Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Février 2010 (volume 11, numéro 2)
Landry Liébart

La NRf, The Criterion et La Ronda dans l’Europe des années 20 : l’ordre après le chaos

Anne-Rachel Hermetet, Pour sortir du chaos. Trois revues européennes des années 20, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2009, 258 p., EAN 9782753508415.

1En publiant Pour sortir du chaos. Trois revues européennes des années 20 courant 2009, Anne-Rachel Hermetet n’a peut-être pas particulièrement voulu participer à la célébration du centenaire de La Nouvelle Revue française, il n’en reste pas moins que son étude mérite à cette occasion d’être remarquée, ne serait-ce que parce qu’elle ouvre les frontières et les perspectives. Elle y propose en effet une analyse comparée de trois revues au sortir de la Première Guerre mondiale, La NRf pour la France, La Ronda pour l’Italie et The Criterion pour l’Angleterre, visant à proposer des éléments de réponse à la question fondamentale qui hante alors les esprits : que faire pour sortir du chaos ? La revue est de ce point de vue un objet d’analyse intéressant, car sa périodicité et sa plurivocité permettent d’établir des évolutions, des différences, des hésitations. Autant dire qu’il n’y a pas de réponse univoque, et encore moins définitive. C’est là tout l’intérêt de cette étude, mais peut-être aussi sa limite. En effet, hormis le problème bien connu des comparatistes que pose toute étude transnationale pour dessiner des lignes directrices d’analyse, l’auteur a dû se confronter à deux autres contraintes, le nombre des collaborateurs d’une même revue, qui peut impliquer autant de positions divergentes, et la période considérée, 1919-1925, qui est elle-même le théâtre d’une évolution des mentalités et des idées. Aussi l’analyse de détail peut-elle être parfois confuse et difficile à suivre, surtout pour un lecteur non spécialiste, mais l’architecture d’ensemble, renforcée par les synthèses qui clôturent efficacement chaque partie, garantissent la structure générale du discours et permettent ainsi d’en dégager les principaux apports.

2Les trois revues considérées n’ont pas le même profil éditorial, ni la même place dans le champ littéraire national. C’est ce que rappelle l’auteur dans une première partie, où elle esquisse un bref historique de chaque revue. Ainsi il revient à Jacques Rivière, qui prend la direction de La NRf en 1919, d’assurer à celle-ci un nouveau départ ; La Ronda, fondée en avril 1919 autour d’anciens collaborateurs de La Voce comme Vincenzo Cardarelli, Emilio Cecchi ou Riccardo Bacchelli, naît quant à elle directement de la guerre et de la crise intellectuelle qu’elle a provoquée ; enfin, The Criterion voit le jour plus tardivement, à l’automne 1922, sous la direction d’un seul homme, T. S. Eliot.

3Ce qui dès lors justifie un rapprochement entre ces revues est l’hypothèse de départ qui aura guidé la réflexion et les projets esthétiques de leurs directeurs, à savoir que « l’ordre dans la langue et l’ordre dans la société avaient partie liée et que l’un et l’autre permettraient de sortir du chaos où la guerre avait jeté l’Europe » (p. 8). Ce qui ne veut pas dire que la littérature dût jouer un rôle spécifiquement politique ou social, bien au contraire.

4C’est là la première conséquence d’une telle hypothèse : la crise de la civilisation occidentale dont la Grande Guerre est l’expression paroxystique nécessite une affirmation de l’autonomie de la littérature, condition sine qua non de la démobilisation des esprits. Aussi, dans une deuxième partie, l’auteur s’attache-t-il à analyser ce qu’il en est dans la pratique. La question concerne moins The Criterion, paru bien après l’immédiat après-guerre, et se préoccupant peu de questions politiques, revendiquant même par la suite une indépendance totale de l’art. En revanche, La NRf et La Ronda sont davantage dans la tourmente. Mis à part la publication d’une littérature de guerre, il s’agit surtout des diverses considérations sur la situation internationale, qui peuvent motiver les positions esthétiques à l’origine de la politique éditoriale. En étudiant les divergences nationales qui engagent ces revues dans la question de l’hégémonie culturelle, et leurs prises de position sur le fascisme et le communisme, ainsi que sur les conditions de l’émergence d’un esprit européen, A.-R. Hermetet met ainsi en lumière la tension qui existe entre une aspiration commune à former une Europe des esprits et la volonté de chacun d’y occuper une place de choix. L’aspiration à la paix conduit donc bien à une autonomisation progressive de la littérature, sans pour autant que l’intérêt national soit totalement éradiqué.

