Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Septembre 2008 (volume 9, numéro 8)
Arnaud Genon

L’inépuisable moi

Autobiographies, Revue de Littérature comparée, n° 325- 2008/1, Pierre Brunel et D.-H. Pageaux (éd.), Paris : Klincksieck, 146 p.

1Les autobiographies, les autofictions et autres romans autobiographiques, champ littéraire que Philippe Gasparini1 a récemment regroupé sous le terme générique d’« autonarration », occupent désormais une place d’importance dans la production littéraire. C’est la raison pour laquelle se multiplient les études consacrées à ce sujet, et le premier numéro spécial de la Revue de Littérature Comparée de 2008, justement intitulé Autobiographies, le pluriel insistant sur la variété de cette forme d’écriture, en témoigne. Comme le signalent Pierre Brunel et Daniel-Henri Pageaux, qui ont dirigé le présent volume, si l’approche du genre paraît « rebattue » elle semble en fait, plus que jamais, « inépuisable » : depuis qu’elle est devenue espace d’investigation au début des années soixante-dix, sous l’impulsion de Philippe Lejeune, l’autobiographie a évolué, ses formes se sont multipliées et diversifiées.

2Dans son « introduction aux autobiographies », premier des onze articles ici réunis, Pierre Brunel dessine une cartographie des autobiographies, se promenant entre Apulée et Agatha Christie, en passant par Jorge Semprun ou Aragon. Il cherche à souligner la multiplicité des pratiques, la complexité des dispositifs de ce « domaine incertain », selon la formule d’Aragon, que le critique considère non pas comme un genre — notion que W ou le souvenir d’enfance de Pérec fait éclater — mais davantage comme « mode du récit ». Et selon sa jolie formule, le « mode autobiographique » fonctionne sur « la célébration (majeure) d’un passé qui ne peut être revécu par la mémoire que sur le mode (mineur) du regret » (p. 16).

3C’est la question de l’autobiographie comme genre qu’interroge aussi Marcel de Grève en commençant par soulever les problèmes liés à la sincérité, à l’authenticité, à la difficulté d’écrire sa « véritable vie » ainsi que le soulignait déjà Jean-Jacques Rousseau dans le « Manuscrit de Neuchâtel » : « Nul ne peut écrire la vie d’un autre homme que lui-même […] mais en [l]’écrivant, il la déguise […] il se montre comme il veut être vu, mais point du tout comme il est. » Genre littéraire donc, mais « genre problématique » qui, distinct de l’autobiographique au sens large, trouve ses origines dans les confessions de saint Augustin et se développe en fonction des périodes historiques et des régions géographiques pour fleurir « sur presque toute la planète » au XIXe et au XXe siècle alors même que les écrivains et les critiques soupçonnent de plus en plus les notions de vérité et d’objectivité.

4Dans « De l’autobiographie à l’autofiction : une généalogie paradoxale », Thomas Régnier retrace le parcours qui, de Rousseau aux écrivains contemporains, a permis le passage d’un « idéal autobiographique » à sa crise puis de cette crise à une « nouvelle éthique » autofictionnelle selon laquelle « l’être ne pourra atteindre à sa vérité tant qu’il ne sera pas élargi, mis en question par la fiction. » (p. 36).

5C’est en 1973 que Philippe Lejeune écrivit « L’autobiographie et l’aveu sexuel », article inédit, égaré puis retrouvé par Pierre Brunel 34 ans plus tard. Et cette analyse n’a pas vieilli, comme le constate l’auteur lui-même, signalant dans le post-scriptum qu’il lui adjoint qu’il « lui semble tout frais, cet article, tout jeune » (p. 50), avis que nous partageons. Qu’en est-il alors de l’accusation de l’autobiographie comme genre exhibitionniste, de l’exaspération que cela soulève chez certains (Valery) ou au contraire de la critique qui voudrait, avec Claude Roy, que les « rares qui avouent font des cachotteries » (p. 38). Tout d’abord, ces réactions appartiennent à leur époque. Pour se pencher sur la sexualité dans l’autobiographie, il est nécessaire d’en passer par une approche sociologique postulant que c’est à partir du moment où la sexualité est refoulée, réprimée au sein de la société bourgeoise qu’une réaction telle que l’aveu autobiographique se manifeste. Car comme le souligne Philippe Lejeune, l’aveu est avant tout « un acte de transgression » (p. 43). Mais reconnaître la transgression suppose la connaissance des normes, des limites existantes à une époque donnée sans lesquelles il est difficile d’interpréter tel ou tel silence (indifférence ? hypocrisie ? refoulement ?) ou tel ou tel aveu. Et le critique d’ajouter que sur « le plan de l’écriture des aveux, l’exemple de l’homosexualité montre bien l’évolution des mœurs » : ce n’est qu’à partir de Gide que l’homosexualité se dit et souvent de manière ambiguë. Il suffit de lire comparativement les textes de Guillaume Dustan, publiés dans les années 90, pour révéler la pertinence des propos de Lejeune sur l’historicité de l’aveu. Enfin, au-delà du contenu même de l’aveu, le lecteur devra être attentif à son énonciation car il est aussi, et avant tout, un « acte poétique et érotique [qui] tire sa puissance de ce qu’il communique de l’expérience intérieure » (p. 49).

