Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Septembre 2008 (volume 9, numéro 8)
Laurent Angard

« Il aurait pu être américain » : l’Amérique de Stendhal.

DOI: 10.58282/acta.4539
Michel Crouzet, Stendhal et l'Amérique. L'Amérique et la modernité, Paris : Editions de Fallois, 2008, 282 p.

1Spécialiste incontesté de l’auteur de Le Rouge et le Noir, Michel Crouzet, professeur émérite à l’université Paris IV-Sorbonne, offre un nouvel opuscule de la vie de Stendhal : Stendhal et l’Amérique. L’Amérique et la modernité, paru aux éditions de Fallois. Si ce nouveau recueil est important pour la critique stendhalienne, c’est parce qu’il est le pendant d’une autre chronique consacrée à l’Italie1. En effet, l’Amérique, apprend-on sur la quatrième de couverture, est « le pôle de la modernité et elle fait face au pôle de l’anti-modernité, l’Italie ». Pénétrons dans cette Amérique si particulière pour l’écrivain français, lieu de toutes les modernités, qui, paradoxalement, n’a jamais été visité.

2Ainsi Stendhal est-il à la fois « américain, parce qu’il tient éperdument à la liberté politique, à la raison, au bonheur matériel des hommes, et il est anti-ou non-américain parce qu’il tient, non moins passionnément, à tout ce qui semble absent, […] refusé, aboli ou interdit dans l’américanisme » (p. 10). C’est ce paradoxe que l’ouvrage va mettre en exergue, puisque l’Amérique « entre dans son œuvre » (ibid.), en mesurant « à quel point Stendhal s’éclaire à partir d’elle [de l’Amérique] ; son effort incessant pour la comprendre, la juger, en fixer le sens est un effort pour comprendre, lui et le romantisme » (ibid.). L’ouvrage se compose de dix-sept parties qui rendent compte des rapports paradoxaux (parfois conflictuels) entre l’Amérique et l’écrivain français, Stendhal.