5Ceci a des conséquences importantes sur l’orientation littéraire des revues : en effet, si elles s’accordent pour dire qu’un retour à l’ordre passe par un retour vers une tradition littéraire qui en serait l’expression, et qui prend pour elles le nom de « classicisme », elles ne s’accordent pas sur la définition de ce terme, puisqu’elles vont chacune aller la chercher dans leur propre littérature nationale. The Criterion fait ici office de contrepoint dans l’analyse : la revue de T. S. Eliot est d’emblée désengagée politiquement, et entend véritablement donner une définition supranationale et européenne de la culture.

6Suite aux désordres de la guerre, le rétablissement d’une continuité avec le passé est nécessaire, mais avec un passé qui remonte au-delà de tout ce qui a pu engendrer un tel chaos. En termes d’histoire littéraire, cela se traduit par un rejet du « romantisme » et de ses avatars, et la recherche de modèles esthétiques antérieurs. C’est là l’objet de la troisième partie de l’ouvrage, de loin la plus intéressante.

7La notion de « romantisme » fait naturellement dans ce cas-là l’objet d’un surinvestissement, et la condamnation du mouvement porte davantage sur ses effets et sa réduction à des principes galvaudés et stéréotypés. Le reproche que lui font La NRf et The Criterion est ainsi d’avoir donné naissance à une subjectivité hypertrophiée, qui est à l’origine d’un désordre destructeur, tant sur le plan individuel que collectif. Les deux revues vont alors lui opposer des valeurs à la fois littéraires et morales, fondées sur l’ordre, la maturité et la mesure. Cependant, les modèles qui pour chacune incarnent ces valeurs ne sont pas les mêmes : La NRf, pour qui le romantisme est avant tout allemand, va aller chercher du côté du 17ème siècle et du « classicisme » français un modèle de perfection, dans le sens où il signe la victoire de la raison et de l’analyse sur les pulsions et l’informe — ce qui l’autorise à inscrire dynamiquement Freud et Proust dans l’héritage classique ; quant à T. S. Eliot, davantage tourné vers l’Europe, il va plutôt remonter jusqu’aux racines antiques, où le « classicisme » signifie la primauté de la forme et de la contrainte en art, et la discipline et l’autorité dans la religion. La position de La Ronda est légèrement différente, à cause de la singularité de l'histoire littéraire italienne, dont elle tente de donner sa propre interprétation. Est ainsi valorisée une vaste période qui va de Pétrarque à Leopardi, et rejetés les temps de décadentisme qui lui succèdent et conduisent au futurisme ; une telle appréciation se justifie ici avant tout par un souci de la langue, le modèle leopardien de l’élégance ayant été mis à mal par la destruction futuriste de la forme et de la syntaxe.

8Pour illustrer ces diverses orientations éthiques et esthétiques, l’auteur prend pour exemple la lecture par les trois revues de l’œuvre de Dostoïevski, qui du coup pose nécessairement problème, surtout à Jacques Rivière, autrefois fasciné, et lui préférant désormais le roman d’analyse typiquement français.

9Pour autant, ce retour à une certaine tradition, aussi conservateur soit-il, n’implique pas une fossilisation académique. Il vise bien plutôt à l’affirmation d’une position prospective par rapport au passé pour mieux se situer dans le présent, et plus particulièrement dans le champ littéraire contemporain.

