Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Janvier 2010 (volume 11, numéro 1)
Nicolas Kiès

« Conférer » malgré la distance

Paul J. Smith, Réécrire la Renaissance, de Proust à Michel Tournier. Exercices de lecture rapprochée, Amsterdam-New York : Rodopi, coll. « Faux Titre », 2009, 223 p., EAN 9789042025462.

1Conscient que les écrivains français du xxe siècle se réfèrent moins volontiers à leurs compatriotes de la Renaissance qu’aux auteurs des siècles suivants, Paul J. Smith, professeur de littérature française à l’Université de Leyde, nous propose une série de neuf lectures « rapprochées » autour de la question de la réécriture, et plus précisément de la postérité de la Renaissance1 dans la littérature du siècle dernier. Le critique néerlandais, spécialiste du Quart Livre comme de l’œuvre de Francis Ponge, aime décidément à jeter des ponts entre des époques parfois éloignées, comme il l’a naguère montré en dirigeant un ouvrage intitulé Éditer et traduire Rabelais à travers les âges2. Les neuf chapitres du présent recueil, dont cinq offrent une version plus ou moins remaniée d’articles précédemment parus, sont assortis d’une introduction, où Paul J. Smith revient sur l’ambition de son projet et sur sa conception de l’analyse intertextuelle, ainsi que d’un épilogue aussi plaisant qu’instructif, où le critique, quittant in fine le domaine franco-français qu’il explore tout au long du livre, souligne l’étonnante productivité des récentes réécritures étrangères élaborées à partir d’un corpus renaissant.

2Le prisme de la réécriture constitue une entrée pertinente pour introduire le lecteur à la littérature de la Renaissance : peut-être plus que tout autre, le xvie siècle a eu la passion de l’imitation-émulation, associant intimement l’acte d’écriture à la lecture et au commentaire des Anciens. Les écrivains du xxe siècle entretiennent à l’évidence des rapports moins intimes avec les textes de Renaissance. Paul J. Smith cherche à la fois à exprimer et à conjurer cet effet de distance : sensible à la présence souvent discrète du xvie siècle français dans les grands textes du xxe siècle — au point que le critique se borne quasiment à étudier la rémanence de figures incontournables comme Rabelais ou Montaigne — il nous invite, par la lecture « rapprochée », entendue comme variété de la microlecture, à reconnaître des liens inédits, et en définitive à rapprocher des œuvres historiquement éloignées. L’intérêt porté à l’intertextualité et aux pratiques de réécriture s’inscrit dès lors dans la problématique soulevée par les études de réception : les Essais se définiraient moins par une improbable essence ou par l’intentionnalité de l’individu historique répondant au nom de Montaigne que par la somme des discours (et des écrits) qu’ils suscitent effectivement. Il revient ainsi aux lecteurs, c’est-à-dire aux écrivains potentiels, de « produir[e] infinis Essais3. »

3En présentant quelques moments privilégiés de son parcours de chercheur et en choisissant de les réunir sous la forme d’une collection d’articles — dont le plus ancien, intitulé « Zénon à la croisée des chemins », date de 1983 — Paul J. Smith nous convie à un ambitieux itinéraire de lecture. La métaphore du livre-monde, chère à l’auteur de Voyage et écriture : étude sur le Quart Livre de Rabelais4, est fréquemment mise à profit dans Réécrire la Renaissance, via les motifs du chemin et de la marche. Aux côtés d’Henri-Maximilien et de Zénon, les deux voyageurs de L’œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar5, déambulent ainsi, au fil de la lecture, le personnage de Solal, rapproché de l’archétype du « Juif Errant », le mélancolique Bardamu, un « petit Montaigne » entre les mains ou, plus discrètement, le critique et romancier François Bon pour qui l’écriture rabelaisienne se réinvente « à chaque pas », expression qui retient l’attention de Smith6. Dans ces exemples comme dans le cas de la fiction en archipel qu’est le Quart Livre, le voyage et l’errance ont avant tout un sens métadiscursif, et nous renseignent sur la démarche du critique lui-même : Paul J. Smith ne cesse de poser la question de la distance et des conditions du rapprochement entre les œuvres, proposant à son lecteur de cheminer parmi les grands textes du xvie et du xxe siècle.

