résolument modernes, Chantal Bertrand-Jennings fait émerger la crise identitaire dont sont victimes les personnages féminins : « Le sujet y a perdu ses certitudes, sa conscience unifiée et centralisatrice et a adopté une visée pluraliste, fragmentée, éclatée du monde et de lui-même. » (p. 381) Les héroïnes de la dernière période de Beauvoir traversent de graves crises morales et existentielles. « En effet, les dérives langagières de la femme, les élucubrations hallucinées de Murielle, les délires de Monique n’ont pas laissé intacte la notion de sujet », conclut Chantal Bertrand-Jennings, situant alors l’écriture de Beauvoir dans une position nuancée qui se situerait entre le « rationalisme » et le « post-modernisme ». En complément de cette lecture, l’interprétation de Sylvie Loignon historicise la nouvelle direction artistique prise par Beauvoir dans Les Belles Images. L’œuvre « s’inscrit dans la profonde crise qui traverse l’écriture romanesque de l’après-guerre, après le traumatisme d’Auschwitz et d’Hiroshima. […] les “belles images” recouvrent de leur puissance esthétique et leurrante le vide, la violence. » Interrogeant le rapport de l’homme au monde et à ses représentations, le roman est, du même coup, une réflexion sur l’art romanesque en déconstruisant systématiquement les procédés mêmes de l’illusion. Les rapports de cette œuvre avec le Nouveau Roman, suggérés par certains, mériteraient certainement un approfondissement.

21Abderhaman Messaoudi, dans un article en forme de bilan, interroge la pertinence de la pensée beauvoirienne dans les débats de notre temps. Depuis quelques années, la figure de Beauvoir philosophe tend à s’imposer dans le milieu universitaire et intellectuel français. Les raisons de cette « présence » sont nombreuses, mais celle-ci participe selon le critique d’une évolution plus générale : « la revalorisation philosophique de Simone de Beauvoir est appelée par le renouveau de la philosophie dans tous les champs et notamment au sein des études féministes ». Une nouvelle phase de discussion sur le genre invite à un retour aux pionnières du mouvement, après un large mouvement qui déplora les excès d’un certain féminisme. La position modérée de Beauvoir a donc été revêtue d’une actualité inespérée. De même, l’approche féministe transversale de Beauvoir, incluant des réformes sociales et politiques plus larges, semble avoir rencontré l’esprit de notre temps. Carole Gather tend à rappeler que Le Deuxième Sexe a influencé la réflexion autour du genre en Allemagne, surtout dans la sociologie : des points de contact entre la conception beauvoirienne du mythe et certaines catégories du discours sociologique contemporain sont la preuve de l’actualité et de la fécondité de l’œuvre beauvoirienne.

22L’intérêt des « réflexions sur un retour » est donc d’insérer dans un contexte politique, social, culturel et littéraire actuel la « présence » de Beauvoir en identifiant quelques signes d’époque symptomatiques de cette reviviscence : Alain Finkielkraut, en signant « Ce que peut la littérature », fait écho à Beauvoir qui interrogeait en 1965 les pouvoirs de la littérature dans « Que peut la littérature ? » ; la sensibilité accrue pour la « philosophie littéraire où création romanesque et réflexion philosophique se confondent » joue en faveur de Beauvoir ;  les « ambivalences de l’émancipation féminine » poursuit la trace laissée par une pensée travaillée par les contradictions, et nourrie des ambiguïtés de l’expérience. L’hypothèse d’un retour réflexif sur soi dans toutes les sphères de la pratique et du savoir, faisant de notre époque un « moment de transition », réinstalle Beauvoir, « figure de la transition » elle-même, au cœur des débats actuels. Trait d’époque, la redécouverte de Beauvoir n’est d’ailleurs pas un cas isolé, « mais semble comme solidaire d’un intérêt renouvelé porté à d’autres figures philosophiques dont on commence à […] réévaluer l’importance, et généralement après une certaine éclipse : […] Arendt, Bergson, Diderot, Foucault, Gramsci, Kierkegaard […] », auxquels nous rajouterions Alain, dont la lecture influença la formation intellectuelle de Beauvoir.  

23Ainsi, il apparaît de plus en plus manifeste qu’il faille « penser avec Beauvoir ». Certains articles interrogent l’actualité, toujours vivante, d’une œuvre. L’unique pièce de Beauvoir, Les Bouches Inutiles, presque oubliée aujourd’hui, demeure d’une grande actualité pour Évelyne Cudel, parce qu’elle pose des dilemmes éthiques actuels. Graziella-Fotini Castellanou invite à « repenser la science à travers l’œuvre de Simone de Beauvoir » (p. 275), Une mort très douce, dont les enjeux dépassent le « comportement d’échappement à la souffrance » personnelle pour atteindre une dimension commune, celle des relations de l’homme à la science, dont le point de rupture se lit à travers le « dégagement éthique » de cette dernière vis-à-vis de l’homme, lorsqu’il arrive à ses dernières extrémités.

24Mais penser « avec », de même que parler « au nom de » Beauvoir, nécessitent quelques précautions de la part de ceux ou celles qui le prétendent. Il revient à deux auteurs, Bart van Leeuwen et Karen Vintges de poser les limites d’une appropriation de la pensée de Beauvoir par certains courants féministes, alors qu’une étude approfondie de son œuvre semble offrir un autre visage. Le « Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes » a été décerné, en janvier 2008 à l’occasion du centenaire, à deux féministes, Ayaan Hirsi Ali et Talisma Nasreen. Or, l’Islam prôné par Madame Hirsi Ali est « soi-disant intrinsèquement rétrograde » : « Hirsi Ali, de même que les féministes qui l’ont récompensée, défend l’idée qu’un féminisme laïc — inspiré des Lumières — est la seule voie vers la liberté des femmes ». Une question, légitime, apparaît : « Ces féministes françaises ont-elles raison d’attribuer à l’œuvre de Simone de Beauvoir une position telle que celle de Hirsi Ali ? » (p. 435). Contrairement à cette position qui défend l’assimilation à « la culture occidentale libérale », les auteurs de l’article prône chez Beauvoir et chez Sartre « une politique de la différence » dont l’objectif serait d’atteindre une « pluralité d’identités ». En plein débat actuel sur « l’identité nationale », Beauvoir n’aurait-elle pas penché davantage en faveur d’un idéal multiculturel plutôt qu’unitaire ?  À partir de la question du genre, de l’ethnicité, de la « race », la confrontation des positions philosophiques tenues par Beauvoir et Sartre, malgré leurs différences, permettent de redéfinir « l’existentialisme français », mais « d’un point de vue multiculturel ». En déplorant le « retour en arrière » amorcé par « certaines coalitions féministes » depuis quelques années, les auteurs de l’article redessinent les contours précis de la pensée de Beauvoir.

25Nous retiendrons de ce tour d’horizon de la vie et de l’œuvre beauvoirienne l’extrême cohérence d’une pensée et la remarquable volonté, toujours réaffirmée, de tisser des liens entre une problématique universelle et une situation historique concrète, de la fiction aux essais et des essais à la fiction. L’hétérogénéité des contributions, écrites par des universitaires ou autorisant des démarches plus artistiques, comme celle de Jeffner Allen17,  ne masque pas le désir unanimement partagé de mettre en évidence la singularité d’un auteur enfin sorti de l’ombre sartrienne, et de porter Simone de Beauvoir au-delà du centenaire.