
Contemporain, mon beau souci critique
1Qu’est-ce que le geste critique implique lorsqu’il porte sur des œuvres littéraires contemporaines ? En quoi cet angle du contemporain permet-il de ressaisir avec acuité la nature des différentes pratiques visant à caractériser, analyser et évaluer les œuvres littéraires, mais aussi d’apprécier leurs évolutions et la porosité de leurs frontières ? Dans quelle mesure considérer la relation critique aux œuvres de son temps invite-t-il à mieux appréhender les modes de construction, les formes et les fonctions du « contemporain » en littérature ? Voilà autant de questions qui président au volume collectif L’Instant critique du contemporain, paru en septembre 2024 sous la direction de Corinne Grenouillet, professeure de littérature française des xxe et xxie siècles à l’Université de Strasbourg.
2Pour « interrog[er] les conditions et les formes possibles d’une critique du “contemporain” » en littérature (quatrième de couverture), l’ouvrage se construit autour de la pluralité du geste critique. Les huit articles proposés s’organisent en trois sections – « Définir la littérature contemporaine à l’université » ; « Formes de la contre-critique » ; « Contemporains par anticipation » – qui reprennent la célèbre distinction entre critique universitaire, critique journalistique et critique d’auteurs proposée dès 1922 par Albert Thibaudet1 ; enfin, une postface de Corinne Grenouillet consacrée aux mutations de la critique à l’heure de l’intelligence artificielle clôt le volume.
3Ce parti pris visant à questionner la notion de « contemporain » dans le champ littéraire depuis les différentes « manières de critiquer2 » la littérature, se double d’une approche historique pensée sur le temps long : depuis 1842, date à laquelle Guillaume Bridet, dans son article, situe les premières tentatives s’essayant à une histoire littéraire du contemporain, jusqu’aux bouleversements notés en janvier 2024, « treize mois après l’arrivée de ChatGPT » (p. 242), par Corinne Grenouillet. L’actualité la plus récente sur ces questions – pouvoir prescriptif croissant des booktubeuses, mis en avant par Sylvie Ducas ; réorientation des pratiques des universitaires contemporanéistes, analysée par Pascal Mougin ; résurrections d’auteurs du passé sous une forme zombifiée par des écrivains contemporains, étudiées par Ninon Chavoz – se trouve mise en perspective par plusieurs coups de sonde effectués dans des périodes antérieures. On pense à l’attrait des surréalistes pour Rimbaud et Lautréamont étudiés par Adrien Cavallaro, qui rend compte des différents modes de présence des deux poètes auprès des membres du groupe, ou encore au choix des œuvres recensées dans la revue communiste Les Lettres françaises entre 1942 et 1972, analysé par Erwan Caulet, qui revient sur les enjeux politiques de cette sélection et ses mutations au gré du positionnement idéologiques de la revue.
4L’Instant critique du contemporain s’inscrit ainsi au carrefour de deux ensembles de travaux : les recherches autour de la réception du corpus contemporain dans les études littéraires, sur le long cours depuis le milieu du xixe siècle3 et, plus spécifiquement, dans la période récente à l’université4 ; la réflexion menée autour de la pluralité des approches critiques dans le champ littéraire et leurs évolutions actuelles5. Alors que les derniers grands jalons de ces axes de recherche remontent à près d’une dizaine d’années, le volume dirigé par Corine Grenouillet poursuit ces questionnements, les actualise et, en les articulant ici de façon inédite, trace de nouvelles perspectives. L’ensemble invite notamment à mieux appréhender la dimension intrinsèquement agonistique de l’activité critique face à la littérature en train de s’écrire ; il permet d’envisager les spécificités et les circulations entre les différents modes d’intervention critique portés sur le contemporain littéraire ainsi que leurs mutations récentes ; il incite à prêter attention, enfin, à la valeur d’usage de la littérature que les approches critiques de la production du temps et les processus de contemporanéisation d’auteurs du passé par des écrivains actuels permettent de mettre au jour.
