Acta fabula
ISSN 2115-8037

2009
Août-Septembre 2009 (volume 10, numéro 7)
Éric Bordas

Raté pour ratés

DOI: 10.58282/acta.5112
Michael Lucey, Les Ratés de la famille. Balzac et les formes sociales de la sexualité, traduit de l’anglais (États-Unis) par D. Eribon, Paris : Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 2008, 346 p., EAN 9782213637730.

Cet article, remanié par l’auteur, a d’abord paru dans la Revue internationale des livres et des idées (n°11, mai-juin 2009). Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de la revue et de son auteur.

1La France chercherait-elle à rattraper son retard en matière de connaissance en Gender Studies américaines ? Des efforts très récents sont incontestables. Alors qu’il a fallu plus de quinze ans pour que les très importants ouvrages de Judith Butler, Trouble in Gender1 ou Eve Kosofsky Sedgwick, Epistemology of the Closet2, reconnus et cités dans le monde entier, soient enfin traduits et édités en France3, un livre de Michael Lucey sur les formes sociales de la sexualité en France telles qu’elles sont problématisées par le roman balzacien, dont la parution américaine date de 20034, sujet nettement plus ponctuel que les deux ouvrages précités, généralistes, plus universitaire aussi, soit à approche d’érudition avertie, mais sans ambition théorique synthétique particulière, bénéficie aujourd’hui d’une traduction et d’une publication chez un grand éditeur parisien. La responsabilité de Didier Eribon, à cet égard, est évidente, et il faut saluer son travail et son engagement, car c’est à lui aussi (édition et traduction) que l’on doit la publication d’un autre grand classique de la recherche universitaire américaine, en études gays et lesbiennes (histoire), Gay New York de George Chauncey, en 2003, déjà chez Fayard, dont la parution américaine, elle, datait de 19945. On mesure donc, dans la rapidité de parution des traductions, les progrès réalisés. Même si beaucoup reste encore à faire en ce domaine, les progrès sont réels, et l’on ne peut que s’en réjouir : l’hostilité d’une partie dominante de l’Université française à l’encontre d’approches systématiquement renvoyées au « militantisme » ou à un « communautarisme » qui ne demanderait qu’à devenir différentialisme ségrégationniste, ces deux repoussoirs de la prétendue objectivité scientifique, à vocation universelle par définition6, a là une chance de revoir ses préjugés7. Très bien. Mais le livre de Michael Lucey est-il le mieux à même de convaincre ? Il est permis d’en douter.

2Tout d’abord, et ce n’est pas une critique, mais un constat d’évidence, cet ouvrage ne se lit et se comprend que replacé dans son contexte universitaire américain, et le lecteur français, même averti, doit faire quelques efforts pour admettre certains postulats prétendument d’évidence. Il est toujours bon de faire des efforts intellectuels, mais à condition d’avoir toutes les cartes en main pour comprendre. Dès les premières pages, Michael Lucey annonce son objet, avec beaucoup de clarté : « penser la manière dont la représentation des genres et de la division sexuelle du travail, conjointement avec la représentation de personnages qui expriment la diversité des sexualités, s’intègrent dans la vaste démonstration sociologique que constitue La Comédie humaine » (11). Son essai sera donc une lecture de La Comédie humaine comme discours sociologique, comme configuration de représentations contextualisées pour mieux connaître et penser les structures humaines de la communauté moderne. Dans la continuité des suggestions de Lukacs, tout cela annonce un travail important, dont le sujet même (corrélations du sexe et du pouvoir dans la sphère sociale des échanges humaines) est familier de tout lecteur de Balzac.

3L’inconvénient, pour un Français, c’est que, à la même page (11), cette déclaration programmatique est suivie d’un bref historique intellectuel : « Quand j’ai commencé à travailler à ce livre, en 1991, je l’envisageais comme une étude sur la prédominance de la lecture psychanalytique de Balzac dans les années 1970 et 1980 aux États-Unis. Mon projet s’est largement transformé, mais certaines des questions qui se trouvaient au cœur de ses premières formulations y sont restées centrales. Que nous ont permis de voir dans Balzac les interprétations psychanalytiques et, en même temps, qu’ont-elles masqué ? » (je souligne). « Prédominance de la lecture psychanalytique de Balzac dans les années 1970 et 1980 aux États-Unis » : tout est là. Or cette prédominance n’a pas du tout eu lieu en France, et cela exige d’être rappelé, car c’est là un chapitre copieux dans l’histoire du différend intellectuel franco-américain tel qu’il commence à ce développer précisément dans ces années.