3Tout d’abord l’Amérique est « une présence virtuelle » (p. 21). En effet, Stendhal désire « sortir des idées européennes » (ibid.). Mais le pays reste éloigné : il suscite chez lui curiosité et envie, qu’il comblera grâce à la lecture de petites histoires et autres anecdotes, en enregistrant les « petits faits relatifs à l’Amérique » (p. 23). Michel Crouzet se propose alors de ne pas s’intéresser aux 350 allusions américaines, mais uniquement à « celles qui portent sur le fond, sur l’époque de la civilisation marquée par la démocratie et l’américanisme qui lui est lié » (p. 22). L’Amérique, « synonyme de pays lointain et étranger », est donc une contrée où Stendhal se met en scène « pour signifier qu’il se place au bout du monde » (p. 22), tout en se forçant à refuser une « coupure Europe-Amérique » (p. 23). Il sera par conséquent l’« intermédiaire entre les Deux Mondes » (p. 25), s’évertuant à plusieurs reprises à « stendhaliser les Américains » (ibid.). L’Amérique stendhalienne, « c’est un élargissement de l’horizon mental, une épreuve de vérité pour soi-même, une formation : une sagesse, un savoir de l’homme et de soi. […] C’est une vérité, une vérité de la politique, une raison pratique dont le contact est un déniaisement et une formation » (p. 26). Il faut donc « Partir… » : titre (paradoxal ?) de ce deuxième chapitre puisque Stendhal a écrit un récit de voyage en Amérique sans avoir traversé l’Atlantique. Ce ne fut qu’un projet…mais ce voyage a quelque chose de plus : « partir, écrit Michel Crouzet, pour mourir un peu, cette fois, il faut s’expatrier, changer de monde et de moi » (p.27). Au fond, le voyage pour Stendhal, est « comme une métamorphose imitée de soi, la découverte d’une identité inconnue ». Le Ailleurs, « le Nouveau Monde » est cette « vertu du renouvellement de soi et de l’homme ». Atteindre la Terre promise devient le synonyme du « hors soi », de cette transformation « au point de ne plus se reconnaître, c’est-à-dire être davantage le Soi qu’on est » (p. 29). On le voit ce chapitre met profondément en avant cette déclaration si stendhalienne « d’indépendance personnelle » (p. 30). L’idée de ce départ arrive à maturation entre mars et avril 1820, car l’écrivain cherche à se détacher de l’Italie, à fuir Milan : il veut « un voyage qui brise toutes les habitudes et force à se détourner de soi » (p. 33). Il fantasme donc l’accueil américain : il sera reçu comme en Angleterre : il veut être « touriste » et « écrivain » à la fois (p. 34) : il veut « être connu ». Mais il l’est déjà (dès 1823) à travers les Vies d’Haydn, Mozart et Métastase : texte à peine attribué à Stendhal et remanié. Alors « les nouvelles d’Amérique sont mauvaises » (p. 34). Il doute « de trouver là-bas des gens capables non pas seulement de l’instruire sur le Nouveau Monde mais aussi de le recevoir tous les soirs, pour une conversation, des gens capables de parler de rien, pour s’amuser » (ibid.) À partir de ce constat, le voyage en Amérique n’est plus pour lui, mais il le déléguera systématiquement « à ses personnages de fiction ». Ce qui lui permet d’ « affirmer encore la présence de l’Amérique, mais aussi de l’éloigner » (ibid.). Par conséquent, se redéfinissent les rapports entre lui et le pays outre-Atlantique : l’Amérique devient « une nouvelle humanité, un re-commencement de l’histoire, à partir d’une table rase. […Elle est] un espace de fuite, de fuite en avant ». Non seulement une fuite de la société oppressive, mais aussi une fuite de « soi-même » : « changer de corps, de nom, de moi, être un autre, c’est un rêve stendhalien, pas byronien : un rêve qui recoupe le rêve américain » (p. 35). La grande Amérique est donc terre d’asile qui « transforme, revigore les passifs, les oisifs. » (p. 37). Elle bouleverserait le rêve pour se convertir en une « terre où l’on se débarrasse des gens dont on ne sait plus quoi faire » (p. 38). « La liberté américaine, écrit le critique, devient corrective, et même punitive, c’est l’équivalent d’une condamnation », voire « une substitution à la prison2 » (ibid.). Il ajoute : « dans l’univers stendhalien, celui qui veut traverser l’Atlantique a en effet besoin de changer son être, parce qu’il s’échappe de lui-même, parce qu’il fuit la douleur, la faute, la honte, l’échec, la fatigue de lui-même. Parce qu’il réprouve celui qu’il est, il est en quête d’une dépersonnalisation » (p. 39). Ainsi fonctionneront les personnages de Stendhal quand ils rencontrent l’Amérique.

