Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Janvier 2010 (volume 11, numéro 1)
Pascal Rannou

Deux biographies de Rimbaud

Jean-Baptiste Baronian, Rimbaud, Paris : Éditions Gallimard, coll. « Folio biographies », 2009, 286 p., EAN 9782070355488 & Pierre Brunel, Ce sans-cœur de Rimbaud, Lagrasse : Éditions Verdier, coll. « Verdier poche », 2009, 213 p., EAN 9782864325994.

1L’année 2009 est, à n’en pas douter, une année rimbaldienne, puisque l’enfant terrible de la poésie française vient de se voir une nouvelle fois accueilli dans la bibliothèque de la Pléiade et aux programmes des agrégations de Lettres. L’émulation ambiante nous a valu encore, et entre autres, les numéros que Le Magazine littéraire et Europe ont consacré au « voyant ». Deux biographies font également leur (ré)apparition : celle de Jean-Baptiste Baronian, simplement intitulée Rimbaud, pour la collection « Folio-Biographies », inédite ; et Ce sans-cœur de Rimbaud, réédition chez Verdier d’un livre que Pierre Brunel avait publié aux éditions de l’Herne en 1999. Notons que cette version est actualisée : P. Brunel tient compte des derniers travaux critiques, notamment de l’édition qu’A. Guyaux a donnée pour la Pléiade. Sans perfidie ni flatterie, P. Brunel conteste parfois son collègue (p. 99 par exemple), mais signale ailleurs ce que l’exégèse rimbaldienne lui doit.

2Parcourir la table des matières de ces deux livres pourrait nous faire croire à deux entreprises similaires, car les titres de leurs chapitres renvoient chaque fois à une étape de la vie du poète. « Les débuts poétiques », « L’hiver du siège », « Attente de Verlaine »  « Verlaine et Rimbaud à Paris », dans l’ouvrage de P. Brunel, correspondent ainsi peu ou prou à « Bohémienneries », « Dans la grisaille », « Dans le boudoir de Mathilde » et à « L’ange du scandale », dans le livre de J.-B. Baronian. Mais la démarche des deux auteurs est, en fait, radicalement différente.

3« Mon intention n’est pas […] d’ajouter aux précédentes une biographie événementielle, introduisant l’œuvre à partir d’une vie », précise d’emblée P. Brunel (p. 12). C’est, par contre, le but légitime que s’assigne J.-B. Baronian dans une collection dont la caractéristique est de livrer au grand public le récit de vie des figures réelles ou mythiques qui ont marqué l’histoire de l’humanité et des arts, de Moïse à Billie Holiday en passant par Mozart ou Van Gogh. J.-B. Baronian raconte donc, dans un style sobre et clair, mais avec toute la passion qu’exige un tel sujet, le roman de Rimbaud. Il le saisit dans le cocon familial étouffant que tisse la mère castratrice et rigide, évoque ses premiers vers, fait surgir la figure tutélaire du professeur Izambard, nous fait suivre le jeune Arthur dans ses premières fugues, jusqu’à la rencontre bien connue de Verlaine et des Vilains-Bonshommes… et ainsi de suite jusqu’au départ vers le soleil écrasant de l’Éthiopie, où la vie du « voyant » devenu « voyou » subit maints coups du sort avant de s’achever tragiquement à Marseille.

