Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Lina Ribeiro

Écho d’une voix ou le portrait d’un jeune homme nommé Eco

Echo of a Voice or the Portrait of a Young Man named Eco
André Peyronie, Portrait d’Umberto Eco en jeune homme, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Essais », 512 p., EAN 9782753595927.

« S’il s’était comporté un peu mois en monument, cela aurait été préférable, mais nous savons que nul n’est parfait…» (G. Vattimo au journaliste du Huffington Post, Portrait d’Umberto Eco en jeune homme, p. 489)

Procédé d’écriture : une écriture à deux mains et à deux voix

Un auteur discret qui s’efface derrière ses œuvres

1André Peyronie, l’auteur du livre présenté ici et dont nous tenterons de donner un aperçu suffisamment exhaustif, est un professeur agrégé de Lettres et Maître de Conférences honoraire à l’université de Nantes, où il a enseigné la littérature générale et comparée de 1968 à 2004. André Peyronie est connu pour son analyse très précise et complète en français du roman Le Nom de la rose (1982) de Umberto Eco. Intitulé Le Nom de la rose : Du livre qui tue au livre qui brûle, ce premier essai s’inscrivait déjà dans les thématiques de l’« aventure et de la signification ». Publié en 2006 et qui fait écho par son titre, en partie tout au moins, au roman de l’auteur piémontais paru en 1982 dans sa traduction française, et qui a eu un franc succès, puisqu’il a été traduit en plus de trente langues et tiré à plus de vingt millions d’exemplaires. Le Portrait d’Umberto Eco, en jeune homme (2024) prend ici les allures d’une pièce de théâtre où les scènes d’exposition sont comme des fenêtres ouvertes sur la vie de celui qui est « dévoilé », petit à petit, par l’auteur à travers des va-et-vient entre le portrait du jeune Umberto et l’avènement du philosophe italien renommé qu’est devenu Umberto Eco. André Peyronie, quant à lui, s’est principalement dédié à l’œuvre romanesque de Julien Gracq et est aussi le co-auteur d’un essai intitulé À la recherche d’Elsa Morante, publié en 2022. Si les informations concernant l’auteur André Peyronie sont peu nombreuses, la qualité et la précision des détails fournis sur l’auteur Umberto Eco pallient largement cette discrétion auctoriale.

Eco comme co-auteur de cet essai biographique

2André Peyronie a plus d’un point commun avec l’auteur italien Umberto Eco ; comme lui, il est enseignant et c’est un universitaire. Comme lui, c’est un passionné de littérature et écrit, des essais. Ce qui les différencie principalement, ce sont leurs tempéraments ; si l’un se considère et se comporte « en monument 1», à tel point que l’auteur de l’ouvrage présenté ici, tout en plaisant[ant] » (p. 489) et en se référant à ses « textes ou jeux littéraires », fait part du « pédantisme et du narcissisme » d’Umberto Eco (p. 489) ; l’autre tout en attestant d’une certaine familiarité et maîtrise des textes de l’auteur et philosophe italien, reste en retrait. Eco et Peyronie ont encore en commun une semblable volonté de préserver leur vie personnelle privée (p. 10), comme en témoigne l’auteur Peyronie quand il confie qu’Umberto Eco, de son vivant, se tenait à l’écart des biographies et refusait de lire, de surcroît, celles qui lui étaient adressées. Il n’en restait pas moins, toujours selon André Peyronie, un homme public (p. 11), qui a intensément vécu et qui a été, précise ce dernier, « le metteur en scène diligent de son image » (p. 11) ; ce qui, loin d’être anodin, dit au contraire à quel point la biographie prospective est consacrée autant au personnage Eco-Dedalus qu’à l’homme et l’auteur Umberto Eco.

Un cas d’intertextualité : Joyce comme source d’inspiration

3Plutôt que de parler de plagiat dans la mesure où le titre Portrait d’Umberto Eco, en jeune homme d’André Peyronie est fortement inspiré du titre Dedalus ou Portrait de l’artiste en jeune homme (A Portrait of the Artist as a Young Man) de James Joyce, publié en 1916 ; nous préférons qualifier l’essai de biographie prospective d’André Peyronie d’écriture basée sur les principes d’intertextualité et de transtextualité tels que conceptualisés par Gérard Genette (1982). Précisons ici que Joyce aurait lui-même réécrit, presque intégralement, le roman éponyme Stephen le héros (1944) qui n’est autre qu’un alter ego de Joyce. À l’instar de Joyce, et prenant pour modèle ce livre, André Peyronie a construit son essai sur le dévoilement progressif de l’œuvre future d’Umberto Eco qui devient ainsi un panthéon littéraire, comme le fut l’œuvre de Joyce pour Umberto Eco. A Portrait of the Artist as a Young Man (1916) de Joyce signait, pour Umberto Eco, le début de la modernité et devenait pour lui une source d’inspiration. Si Stephen Dedalus et Joyce ne faisaient qu’un en réalité ; Dedalus allait, de la même manière, devenir un alter ego d’Umberto Eco, comme l’atteste la signature de Filosofi in libertà  2 (1959), sous le pseudonyme de Dedalus.

