Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mai 2009 (volume 10, numéro 5)
Pascale Hummel

Métamorphose et transsexualisme

Filippo Gilardi, Métamorphose et identité. D’Ovide au transsexualisme, préface de Jean Bessière, [S.l.], ODIN éditions, 2008, 208 p., EAN 9782913167643.

1Le projet de F. Gilardi, que le préfacier qualifie élogieusement d’« original et brillant », est d’analyser selon une continuité logique le thème de la métamorphose, d’Ovide aux écrits contemporains de transsexuels, dans le but d’élaborer une typologie de ce thème en littérature. La métamorphose qui implique un jeu sur l’identité et la mutation de cette dernière procède d’un paradoxe : bien que changeant, le sujet reste le même. Comment dès lors se définit l’incarnation d’un sujet ? Le thème de la métamorphose varie et évolue à l’instar des pensées qui excluent ou reconnaissent le dualisme. Les trois parties de l’essai (métamorphose et continuité, métamorphose et changement, métamorphose et transsexualisme) correspondent aux éléments de la typologie de l’incarnation, à diverses étapes historiques, et à la notion de présence au monde et aux autres. La métamorphose engage la question de l’articulation de la chair du sujet avec la chair du monde, ainsi que la définition de son identité par autrui en fonction de l’incarnation de ce sujet.

2Soulignant la correspondance entre métamorphose et personne en littérature (Introduction), l’auteur se propose d’étudier le paradoxe de l’identité et ses variations au cours des siècles : la représentation de la « continuité identitaire » évolue au fil du temps. La première représentation, animiste (celle des Métamorphoses d’Ovide), procède d’une identité de nature entre l’être humain et les autres créatures : un même esprit relie les êtres entre eux. La deuxième représentation, chrétienne, s’articule autour des concepts d’âme et d’identité humaine. La singularité individuelle devient manifeste : l’être humain occupe une place privilégiée et paradoxale qui le fait extérieur à la nature ; son âme ne lui appartient pas complètement parce qu’elle est le reflet du divin. Ce détachement inaugural l’engage dans un parcours d’émancipation visant à lui assigner sa place dans le monde. Deux étapes forgent ce modèle de libération. La première correspond à la troisième représentation identitaire, celle de l’identité personnelle, qui suppose que, pour se libérer de la domination de Dieu, le sujet fasse siennes les caractéristiques de Dieu, c’est-à-dire l’esprit, le langage et le pouvoir de la métamorphose. Le sujet transforme alors l’âme en mémoire, sacrifie son corps et s’approprie le langage au moyen de l’écriture : le contrôle de la métamorphose et de sa propre identité passe par là. Avant et après leur métamorphose, les personnages littéraires conservent leur esprit inchangé et s’attribuent le pouvoir de métamorphose jusque-là réservé à Dieu. La prise de conscience de ce corps permet à l’Homme de s’émanciper de la suprématie de Dieu en lui offrant la possibilité de se reconnaître comme différent de Lui et égal aux autres êtres humains. S’affranchissant de l’emprise du divin, le sujet peut se définir par son rapport à Autrui. Là commence la deuxième étape de la libération, où l’individu cherche à s’affranchir du regard de l’Autre, illustrée par la littérature transsexuelle, qui coïncide avec la dernière représentation identitaire : celle de l’identité sexuelle et de « genre ».