4Dans ce recueil qui tient beaucoup de la galerie d’écrivains illustres, les différents chapitres s’organisent autour de noms bien connus : Proust et Céline, lecteurs de Montaigne, Rabelais relu par Perec et François Bon, ou encore Ponge, Belleau, Malherbe, Char, Tournier et Marguerite Yourcenar. La surreprésentation de Rabelais et de Montaigne, présents dans plus de la moitié des chapitres, est à la fois le fruit des préférences personnelles de Smith et la conséquence de « l’absence des poètes renaissants français dans le paysage littéraire [français] actuel7. » Au fil de l’analyse, les rapprochements établis par le critique sont cependant l’occasion de convoquer bien d’autres écrivains, notamment renaissants, comme La Boétie, Amyot, Joseph Boillot, l’auteur des Nouveaux Pourtraitz et figures de termes pour user en l’architecture (1592), ou l’anglais Robert Burton. Certains lecteurs peu familiers des études seiziémistes sauront gré à Paul J. Smith de les introduire aux auteurs et aux préoccupations majeurs de ce siècle, et de ne pas céder aux sirènes du régime allusif ou aux plaisirs de l’érudition gratuite. Cela vaut également pour le contenu de la plupart de ces chapitres. Proust et l’homosexualité, Albert Cohen et la judéité, René Char ornithologue : autant de façons d’entrer « par la grande porte » dans l’univers intellectuel d’auteurs monumentaux, en proposant une approche souvent singulière, renouvelée par la perspective intertextuelle.

5Le souci de se concentrer sur des écrivains devenus classiques ainsi que sur des motifs révélateurs de leur poétique ou de leur imaginaire est justifié par l’ambition même de ce recueil, sur laquelle s’explique l’auteur dès l’introduction. À l’image du corpus convoqué, qui se veut emblématique, le propos de Smith prétend à une certaine généralité. Aspirant à dire le tout à travers la partie, le critique fait le pari de la représentativité, suivant la logique d’une double synecdoque : la microlecture permettrait de tirer des conclusions sur l’œuvre, sinon les œuvres de tel écrivain ; dans une moindre mesure, le chef-d’œuvre emblématiserait les aspirations littéraires d’une époque donnée. Sacrifiant à l’esthétique de la varietas et de la bigarrure, chère à la Renaissance et à Montaigne, Smith ne renonce donc pas pour autant à statuer sur le sens global de telle œuvre, voire sur l’esthétique ou l’imaginaire de tel écrivain. Cet ambitieux parti pris constitue, nous y reviendrons, à la fois la force et la faiblesse des exercices de lecture rapprochée.

6Refusant de recourir à la terminologie introduite par Gérard Genette dans son célèbre essai, Palimpsestes, La littérature au second degré, Paul J. Smith préconise une approche plus dynamique de l’intertextualité, mettant l’accent sur le faire de l’écrivain au travail ainsi que sur les diverses fonctions de la réécriture. Dans le chapitre intitulé « Tournier bricoleur : écrire Gilles & Jeanne », il fonde son analyse sur la notion de « bricolage », forgée notamment par Claude Lévi-Strauss, et sur celle d’« auto-bricolage », proposée par Martin Roberts, pour rendre compte de la création mythographique à l’œuvre chez Michel Tournier. Sans pour autant tirer un parti fort original de ces concepts, Smith a le mérite de mettre l’accent sur la pluralité et la labilité des sources utilisées par Tournier. Creusant les hypothèses formulées par Colin Nettelbeck8 sur les sources supposées de Gilles & Jeanne, il analyse avec rigueur des intertextes inégalement étudiés : le Gilles de Rais de Georges Bataille (1965), Là-Bas de Huysmans (1891) et Gilles und Jeanne (1923) du dramaturge expressionniste Georg Kaiser. Si le critique s’intéresse souvent à des tête-à-tête d’écrivains, comme ceux qui mettent en présence Montaigne et Proust, Rabelais et François Bon, il est tout aussi sensible à ce qu’il appelle les « labyrinthe[s] intertextuel[s] »9, à ces réseaux d’intertextes difficiles à débrouiller, que l’on pourrait à bon droit nommer des palimpsestes. La problématique de la réécriture ne saurait donc se limiter à une simple opération d’identification, en l’occurrence à l’exhumation d’un hypotexte. À ce plaisir naïf de la reconnaissance, opérant une réduction de l’inconnu (de la création littéraire) au connu (de la source utilisée), Smith préfère le mouvement perpétuel d’une recherche inquiète, curieuse, attentive à la pluralité des sources possibles d’un texte ainsi qu’aux divers effets de sens suscités par le processus de réécriture.