4Les vingt-cinq chapitres de ce livre sont autant d’épisodes que J.-B. Baronian se plaît à intituler comme ceux du roman d’aventures que fut, en effet, la vie du poète : « S’encrapuler », « Plan d’évasion », « Avec les Communards », « Deux coups de feu à Bruxelles », « Rimbald le marin », « Les armes à la main »… Tout cela est incitatif et vivant. L’auteur va de la vie à l’œuvre, illustrant chaque étape d’extraits poétiques qui lui font écho – sauf dans les derniers chapitres, bien sûr. Rimbaud ayant abandonné la poésie, il n’est plus alors possible d’illustrer la chronique que des lettres au ton souvent désolé qu’envoie le fils prodigue à sa famille ardennaise. L’ouvrage de J.-B. Baronian s’enrichit de portraits savoureux, comme ceux d’André Gill (p. 57), de Charles Bretagne (p. 62), de Cabaner (p. 85), d’Eugène Vermersch (p. 122), galerie truculente des personnages qui ont jalonné l’existence de l’enfant poète. Cet ouvrage nous semble idéal pour quiconque veut découvrir ou faire découvrir Rimbaud par le biais de sa vie. Il convient bien au public lycéen ou étudiant, par exemple, ce qui n’est pas un mince compliment, car trouver les mots pour parler aux jeunes de poésie n’est pas chose facile.

5Mais à suivre de près la vie réelle de Rimbaud, être de chair, J.-B. Baronian oublie celle de l’autre Rimbaud, l’auteur, qui, en Europe, continue de vivre malgré son double physique, à son insu aussi. On cherche ici en vain, en effet, une mention à l’entreprise de Verlaine qui, dans la revue Lutèce en 1883, puis en volume l’année suivante, allait, en célébrant ses Poètes maudits, lancer le mythe Rimbaud. Rien sur la publication des Illuminations, hors une simple mention dans la bibliographie. On suit Rimbaud harassé qui, dans l’Ogaden, se rend chez Ménélik dans l’espoir fallacieux de lui vendre des armes, mais on ignore tout de la légende qui commence en Europe.

6Or, le Rimbaud qui abdique toute poésie n’intéresse pas Pierre Brunel, dans un livre attachant dont le fil rouge est le mot « cœur ». Ce sans-cœur de Rimbaud emprunte, en effet, la signature que le poète laissa au bas d’une lettre à Izambard, le 2 novembre 1870. « Les voyages de “l’homme aux semelles de vent” n’ont guère de rapport avec le cœur. On a plutôt l’impression que leur nombre, l’engrenage même qu’ils constituent, recouvrent un vide intérieur sans jamais parvenir à le compenser » écrit-il (p. 197). Sa « biographie intérieure » (p. 12) s’interrompt donc bien avant la mort physique du poète, éliminant les péripéties des seize dernières années, même s’il signale le fait que « Rimbaud l’Africain […] sera encore capable, dans ses lettres, de notations vives et prises sur le vif » (p. 70). Le départ du poète et le silence qui s’ensuivit a fasciné certains : on se souvient du superbe texte qu’il inspira à René Char : « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud1 » Pour d’autres, les plus nombreux, le vrai Rimbaud cesse donc d’exister à partir du moment où il évacue d’un revers de main ses productions littéraires pour devenir celui qu’André Breton qualifia avec dédain d’« assez lamentable polichinelle » qui « fait sonner à tout bout de champ sa ceinture d’or2»

7Mais la brève existence du Rimbaud poète inspire à Pierre Brunel des propos d’une haute tenue. Ce qui surprend ici, c’est la facilité avec laquelle l’auteur parle à la première personne : « Je suis frappé par l’extrême sécheresse du billet à Izambard » (p. 21), « Je ne suis pas sûr qu’au fond de lui-même Rimbaud ait cru, ou désiré, qu’Izambard pût lui tenir lieu de père, de frère, de mère même […] » (p. 47). P. Brunel n’hésite pas à enfreindre les conventions scolaires et universitaires qui veulent que dire « je » soit forcément faire preuve de suffisance. Sa conviction n’en ressort qu’avec plus d’authenticité : disant « je », il se pose devant nous, les yeux dans les yeux, et affirme avec force et sincérité ce qu’il croit.