La critique comme prise de risque : dans l’arène du contemporain
5L’impulsion initiale de la réflexion consiste à appréhender la critique du contemporain comme une essentielle « prise de risque » (p. 5). Ce « risque du contemporain », qui donne son titre à l’introduction, est un point sur lequel bon nombre d’historien·ne·s de la littérature6 et surtout de contemporanéistes7 ont particulièrement insisté. Si le manque de distance du critique face aux productions de son temps a longtemps justifié le bannissement des textes contemporains de l’Université, Dominique Viart, dans de nombreux travaux, a bien montré les limites d’une telle approche de la recherche en littérature, qu’il récuse à nouveau dans le « bilan d’étape » (p. 51) ici proposé. Loin de constituer une entrave à l’analyse des textes, ce manque de recul inhérent à la critique du contemporain apparaît comme un risque à « assum[er] » (p. 26) pour le·la chercheur·se. Le volume confirme, à ce titre, un point essentiel, fil rouge des travaux sur la recherche en littérature contemporaine : la tâche critique se voit assignée une part de « responsabili[té] » (p. 95) morale dès lors qu’elle porte sur la littérature contemporaine ; il y va d’un « engagement » (p. 24) personnel, à la portée tant éthique que politique.
6Ce risque est heureux en ce qu’il force le critique à « descend[re] dans l’arène du présent » (p. 7), selon les mots de Corinne Grenouillet, qui emprunte la métaphore pugiliste à Dominique Viart8. Si ce sont d’abord les pratiques et l’ethos des chercheur·se·s universitaires qui s’en trouvent bouleversés, la mise en avant de ce nécessaire engagement critique dans l’ensemble du volume renvoie à une réalité plus large, liée à la recherche d’une plus forte horizontalité dans la relation critique, et que connaît aussi la critique journalistique actuelle ; certains y voit même sa seule « possibilité de survie9 ».
7Dans leur ouvrage de 2015 sur le contemporain à l’université, Marie-Odile André et Mathilde Barraband relèvent que, depuis le xixe siècle, l’étude de la littérature en train de s’écrire soulève le même type d’interrogations : « comment travailler sans le recul du temps, sur des œuvres inachevées et dont on ignore la postérité ? Comment [...] échapper aux affinités électives et aux effets de modes ?10 ». Si ce sont bien là les risques que rappelle Corinne Grenouillet en ouverture du volume, la démarche adoptée infléchit la réflexion vers d’autres perspectives : une approche critique et historicisée des pratiques et des discours des différentes instances critiques sur le contemporain ; la mise en avant de la dimension intrinsèquement polémique de toute étude du contemporain, liée à cette heureuse nécessité, pour la critique de la littérature en production, d’assumer une part d’engagement subjectif dans son approche des textes.
8La première partie du volume est, à cet égard, exemplaire, au vu de l’intense dialogue qu’y nouent les trois contributions proposées. Guillaume Bridet revient tout d’abord sur trois entreprises d’histoire littéraire du contemporain : celle d’Abel-François Villemain au milieu du xixe siècle, celle de Gustave Lanson puis de Paul Tuffrau dans les années 1920, celle de Dominique Viart au tournant du xxie siècle. Se voit ainsi mis au jour le « changement de statut accordé à la littérature contemporaine » (p. 25), au regard de sa valeur esthétique, de son rôle politique et de sa place dans le système d’enseignement. Historicisée, analysée depuis les déplacements qu’elle opère et les présupposés esthétiques et politiques qui la sous-tendent, l’approche proposée par Dominique Viart est ensuite reprise à nouveaux frais par ce dernier : dans un article fourni, il revient sur les « trois grands ensembles problématiques » que soulèvent la recherche en littérature contemporaine – « 1. son identification, 2. son extension, 3. sa caractérisation et sa nomination » (p. 51) –, ce qui lui permet de confronter son approche aux différentes critiques qu’elle a pu récemment susciter11. Les thèses alors précisées et avancées par le chercheur se trouvent d’emblée mises en débat par la troisième contribution : Pascal Mougin y condense certaines analyses développées dans son ouvrage de 201912, à propos des premières synthèses universitaires sur la littérature contemporaine proposées par Dominique Viart et Bruno Vercier en 200513 puis par Denis Labouret en 201314. Tout en reconnaissant leur valeur fondatrice et décisive pour la légitimation du champ contemporain à l’université, Pascal Mougin relève les parti pris qui structurent ces premiers panoramas de la littérature en production, selon des perspectives qu’il juge trop patrimonialisantes, insuffisamment réflexives vis-à-vis des normes esthétiques modernistes qui s’y voient reconduites et, ce faisant, indûment restrictives quant à la cartographie proposée de la littérature en train de s’écrire.