7Le chapitre 7, consacré aux huit citations rabelaisiennes figurant dans La Vie mode d’emploi, illustre fort bien ce principe de variété et de mobilité. S’inspirant de l’étude de Marie Madeleine Fontaine sur le « tarande »10, Smith étudie la description de cet animal imaginaire dans le Quart Livre, et son réemploi par Perec. La source rabelaisienne ne constitue qu’un moment de l’enquête, car cette description est en réalité inspirée d’œuvres antérieures, notamment de la traduction d’un passage de Pline l’Ancien. Sensible à l’enchâssement des sources littéraires ­— caractéristique de la pratique de l’imitation à la Renaissance —, l’analyse n’en souligne pas moins l’effet produit par la citation et par le télescopage des références. Le motif du tarande en vient ainsi à symboliser la mimésis elle-même, révélant le goût de Rabelais et de Perec pour l’autoréflexivité et les développements métalittéraires.

8Une partie importante du recueil se compose d’enquêtes thématiques, souvent reprises d’articles déjà publiés : dans ces chapitres où la Renaissance passe nettement au second plan — au point de démentir parfois le titre du livre, Réécrire la Renaissance — Paul J. Smith s’intéresse moins aux dialogues qu’ont pu entretenir les écrivains du xvie et du xxe siècle, qu’à la recherche de constantes et de variations thématiques. C’est ainsi qu’il étudie les diverses réalisations du paradigme héraclitéen chez Marguerite Yourcenar, en partant d’une opposition très générale entre les catégories du mouvement et de l’immobilité : le critique tâche de suivre l’évolution de motifs spatiaux comme la prison ou le carrefour dans l’ensemble de l’œuvre romanesque yourcenarienne. Cette démarche caractérise également les chapitres intitulés « Solal et le Juif Errant », voire « René Char élémentaire et ornithologue » et « Maniérismes de Ponge : Belleau – Montaigne – Malherbe » : dans ces deux derniers cas cependant, il s’agit moins d’étudier des thèmes à proprement parler que d’interroger la fécondité de modèles théoriques (la pensée élémentaire) et esthétiques (le maniérisme). La méthode adoptée par le critique se caractérise donc essentiellement par sa souplesse, ce qui lui permet d’étudier des facettes diverses de la réécriture : adaptation de mythes, pratique de la citation, variations thématiques, influence formelle (le genre du tombeau ou la rhétorique de la consolatio), ou encore transmission de modèles de pensée (la théorie des quatre éléments).