4Reprenons quelques éléments. Alors (1970-1980, en effet) que les campus américains s’enthousiasment pour la « French Theory » post-structurale8, principalement à travers la figure et l’œuvre de Michel Foucault qui a le mérite d’avoir des choses à dire aussi bien en histoire qu’en philosophie, et dont les acquis sont immédiats pour la psychanalyse, au moins dans la discussion, et même pour les études littéraires, voire les sciences du langage (analyse de discours), l’Université française, conservatrice par définition, renforce sa méfiance à l’égard d’idées contemporaines coupables d’avoir participé du bouleversement politique et institutionnel de Mai-68,  méfiance qui va aller jusqu’au déplacement ou au rejet (Foucault étant « isolé » au Collège de France, désormais peu accessible aux thésards et doctorants, à protéger de sa subversion). Et c’est la psychanalyse, précisément, qui, la première, fait les frais de cette hostilité universitaire, à l’exception de quelques départements très marginaux, comme à Paris-7 ou Paris-8.

5Quand Michael Lucey évoque, à juste titre, et les références qu’il donne en note l’attestent9, « la prédominance de la lecture psychanalytique de Balzac dans les années 1970 et 1980 aux États-Unis », le lecteur français sait que, à la même période, personne ou presque ne travaille dans cette perspective en France. Le bilan est très vite fait : Marcelle Marini en 1974, dans un article sur Le Colonel Chabert10, Lucienne Frappier-Mazur en 1976, dans sa thèse sur l’expression métaphorique dans La Comédie humaine11, Nicole Mozet en 1982, dans sa thèse sur la province chez Balzac12, puis Pierre Citron dans une lecture biographique de La Comédie humaine, en 198613, sont les seuls à avoir une approche psychanalytique du corpus balzacien, et encore ne s’agit-il souvent que de questions, de suggestions, en particulier dans les deux thèses universitaires dont la psychanalyse n’est tout de même pas l’axe majeur. Puis, il faudra attendre la fin des années 1990 pour voir revenir le sujet, plus centralement, dans les livres d’Anne-Marie Baron14 – mais, à la façon de Pierre Citron, dans une volonté de retrouver le biographique dans l’imaginaire romanesque, qui réduit la psychanalyse à un processus de transfert et de sublimation un peu simpliste. Aujourd’hui, personne ne travaille sur Balzac dans cette perspective en France.

6C’est pourquoi le point de départ de Michael Lucey non seulement déroute le lecteur français, mais le confronte à une situation intellectuelle qu’il a du mal à comprendre. Par sa faute, sans doute, s’il s’est coupé de tout un pan de la recherche internationale ; mais pas seulement, car tout n’est pas que théories intellectuelles ici. En effet, il y a de vrais, et très puissants, enjeux de pouvoir derrière cette dominante de la théorie psychanalytique dans les universités américaines, qui a eu pour conséquence matérielle concrète des créations de postes, de départements, des revues, qui commencèrent à faire régner un « politiquement correct » très américain, en effet, très homogénéisé, dans des pensées éminemment contrôlées des marginalités. Sur ce point, le développement des études féministes fut considérable, du fait d’une banalisation des théories freudiennes, puis lacaniennes. Or ces théories sont notoirement favorables à la revalorisation de la pensée du sujet féminin, mais restent fort ambiguës, pour ne pas dire, parfois, hostiles, à l’encontre de la question homosexuelle – elles n’en furent pas moins à la base de la Queer Theory, comme pensée de la contestation des repères de convention autoritaire, même si celle-ci prit de plus en plus de distance avec cette base scientifique.

7Et, précisément, on commence à y voir plus clair à partir de la page 81, quand Michael Lucey règle son compte (post mortem) à Naomi Schor et sa lecture freudienne d’Eugénie Grandet, lecture, en effet, devenue un classique de la critique américaine dès sa parution (1985)15. Michael Lucey récuse l’interprétation du personnage d’Eugénie par Naomi Schor « comme mélancolique freudienne », laquelle s’appuie sur deux assertions : « que le lien d’Eugénie avec sa mère est trop fort et ancré dans le narcissisme, et que son amour ‘pathologique’ pour son cousin Charles n’est rien d’autre qu’une manière de rejouer son lien avec sa mère » (81).