8Il souhaite éviter la caricature : « Je considère de plus en plus, non comme inconvenante — quelle importance ! —, mais comme inexacte la représentation grossière qu’on donne de la relation entre Verlaine et Rimbaud, réduite à une affaire de sodomie (p. 114). » J.-B. Baronian, par contre, enfonce ici le clou, si j’ose dire, en publiant in extenso le fameux rapport médical qui conclut aux « traces d’habitude de pédérastie active et passive » (p. 152) chez Verlaine, suite à la blessure qu’il infligea à Rimbaud.. Ce n’était peut-être pas absolument nécessaire. Ce rapport, cela dit, par sa sécheresse scientifique et son souci hallucinant de précision anatomique, a quelque chose d’un poème en prose qu’auraient pu écrire Roussel, Robbe-Grillet ou Ponge, avec l’humour en moins.

9Les battements que lance le « cœur » rimbaldien rythment donc l’essai de P. Brunel. « Un cœur sous une soutane » marque « La naissance de la dérision » (titre du 3ème chapitre) et « il n’est pas impossible que le mot cœur désigne ici le sexe masculin » (p. 26). « Le cœur supplicié » et ses variantes témoignent du fait qu’« au mal au cœur physique vient s’ajouter un mal au cœur moral » (p. 92). Il arrive que le souci de précision du chercheur cède la place à l’hypothèse, à la prétérition, à une rêverie jamais gratuite, toujours vraisemblable : « J’aurais envie d’écrire : ce “sans-cœur de Dieu”, comme, pour le Forgeron, Louis XVI est ce sans-cœur de Roi » (p. 62) ; « Sans-cœur : j’imagine plutôt ce reproche, au moment où j’écris, comme celui qui était habituellement fait en famille à Arthur » (p. 78). Brunel fait mouche en qualifiant le père absent d’« homme aux semelles de fer » (p. 40) et le tant célébré Izambard de « dépassé » (p. 94) puis de « défaillant » (p. 97). Il théorise avec clarté la « poésie objective » qu’annonce Rimbaud dans sa célèbre lettre à Demeny (p. 101), montre que « le cœur est mal loti dans les Illuminations » parce que « frappé de dérision » (p. 195). Le « nouvel amour » du poète s’y résume, en effet, à la « mécanique érotique » de la masturbation, dont témoigne le poème intitulé H (p. 193). La subtilité de certains raisonnements sollicite notre intelligence : « Verlaine parle moins mal de Rimbaud que le piètre Delahaye, mais jamais il n’en parle si bien que lorsque Rimbaud le fait parler de lui » (p. 171). « L’être de fuite » (p. 128) qu’est devenu Rimbaud pratique logiquement une « poétique du détour » (p. 183). « Du côté de Rimbaud, on constate la même absence de cœur qu’à l’accoutumée » (p. 164), écrit P. Brunel, mais cela nourrit le sens d’une démarche poétique militante : « Une saison en enfer, texte serré, implacable, et en cela la plus déconcertante assurément des œuvres de Rimbaud parce que la plus aboutie, s’inscrit en négatif de tout un romantisme sentimental et abâtardi, de toute une littérature du cœur avec laquelle il veut en finir » (p. 178).

10La relation qui unit Pierre Brunel au « Shakespeare enfant », comme le nomma Hugo, est de l’ordre de l’innutrition, de la symbiose fraternelle. Ce sans-cœur de Rimbaud est le douzième titre que l’universitaire consacre au poète, si l’on compte les éditions commentées. « Celui-ci, plus libre, plus engagé, écrit dans l’émotion, a cherché à aller plus profond dans l’interrogation sur l’homme et son œuvre », dit la quatrième de couverture. Notre lecture ne peut que confirmer ces propos. Rimbaud est souvent considéré comme hermétique : Tzvetan Todorov n’a-t-il pas affirmé que les Illuminations ne pouvaient donner lieu qu’à des « complications de textes3 » ? Nous le peignant « sans-cœur », mutin, rétif, fragile, Pierre Brunel nous le rend proche, accessible par le cœur avant de nous inviter à le relire sans peur, par le biais de l’émotion guidée.