6Michèle Loi s’intéresse quant à elle à « l’œuvre autobiographique d’un écrivain chinois moderne : Guo Moruo (Kouo Mo-Jo) », auteur mort en 1978, faisant partie de la génération issue du « 4 mai 1919 » qui se rua « à la découverte d’un “moi” longtemps oublié » (p. 54). Elle y présente la dizaine d’œuvres autobiographiques de l’écrivain, parfois très courtes, qui y évoque, dans un même mouvement, ses expériences subjectives, leur portée générale, le contexte historique et politique dans lequel elles eurent lieu. Car là résidait son projet, comme il le nota personnellement : « faire connaître une certaine époque à travers moi-même. »

7Yves-Michel Ergal se penche dans « De l’autobiographie dans le “roman moderne” » sur l’autobiographie hors autobiographie, avant qu’elle ne « devienne un genre à part entière et ne finisse par substituer à l’illusion du vrai, la vérité du vécu » (p. 69). Sont alors convoquées les allusions de Rabelais, les autocitations de Cervantès, les signatures internes de Dickens afin d’illustrer les jeux « de la vérité et du mensonge » (p. 77) auxquels se livrent les auteurs depuis les origines gréco-romaines du roman.

8Après l’étude de Mathias Giuliani consacrée à la « lecture rétrospective d’Enfance berlinoise vers mil neuf cent » de Walter Benjamin à partir d’une articulation entre le concept d’imagination et celui d’amour, concepts développés dans deux de ses textes de jeunesse intitulés Entretien sur l’amour (1913) et L’arc en ciel. Entretien sur l’imagination (1915), Daniel Madelénat se penche sur le « moi » dans la biographie. Son article, « Moi, biographe : m’as-tu vu ? », s’intéresse au surgissement du « je » dans un genre où il serait supposé s’effacer devant le sujet qu’il remémore. Désormais, il ne s’agit plus d’afficher la vérité de celui dont on parle mais de mettre en avant sa vérité, le biographe aspirant « au statut d’artiste et au vedettariat qui libèrent ses pulsions autobiographiques jusque-là codées » (p. 103). Aussi, la figure du biographe, devenu personnage, est de plus en plus fréquente dans le roman. Et c’est souvent sur elle que repose l’essentiel de l’intérêt narratif dans les derniers textes d’auteurs tels que Pierre-Jean Rémy, Lydie Salvayre, Clémence Boulouque ou Christophe Donner. Le biographe pourrait alors dire, selon la formule de D. Madelénat détournant Montaigne : « Je suis toi-même la matière de mon livre » (p. 107).

9Olivier Sécardin dans « Faire usage de soi » évoque l’impossibilité de se dire à soi alors que Frédérique Toudoire-Surlapierre, dans son article « Commencer à la fin » consacré aux cinq récits autobiographiques de Thomas Bernhard, souligne la manière dont l’auteur autrichien met à l’épreuve « du mensonge et de la dissimulation » (p. 118) l’autobiographie, discréditant ainsi lui-même l’entreprise à laquelle il se livre.

10Enfin, dans l’étude critique « Une vie sans histoire. Ou l’impact autobiographique dans l’œuvre de Philippe Vilain », Johan Faerber avance que l’ensemble du travail de l’auteur de Paris l’après-midi (2006) trouve sa juste expression dans la célèbre formule de Roland Barthes : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». Il y a chez Ph. Vilain en même temps la tentation/tentative autobiographique et la confrontation à l’impossible que cela constitue car ainsi que le note J. Faerber pour conclure, « parler de sa vie privée, c’est vouloir être privé de sa vie et c’est savoir parce que le savoir efface toujours celui qui sait. » (p. 140).

11On l’aura compris, ce numéro de La Revue de littérature comparée confirme le caractère inépuisable de l’approche de l’autobiographie, des autobiographies, genre résolument pluriel qui existe avant de naître (Y-M. Ergal), se transforme (T. Régnier), dit le « moi » qui dit l’histoire (M. Loi), se cache et s’hybride (D. Madelénat)… Il est loin, désormais, le temps où l’autobiographie avait « mauvaise réputation », était « un genre qui a mauvais genre » (p. 37). Et cela, grâce à de telles entreprises, dont nous ne pouvons que nous réjouir.