9Par une telle mise en dialogue, le volume matérialise cette « arène » propre à l’étude du contemporain, et en manifeste la vitalité critique. Corinne Grenouillet le relève dès l’introduction : « [l]e dissensus et la controverse animent [...] le champ académique, ce dont notre volume porte bien témoignage ! » (p. 13). Par cet angle de la relation critique, l’ouvrage met en lumière combien l’étude de la littérature en production s’écarte désormais de ce « consensus15 » un peu anesthésiant, ce caractère par trop « consensue[l]16 » qu’ont pu regretter ces dernières années plusieurs contemporanéistes. Prendre la mesure de la nécessaire explicitation des présupposés de valorisation impliqués dans toute approche du contemporain, acter ce pli critique consistant à toujours « mettre sa lecture en débat17 » : autant de gestes méthodologiques qui sous-tendent le volume, et rendent désormais bien possible « une affirmation des dissensions18 » dans la recherche sur la littérature contemporaine, avec la pleine reconnaissance, pour reprendre ici les mots de Dominique Viart dans l’ouvrage, qu’il est « heureux que le débat, la controverse même, s’installent » (p. 51), au vu de l’effort de réflexivité critique qu’un tel mouvement favorise.
10Se dessinent ainsi deux types d’approche de la littérature contemporaine à l’Université, qui constituent moins des camps qui s’affrontent que des pôles directeurs, à l’aune desquels tout·e chercheur·se peut mesurer ses outils, ses pratiques et ses visées de recherche, et qui rejoignent peu ou prou les « deux contemporanéismes19 » que distinguait déjà Lionel Ruffel en 2015. D’une part, une approche patrimonialisante qui, en s’inscrivant dans l’histoire longue de l’institution universitaire, reconduit sa tâche d’élaboration d’un canon commun vis-à-vis de la production littéraire actuelle : il s’agit alors essentiellement, pour le·la chercheur·se, de tenter de distinguer parmi les productions du temps celles qui passeront à la postérité, d’essayer, par l’analyse de ces œuvres ainsi élues pour leur souci affiché de l’écriture, d’en dégager les aspects les plus saillants, et ce afin de chercher à caractériser, à définir les traits propres à l’esthétique littéraire du temps. À l’autre bout du spectre, une pratique plus expérimentale, qui assume d’abandonner la visée canonisante et adopte une conception « plus empirique que normative de la littérarité » (p. 94) : plutôt que de chercher à périodiser et cartographier le paysage littéraire, il s’agit de prendre acte des élargissements multiples que connaît la production actuelle et de mesurer « le profit épistémologique qu’on retire » (p. 94) à considérer ces nouveaux objets et ces nouvelles pratiques comme littéraires.
11Dès lors, on ne peut manquer de s’interroger : comment concilier ce « contemporanéisme expérimental20 » avec le paradigme de la relation critique, eu égard à « la fonction de jugement, aussi ténue soit-elle, que remplit tout acte critique21 » ? Le concept de critique demeure-t-il pertinent pour envisager les différents modes d’étude de la littérature contemporaine proposés par les universitaires, les journalistes et les écrivain·e·s ? C’est justement là la deuxième ligne de problématisation creusée par le volume.
Le contemporain et les trois critiques : collaborations, concurrences internes, pas de côté
12Si l’ouvrage, par sa construction tripartite, reconduit la distinction entre les trois approches critiques du contemporain littéraire, en fonction du statut professionnel de celui ou celle qui l’exerce, cette différenciation n’a pas valeur de cloisonnement. En 2015, Marie‑Odile André et Mathilde Barraband notaient que, si historiquement une « concurrence structurelle [...] s’établit entre la critique des universitaires et celles des journalistes et des écrivains22 » dès lors qu’ils se confrontent tous trois aux productions littéraires de leur temps, la place faite désormais au contemporain au sein de l’université, sa légitimation comme objet d’analyse, a pour effet « d’infléchir les rapports entre cette dernière et les différents acteurs culturels impliqués dans la production littéraire actuelle », de sorte que c’est précisément « l’idée même de la concurrence des trois critiques23 » qui leur semble devoir être réinterrogée ; le volume dirigé par Corinne Grenouillet, à la suite d’autres travaux24, consacre cette évolution.