4Après l’étude des « émigrés », ceux qui se dépouillent de leur identité au contact de l’Amérique, Michel Crouzet s’arrête, dans cette troisième partie, sur l’image de celui qui est sur le territoire américain : « L’ Indien » (p. 43.) Cet Autre, ce Sauvage — « ce degré zéro de l’humanité et de la société » (p. 47). Stendhal ne le considère que peu, « il ne les respecte guère » (p. 43), même si sa démarche reste anthropologique, influencée par Volney et Malthus. Il rejoint ce dernier sur le fait que « l’indien se définit essentiellement par ses relations avec les subsistances et le besoin » (p. 44). Du premier, Stendhal retiendra que les Indiens « rendent intelligible […] l’invention d’une beauté première et la construction d’une image esthétique de l’homme » grâce notamment à « l’expérience primitive du besoin » (ibid.). Progressivement, l’homme de l’Ouest succède à l’Indien en ce sens que « la civilisation américaine, comme l’indienne, reste une culture du besoin » (ibid.). C’est une véritable « philosophie de l’utile » (p. 45) que découvre Stendhal à travers l’image du Sauvage. « L’homme est dans tous les hommes, mais pas de la même manière » : « il y a le germe » de nos propres « mœurs et passions » dans celles de ces primitifs. Par le truchement des travaux de Volney, Stendhal règle aussi ses comptes avec « l’homme de nature », celui de Rousseau et de Chateaubriand (avec l’indien d’Atala), qui proposent deux visions idéalisées, « mensongères et convergentes » (p. 47). L’Indien est pour Stendhal « le premier moment de l’état social » (p. 48), « un objet d’observation, non […une] hypothèse rationaliste ». Aussi est-ce que la modernité, dont il est question dans l’ouvrage, est proche de l’Indien ? À cette interrogation, Michel Crouzet reprend la distinction de R. Legros : le Sauvage est « hominisé », mais pas vraiment « humanisé » : « l’hominisation tend à se distinguer de l’humanisation, où l’homme est capable d’invention, d’innovation, de singularisation3 » (p. 51). C’est dans cette dialectique que s’avance Stendhal : entre les deux pôles de la réflexion anthropologique. Mais le destin de l’homme, pour lui, reste tributaire de la sensibilité, même si, avec Volney, « Stendhal […] attribue à l’Indien une certaine sagacité dans l’observation de son milieu » (p. 53) qui s’apparente alors « à dire innocemment la vérité brute », comme le Huron voltairien. « Le détour par les Indiens d’Amérique conduit Stendhal aux deux éléments fondateurs de la vraie civilisation : la Beauté et l’Éros » (p. 54). Ils seraient, de manière réductrice et d’après la théorie de Volney, « l’image véritable de ce que furent les Grecs, ceux des temps héroïques » (ibid.). Stendhal suit le mouvement, en s’amusant à contredire « érudits et professeurs de belles-lettres […] qui commentent la vérité des Grecs de Racine ou de Voltaire » (p. 55). « Étrange anthropologie », affirme Michel Crouzet, qui n’en reste pas moins des plus polémiques. En effet, quand le Sauvage « bénéficie d’un surplus de vivres […] alors l’ennui apparaît riche de toutes les virtualités de l’invention » : « pour faire naître les arts, écrit Stendhal, je lui ai fait cultiver la terre » (p. 56). C’est ici, « ‘dans les forêts de la Thessalie’ [que] naissent l’artiste sauvage […] et l’idée de beauté » qui forme elle-même « les habitudes de tous les hommes » (p. 57). La beauté fait que l’homme « parvient à lui-même [et] devient un être de la différence et du désir » (p. 59).

5Après l’Indien, il allait de soi que Michel Crouzet traitât, dans ce quatrième chapitre, de « l’Homme de l’Ouest ». L’Ouest, « réservoir de terres prêtes à être conquises et cultivées, est une garantie de la vertu républicaine » (p. 67) L’homme de l’Ouest est l’opposé de l’Indien, figure importante pour l’auteur de la Chartreuse de Parme, il est l’Amérique. Pourtant, et c’est la thèse du critique : « Stendhal brouille le jeu et il paraît bien s’être aventuré vers un rapprochement de l’Amérindien et de l’Américain moderne » (p. 67). Rapprochement de l’homme des bois — avide de biens — et du démocrate des villes (autrement dit, « le pionner ») — avide de richesses — qui serait alors une rencontre des « extrêmes opposés » (p. 68) dans la « même matérialité et la même ignorance de l’amour » (ibid.). Se niche ici la véritable question de la modernité et du progrès. « Le simplement humain revient, et devient, écrit Michel Crouzet, le comble du progrès » (p. 69 et 84) : « la démocratie née dans les forêts » (p. 74) et « l’homme de l’Ouest [devient] le héros du retour au primitif » (p. 79) absorbé par le monde naturel. D’un bout à l’autre, la nature est présente : l’Indien, par ses besoins vitaux et dans sa sensibilité corporelle, « est l’humanité première de l’Amérique ». Le pionner, quant à lui, « est le témoin d’une impasse de la modernité ».