4Plus qu’un maître littéraire, Joyce fut pour Umberto Eco, en quelque sorte, un père ou directeur spirituel l’invitant à une relecture de sa vie intérieure et un examen de conscience, notamment eu égard au sixième commandement3. Joyce fut encore celui qui fit découvrir à Umberto Eco la beauté des mots et la construction du beau (p. 94) et qui restera, au sein du parcours d’Umberto Eco, une figure éminente comme l’illustre le chapitre XV de l’essai d’André Peyronie, intitulé : « Perspective Joyce », entièrement consacré à l’auteur dublinois. Peut-être est-ce une manière pour l’auteur Peyronie d’exprimer, de concert avec celui dont il brosse le portrait, la passion et l’enthousiasme éprouvés, par le philosophe Eco, à l’égard de l’auteur de Dedalus ou Portrait de l’artiste en jeune homme qui a marqué sa vie, sa profession (cf. Le poetiche di Joyce, 19664) et son œuvre. Joyce et son œuvre sont en effet quasi omniprésents dans l’essai biographique de Peyronie. Sur le modèle de la vie d’Umberto Eco qui est présentée ici, on observe un va-et-vient de Joyce à Eco et vice versa. Outre le titre du chapitre XV « Perspective Joyce », cité supra, le nom de Joyce figure également dans le titre de quatre sous-parties de ce même chapitre qui lui est dédié et à qui il rend hommage. Joyce est non seulement celui qui a amené Umberto à la sémiotique, mais surtout celui qui s’est dit, écrit et raconté dans le personnage de Dedalus, comme Eco le fera à son tour avec Yambo. Joyce l’auteur d’Ulysse (1922)5 via le personnage Stephen Dedalus, se marie, pratique de la musique (solfège), lit, écrit, monologue comme le fait Eco-Yambo. Enfin, de même que les personnages de Joyce reviennent dans ses romans, de même l’auteur du Nom de la rose ne cessera de rendre hommage à son modèle dublinois (p. 475).

La vie aventureuse du jeune Umberto

Alexandrie, Alessandria, le Piémont, Turin et Paris

5Tout a commencé en 1932, un 5 ou 6 janvier, dans une petite ville italienne, banale, « sans mythe » et « sans vérité » (p. 24) ; ces deux expressions opposées signent déjà l’empreinte et l’identité de l’auteur italien du Nom de la rose (1982). Loin de déplorer cette « banalité », Umberto Eco se doit d’adhérer de par ses origines au rationnel, au « logos » plutôt qu’au « muthos » (p. 25). Loin d’être anodine, cette enfance dans toute sa réalité et sa rationalité a marqué non seulement la vie de l’auteur mais aussi sa vie d’homme, d’auteur et de philosophe. À titre d’anecdote, André Peyronie mentionne l’article de 1981 où il est question du « miracle de Baudolino » (« Il miracolo di san Baudolino » sous le titre « Alexandrie (Piémont) », là où on attendait une présentation de sa ville de Piémont, Eco en se référant à Joyce, cite les différentes épiphanies, au sens de « soudaines manifestations spirituelles » vécues par lui dans cette ville et d’ajouter, pour donner plus de sens à sa gémellité avec Joyce, qu’Alexandrie ressemble davantage à Dublin6 qu’à Constantinople » (p. 26). Parmi les différentes épiphanies significatives de la vie d’Eco et dont Peyronie fait la recension, citons une confusion identitaire eu égard à son camarade Rossini qu’Umberto crut saluer alors qu’il s’agissait d’un autre individu. Le jeune Umberto retint de cet événement que l’enthousiasme, loin d’être une vertu peut même s’avérer négatif et se ranger du côté de l’excès (p. 26). Un nom prononcé à tort est une offense, un nom est une « propriété », il est donc à respecter et à conserver « jalousement » et « avec pudeur » (p. 26). De là, naît toute une croyance à l’égard du « Nom » rattaché à une éducation paternelle qui le défendant comme un « bien précieux (…) à protéger des menaces extérieures » (p. 27). Peut-être ce souci de préservation identitaire suscitera-t-il chez le jeune Eco l’idée de ce surnom de Dedalus, emprunté à Joyce ? Piémontais, Umberto Eco l’est par naissance, par lien familial et de par son parcours scolaire. Il fera ses études de philosophie à Turin (pp. 135-156), mais son pays de cœur et sa ville de prédilection, resteront la France et Paris, tout particulièrement, où Umberto Eco se plaira à venir, et revenir pour s’y divertir en juillet 1952 au lieu, souligne André Peyronie, de travailler sa thèse (p. 164). Il restera, à cette époque, un mois à Montparnasse, se baladant comme un bohème « à travers églises et musées » (p. 164).