13S’affirme, de ce point de vue, un infléchissement des contemporanéistes eux-mêmes dans leur positionnement vis-à-vis des autres instances critiques, à commencer par la critique médiatique. Dès lors que la littérature contemporaine est désormais pleinement reconnue comme objet légitime au sein de l’institution universitaire, il semble moins nécessaire de lever l’objection selon laquelle s’intéresser aux œuvres de son temps reviendrait à faire du journalisme, et donc d’insister sur la différence de nature entre les deux gestes critiques, étape argumentative auparavant systématiquement présente dans les travaux sur le sujet25. Plutôt que de réaffirmer un partage clair entre une approche journalistique chargée de chroniquer l’actualité littéraire en peu de signes et une perspective universitaire bénéficiant du temps long de l’étude pour appréhender les traits d’un contemporain littéraire qu’elle fait advenir par son travail d’analyse, de contextualisation et d’historicisation des œuvres, le volume manifeste la volonté de mettre en avant les « échanges fructueux » ( p. 50) que ce partage d’un même objet – la production littéraire du temps – favorise. Ainsi Dominique Viart relève-t-il, dans son article : « des univers professionnels qui se méconnaissaient, ceux de l’université (les chercheurs), de la culture (les écrivains et les médiateurs) et du journalisme (les critiques de presse et des média audio-visuels), se sont rapprochés, ont croisé leurs démarches » (p. 50). Autrefois séparées, ces entités critiques collaborent désormais au sein de nombreux espaces, que l’on pense aux revues littéraires, papier (Le Matricule des anges) et surtout numériques (En attendant Nadeau, Diacritik, AOC, Collatéral...) où se mêlent journalistes, universitaires et écrivain·e·s, aux émissions radiophoniques de critique littéraire qui les associent, ou encore aux multiples rencontres et festivals littéraires qui, désormais, les rassemblent. L’accointance ainsi créée, de fait, entre chercheur·se·s et écrivain·e·s contemporain·e·s, conduit certes Pascal Mougin à alerter sur la nécessaire vigilance quant aux « logiques immanentes d’autorenforcement des palmarès », afin de ne pas risquer de promouvoir « une littérature pour universitaires » qui aboutirait à « la consécration académique d’un petit nombre d’auteurs surmonographiés » (p. 93-94), peu représentatifs d’une production en fait plus protéiforme. Mais la porosité des frontières apparaît bien, in fine, féconde. Loin du dédain mutuel encore en vigueur il y a quelques années26, Dominique Viart relève dans le volume combien journalistes et universitaires désormais « s’épaulent » (p. 50) dans leurs domaines respectifs : les critiques de presse permettent de repérer, au sein de l’immense continent de la production littéraire en train de s’écrire, des textes que les chercheur·se·s peuvent, à leur suite, étudier en détail ; les catégories d’analyse que la recherche produit servent en retour d’outils aux journalistes, afin de caractériser et contextualiser les ouvrages qu’ils et elles s’attachent à recenser.
14Si, face à la littérature du présent, les relations entre les différentes instances critiques se pensent donc désormais moins en termes de concurrence que de collaboration, c’est à l’intérieur de chaque champ que semblent désormais se loger les points de dissensus, les lignes de fracture. De ce point de vue, les articles de Dominique Viart et Pascal Mougin relatifs à la critique universitaire, font bien écho à la contribution de Sylvie Ducas sur les mutations contemporaines de la critique dans l’industrie culturelle du livre. La chercheuse y insiste sur le « clivage » et la « concurrence actuels entre deux formes du jugement critique » (p. 120) – celui des critiques de presse, celui des booktubeuses – et fait état d’un basculement de la critique littéraire, « du professionnel de la lecture à l’amatrice, du journal Le Monde à You Tube » (p. 120). Cette « médiamorphose » (p. 125) est sous-tendue par une mutation que révèlent aussi le succès et la prolifération des lecteur·ice·s amateur·ice·s dans les jurys des prix littéraires, et que Sylvie Ducas juge « capitale » (p. 128) : la transformation de la critique littéraire – cette « écriture de l’aventure d’une lecture27 », pour reprendre la formule du journaliste Arnaud Viviant dans un récent essai – à la simple « prescription culturelle » (p. 127), et la mise à l’écart de toute logique d’autorité ou de verticalité dans l’approche critique, à la faveur d’une « prescription horizontale fondée sur la recommandation » (p. 127), de pratiques de lecture « placée[s] sous le signe de l’amateurat » (p. 128), dans ce qui fait figure d’immense « salon numérique » (p. 129) et démocratique28.
