Acta fabula
ISSN 2115-8037

2009
Janvier 2009 (volume 10, numéro 1)
Christophe Premat

L’entrée des femmes dans l’arène intellectuelle : le cas des rencontres culturelles de Pontigny, Royaumont et Cerisy

DOI: 10.58282/acta.4829
Pontigny, Royaumont, Cerisy : au miroir du genre, sous la direction d’Anne-Marie Duranton-Crabol, Nicole Racine, Rémy Rieffel Paris : Éditions Le Manuscrit, 2008, 246 p., EAN 9782304013283.

1La question du genre traite un phénomène social par l’analyse de l’équilibre entre les sexes. Le genre renvoie « à la construction sociale de la différence des sexes, de ces identités sexuées codifiées »1. Si les dimensions politiques (partage ou non des responsabilités politiques) et familiales (répartition des tâches domestiques) sont étudiées dans ce champ, les travaux portant sur le rapport entre genre et professions intellectuelles restent beaucoup plus discrets. Pontigny, Royaumont, Cerisy : au miroir du genre est un ouvrage issu de deux journées d´études organisées les 17 et 18 novembre 2006 à l’abbaye de Royaumont. Il s’agissait d’analyser à la fois la place des femmes au sein de ces cénacles intellectuels et d’étudier leurs rapports avec leurs homologues masculins. Les relations hommes / femmes sont plus complexes et plus riches au regard de ces rencontres culturelles : on s’aperçoit que de nombreuses femmes étrangères ont marqué ces lieux et que ces rapports ont évolué dans le temps. Ces sociétés intellectuelles, alors qu’elles se constituent au sein d’espaces fermés et idéaux, traduisent étrangement le changement des valeurs de la société elle-même. Nous pouvons même parler de « chronotope »2 intellectuel, c’est-à-dire d’espace-temps spécifique où les universitaires, les intellectuels, les artistes et les écrivains tissent des relations excédant le simple champ académique. Comme l’écrit Judith Butler, « si le genre est une modalité du faire (doing), une activité incessamment accomplie (performed), en partie sans que l’agent le veuille ou en ait conscience, il n’est pas pour autant produit de façon automatique ou mécanique. Le genre est, tout au contraire, une pratique improvisée au sein d’une scène de contraintes »3. C´est pourquoi le genre reste une entrée astucieuse pour comprendre l’évolution des rôles intellectuels des femmes et des hommes au sein de ces séminaires universitaires d’un caractère particulier. Michel Trebitsch avait d’ailleurs ouvert une brèche lors du colloque « 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy » de 2002 lorsqu’il avait déclaré : « le relais pris par les femmes à Cerisy qui, loin de signifier comme l’aurait dit tel grand poète, une sorte de virilisation de leur fonction, ouvre bien d’autres questionnements, tant sur la place croissante des femmes dans le champ intellectuel que sur leur refus de s’en tenir aux rôles traditionnellement assignés »4. Cet ouvrage est un document précieux portant à la fois sur les débats survenus lors des séminaires et les apartés et les rencontres en dehors des séminaires à Cerisy. La thèse du livre est de montrer comment les femmes ont donné une coloration spéciale à ces séminaires.

2Trois contributions relatent la manière dont les séminaires de Cerisy ont acquis une visibilité internationale grâce à la présence de femmes étrangères. Dans « Femmes à Pontigny : voix anglo-américaines », David Steel note que les femmes ont commencé à assister aux décades de Pontigny dans l’entre-deux-guerres. En 1892, aucune femme ne figurait dans les réunions organisées par l’Union pour l’Action Morale / la Vérité. Paul Desjardins, le fondateur des Décades de Pontigny, a écrit dans le Bulletin de cette Union qui a joué un rôle important des universités populaires. Sur les 250 entretiens tenus entre 1919 et 1939 par cette Union, seules trois femmes ont assisté à des réunions dont la femme de Léon Brunschvicg qui fut d´ailleurs sous-secrétaire d’État à l’éducation nationale sous le Front Populaire. L’empreinte féminine a été peu importante à l’exception d’Anne et de Lily Desjardins qui se sont investies dans l’organisation de ces Décades. Parmi les quelques femmes mentionnées par François Chaubet5, on distingue quelques anglaises francophones : Jean Stewart (grande traductrice), Miss Helen Burns (auteure d´un ouvrage sur la langue d’Alphonse Daudet), Violet Paget (1856-1935) ayant publié quarante-cinq ouvrages sur l’art et l’esthétique, la poétesse Mary Duclaux (1857-1944), Dorothy Strachey-Bussy (1866-1960), traductrice de Gide et Maud Petre, théologienne ayant publié de nombreux articles sur Ibsen, Nietzsche, Oscar Wilde6. Certaines décades ont été marquées par la présence d’américaines de talent à l’instar d’Elizabeth Wallace, spécialiste des constitutions des pays de l’Amérique du Sud et traductrice de l’espagnol, d’Edith Wharton (1862-1937), écrivaine de réputation mondiale, proche de Henry James et de Paul Bourget.