9Ces « exercices de lecture rapprochée » doivent beaucoup aux essais critiques de Jean-Pierre Richard et à la pratique de la microlecture, entendue comme « petite lecture » et comme « lecture du petit11. » L’auteur de Microlectures et de Poésie et profondeur se livre souvent à l’explication d’un morceau détaché, d’une page du Rivage des Syrtes par exemple12 ou à des études d’ordre thématique, pouvant porter sur un corpus élargi : dans l’essai intitulé « Le poète étoilé », il s’intéressait à un motif particulier, l’étoile, et à ses diverses réalisations dans la poésie d’Apollinaire. Ce goût pour les rapprochements, pour les lectures de détail et pour les études de taille réduite se laisse aisément déceler chez Paul J. Smith. Il reconnaît d’ailleurs, dès l’introduction, sa dette envers son illustre prédécesseur13. Cette attention portée au « tramé le plus étroit et le plus menu de l’existence textuelle »14 se traduit tout d’abord par la prolifération des citations : Smith aime à citer dans leur intégralité les passages qu’il commente, comme lorsqu’il rapproche le Discours véritable d’un juif errant de 1603 de la page conclusive du Solal d’Albert Cohen, occasion de se livrer à une véritable explication de texte. Cette myopie délibérée permet en l’occurrence de démontrer que la figure mythique du Juif Errant est hybridée par celle du Christ. Plus encore, Smith donne au lecteur la possibilité de juger sur pièces de la validité de ses hypothèses et de s’exercer lui-même à la lecture rapprochée. Cette prise en compte du lectorat et de la réception de son propre texte concorde avec le dessein presque pédagogique de l’ouvrage, discrètement annoncé, dans le sous-titre, par le substantif « exercices » si cher à Rabelais et à Montaigne. L’auteur n’aborde jamais un texte, aussi célèbre soit-il, sans le mettre en contexte ou en rappeler les grands enjeux : s’il résume l’intrigue de Gilles und Jeanne de Georg Kaiser, pièce expressionniste souvent peu connue du public français, il n’hésite pas à présenter le fameux chapitre des Essais qu’est « De l’amitié ». Pour le plus grand bonheur des lecteurs non spécialistes, le critique s’attache dans un premier temps à clarifier les termes de la future comparaison, à mettre en situation avant de mettre en relation.

10Le quatrième chapitre (« Présence de Montaigne dans Voyage au bout de la nuit ») met la microlecture au service d’une analyse intertextuelle rigoureuse, et constitue à ce titre, avec l’étude consacrée au dialogue de Rabelais et de Perec, un des chapitres les plus pertinents de l’ouvrage. Plutôt que de revenir sur la célèbre interview donnée par Céline au sujet de Rabelais15, Paul J. Smith s’intéresse aux rapports ambivalents que le romancier entretient avec Montaigne, en analysant un passage précis du Voyage : le moment où Bardamu, songeant au pauvre Bébert malade, laisse éclater son amertume en pastichant et en commentant la lettre de consolation que Montaigne a envoyé à sa femme après le décès de leur premier enfant. C’est l’occasion pour Smith d’étudier la lettre de Plutarque, à laquelle renvoie explicitement Montaigne, dans les deux célèbres traductions fournies par Étienne de la Boétie (1571) et Jacques Amyot (1572). Pour débrouiller ce lacis intertextuel, qui est aussi réseau d’amitié et de rivalité littéraire, le critique parvient à conjuguer enquête historique et microlecture, recensant sous forme de tableau les segments textuels communs aux deux traductions. Ces tableaux comparatifs, en général peu commentés par Smith, alors que les rapprochements suggérés ne sont parfois qu’hypothétiques, scandent la lecture du recueil, jouant un rôle particulièrement important dans le dernier chapitre, consacré à Michel Tournier.

11Paul J. Smith fait ainsi un usage particulier de la microlecture : s’il se plie un temps à la méthode de la lecture rapprochée, son ambition n’en est pas moins assez différente de celle d’un Jean-Pierre Richard, puisque ce détour par le détail lui permet avant tout de « rapprocher » des ensembles divers, en faisant alterner les échelles d’analyse et en multipliant les points de contact entre les auteurs, les œuvres et les imaginaires. Tandis que J.-P. Richard proposait quelques lectures « séquentielles », fondées sur le déroulement linéaire et la successivité des textes, Smith privilégie une approche synchronique, visant à apparier des ouvrages éloignés, et fait du détail un tremplin vers la généralisation. Aussi louable soit-elle, cette ambition est souvent mise à mal par l’irréductible singularité des textes et l’hétérogénéité des corpus convoqués. C’est particulièrement sensible dans le chapitre qui traite de la « pensée élémentaire » de René Char. Paul J. Smith se dit souvent conscient de l’audace des intertextes proposés, qui vont de la source avérée aux « influences » ou aux « ressemblances » incertaines. À propos de The Owl and the Nightingale, poème du xiie siècle, il questionne la validité de sa propre démarche :

« Il va sans dire que le poème en question nous amène à la limite de ce qui est encore acceptable dans le cadre d’une analyse intertextuelle. Quoique ce texte anglais jouisse d’une certaine réputation auprès des amateurs de poésie ornithologique […], rien ne nous permet de confirmer l’hypothèse d’une lecture et réécriture de la part de Char. Et, dans une moindre mesure, cela vaut aussi pour les autres rapports intertextuels que nous avons établis dans les paragraphes précédents16. »