8De toute évidence, et cela peut se comprendre, mais l’on devine aussi des problèmes institutionnels spécifiquement américains là-dessous,  Michael Lucey reproche à Naomi Schor d’avoir un point de vue excessivement féministe, et d’un féminisme dramatisé, toujours prompt à conclure aux victimisations unilatérales. Mais surtout on saisit bien que le discours freudien si évidemment normatif et légalisant ne peut que déplaire à quelqu’un formé aux déstabilisations de la Queer Theory16. Car quelle est la réponse de Michael Lucey à Naomi Schor ? Celle de sous-estimer le sujet Eugénie, ses capacités de réaction, son potentiel actif, et c’est là que le lecteur (français ?) commence à se demander s’il rêve ou s’il est éveillé. On cite : la lecture de Naomi Schor ne laisse à Eugénie « aucun espace pour faire sa propre éducation sur les formes politiques et sur les sentiments. Était-elle vraiment incapable de tirer un certain nombre de leçon en assistant à la mort de sa mère causée par la dureté de son père ? Ou en constatant la valeur que Charles accorde au fait qu’une femme porte un nom aristocratique ? Était-elle incapable d’apprendre les formes d’attention que lui portent ses différents prétendants et des types de contrats de mariage qu’ils sont prêts à accepter un certain nombre de choses sur l’économie politique de l’hétérosexualité moderne et sa propre participation à celle-ci ? Était-elle incapable de recevoir un enseignement, à la toute fin du roman, du choix de sa fidèle servante Nanon de ne se marier qu’assez tard dans la vie ? » (82-83) Inébranlable dans de ce qui est une authentique mise en accusation, Michael Lucey non seulement réécrit le roman balzacien à l’irréel du passé, mais envisage très sérieusement ce que Eugénie aurait pu, et, de son point de vue, aurait dû faire pour donner tort à Naomi Schor… Faut-il commenter ? Une telle absence de recul entre dit et non-dit, entre fiction (du roman : à rêver) et réel (du texte : à lire), laisse perplexe, tout comme l’impasse sur la plus élémentaire pensée théorique du texte comme lisibilité.

9Ce n’est pas là un ponctuel effet de style. Dans tout son livre, Michael Lucey ne cesse de pratiquer cette « critique » (si l’on peut dire) qui reproche à Balzac ou à certains de ses commentateurs de n’avoir pas dit ou compris ce qu’ils auraient dû comprendre et dire au nom d’une récusation de la normativité hétérosexiste et familialiste, contre les vertus de l’individualisme heureusement égoïste. Après Naomi Schor, c’est Janet Beizer, autre personnalité représentative de la critique féministe freudienne américaine, qui a droit à sa volée de bois vert (242 sqq), coupable du pire des crimes : parler d’homosexualité à propos de Lucien de Rubempré, et opposer celle-ci à l’hétérosexualité de David Séchard17. Michael Lucey s’indigne, et donne des leçons de prudence et de rigueur qu’il ferait bien de s’appliquer à lui-même, par exemple quand il ironise sur Lucette Finas, qui avait développé la même idée18, trouvant « assez étrange d’évaluer la ‘probabilité’ de ‘l’homosexualité’ d’un personnage de fiction » (339) – ce qui n’empêchait pas M. Lucey de se gausser un peu plus tôt sur « la manière dont différents critiques s’évertuent à refuser qu’il y ait quoi que ce soit de sexuel dans la relation entre Vautrin et Lucien » (323)19 : il faudrait savoir. Janet Beizer a le tort de suivre sans recul les théories de Freud sur les modèles homosexuels du désir, « classiquement homophobes » (242), qui allaient être développées par Lacan en 1938 dans un article sur « la famille ». Mais sa lecture n’en demeure pas moins fort cohérente, surtout d’un point de vue balzacien, selon les stéréotypes d’une certaine culture dix-neuviémiste, qui était, en effet, autant celle de Freud que de Balzac, mais qui sont aujourd’hui rejetés, et pour cause. Michael Lucey le sait, et contre-attaque, mais par ce qui n’est rien d’autre qu’une pirouette : « Si, par certains aspects, Illusions perdues ressemble au discours réactionnaire sur la famille qui imprègne l’article de Lacan, et si, dans le portrait de Lucien, certains traits peuvent sembler correspondre à la fable idéologique du développement homosexuel, le roman reste néanmoins beaucoup plus complexe et bien plus intelligent » (244). Tout balzacien sera sensible au compliment, mais moins à la dilution suivante, faussement rigoureuse, et qui peut être appliquée aux trois quarts des romans du XIXe siècle : « On y trouve en effet, comme nous l’avons déjà vu dans d’autres textes de Balzac, une enquête sur les intérêts qui sont au principe des discours en faveur desquels le roman prend parfois parti. On pourrait, par exemple, avancer que Balzac, dans Illusions perdues, propose de considérer que certains sujets masculins, à certains moments de l’histoire de la famille bourgeoise, deviennent l’arène où se joue la résistance non perçue comme telle de la mère à la forme familiale en question » (244-245). Passons sur la métaphore de « l’arène » appliquée à « certains sujets masculins », passablement déroutante sur le plan de la plus élémentaire cohérence sémique20, et retenons, très banalement, qu’Illusions perdues raconte l’histoire d’un conflit.