6Le chapitre cinq est consacré à « la Solidarité des Républicains ». Il part d’un postulat que le critique expose clairement : Stendhal, à travers l’image de la Révolution américaine, revient à 1789, « car la Révolution française et la révolution américaine sont une seule et même révolution » (p. 85). En bute contre les monarchies et les empires, les deux Républiques sont pourtant différentes. Allié à l’Amérique, Stendhal est contre l’Angleterre…mais Stendhal, écrit Michel Crouzet, « a été naïf » et est à contre-courant de l’opinion française. L’Angleterre, cette arrogante « institutionnalisée », s’attire les foudres de l’écrivain et « est en train d’être punie de ses crimes et de ses hypocrisies » (p. 89). Mais la déception point à l’horizon, car l’Amérique aime trop l’argent et la raison. Cette « solidarité républicaine », cette « co-appartenance » (p. 92) n’existe pas. Mais si l’État vengeur n’est pas l’Amérique, il sera au moins l’État de la Liberté, la République des libertés. Et ce sont des Américains qui ont fondé cette République, et pour découvrir « Stendhal républicain-américain » (p. 96), il faut revenir aux fondateurs. C’est l’objet de ce sixième chapitre : « les Pères fondateurs ». Dans un premier temps, le critique s’intéresse aux rapports qu’entretient Stendhal vis-à-vis de « Washington » (p. 97). Celui-ci « résume les Etats-Unis », car il est « la République » (p. 100). Mais ce rapport est inquiétant parce que « Stendhal ne considère de Washington que le buste, ou le portrait, un homme impersonnel réduit à son maintien politique, un homme absent de lui-même, un rôle historique désincarné » (p. 101). Il n’est à ses yeux qu’une légende pure, « un homme-symbole ». De cette considération naît « l’anti-américanisme » stendhalien : Washington « est plat, homme de bien, et de rien, son apparence lisse et terme le condamne » (p. 105) Ce qui lui fera dire : « je respecte Washington, mais il m’ennuie » (p. 106.) Le chapitre sept, quant à lui, s’intéresse à Benjamin Franklin. Le romancier le respect et l’admire. Il « se décrit dans Franklin » (p. 108.), car en lui « le simple et le sublime sont synonymes et identiques » (p. 109). Et la simplicité n’est-elle pas in fine toute républicaine ? Franklin, pour Stendhal, est « le vrai philosophe, le vrai sage antique, le nouveau type de citoyen, […] dans les limites de la vie humaine, et dans les limites du moi » (p. 111). Bien plus, il est « le self-made-man exemplaire, et par là il recoupe l’égotisme stendhalien » (p. 114). C’est Jefferson qui occupe le huitième chapitre du livre. Stendhal l’admire et lui rend souvent hommage, même si celui-ci reste ambigu. « Nous rentrons, affirme Michel Crouzet, dans le grand jeu stendhalien des fausses et des vraies identités » (p. 117.). Citer Jefferson, c’est aussi et avant tout se référer aux idées américaines. Car, à travers le père fondateur, c’est son philosophe qu’il met en exergue : Tracy (« un républicain américain ou radical » (p. 123.). Stendhal « joue de ce double sens (Jefferson-Tracy) et de cette confusion volontaire » (ibid.). S’est amorcée progressivement une évolution dans « l’attitude de Stendhal à l’égard de l’Amérique ». C’est cette évolution qui est l’objet du neuvième chapitre. En effet, les Etats-Unis stendhaliens sont « une découverte constante d’un objet qui est toujours en train de se dévoiler, de se présenter en rapport, en contraste avec la situation française » (p. 131). Cette évolution se produit au contact des réalités américaines qui se font jour de plus en plus, en fonction des découvertes du romancier. L’Amérique, selon la formule de Miss Martineau, « c’est ‘un théâtre d’essai’ pour la grande expérience du bonheur politique » (p. 132). Mais de l’éloge nous passons au blâme, particulièrement dans les années 1832 à 1834. Le grand divorce est proclamé : tout ce qui fut « qualité » devient « défaut »…bien que Michel Crouzet nous mette en garde contre un quelconque ton péremptoire. Stendhal n’a pas de « pensée univoque » : « tout est mixte ». À partir de là, Stendhal pensera par paradoxes : il évoquera l’Amérique par « contradictions », par « fragments », par « le divers, par la mobilité et l’imprévu de l’idée-éclair » (p. 135). Progressivement ses idées se feront plus claires : on assistera à « la montée du refus de l’américanisation, qui emporte même avec lui un refus de la république et de la démocratie, c’est la logique même du romantisme comme analyse de la crise de la civilisation, et l’Amérique est à l’état pur cette civilisation et sa crise » (p. 138). L’évolution négative contre l’Amérique, observée dans ce chapitre, Stendhal l’avait sans doute déjà ressentie dans les années 1818-1819 grâce à ce farmer anglais qui détestait l’Angleterre : Birkbeck, objet de ce dixième chapitre. Stendhal s’est passionné pour lui au point d’encourager « Mareste […] a faire traduire le premier puis le second de ses livres, le seul à avoir paru en français » (p. 140). « Le témoignage de Birkbeck, écrit le critique, apparaissait comme la première véritable information sur la nouvelle Amérique qui naissait d’une émigration interne, qui n’avait rien à voir avec les anciennes colonies libérées : c’est bien ce qui n’a pas échappé à Stendhal » (p. 141). À partir du témoignage de ce « jacobin anglais au franc-parler », un nouvel Américain naît, imaginé par Stendhal lui-même : Le dernier des Hurons : un Américain presque parfait est le titre de cette onzième partie. Ce Huron est Stendhal : il dialogue ensemble. Et « le dialogue accouche du romantisme » (p. 146). Voilà « le romantisme de Stendhal exprimé, confirmé par son faire-valoir, son prête-nom, son porte-parole venu d’Amérique ». L’Américain, c’est lui ! Le détour par l’autre à cet avantage de fonder la théorie (p. 147). L’évolution se poursuit et l’on arrive au Sommet de la courbe (Chapitre 12). Il est atteint quand Stendhal prend ses distances « au côté gauche qui révèle […] ses affinités profondes avec l’idéologie industrialiste » (p. 149). C’est cette idéologie que le romancier exècre par-dessous tout, surtout « la rationalité instrumentale » (p. 152). Et c’est bien le romantisme qui « se définit comme son opposition, [car] il se réclame de tous les actes […] qui transcendent le monde positif, il revendique tous les héroïsmes, et toutes les conduites désintéressées sans lesquelles au reste l’ordre de l’intérêt n’existerait pas » (p. 153.) Michel Crouzet pense que la date de 1825 est un moment de basculement, car « après avoir exercé ses talents de pamphlétaire contre les classiques de gauche et les romantiques de droite, [Stendhal] a cru qu’il allait pouvoir changer de front et s’en prendre aux ridicules et aux absurdités de la gauche » (p. 154.) C’est le combat de l’artiste contre la bourgeoisie, « du schisme de la civilisation et de ma culture » dans lequel s’engage Stendhal par ses écrits : « la modernité romantique se sépare de la modernité moderne » (p. 161). Le romancier oppose dès lors aux « grands hommes du commerce des héros contemporains de la politique, ceux qui ont sacrifié leur intérêt à leur conviction » (ibid.). Et c’est parce que l’Amérique a ce pouvoir de vertu et de vigueur qu’elle est libre et qu’elle a des institutions républicaines : « la liberté est une fin en soi » (p. 163).