15Sylvie Ducas propose ainsi, dans le prolongement de ses travaux précédents29, un paradigme distinct de celui de la relation critique : la « prescription », pensée ici comme « prescription littéraire » (p. 127). Loin de se réduire à une « injonction à l’achat », cette notion, empruntée aux sciences de l’information et de la communication, très utilisée dans l’industrie du livre, désigne plus largement « un ensemble de sources d’information sur la qualité d’une œuvre culturelle [...] mises à disposition du consommateur30 ». Ces « dispositifs d’aide à la décision », qui « engagent de la part de l’usager un jugement sur la validité de l’information, sans garantie de conformation31 », recouvrent des formes multiples – sélection, distinction, incitation à la lecture, avis partagé, recommandation… – et sont émis par différentes instances prescriptives : prix littéraires, librairies, bibliothèques et, de plus en plus, blogs littéraires et chaînes BookTube. Employée de façon croissante pour analyser ces nouveaux dispositifs numériques de médiation littéraire32, la notion de prescription permet de mettre l’accent sur la différence de nature qui se fait jour entre ces dispositifs de médiation littéraire et la critique littéraire traditionnelle, entre un jugement analytique, développé sous forme écrite, porté par une autorité professionnelle sans échange aucun avec son lectorat potentiel, et un avis plus ou moins circonstancié, proposé par un·e lecteur·ice amateur·ice, qui insiste sur ses impressions subjectives et se trouve dans une interaction permanente avec d’autres internautes.
16Si Sylvie Ducas nourrit son propos non seulement d’entretiens menés auprès de journalistes littéraires mais aussi d’un roman contemporain, Bettiebook de Frédéric Ciriez – satire de la critique littéraire contemporaine dans lequel un journaliste vieillissant, pigiste en déclin, fait face au succès croissant d’une jeune booktubeuse –, il n’en demeure pas moins que l’approche critique des écrivain·e·s eux·elles-mêmes sur les auteur·ice·s de leur temps est, elle, assez peu explorée dans le volume. Certes, la contribution d’Erwan Caulet, qui accompagne celle de Sylvie Ducas dans la deuxième partie de l’ouvrage, s’intéresse à certains membres des Lettres françaises au statut hybride, critiques mais aussi écrivains, à commencer par Aragon, directeur de la revue durant près de vingt ans, André Wurmser ou encore Pierre Daix ; cette double casquette, mentionnée, n’est toutefois pas l’objet de l’étude33. De même, la fructueuse collaboration envisagée par Dominique Viart entre les instances critiques concernent, pour les écrivain·e·s, leur place croissante dans l’institution universitaire – ateliers d’écriture, résidences, postes en création littéraire, lectures-performances lors de manifestations scientifiques – mais ne prend pas en compte l’activité critique éventuellement effectuée par les auteur·ice·s eux·elles-mêmes sur la littérature en train de s’écrire34. L’hypothèse émise en conclusion de l’article – le débat sur la juste caractérisation de la littérature contemporaine relèverait de « marottes de chercheurs et d’universitaires » dont les écrivain·e·s « ne s[e] soucient guère » (p. 77) – reflète cette mise à l’écart, dans le volume, de l’approche critique proposée par les auteur·ice·s eux·elles-mêmes sur des œuvres littéraires de leur temps35.
17C’est là un pas de côté assumé par Corinne Grenouillet dès l’introduction : les contributions d’Adrien Cavallaro, Céline Gahungu et Ninon Chavoz, proposées dans la troisième partie, se consacrent aux différents modes de relation critique que des auteurs entretiennent avec d’illustres prédécesseurs, de façon à en faire des contemporains, au sens premier du terme – « être du même temps » –, selon une temporalité asynchronique. L’ouvrage s’oriente alors vers une approche non plus « épochale » mais « modale » du contemporain, pour reprendre la terminologie proposée par Lionel Ruffel à la suite de Vincent Descombes36, en ce que le terme désigne non plus notre époque actuelle mais un « mode d’être au temps », transhistorique et vis-à-vis duquel, note le chercheur, « il serait plus juste de parler de contemporanéité que de contemporain37 ». Étudier les modes de réception de Lautréamont et Rimbaud au sein du groupe surréaliste, mettre au jour la constitution chez Sony Labou Tansi d’une « phratrie » élective constituée d’Hugo, Rimbaud et Artaud, se pencher sur les modes de revenance d’un certain nombre de poètes modernistes dans des romans contemporains qui les figurent sous forme de morts-vivants : autant de procédés qui, de l’intertextualité classique au fantasme fictionnalisé du partage d’un même espace-temps, en passant par des gestes d’édition ou d’adresse polémique, visent précisément, pour reprendre le terme d’Adrien Cavallaro, à « contemporanéiser » (p. 141) certaines figures littéraires, en fonction de visées et selon des tendances elles-mêmes évolutives, au gré du compagnonnage ainsi mené par les auteurs vis-à-vis de certains de leurs ainés. Ce pas de côté opéré par le volume dans sa dernière partie renvoie, plus largement, à un parti-pris méthodologique affirmé tout au long de l’ouvrage : la vertu d’un « décentrement » (p. 18), tant dans les approches critiques proposées que du point de vue de l’histoire littéraire pratiquée.