10On comprend donc bien que Michael Lucey a des comptes à régler avec une certaine doxa féministe freudienne-lacanienne universitaire américaine. On comprend surtout que ce livre est un allié précieux pour son éditeur et traducteur, Didier Eribon, qui, depuis une dizaine d’années, s’est fait un nom en France en pourfendant la psychanalyse21, coupable d’homophobie, dont la position à l’égard de l’Université est distante, et à qui la littérature pose de gros problèmes22, comme discours instable, intempestif et radicalement non dogmatique. Et c’est sur ces trois points que l’essai de Michael Lucey lui apporte une caution apparemment sérieuse. Voilà un livre d’étude littéraire, universitaire, qui montre les erreurs de l’Université (les aveuglements américains, les ignorances françaises), toujours prompt à conclure à l’homophobie pour tout expliquer, et qui a le grand mérite de ramener un discours romanesque à une vérité sociologique historicisée documentaire. Le travail de Didier Eribon en ressort tout auréolé de vertus politiques d’utilité publique – il est d’ailleurs régulièrement cité dans l’ouvrage.

11C’est pourquoi on se demande si cette traduction-ci a été motivée par une volonté de remédier à une lacune ou une aporie, ou si elle a pour fonction de contribuer à une uniformisation des discours critiques selon un modèle intellectuel autoproclamé par le responsable de ces questions chez Fayard.

12Car la faiblesse majeure de ce livre, on y revient, c’est tout simplement son manque de méthode, sa naïveté critique, son absence totale de théorie textuelle et plus encore discursive, à commencer par une pensée sociocritique du sexe comme objet de discours dans le roman23. C’est parfois un effet de style qui lui permet d’essayer de faire passer ses limites pour des formes de sincérité. Par exemple, à propos des discussions pour savoir si Balzac a pu connaître, ou non, les bruits qui circulaient dans les salons parisiens sur les relations particulières que certaines femmes ou certains hommes avaient entre eux ; agacé par les excès de précaution oratoire de certains historiens, Michael Lucey balaie les hésitations, pourtant indispensables en l’absence de tout document : « Bien sûr que Balzac était au courant, étant donné les cercles dans lesquels il évoluait et les amis qui étaient les siens ! » (161). Les points d’exclamation indignés forcent toujours la sympathie, mais sont-ils vraiment à leur place dans un ouvrage scientifique, surtout pour répondre à des rumeurs ? Michael Lucey se montre un savant bien peu fiable, bien expéditif, bien imprudent.