3Les deux premières représentations de l’identité (Première partie : Métamorphose et continuité) sont liées au passage de la vision mythique du monde à une vision chrétienne, comme l’illustre le récit Dendrocacalia de l’écrivain japonais Kôbô Abé, narrant l’histoire de Comon métamorphosé en plante. Dans les récits mythologiques d’Ovide, la frontière entre les différents règnes de la nature est indécise et perméable. L’identité mythique du monde panthéiste est toujours changée, reprise et donnée. Les dieux ne font que matérialiser un lien déjà existant entre l’Homme et les autres créatures. Chez Ovide, l’être humain, par le biais des métamorphoses, cherche sa place en identifiant les divers éléments de la nature en relation avec lui. Cette vision du monde animiste (chapitre I : De l’Homme au végétal, une question de foi) change radicalement chez Dante, où la métamorphose devient une symbiose entre l’Homme et la nature. Le propre de l’Homme est ici une nature originelle absolument distincte de celle des autres espèces vivantes : on est loin de l’espace fluctuant du monde mythologique. Le christianisme élimine la nature même : l’Homme n’est pas juste dénaturalisé, il n’est plus naturel. Deux conceptions du monde s’opposent ainsi : celle animiste d’Ovide et celle chrétienne de Dante ; dans la première les êtres naturels participent de la même nature et ne se différencient pas par leur esprit, dans la deuxième les règnes naturels sont hiérarchisés et les êtres se différencient par leur esprit. L’indifférenciation de l’esprit de l’Homme et de celui des autres créatures caractérise la vision mythique et animiste ; la différenciation de l’esprit de l’Homme et de celui des autres êtres, qui ouvre la voie à l’interrogation sur l’identité, caractérise la vision chrétienne. Le passage de l’identité mythique à l’identité chrétienne dénaturalise l’Homme. L’idée d’un homme à double nature (chapitre II : De l’Homme à l’animal, sujétion et libération) soulève un problème théologique illustré par les premiers textes chrétiens cherchant à hiérarchiser les différents règnes naturels. L’Homme se libère du surnaturel : la présence d’un magicien dans les récits atteste que le pouvoir de la métamorphose passe de Dieu à l’Homme. À partir d’Augustin s’échafaudent des théories de la métamorphose qui au Moyen Âge donnent lieu à la différenciation entre réel et imaginaire, laquelle pose la question de la continuité de l’identité dans l’être transformé. La littérature latino-américaine du XXe siècle fournit des exemples du je radical ou de la libération littéraire. Le discours se déplace (chapitre III : D’un corps à l’autre) de l’identité humaine à l’identité personnelle, laquelle trouve sa définition théorique dans la pensée de John Locke. La question de l’identité est double en ce qu’elle engage la nature de la personne et son identité dans le temps. Si les conceptions mythologiques et chrétiennes de la métamorphose se fondent sur l’éternité de l’âme, la nouvelle idée d’identité personnelle qui repose sur la caducité de l’Homme est liée aux notions de mémoire et de fragilité de la conscience (voir Jekyll-Hyde de R. L. Stevenson). Échappant à l’emprise des dieux ou de la magie, l’Homme, devenu responsable de lui-même, se met à explorer son identité. Lorsqu’un homme se transforme en un autre homme (chapitre IV : La métamorphose à l’envers), la quête identitaire consiste à déterminer la pluralité et la fragilité de l’humain, sa spécificité, autrement dit ce qui du moi fait un être différent des autres (La Métamorphose de Kafka), sous le regard de l’autre.

4La deuxième partie (Métamorphose et changement) examine le passage de l’identique au changeant. À travers le langage (chapitre I), qui garantit le lien entre identité et langage selon l’énoncé inaugural « Au commencement était le Verbe ». À travers le corps (chapitre II), la vision mythique étant une vision holiste où aucune distinction ne sépare corps et personne, où l’individu est indiscernable du cosmos, de la nature et de la communauté (La Mouche de D. Cronenberg). À travers le regard de l’Autre (chapitre III) enfin, comme l’illustre par exemple la pièce Rhinocéros d’Ionesco.

5La troisième partie (Métamorphose et transsexualisme), bien écrite et fine, est le point de convergence nodal de l’ouvrage. Après avoir changé l’âme en identité personnelle, le sujet fait la découverte des caractéristiques qui sont les siennes en tant qu’être humain, à savoir le langage et le corps. Qu’est-ce que l’âme, qu’est-ce que la personne ? Dans les œuvres illustrant la transsexualité une fracture sépare l’identité psychique du personnage et son identité corporelle. La métamorphose n’est plus une punition ou un phénomène incontrôlable ; elle devient la solution que le sujet choisit pour sortir d’un corps qu’il ne reconnaît pas comme sien. Une opposition s’introduit entre le langage de l’Autre et le langage du Moi. Le corps est le porteur d’une identité, indépendante de l’identité personnelle que se reconnaît le sujet. La métamorphose devient ainsi la rédemption d’une fracture identitaire originelle : le sujet attend que la métamorphose lui permette d’être soi-même. La littérature de la métamorphose exerce un effet de loupe grossissant pour les phénomènes relatifs à l’identité du sujet.

6Voilà un joli petit livre, qui par endroits toutefois manque sensiblement de rigueur en termes de précision lexicale et conceptuelle. Les idées principales sont bonnes, le fil conducteur solide, mais une radicalité démonstrative sous-tend le propos, schématique et répétitif par endroits. D’un point de vue rigoureusement philosophique, l’approche paraît bien dilettante et lacunaire : surprenante notamment l’absence de F. Nietzsche, ainsi que de toute la question de l’identité multiple, des troubles de la dissociation et de l’empathie, de la mutation génétique (les termes, pourtant essentiels, de « mutation » et de « mutant » sont étonnamment absents), et des désordres nouveaux de notre époque post-atomique. L’ouvrage contient toutes sortes de naïvetés et d’impropriétés, faute de présenter les choses avec la clarté (épistémologique ou scientifique) requise : la maladresse est patente dans l’énonciation (plus même que dans le style), dans les titres et les sous-titres, plutôt statiques et mal hiérarchisés, dans le choix (fort hétéroclite) des exemples et des œuvres commentées. Faute de savoir être heuristique et organique, l’exposé échoue finalement à atteindre l’essence substantielle des choses, tout en nous livrant de nombreuses remarques pénétrantes.