12L’intertexte, seulement probable, n’en conserve pas moins sa légitimité, si l’on se place du point de vue de la réception. Il permet d’activer des lectures potentielles de l’œuvre bien que son statut de source demeure hypothétique. Il est toutefois regrettable que Smith ne fasse pas toujours preuve de la même prudence, et qu’il ne précise pas systématiquement le degré de fiabilité de ces intertextes. Dans la suite du chapitre, le critique relit le cycle poétique des Quatre fascinants à la lumière de la théorie antique des éléments, considérablement enrichie par le Moyen-Âge puis par la Renaissance. La pensée élémentaire, fondée sur un système de correspondances codifié, a pour particularité d’associer à un des quatre éléments une classe d’animaux, une qualité, une humeur, un tempérament, ou encore une couleur. Cette grille d’analyse séduisante permet à Smith de penser une logique interne au cycle, une cohérence structurale qui en renouvellerait la lecture. Certains raisonnements laissent cependant dubitatifs : la truite de Char étant manifestement fort peu flegmatique, Smith se hâte d’ajouter que « Tout porte même à croire que Char, en choisissant la truite, cherche délibérément à renverser le symbolisme traditionnel du poisson flegmatique17. » L’échec provisoire de l’interprétation « élémentaire » devient la marque d’une sorte d’influence négative, la preuve que Char aurait délibérément cherché à subvertir un modèle, à en prendre le contre-pied. Et le critique de conclure, après une petite incursion dans le Dictionnaire des symboles, que « les quatre poèmes s’insèrent parfaitement dans la thématique traditionnelle des quatre humeurs18. » Ce genre d’approximations constitue probablement la suite inévitable d’un parti pris méthodologique caractérisé par le refus de l’étiquetage genettien et des classifications rigides : si les rapprochements proposés par Smith séduisent par leur audace, suggèrent des pistes de lecture fécondes, ils ne s’appuient pas toujours sur des preuves irréfutables.

13Smith est pourtant particulièrement sensible au problème de la distance culturelle et à la nécessité de remettre en contexte les œuvres des siècles passés. Véritable leitmotiv du recueil, cette préoccupation se trouve reformulée par Bardamu, interrogeant dans Voyage au bout de la nuit la sincérité de la rhétorique ancienne de la consolatio : « Peut-être qu’ils avaient vraiment du chagrin ? Du chagrin de l’époque ? », ainsi que par Francis Ponge, l’auteur de Pour un Malherbe, qui prend très à cœur son projet de passeur culturel19. Pour surmonter la distance qui sépare le lecteur du xxe siècle des textes de la Renaissance, François Bon se propose, dans son édition de Pantagruel (POL, 1992), de rendre « Rabelais d’aplomb », en rétablissant les conditions d’une lecture fidèle, respectueuse de la matérialité textuelle, notamment du jeu des sonorités, ainsi que de la ponctuation d’origine. Dans le huitième chapitre, Paul J. Smith étudie avec rigueur ces présupposés méthodologiques mais prend dans ses propres analyses critiques un parti différent, qui rappelle davantage le François Bon de La Folie Rabelais : à une illusoire lecture immédiate, qui risquerait de renoncer à toute distance critique, il semble préférer une lecture privilégiant les médiations culturelles.