13On a également déjà indiqué son goût pour les réécritures accusatrices ; il faut y insister, car c’est tout le livre qui est parcouru de semblables propositions. Parfois sous forme d’interrogations – en particulier dans ces longues paraphrases par lesquelles l’auteur entend bien nous expliquer le sens profond, le vrai sens, du roman balzacien24 : « Pourquoi le roman nous montre-t-il Mme de Sérisy subvertissant avec succès le système judiciaire dans le but de sauver Lucien pour nous dire ensuite que son geste est intervenu quelques minutes, quelques secondes trop tard pour être efficace ? » (275) On sent Michael Lucey très malheureux de ne pas bien comprendre ce qui, dans la littérature, s’appelle l’irréductible et qui est incompatible avec les intentions démonstratives d’une thèse. Autre exemple assez savoureux : dans La Cousine Bette, Michael Lucey remarque la récurrence d’un châle qui passe de mains en mains, de Hulot à Adeline, d’Adeline à Hortense, puis à Bette ; tout à ses obsessions de symbolique sociale, Michael Lucey y voit la « marque du système d’alliance », ce qui est bien vague, et conclut, très sérieusement : « À la fois tenace et élimé, le châle vient en chaque occasion rappeler que la déviance est abjecte. On aurait aimé que Bette réussisse à le jeter » (220).  Décidément, Balzac n’est pas à la hauteur25 !

14Ce n’est pas la seule fois que Michael Lucey semble déplorer de ne pas lire le texte (balzacien ?) qu’il aurait voulu avoir. Comparant Eugénie Grandet et César Birotteau, l’auteur lâche un soupir : « Hélas, Balzac n’utilise pas toujours l’idée de mélancolie avec une cohérence suffisante pour qu’elle revête toujours cette même puissance diagnostique » (72). Là encore, il faut être indulgent avec Balzac, qui a tout de même beaucoup écrit… Le fameux prologue de La Fille aux yeux d’or n’est rien d’autre  qu’un « exemple de ces descriptions de Paris dans les termes d’une sociologie de pacotille très en vogue à l’époque » (163) – mais Balzac écrivait quand même un peu avant Durkheim. Le meilleur est atteint quand Michael Lucey se pique de commenter la langue de Balzac, et, à propos du portrait de Mme Grandet, indique « l’apparente maladresse, pour ne pas dire la confusion grammaticale […] d’une surcharge de significations », du fait d’une « syntaxe […] défaillante » (86). De toute évidence, Michael Lucey (et/ou son traducteur) a des connaissances aussi précises en matière de « syntaxe » qu’en matière d’histoire de la langue.

15Car c’est là, fondamentalement, le plus gros point faible d’un ouvrage qui n’en est pas avare. Michael Lucey semble totalement insensible aux questions d’historicité discursive. Or non seulement les mots ont une histoire, mais aussi les discours, et les pratiques de discours, et les pensées comme discours autant que les discours des pensées. Et une simplification des théories de Michel Foucault ne suffit pas à compenser cette vérité. Cela vaut aussi bien pour de la lexicologie diachronique, ponctuelle mais indispensable : si Michael Lucey (et son traducteur) avait su que l’adjectif sot/sotte en 1832 (dictionnaire de l’Académie, 6ème édition) est attesté autant pour dire « engourdi, immobile » que « imbécile, dénué d’intelligence », il n’aurait pas conclu à un emploi « incongru » (87) dans le portrait de Mme Grandet, surtout pour caractériser une « fierté sotte et secrète », et il l’aurait encore moins convoqué in absentia à propos d’Eugénie se laissant dépouiller par son père dans une scène d’affrontement résigné (92). De même, valoir n’est pas l’exact synonyme de coûter, ni aujourd’hui, ni en 1843, ce qui invalide quelque peu la sémillante petite paraphrase de l’auteur pour expliquer la remarque de Vautrin à Lucien, évoquant un garçon, « remarquable par une beauté qui ne pouvait certes pas valoir la vôtre » (258).

16Pourtant tout commence au mieux, dans les déclarations d’intention de Michael Lucey. Elles sont même tambourinées. Prudence avec les concepts : « il est préférable de ne pas considérer l’homosexualité comme une catégorie d’identité sexuelle qui s’opposerait à l’hétérosexualité (ces termes étant tout sauf évidents sociologiquement). Une telle division en catégories (qui est un produit de l’histoire) n’est pas suffisamment souple ni suffisamment universelle pour rendre compte de la relation entre la sexualité et l’habitus en tout temps et tout lieu, et certainement pas dans les temps et les lieux sur lesquels Balzac écrit » (28) – on ne saurait mieux dire, quoique l’hypothèse d’une théorie de la sexualité qui devrait être « universelle » (et « souple »…) et transhistorique terrifie, mais l’on suppose qu’elle n’est évoquée que comme repoussoir. Prudence avec les mots : hétérosexualité est « un terme que [Balzac] ne pouvait avoir à sa disposition » (49), tout comme homosexualité, bien sûr. Ce petit rappel lexical nous vaut un éreintement des travaux biographiques de Graham Robb et Pierre Citron26, qui ont le tort de les utiliser sans recul, en des remarques, de ce fait, « déshistoricisantes » (129) : Michael Lucey raille « une certaine naïveté épistémologique qui conduit [Robb et Citron] à croire que l’on peut penser une culture sexuelle différente (antérieure) avec les catégories en vigueur dans sa propre culture » (128).