3Elizabeth Shepley Sergeant assista également à certains séminaires, cette américaine avait effectué des études artistiques et observé le milieu des ouvrières de la fripe dont elle tira des ouvrages. Elle passa les étés de 1910 et de 1912 en France et fut correspondante de guerre en 1917 pour le compte du journal The New Republic. Son parcours est émaillé de voyages d’études (observation des Indiens Pueblo dans le Nouveau-Mexique, séjours en France et en Allemagne) et son œuvre est marquée par une perspicacité sociologique. Françoise et David Steel notent que cette figure fut importante dans la mesure où elle fit paraître des écrits sur la vie et la culture françaises7. Dans son livre French Perspectives, une partie intitulée « A Modern Coenobium » a décrit l’atmosphère de la quatrième décade de 1912 (« Philosophie. Religion. Histoire. Critique rationaliste du mysticisme, critique mystique du rationalisme). Elizabeth Shepley Sergeant, dans son article qui s’apparente à un journal de la décade du 31 août au 9 septembre 1912, évoque à plusieurs reprises la place des femmes : « les dames, autant que je pusse en juger par le regard que je jetai autour de moi, semblaient être plutôt en majorité, comme l´avait été l’autre sexe à la décade sociologique deux ans plus tôt. Les femmes, avait suggéré M. Desjardins, recherchent davantage les consolations de la philosophie que ne le font les hommes »8. Tous les rituels des cénobites sont analysés et ce document représente une analyse sociologique admirable du déroulement de ces décades.

4Deux femmes luxembourgeoises ont considérablement étoffé le profil des décades pendant l’entre-deux-guerres, Aline Mayrisch et Andrée Viénot. Aline Mayrisch, femme de l’industriel Émile Mayrisch, a œuvré pour une réconciliation franco-allemande sur le plan culturel. Proche d’André Gide, elle a participé dans les années 1910 à la Nouvelle Revue Française et a traduit en français les écrits du poète Rainer Maria Rilke. Le couple Mayrisch s’est investi dans le rapprochement franco-allemand dans l’entre-deux-guerres : en 1926, en même temps qu’Émile Mayrisch fonde le cartel international de l’acier dont il devient le président, il crée le Comité franco-allemand d’information et de documentation appelé Comité Mayrisch9. L’objectif de ce comité était double, il s’agissait d’une part de favoriser la réconciliation économique entre les deux pays et d’autre part de lutter contre les préjugés réciproques en France et en Allemagne. Le domicile du couple à Colpach a été transformé en lieu de rencontres intellectuelles franco-allemandes et est salué en tant que tel par Paul Desjardins : parmi les hôtes célèbres, on y trouve André Gide, Jean Schlumberger, l’actrice allemande Gertrude Eysoldt, le comte Richard Coudenhove-Kalergi, fondateur du mouvement Paneurope, l’architecte Otto Bartning, Paul Claudel et Paul Langevin, Jacques Rivière, les philosophes Karl Jaspers et Bernard Groethuysen. André Gide et le professeur allemand de littérature française Ernst Robert Curtius ont eu des échanges d´abord à Colpach puis à Pontigny. Ces rencontres franco-allemandes avaient d’autant plus de poids que les hôtes de Colpach écrivaient dans la Luxemburger Zeitung, journal acheté par Émile Mayrisch en 1922. À Colpach, André Gide avait également rencontré en septembre 1920 celui qui allait devenir ministre des affaires étrangères en Allemagne par la suite, Walter Rathenau10. Les relations entre Colpach et Pontigny furent le reflet d´une forme d’« Europe de l’Esprit »11. Le gendre d’Aline Mayrisch, Pierre Viénot joua un rôle important dans la recherche de contacts franco-allemands à Pontigny ; il avait travaillé de nombreuses années en Allemagne tant sur le plan diplomatique que sur le plan universitaire12. C’est sa femme qui a soutenu sa carrière et a œuvré pour que ces rapprochements franco-allemands se fassent au sein du réseau Pontigny-Colpach. Après la mort de son mari en 1944, Andrée Viénot est devenue membre de l’Assemblée Nationale avant d´être nommée sous-secrétaire d´État de la Jeunesse au ministère de l’Éducation Nationale. Elle fut également maire de la ville de Rocroi de 1953 à 1976. Aline Mayrisch et Andrée Viénot ont incontestablement apporté une part décisive au rayonnement international de Pontigny.