Le contemporain depuis ses marges : décentrements de la critique, usages de la littérature
18Le volume se présente, en effet, comme soucieux de pratiquer une « histoire littéraire intégrée » à la suite, entre autres, des propositions méthodologiques d’Anthony Mangeon38, lui aussi professeur à l’Université de Strasbourg, et auquel plusieurs contributions se réfèrent. Le chercheur invite à mettre en déroute les « partages implicites et hiérarchiques » qui sous-tendent l’histoire littéraire traditionnelle : « entre littérature et non-littérature ; auteurs, textes et genres majeurs ou mineurs ; centre et périphéries ; supports nobles et prestigieux ou, au contraire, secondaires et disqualifiants39 ». Pareille approche rejoint la démarche défendue par Pascal Mougin contre une « histoire officielle de la littérature rétive aux décentrements de tous ordres – génériques, institutionnels, sociaux, genrées et géographiques » (p. 80) ; on note, à ce titre, que tous deux se réfèrent à l’ouvrage séminal de Denis Hollier sur la question40.
19Ce souci partagé d’intégrer ce que l’histoire littéraire relègue traditionnellement dans ses marges revêt plusieurs dimensions. Décentrement géographique tout d’abord, avec la volonté affirmée d’étudier la littérature « non plus national[e] mais d’expression française » (p. 20), en y intégrant la littérature francophone, notamment afrodescendante – subsaharienne, avec l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, caribéenne avec l’auteur martiniquais Raphaël Confiant et l’auteur haïtien René Depestre, tous deux dans le corpus des « fictions mortes-vivantes » analysées par Ninon Chavoz – même si cette ouverture, circonscrite à la troisième partie, demeure relativement modeste. Décentrement méthodologique surtout, dans une tendance qui parcourt tout le volume : l’attention portée à la valeur d’usage de la littérature, que révèlent tant les approches critiques de la production du temps que les modes de contemporanéisation d’auteurs du passé par des écrivains. Ce faisant, plusieurs contributions font écho aux renouvellements critiques proposés par les approches pragmatistes de la littérature, qui l’envisagent moins comme objet autonome que comme réservoir d’expériences, doté d’une agentivité41. Elles participent de ces réorientations récentes de la recherche en littérature dont Pascal Mougin, dans son article, appelle de ses vœux le développement : la tendance à « déplacer l’attention de l’essence vers la fonction », et ainsi évaluer moins la valeur intrinsèque de l’œuvre que « sa dimension propositionnelle, communicative, performative, agentive et interactive » (p. 95). La littérature y apparaît comme véritable interface, à la croisée des usages qu’on en fait et des formes d’action qu’elle met en œuvre et suscite, d’un point de vue tant cognitif que pratique.
20Sylvie Ducas relève ainsi, dans son étude de la prescription littéraire sur les chaînes Youtube, l’accent mis par les booktubeuses sur l’échange, le partage de pair à pair avec leurs abonné·e·s. Dès lors, l’œuvre littéraire vaut moins pour sa valeur intrinsèque qu’en tant qu’elle devient « obje[t] de partage social » (p. 131), support permettant l’essor et le renforcement de sociabilités virtuelles et de pratiques numériques collaboratives. De même, Erwan Caulet, en analysant l’évolution des recensions critiques dans Les Lettres françaises en fonction de la position idéologique de ses membres vis-à-vis du régime soviétique, met bien au jour trois usages successifs qui, par ce biais, sont faits de la littérature : « un truchement » (p. 112), tout d’abord, qui permet de structurer le camp communiste, dans une logique de bloc et d’affrontements au sein de la Guerre froide ; « un support » (p. 112), ensuite, qui, par la valorisation des littératures émergentes du Maghreb, permet à la revue de s’inscrire en faveur des mouvements de décolonisation, et ainsi opérer une sortie « conforme, orthodoxe, en “douceur” du réalisme socialiste » (p. 106) ; « un vecteur » (p. 112), enfin, pour prendre une part de plus en plus active aux débats qui agitent le PCF dans les années poststaliniennes, du soutien apporté au premier roman de Soljenitsyne à la mise en avant du renouveau des sciences sociales.