17Tout cela est bel et bon, mais le problème, tout de même, c’est que comme beaucoup d’auteurs, du reste, Michael Lucey pratique la dénégation avec autorité, car tout son propre livre est un non-respect de cette sagesse épistémologique, comme on l’avait déjà constaté à propos de son ironique critique de la lecture « homosexuelle » d’Illusions perdues par Janet Beizer ou Lucette Finas, ou, à l’inverse, des refus de lecture sexuelle du même roman par « différents critiques » français. On ne parle même pas des phrases, des formules, dans lesquelles les fameux mots déshistoricisant annulent, en eux-mêmes et par leur mention, la proposition affirmée (« L’hétérosexualité n’est jamais donnée comme évidente dans les romans de Balzac, même si elle cherche souvent à le devenir » : 80, etc., etc.), mais, plus simplement, de l’ensemble de l’ouvrage.

18Car, en fait, le propos, non avoué mais transparent de Michael Lucey, c’est que Balzac est le grand romancier du PACS. Les pages 43-48, consacrées à la juridiction et aux réactions de 1998-1999 devant la proposition de cette union civile, dont l’un des objets forts est la transmission d’un bien par héritage au conjoint, constituent la base théorique et historique, précisément, qui manque tant à l’ensemble du livre. Et c’est une idée très intéressante, voire convaincante. C’est elle qui fit connaître Michael Lucey en France, par sa participation au numéro 125 (décembre 1998) de la revue de Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, consacré aux homosexualités. Il y donnait une première version de sa lecture du Cousin Pons et de La Cousine Bette, romans, en effet, des personnes non mariées et de la captation d’un héritage par une famille non destinataire27.

19On a là, en fait, la vraie thèse de Michael Lucey, et, il faut y insister, elle est tout à fait passionnante. Le roman balzacien révèlerait des pratiques autres pour vivre la famille, dans l’invention individuelle. Michael Lucey lisait déjà, dans cette perspective, la relation de Vautrin à Rastignac, dans Le Père Goriot, puis à Rubempré, dans Splendeurs et misères des courtisanes, avec des possibilités d’alliances envisagées sous toutes leurs formes de réalisation, juridiques, symboliques. Parce que Goriot peut appeler Rastignac « mon fils, mon enfant », sous le coup de l’émotion, tout comme Vautrin peut envisager de fonder une famille dans le destin conjugal qu’il invente pour ses protégés, Michael Lucey en conclut que, chez Balzac, « les familles ne sont que très confusément formées par les liens du sang ; que le sentiment familial constitue une autre structure parfaitement apte à être exploitée à de multiples fins, et que le rapport du sentiment au sang relève de part en part de la rhétorique » (59) – ce que confirme et infirme à la fois le dénouement de La Fille aux yeux d’or, quand le frère et la sœur se reconnaissent dans le sang versé de leur maîtresse commune. C’est tout à fait intéressant, même si l’on peut juger, aussi, dans ces deux exemples, que c’est valoriser excessivement des énoncés clichés et des références de convention. Il est certain qu’il y a une originalité balzacienne dans cet imaginaire de la filiation, dans cette façon de penser la famille comme disponibilité imaginaire et symbolique, poétique aussi, à réinventer comme expérience de la liberté. On peut penser à un bref récit comme La Messe de l’athée, que Michael Lucey ne cite pas, et il a bien tort : Balzac y raconte comment le chirurgien Desplein a vécu une paternité auto-inventée avec un auvergnat catholique avant d’instaurer le même type de relation avec son disciple, le médecin Bianchon.