7Mais d’après Victor Jacquemont, « l’Amérique n’est pas libre » ! (p. 165). Tout change donc en 1827. C’est ce que va monter ce treizième chapitre. En effet, le fin équilibre qui caractérisait le style stendhalien à propos de l’Amérique (entre éloge et blâme) disparaît et émerge ainsi « le vaste mouvement d’anti-américanisme qui va se développer après 1830 » : « c’est le découronnement de l’Amérique par le mise en doute de sa liberté » (ibid.). « L’économie a tué, écrit Michel Crouzet, l’esthétique, la vie terre à terre a aplati les âmes : c’est le mal moderne » (p. 173). L’Europe romantique se sent, par conséquent, plus libre que les États-Unis, ce qui conditionne finalement l’état nouveau du romantique, ce qui explique aussi en partie cet anti-américanisme. L’Américain alors arrive en France…Et dans Promenades dans Rome (1853) l’Américain devient « Un Barbare moderne » (chapitre 14) qui visite Rome sans la voir, sans la regarder : « c’est la barbarie civilisée qui nous (sic) envahit, hélas » (p. 177) Le barbare est M. Clinker : « il est […] le développement logique des nouvelles venues d’Amérique, le représentant fictif et imaginaire de la réalité du Nouveau Monde, condensé, essentialisé » (p. 177.) Il est « le vrai américain positif, pratique, défricheur, entrepreneur privé, ingénieur, investisseur, héros de l’économie et de la technique de pointe », il est donc bien à Rome « l’ambassadeur paradoxal d’une négation militante de l’esthétique » (p. 183). Il est enfin « le sujet moderne, [et] n’a comme identité que son intérêt » (ibid.).