21Considérant moins les approches critiques de la littérature en production que les modes par lesquels des auteurs s’attachent à faire de certains prédécesseurs leurs propres contemporains, les contributions de la dernière partie insistent, là encore, sur les fonctions de tels gestes critiques de la part des écrivain·e·s, ce qui rejoint l’accent mis sur cette même dimension dans les travaux récents sur « l’histoire littéraire des écrivains42 ». Ninon Chavoz relève que ces œuvres qu’elle regroupe sous l’appellation de « fictions mortes-vivantes », par les différentes formes de « revenance auctoriale » (p. 175) qu’elles organisent, contribuent à la fois à la confirmation d’un patrimoine littéraire – Rimbaud, Baudelaire et Apollinaire y occupent une place prépondérante – mais sont surtout dotées d’un « rôle de légitimation » (p. 181) pour des auteurs contemporains, qui se placent dans le sillage de figures consacrées auxquelles ils rendent hommage tout en les désacralisant. De même, Céline Gahungu, qui analyse les modalités littéraires et les enjeux existentiels de l’intense dialogue mené par Sony Labou Tansi avec Hugo, Rimbaud et Artaud, met l’accent sur les fonctions politiques d’un tel compagnonnage. Alors que Rimbaud est ce double d’abord passionnément aimé, c’est moins le poète que le trafiquant d’armes et d’esclaves qui finit par l’emporter : dans la « Lettre infernale » que l’écrivain congolais lui adresse en 1991, les repères temporels sont brouillés de façon à transformer Rimbaud en figure de cette « Françafrique moribonde, empêtrée dans ses scories coloniales » (p. 169) que l’auteur pourfend. À l’inverse, la chercheuse relève comme, face à un Victor Hugo pourtant tout aussi colonialiste, Sony Labou Tansi choisit de ne retenir que la « légende dorée d’Hugo l’engagé » (p. 163) et ce, pour une visée politique double : dans son opposition au Président Pascal Lissouba, contre lequel l’écrivain bataille en se réclamant explicitement des Châtiments ; pour contrer le vif discrédit que Sony Labou Tansi subit aux yeux de nombre de Congolais, du fait de son soutien à un parti politique identitaire, au discours ethnique et violent. Céline Gahungu explique ainsi qu’« en se plaçant à la hauteur de Victor Hugo et d’une lutte contre le despotisme toujours à recommencer, partout à travers le monde », reprendre et actualiser les mots et la posture hugolienne permet à l’écrivain de proposer une version « plus “acceptable” » (p. 165) de son combat militant.
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22En reliant la réflexion sur la pluralité du geste critique aux modes de construction du contemporain en littérature, et en proposant, pour cela, des contributions nourries, qui embrassent un large empan historique et géographique, avec le souci de prendre en charge les mutations les plus récentes du champ littéraire, L’Instant critique du contemporain constitue un apport notable à la recherche sur ces questions. Tout au plus peut-on regretter que, du fait de la bifurcation opérée dans la troisième partie, la question de la critique d’auteurs, du dialogue entre activité critique et activité créatrice dans le champ de la littérature en production, demeure assez peu explorée. La voie semble donc ouverte pour prolonger pareils questionnements, au vu du développement récent, d’une part, de la figure des « écrivains-chercheurs43 », dont un certain nombre sont enseignant·e·s en littérature et contemporanéistes, et compte tenu, surtout, de l’essor des formes créatives de la critique et de la théorie littéraires contemporaines44. Alors qu’aux côtés de la « ville aux trois quartiers » qu’il estimait avoir mis au jour, Albert Thibaudet proposait lui-même d’ajouter « un libre faubourg, une banlieue, des maisons dans la forêt45 » pour les formes qui s’en écarteraient, l’époque actuelle n’a à coup sûr pas fini de déplacer les coordonnées de cette géographie tripartite et de participer ainsi puissamment à son expansion urbaine.