5Claire Paulhan a effectué des recherches intéressantes sur le statut des femmes à Pontigny grâce à l’analyse des documents photographiques13. Leur entrée fut l’objet de discussions au début des années 1910. Leur statut passe de spectatrices à celui de compagnes intellectuelles et amoureuses. De ce point de vue, l’affirmation de leur place a transformé l’esprit des décades. Des générations de normaliennes (les Sévriennes) ont jalonné ces rencontres14. Puis, très vite les rencontres ont pris une allure familiale pour devenir un « extraordinaire phalanstère provisoire »15. Gaston Bachelard y est venu en 1929 accompagné de sa petite-fille. Vladimir Jankélévitch n’hésite pas à évoquer ce lieu où on rencontre les « femmes les plus cultivées d’Europe »16. Pour avoir une idée chiffrée de leur part aux séminaires, Anne-Marie Duranton-Crabol estime à 44% leur participation entre les années 1950 et 200217. En regardant par période, ce taux est voisin des 45% entre 1952 et 1959 : c’est ici que la société intellectuelle de Pontigny n’est pas à considérer comme le reflet de ce qui se passe dans la société française, mais au contraire comme une avant-garde, puisque la parité existe dans ces séminaires. Les rencontres n’ont pas connu une féminisation comparable aux institutions académiques existantes puisque les femmes y étaient déjà représentées. Cependant, la présence des femmes aux séminaires est directement corrélée au sujet du colloque : pour les sessions portant sur le « planning familial » en 1961 et sur « Féminin et surréalisme » en 1997, elles représentaient plus de 60% de l’auditoire18. Le plus fort taux de participation est détenu par des rencontres littéraires autour des œuvres de Virginia Woolf en 1974 et en 2002, de Marguerite Duras, Hélène Cixous, Nathalie Sarraute… Les années 1980 voient les problématiques liées au genre gagner en visibilité et des thèmes tels que « L’Androgynie », « La Mysoginie », font leur entrée dans les décades19. Là encore, les décades ont une avant-garde alors même que ces problématiques étaient relativement peu présentes dans le champ des sciences humaines en France20.

6À l’inverse, des colloques portant sur des thèmes scientifiques à l’instar de celui organisé sur l’auto-organisation a concentré moins de 20% de femmes. Deux Cerisy sont distingués, celui existant jusqu´au colloque célébrant le centenaire des décades et l´après 200221. Pour le premier Cerisy, Anne Heurgon-Desjardins a œuvré pour la reconnaissance et l’existence d’une société de femmes au sein des décades : d’épouses ou d’accompagnatrices, les femmes ont conquis peu à peu leur place dans l´organisation et l’animation intellectuelle de ces décades. Cerisy est marqué par le souffle de la convivialité, le lieu n’est pas centré sur une personnalité connue ; bien au contraire, les familles tissent des liens et les rencontres culturelles22 concernent aussi bien les épouses que les enfants : « à l’intérieur de ce cercle restreint, même si leur apport intellectuel reste inégalement pris en compte, les femmes éprouvent fortement le fait de partager les mêmes expériences culturelles, de rencontrer les mêmes auditeurs ou contributeurs, au point de nouer de solides amitiés trans-générationnelles »23. Les mœurs des invités des décades ont évolué après mai 1968 et les rencontres se font plus directes, les femmes ont moins besoin d’être recommandées par leur mentor pour pouvoir assister aux séminaires. Les rites des rencontres et leur atmosphère changent considérablement grâce à un équilibre des rôles.