8« 1830. Un marin anglais chez les Yankees » est le titre de ce quinzième chapitre. Stendhal est dès lors ouvertement « un critique », « un adversaire », « un homme inquiet que l’Amérique soit un exemple, que l’américanisme s’étende en France » (p. 185). Avec le Nouveau Monde, il embarque dans sa critique virulente son « prototype », l’Angleterre : « l’opposition se déplace : ce n’est plus l’Italie contre les autres, c’est l’Amérique [et] l’Angleterre, contre nous, et tous les autres » (p. 188). Stendhal va alors « annoter l’autre classique de l’anti-américanisme, le voyage de Mrs Trollope ». C’est l’objet de cet avant dernier chapitre : « La Bible de l’anti-américanisme annotée par Stendhal : des marginales qui font peut-être un livre » (p. 197). Le romancier s’amuse qu’une anglaise reproche à l’Amérique ce que la France reproche à l’Angleterre. Entre agacement et reconnaissance, il reconnaît en elle « une femme que les mœurs américaines ont blessée et même outragée » (p. 200). En effet, les manières américaines sont mauvaises « parce qu’elles éliment la présence féminine » : Mme Trollope avait déjà remarqué que la « démocratie était la fin du règne de la femme » (p. 201.) Mais Stendhal n’est pas dupe et met en doute non pas les faits, mais ses commentaires. D’ailleurs, il l’identifie à « lady Bellenden », héroïne des Puritains d’Écosse de Walter Scott à cause justement de sa ressemblance avec « le modèle de l’Anglaise ultra […] féodale » (p. 203).

9En dernier lieu, ce chapitre 17 s’attache à l’année 1836 où le constat se fait : « L’Amérique est impossible comme la comédie » (p. 207). C’est un texte qui conclura « le périple américain de Stendhal » : La Comédie est impossible en 1836, titre qui aurait pu être in fine : « la comédie est impossible parce que l’Amérique est possible » (ibid.). Les textes de Stendhal, plus particulièrement le Lucien Leuwen (1834), sont désormais sans appel : ils sont des critiques de l’Amérique. Et Lucien se présente alors comme « le porte-parole de Stendhal. Parce qu’il se place pour juger et condamner l’Amérique dans une dimension d’évaluation, et raisonne en termes de valeurs romantiques et dans une axiologie spécifique » (p. 209). Mais l’Amérique est déjà ancrée dans le présent stendhalien, et sous la pression de cette idée, le romancier « renforce résolument un passéisme tout de même extraordinaire » (p. 117). Et si l’on veut vivre « à la romantique », « il faut sauver ce passé et le maintenir vivant » (p. 220) : ultime raisonnement de Stendhal qui, dans ses plus jeunes années avait aimé le Nouveau Monde et qui, dans les derniers temps, l’avait haïe…

10Finalement, l’Amérique est ce Tyran aux mains sales (titre de la conclusion de Michel Crouzet). Et par une formule, proche du syllogisme, le critique retrace en quelques mots le parcours si chaotique des rapports de Stendhal avec l’Amérique qu’il a pu mettre en lumière dans cet ouvrage si passionnant : « En somme, avec l’Amérique, on est parti de l’idée qu’un gouvernement raisonnable s’identifiait à la liberté ; or il n’est pas raisonnable, et il aboutit [donc] à une tyrannie » (p. 241).