20Desplein et Bianchon sont deux scientifiques ; ce sont aussi deux célibataires – Lucey les ignore, du reste : quel est, pourtant, leur statut dans le monde moderne ? Ils sauvent des vies et restent stériles. Et, précisément, si Balzac est le grand romancier du célibat, c’est parce qu’il est le premier à envisager ce mode de vie comme une forme d’invention identitaire qui produit un sujet, sexuel, politique, voire un héros, et pas un non-être, même si ce mode reste plus subi que choisi. On sait que le point de vue balzacien sur les célibataires est féroce, jusque dans la fascination, qui le pousse à consacrer une trilogie à ces monstres sociaux (Pierrette, Le Curé de Tours, La Rabouilleuse), puis un diptyque qui va encore beaucoup plus loin dans l’ambiguïté. Les deux romans des Parents pauvres, avec les propositions de couples parallèles, Pons/Schmucke, Bette/Valérie, acceptables tant qu’ils restent sentimentaux, mais à détruire quand ils cherchent à exister contre les familles, et ce sur le plan matériel (héritage de Pons), semblent parfaitement donner raison à la lecture de Michael Lucey, toute foucaldienne, en effet28. Car on y valorise résolument l’amitié comme forme de résistance à cette machine à broyer les individus qu’est le mariage civil29.

21C’est certain, encore que la comparaison entre les deux couples ait ses limites, mais le problème (de méthode, encore une fois) est que cette bonne lecture de deux fictions précises dans le corpus de La Comédie humaine est présentée par Michael Lucey comme une règle générale de la représentation balzacienne, voire comme une valeur de Balzac lui-même. Le lecteur est averti dès le début de l’ouvrage, quand l’auteur affirme, avant d’analyser Ursule Mirouët à la lumière de cette idée30, même si les analyses de Pons et Bette seront gardées pour la fin : « Balzac écrit le plus souvent pour s’opposer aux objectifs du Code civil. Il ne voit pas la forme juridique comme ce qu’il convient de valoriser, mais plutôt comme ce qu’il est nécessaire de combattre. Il s’installe donc dans une opposition conservatrice à celle-ci, la considérant comme le moyen par lequel la classe bourgeoise déshumanise les relations personnelles afin de progresser en tant que classe » (38).

22Il est impossible à n’importe quel lecteur, même moyennement familier de La Comédie humaine, de souscrire à une idée aussi fausse. Que maintes fictions balzaciennes illustrent le combat d’un individu exceptionnel avec le Code, c’est certain : l’imaginaire juridique de Balzac est réel, précis, documenté, et son romanesque est, en effet, un romanesque de l’affrontement, de la lutte, de l’individu contre la collectivité. Que ce combat se termine par la défaite d’un individu, sympathique mais faible et excessivement isolé (Pons), par sa victoire exceptionnelle, vécue dans le cynisme (Mme Évangelista) ou dans un apparent angélisme qui n’est pas dénué d’ironie (tragique : Eugénie Grandet, ou narquoise : Ursule Mirouët), ou encore par un renoncement ambigu qui renforce le caractère indépassable de cette dialectique (Vautrin), ne change rien au fait que le Code reste une référence de stabilité respectable et souhaitable31.

23Balzac n’est pas que l’auteur du Père Goriot, roman, en effet, de la déstabilisation familiale et de l’invention résistante amicale, tout comme Le Cousin Pons et bien d’autres récits que Michael Lucey ne cite pas, mais qui pourraient parfaitement entrer dans sa lecture : Le Colonel Chabert, L’Interdiction, Modeste Mignon, La Recherche de l’Absolu, etc. Balzac est aussi l’auteur de Mémoires de deux jeunes mariées, grand roman d’amour qui démontre que, sans le Code et sans la structure sociale (bourgeoise, si l’on veut), l’individu n’est pas viable – ce que disent aussi bien d’autres récits de La Comédie humaine comme Albert Savarus, Ferragus, Gobseck, Un début dans la vie, Les Chouans, textes que Michael Lucey ne cite jamais, du reste, préférant limiter ses références aux quelques textes qui lui sont utiles –, Balzac est aussi l’auteur d’un « Avant-propos » à sa Comédie humaine, texte programmatique dans lequel il affirme sa foi catholique et légitimiste, texte qu’il est de bon ton, chez certains, de ne pas trop prendre au sérieux, sinon pour lire « Balzac contre Balzac »32, soit le compréhensible contre le démonstratif, mais qui n’en reste pas moins la caractérisation la plus précise d’un éthos par ailleurs aussi permanent qu’incertain. Le légitimisme balzacien n’est rien d’autre, en effet, que cette « opposition conservatrice » que Michael Lucey a bien raison d’opposer aux valeurs de la Monarchie de Juillet, mais sa cible n’est certainement pas le Code civil, ni « la forme juridique », dont Balzac, au contraire, a absolument besoin, comme d’une caution dans l’Histoire, d’une référence, parfois détestable, pour asseoir son propre rapport à l’autorité, et, surtout, à la légitimité.