7Les femmes se sont beaucoup investies à la préparation des rencontres à l’instar de Marie-Amélie Savary dite Lily (1875-1948) qui se maria avec Paul Desjardins en 1896. Lily Savary faisait les plans de table et s’occupait de la rénovation et de l’entretien de l’abbaye de Pontigny24. Pendant la guerre, elle transforma l’abbaye en hôpital militaire et fonda une société anonyme de tricots en 1928 en y impliquant les habitantes de Pontigny25.

8Les décades n´auraient jamais eu lieu sans Anne Heurgon-Desjardins qui a prolongé la tradition instituée par son père, Paul Desjardins26 en compagnie de son mari Jacques Heurgon (1903-1995). Anne Heurgon-Desjardins fut à la fois organisatrice, hôtesse et un témoin de ces rencontres. Ses lettres retracent les difficultés, les drames à l’instar du suicide d´une Sévrienne en 1927, les couples (Clara et André Malraux), son amitié pour Charles Du Bos27. Après les séminaires organisés à Royaumont de 1948 à 19541, elle prit en charge l’héritage familial en relançant les décades au château de Cerisy-la-Salle à partir de 1952. Ses difficultés conjugales à la fin des années quarante l’ont conduite à réinterroger le rôle de la femme, de son statut d’épouse. « Lorsqu’elle forma le projet de rédiger ses souvenirs sur les écrivains qu’elle avait connus à Pontigny, elle consacra plusieurs pages aux relations de Roger Martin du Gard et de sa femme, Hélène, prenant nettement le parti de celle que son mari tint le plus possible à l’écart du cercle de la NRF »28. Anne Heurgon-Desjardins est aidée dans l’organisation des séminaires (préparation des colloques, retranscription) par d’autres femmes à l’instar de Geneviève de Gandillac, Paule Shor, Madeleine Barthélémy-Madaule29.

9Rémy Rieffel approfondit les relations de genre dans ces rencontres en distinguant les femmes directrices de colloque des femmes spectatrices. Entre 1952 et 2002, elles ne sont que 20% à avoir dirigé des rencontres alors qu’elles étaient 44% à y participer30. Les femmes sont plus volontiers associées et co-directrices de colloques à l’instar de Clara Malraux qui a co-présidé avec Jean Duvignaud et Jacques Madaule le colloque sur les « Variations du roman »31 en 1953. Les années 1978-1993 voient l’affirmation de la place des femmes dans la présidence des rencontres : ce cycle est inauguré par Édith Heurgon avec l’organisation d’un colloque en 1978 sur « la recherche opérationnelle »32. Les années 1994-2002 sont caractérisées par deux éléments : la présence des femmes et la diversité des thèmes traités (« la part du féminin dans le surréalisme » en 1997, « Robert Desnos pour l’an 2000 » en 2000, « le Récit d’enfance et ses modèles » en 200133. La part des femmes dans la direction des colloques y est de 29%. Les formes de cooptation évoluent dans le choix des participants : les recommandations proviennent plus de femmes et les formes de cooptation mettent en défaut l´idée de reproduction masculine. Sous l’impulsion d’Édith Heurgon, les organisateurs des décades continuent « à adopter une démarche volontariste, à pressentir et à solliciter eux-mêmes des femmes susceptibles d´organiser une session […] on constate toutefois un accroissement des initiatives personnelles, des propositions venues de l´extérieur, au cours des années 1980-2000 »34. Rémy Rieffel remarque que ces générations d’intellectuelles sont pour la plupart des universitaires (Simone Vierne, Renée Bouveresse, Françoise Rossum-Guyon…). Leurs associations avec les hommes dans la direction des colloques et des actes qui en sortent sont le reflet des nouvelles relations de genre au sein du monde universitaire35.

10Les décades de Pontigny entre 1910 et 1939, puis les colloques de Cerisy ont permis à des générations d’intellectuels de se rencontrer et d’engager des débats dans des lieux de convivialité. L’esprit de Cerisy36 a été marqué par la participation plus forte des femmes qui ont ajouté une diversité des thèmes et ont su notamment mettre sur l’agenda des colloques les idées de genre. Nul doute que les femmes ont œuvré pour l’ouverture intellectuelle des colloques, tant dans la direction que dans l’animation des séminaires. Ces colloques gardent une spécificité propre qui est d’avoir des débats libres et de qualité, ils ont permis à un certain nombre de femmes de s’affirmer sur la scène intellectuelle.