Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Mars-Avril 2007 (volume 8, numéro 2)
Arnaud Genon

Photographie de la littérature d’aujourd’hui

Enquête sur le roman, dirigée par Arnaud Bordes, Stephan Carbonnaux et Serge Takvorian, Le Grand Souffle Editions, 2007, 383 pages, ISBN 978-2-916492-16-2.

1En 1891, le journaliste littéraire et reporter Jules Huret publiait dans L’Écho de Paris une Enquête sur l’évolution littéraire à laquelle participèrent 64 écrivains, de générations, d’écoles et de genres différents. Ainsi, dans cette enquête qui utilisait de manière novatrice la technique de l’interview, se côtoyaient les naturalistes Emile Zola et Guy de Maupassant, les « psychologues » Anatole France et Jules Lemaître ou encore le symboliste Stéphane Mallarmé et le parnassien Leconte de Lisle.

2Plus d’un siècle après, en 2002, Arnaud Bordes, Stephan Carbonnaux et Serge Takvorian, écrivains et passionnés de littérature, décident de soumettre dans un premier temps à une trentaine d’auteurs, éditeurs ou directeurs de revues, cinq questions formulées dans les mêmes termes. La deuxième vague de l’enquête est menée à l’automne 2006. Comme leur prédécesseur, ils ont la volonté de « couvrir tous les genres, toutes les notoriétés et toutes les générations sans pour autant, comme l’avait fait Jules Huret, classer les auteurs par catégorie en élaborant une nomenclature sévère. » Parmi les « répondants », et pour n’en citer que quelques-uns, on trouvera Pierre Jourde, Jean-Luc Moreau, Bernard Noël, Marc Petit, Frédéric Saenen ou encore Frédérick Tristan.

3Les cinq questions envoyées portent sur les problèmes centraux auxquels la littérature d’aujourd’hui semble être confrontée. La première interroge les écrivains sur la place qu’occupe le roman dans la production littéraire au détriment des autres genres, de la poésie notamment, afin de savoir si la littérature est restée « ce lieu de tous les possibles ». La deuxième appelle les auteurs à se prononcer sur le problème d’une « normalisation de l’expression littéraire » qui pourrait aboutir à « une normalisation des contenus, c’est-à-dire des modes de pensées et, plus profondément, des imaginaires ». Ensuite, c’est sur l’idée que le roman serait un « genre usé, éculé, qui a dit tout ce qu’il avait dire », propos d’Edmond de Goncourt, que les « enquêtés » ont à réfléchir. Enfin, l’avant-dernière question aborde la « critique littéraire », les métadiscours, afin de savoir s’ils ne finissent pas par nuire à la littérature alors que les écrivains sont appelés, pour conclure, à évoquer leur « idéal littéraire ».

4À la lecture des réponses, se dessine un portrait, une photographie, une carte, un profil. Profil de la littérature du présent et de la manière dont elle est envisagée par ceux qui la font et qui s’en sentent cependant loin, qui ne se reconnaissent pas, où se reconnaissent mal dans ce qu’on montre d’elle, dans ce qu’elle paraît être aux yeux du plus grand nombre. Faute aux médias, aux impératifs commerciaux plus qu’à la littérature elle-même… Les réponses sont souvent passionnées et sans concession : « Il n’y plus grand-chose à lire » déclare Jean-Claude Albert-Weil, alors que Pierre Jourde n’hésite pas à pointer la « responsabilité des marchands de textes frelatés […] qui stérilisent notre imaginaire ». Ailleurs, on peut lire d’autres constats, souvent désenchantés, comme celui de Jean-Luc Moreau qui voit dans la littérature un des instruments qui a « en partie contribué, contribue en partie, à cette ‘normalisation’ des modes de pensée et des imaginaires » ou la contribution de David Mata qui commence par cette phrase préliminaire : « Voici les réflexions que m’ont inspirées vos questions. Le pessimisme vous en semblera peut-être excessif, mais répondre autrement m’était impossible. »

5C’est que la littérature, le roman plus précisément, est devenu un marché, avec les conséquences que cela implique, comme le souligne Rémi Soulié : « C’est l’évidence. La pression des marchés est telle (publicité, argent, médias, prix littéraires etc.) que les produits — c’est ainsi qu’il convient de les appeler — sont de plus en plus formatés sur tous les plans. » Aussi, la « frilosité » de la littérature est-elle soulignée par Michel Surya qui note qu’ « Aujourd’hui, la littérature est aussi loin que possible de la ‘rage de mettre le possible en pièces’ (Bataille, au sujet de Sade). Il semble même que la littérature n’ait pas d’autre rage ni d’autre désir, que de s’accorder au possible. À la littérature d’aujourd’hui, le possible suffit. »

6Sur la critique et l’importance des médias, les commentaires sont aussi souvent mordants. Rémi Soulié, qui se rappelle au bon souvenir de « l’admirable » Roland Barthes, remarque que l’image a du bon, puisqu’elle « permet quand même, et c’est fondamental, de voir bouger et d’entendre Céline, Morand, Simenon etc. L’idéal — ajoute-t-il — serait d’éradiquer les ‘journalistes’ pour laisser face à face la caméra et le grand écrivain… » François Taillandier regrette quant à lui « l’invasion du commentaire de sciences humaines, déjà préoccupante, puis celle, bien pire, du discours médiatique ordinaire. S’intéresser aux livres ‘dont on parle’, titre de diverses rubriques dans la presse, c’est déjà, au fond ne plus rien lire du tout. » Plus acide encore, le commentaire de Frédérick Tristan déclarant qu’« il est douteux que les parlottes de nos échotiers, ou les discours impuissants de nos professeurs, puissent apporter quelque lueur, voire quelque déchiffrement, à un électorat hébété, voué à l’encan des grandes surfaces. On ne vend là que viandes mortes. » Dans la même lignée, Falk van Gaver avance que « La littérature, il faut s’en méfier, et la littérature sur la littérature, encore plus. Gloses, commentaires, etc. à l’infini, professeurs, critiques, normaliens, éditeurs, etc., etc. : enjeux de pouvoir, d’argent, etc. Le monde de la littérature c’est l’enfer. »

7On l’aura compris, les écrivains n’épargnent personne, ne s’épargnent pas eux-mêmes, n’épargnent pas le littérature, qu’ils aiment pourtant beaucoup jusqu’à vouloir la sauver, ou, tout au moins, sauver l’idée qu’ils s’en font comme le rappelle Frédéric Saenen : « La littérature est mon artisanat, la part la plus intègre, donc selon moi la plus digne de ce que peuvent, de ce que doivent sécréter mon esprit et façonner mes mains. Je ne laisserai personne corrompre cela. »

8La photographie de la littérature d’aujourd’hui n’est pas toujours belle, il est vrai… Tous les présents au rendez-vous n’ont pas le sourire. Mais cette photographie a le mérite d’exister. Elle était même nécessaire pour alimenter le débat sur le roman, pour le complexifier parfois, pour faire naître des polémiques… Et parce que nécessaire, gageons que cette enquête, comme celle de Jules Huret, fera parler d’elle dans un siècle… Pour en faire naître une nouvelle. Tout aussi passionnante, assurément.