10Dans une quatrième partie, A.-R. Hermetet oriente en effet son analyse sur les différentes relations des trois revues avec des auteurs ou des mouvements esthétiques et philosophiques qui intéressent directement les artistes des années 20. Sont ainsi passés en revue Bergson, Benda, Proust, le futurisme, Dada et le surréalisme. On peut en droit s’étonner de voir figurer tant de Français, mais l’auteur s’en justifie en affirmant que c’est là à la fois la conséquence et le signe d’un déséquilibre des échanges intellectuels internationaux en faveur de la France.

11Il s’agit donc ici de montrer dans quelle mesure les mêmes principes qui ont influencé le regard sur le passé guident les prises de position dans le présent. De ce point de vue, le propos est plus nuancé et complexe que pour la partie précédente, car les auteurs et les mouvements considérés ne connaissent pas la même réception dans le pays correspondant à chacune des revues. Si Bergson a pu trouver en Italie et en Angleterre une oreille attentive avant la guerre, il se trouve en revanche confronté après celle-ci au silence défiant de T. S. Eliot et de La Ronda ; par contre, les implications de sa pensée pour la conception du genre romanesque intéressent davantage certains critiques de La NRf. Rivière préfère quant à lui Proust, correspondant mieux à son idéal de classicisme moderne, tandis que La Ronda fait à celui-ci un accueil réservé, reléguant son œuvre au rang de roman d’analyse français ; plus surprenante est la réception de l’écrivain en Angleterre, favorable à une esthétique qui lui est familière. Les trois revues se rejoignent en revanche pour porter un regard critique sur les avant-gardes. À ce propos, les remarques conclusives d’A.-R. Hermetet sur la question nationale sont intéressantes. Elle constate en effet que dans les revues étudiées, la réception d’avant-gardes qui se veulent transnationales tend justement à accentuer leur appartenance à un pays donné : « soit une avant-garde est perçue comme étrangère et dédaignée ou rejetée à ce titre » (le futurisme et Dada) ; « soit l’avant-garde est ramenée à la littérature nationale, dans un mouvement de récupération ou de neutralisation » (le surréalisme) (p. 225).

12Ainsi, face à l’envergure du sujet, le choix de la revue comme matériau d’analyse est plutôt judicieux, et révèle toute l’attention qu’il faut désormais porter à ce type d’étude, qui connaît depuis quelques années un essor fulgurant. Mais là où d’autres travaux se sont avant tout penchés sur les réseaux et les jeux d’influence entre diverses revues, l’ouvrage d’Anne-Rachel Hermetet s’en distingue en ce qu’il cherche davantage à inscrire la littérature dans un contexte particulier qui détermine un ensemble de préoccupations communes transcendant les frontières. La revue, plurivoque, périodique et métalittéraire, offre alors un observatoire privilégié pour étudier ce genre de phénomènes. Aussi l’un des apports peut-être les plus originaux de cet ouvrage concerne-t-il la mise en valeur de la question nationale, qui est en partie à l’origine de la politique éditoriale des revues et des choix esthétiques de leurs collaborateurs.

13La démarche d’ensemble est donc plutôt stimulante, et mériterait d’être imitée pour l’étude de phénomènes semblables. En ce qui concerne la période et le thème considérés, on souhaiterait évidemment que la réflexion soit étendue à d’autres revues et d’autres pays européens. On ne peut d’ailleurs que saluer l’introduction ici d’une revue italienne sur un sujet qui peut sembler plus familier pour les revues anglaise et française.

14Toutefois, au regard d’une analyse de détail parfois tortueuse, le lecteur est en droit d’émettre quelques réserves quant à la clarté de ses résultats, notamment en ce qui concerne le rapport de chaque revue et de ses différents collaborateurs à la tradition et à la modernité. C’est là un problème épineux, dont la complexité se trouve accentuée par la perspective comparatiste, et donc synthétique, de l’ouvrage. On ne peut alors que le renvoyer à la riche bibliographie qui clôt celui-ci, organisée autour de chaque revue, et où figurent notamment des essais et articles de l’auteur traitant le problème plus en détail. On peut y ajouter le numéro 99 de la Romanic Review publié au premier trimestre 2008, intitulé « La Nouvelle Revue Française in the age of modernism », où l’on trouve justement aussi sur la question un développement comparatif avec T. S. Eliot.