14Il ne cesse de convoquer des figures de tiers pour mettre en relation des écrivains éloignés. C’est ainsi qu’un détour inattendu par Blanchot ou Lautréamont lui permet de préciser la nature des liens qui unissent François Bon à Rabelais, ou que l’analyse de la notion polysémique de maniérisme lui suggère de rapprocher les œuvres de Belleau, Montaigne, Malherbe et Ponge, sans prétendre d’ailleurs faire de cette constellation d’écrivains un ensemble cohérent. Smith prouve qu’il faut parfois savoir accentuer la distance pour conjurer l’effet de décalage. Il ne nous paraît pas anodin, à ce titre, que le critique s’intéresse tant à la doctrine de l’universelle sympathie (chapitre 6) ou à la poétique d’un Francis Ponge (chapitre 5), visant à associer des objets souvent éloignés par l’entremise des réseaux métaphoriques ou sonores. Dans le deuxième chapitre, la figure archétypique de Solal, « étranger parmi les étrangers », emblématise ce nécessaire détour par l’autre, qu’il soit éloigné dans le temps ou dans l’espace. L’itinéraire critique proposé dans cette étude semble refléter la trajectoire propre au héros cohénien, de nationalité grecque, puis française, et enfin apatride : le chapitre tourne littéralement autour du personnage de Solal, et Smith s’intéresse successivement à des figures voisines, ou parentes, comme Mangeclous et les Valeureux, Finkelstein, Jérémie, le jeune Albert, puis, s’éloignant progressivement de l’œuvre de Cohen, à « L’Étranger » de Baudelaire, au Juif Ahasvérus, enfin à Ulysse, Prométhée, Faust ou encore aux Persans de Montesquieu. Se livrant à une véritable « apologie de l’étranger20 », Smith suggère que les glissements métonymiques peuvent autoriser, par une série d’élargissements successifs, certaines vues générales. Cette pensée du détour se manifeste parfois dans la syntaxe même de l’auteur. À propos du tarande rabelaisien, la polysyndète, joueuse, mime le mouvement primesautier de l’analyse critique :

« […] le texte de Perec décrit un tableau qui “imite” une description rabelaisienne qui, à son tour, imite un texte de Pline, qui, lui, vise à rendre compte d’une réalité zoologique, qui, au final, n’est autre qu’un animal “escamoteur”, puisque, par son mimétisme, le tarande symbolise également, on l’a vu, la mimésis littéraire21. »

15La démarche de Smith se justifie pleinement lorsqu’il analyse les citations rabelaisiennes de La Vie mode d’emploi, texte qui semble programmer, sur un mode souvent déceptif, sa propre réception. Adoptant parfois la posture du mystificateur ou de l’escamoteur, Perec paraît inviter les lecteurs à mener leur propre enquête, à rivaliser d’invention, à multiplier les médiations pour mieux déchiffrer l’énigme de l’intertexte rabelaisien.

16Le détour permet à la fois d’esquisser des liens inédits entre les œuvres et d’apprécier des différences irréductibles. Fidèle lecteur de Montaigne, pour qui le divers et le distinguo22 caractérisent au premier chef l’expérience humaine, Smith ne cesse de proposer des analogies différentielles¸ analogies qui opèrent des rapprochements mais qui maintiennent les œuvres dans leur singularité. Il explique ainsi que l’interprétation yourcenarienne du mythe d’Hercule diffère de celle qui prévaut à la Renaissance, ou que le pastiche célinien de la lettre de consolatio a « surtout pour fonction de se distinguer de Montaigne23. » À propos d’une lettre que Proust adresse en 1888 à son camarade de classe Daniel Halévy, Smith fait remarquer que « la manière dont le jeune Proust lit Montaigne peut être considérée comme une surinterprétation », avant de définir son propre projet critique : « il importe plus de savoir comment Proust a lu Montaigne que d’établir comment il faut lire Montaigne24. » Sensible aux différences, la comparaison est donc souvent asymétrique : l’étude des procédés de réécriture permet de porter un regard neuf sur telle œuvre du xxe siècle — comme lorsque le critique interroge la disparition progressive de Montaigne dans l’Esquisse IV de Sodome et Gomorrhe — mais peut en retour nous inviter à réinterpréter les œuvres de la Renaissance à la lumière des réécritures qu’elles ont suscitées. Comme il le montre dans les chapitres 4, 7 et 8, Paul J. Smith satisfait fréquemment à cette double exigence. Convaincu qu’un objet textuel s’appréhende « mieux par comparaison et opposition que par simple description25 », le critique fait de la pratique de la comparaison, plutôt qu’une fin en soi, la matière d’un entretien infini, mobile, à continuer par le lecteur : un « art de conferer » en somme, puisqu’à la Renaissance, le substantif conference, si familier à Montaigne et aux dialoguistes du temps, signifie à la fois comparaison et conversation26.