24En somme, Michael Lucey reste sourd à certains propos du discours auctorial balzacien, quand celui-ci ne correspond pas à sa propre pensée de la vérité – car tout est là. Rappelons, en citant le travail de référence de Christèle Couleau-Maixent, que la notion de « discours auctorial » recouvre « tout exercice de la fonction idéologique par un narrateur ou un personnage quelconque, c’est-à-dire tout commentaire explicatif et/ou théorique ayant une visée didactique et reposant sur une forme d’autorité – qu’elle émane de la conformité avec la pensée de l’auteur ou de données intratextuelles liées à la diégèse (nature et statut du locuteur) ou à la narration (procédés rhétoriques, effets du texte). Sans se confondre avec elles, le discours auctorial pourra annexer les autres fonctions extra-narratives pour mieux organiser sa propre expansion et souligner sa légitimité »33. Et ce discours auctorial, chez Balzac, sinon de Balzac, n’est ni stable, ni univoque. Il est tout aussi tendancieux de privilégier le discours romanesque subversif que de ne considérer que le discours doxologique conservateur, ou de vouloir faire de ce discours conservateur un autre discours subversif.

25Le portrait d’un Balzac ennemi de la société (forcément « bourgeoise », selon ces simplifications) et héraut des parias héroïques a ses limites. Le tort de Michael Lucey, répétons-le, est d’avoir pris ses très intéressantes remarques sur le thème de la captation de l’héritage d’un célibataire par une famille, dans Le Cousin Pons, pour une structure idéologique constitutive du monde balzacien et de vouloir en faire un principe. Car cette anecdote romanesque (qui n’est rien d’autre qu’une péripétie dramatique, aussi fascinante soit-elle) n’existe, précisément, que comme contrepoint à un univers autre qui a, lui aussi, lui surtout, ses valeurs et ses références.

26C’est donc peu de dire que la démonstration de Michael Lucey est spécieuse. Que Foucault et Bourdieu, véritables assises intellectuelles de cet ouvrage, comme de beaucoup d’autres, nous aient appris à repenser le rapport à la représentation et aux formes de pouvoir et de domination, c’est certain. Que la matière romanesque balzacienne, si proche, en effet, de la matière sociologique, par ses thèmes et sa poétique matérialistes, trouve en Foucault et Bourdieu des commentateurs passionnants pour expliquer ces points de résistance dont le récit tire, très souvent, sa dynamique originale, c’est tout aussi certain. Mais, comme toujours, il faut bien rappeler que la littérature n’est pas un matériau culturel comme les archives de l’historien ou les enquêtes statistiques du sociologue : la factualité n’est pas son propos, et moins encore les discours synthétiques d’explication transcendante. Michael Lucey va chercher dans les romans de Balzac la réalité sociale (et sexuelle : c’est, ici, la même chose) française du début du XXIe siècle pour nous rappeler l’histoire de nos aliénations et de nos résistances. Il oublie, volontairement, tous les contre-discours qui participent, dans La Comédie humaine, d’une auctorialité autrement moins bienveillante que celle qu’il découvre ici, ou les ramène alors, caricaturalement, à une homophobie d’époque. L’historicité des discours et des dénominations n’est rappelée par lui que pour être négligée ou niée, et, de ce fait, sa thèse est, fondamentalement, anachronique.

27C’est pourquoi ce livre aura du mal à intéresser ceux que l’évolution des approches littéraires dans les universités américaines ne passionne pas. Peut-être à tort, car il y a beaucoup à méditer à voir la littérature à ce point envisagée comme un discours culturel documentaire, caution politique évidente, quel que soit son bord. L’hommage que Michael Lucey entend rendre à la liberté d’invention imaginaire de Balzac est certain, et sincère. Mais la littérature peut aussi être résistance à la résistance. Surtout quand le dogmatisme démonstratif d’une critique qui prétend en traduire la vérité souhaitable devient à ce point envahissant.