Une vie modelée et inspirée par Joyce, mais pas seulement…

6En 1952, alors âgé de vingt ans, le jeune Umberto lit une semi-autobiographie de Joyce, parue en 1951 (p. 9) qui va marquer toute son existence et laisser une trace indélébile dans son écriture. Aussi peut-on qualifier Umberto Eco d’auteur pluriculturel : relié à Joyce, Dublin et Dedalus pour l’inspiration littéraire, passionné de Paris pour son cadre et ses beautés ; enfin, il restera toujours lié d’âme, de cœur et linguistiquement à l’Italie et à sa langue natale qui lui reviendra en mémoire en vieillissant. C’est aussi dans cette langue qu’il se plaît à exprimer sa passion de littérature française et récitera, en 1990, lors d’une émission télévisée française7 la célèbre tirade du nez de Cyrano dans la pièce éponyme d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (1897), dont il avait reçu en cadeau une traduction par son père à l’âge de douze ans. En dehors de l’auteur dublinois, d’autres personnes proches ont donné un sens à son parcours, parmi elles, retenons en premier lieu son père paternel, typographe, mort alors que le jeune Umberto n’avait que six ans. C’est de lui qu’est venue, plus tard, à Umberto l’attirance pour la sémiotique et le goût pour la lecture, à laquelle il a été initié très tôt par ce grand-père qui lisait et reliait des livres et lui fit découvrir ses premiers auteurs français : Gautier et Dumas (p. 33) en particulier, qui restera son auteur français favori et dont les œuvres sont, selon Eco, inimitables (p. 54).

7Un autre modèle de lecture lui fut donné par sa grand-mère maternelle, qualifiée par l’auteur de « lectrice compulsive » (p. 34), bien qu’elle n’ait suivi que cinq années de scolarité. C’est à elle que le jeune Umberto doit la découverte du roman Le Père Goriot (1834) de Balzac, alors à peine âgé de « douze ans » (p. 35). Enfin sa propre mère, Giovanna surnommée Rita, fut elle aussi une grande lectrice dans sa jeunesse.

8En bref, il semblerait que tous aient été ces modèles d’inspiration pour Umberto Eco, à commencer par lui-même qui devint le personnage de Yambo, ou encore sa sœur Emilia (Emi ou Emy), sa cadette de quatre ans, qui devint Ada dans La Mystérieuse Flamme de la reine Loana (2004, 2006, p. 41), livre présenté à la fois comme une chronique familiale et politique. Toujours dans ce roman, Yambo doit lutter et faire équipe avec Gragnola, un être mystérieux, tendre et diabolique, duquel Peyronie se demandera si ce dernier a vraiment existé8.

Eco, un phénomène et la question philosophique du « phénomène »

9Concept phare du philosophe piémontais et préféré à celui du « Noumène », le concept de « phénomène », analysé de manière très fine par le personnage Yambo (p. 72), renvoie selon Kant, à la réalité intelligible. Provenant du grec ancien, le « Noumène » a été employé, à l’origine, par Platon pour désigner le monde des « Idées » et de la réalité intelligible, par opposition au monde sensible et accessible à la connaissance rationnelle. Umberto Eco est, selon Peyronie, un phénomène à la fois « exceptionnel » et en même temps un « drôle de numéro » (p. 11). Telle est l’impression que laisse très tôt le jeune Umberto à ses camarades quand, en classe, au lieu de prendre des notes, Umberto dessinait et écoutait en fonction des sujets et de ses prédispositions. Il n’en restait pas moins un élève brillant qui obtint des résultats satisfaisants (08/10 en italien et 06/10 dans les matières scientifiques), sans être pour autant le premier de la classe. Si le jeune Umberto avait des facilités, ce qui lui permettra d’atteindre une carrière publique notable, il n’était pas, semble-t-il, très travailleur. Ainsi, à l’examen de maturité, il n’obtiendra que la mention passable (« discreto »), alors qu’en travaillant davantage, il aurait peut-être pu aller au-delà, mais Umberto Eco préférait se fait remarquer autrement, en tant qu’« agitateur culturel créatif et infatigable », par exemple, ou encore comme « chef de bande » et « leader ». Il était donc plus meneur que suiveur. Fort de ses compétences et malgré ses dissidences, Umberto Eco deviendra le « rédacteur en chef du journal mural du lycée » (« Effeto Eco », p. 115) et, en 1963, fera partie du mouvement culturel le « Gruppo 639 » (du 03 au 08 octobre 1963), à Solanto, près de Palerme et dont les interventions, aux tonalités avant-gardistes, étaient signées avec l’initiale « E » (comme Eco).

10La réalité intelligible, qui caractérise le monde sensible d’Eco, par delà les épiphanies qui transcendent cette matérialité et banalité de la vie ordinaire, tient en un mot « Équilibres » (p. 43). Le premier équilibre, d’ordre familial, émane de la famille Eco, issue de la petite bourgeoisie des années 1930-1940, et qui vivait modestement et loin de tout excès ; son père qui aimait lire, et qui lisait, tout comme son épouse, des livres à ses enfants, ne pouvait toutefois s’offrir le plaisir de s’en acheter. Cette famille simple, modeste mais heureuse, accueillit avec grande joie l’arrivée de la radio en 1938, qui représentait alors une ouverture sur le monde extérieur et leur permettait de rester des êtres rationnels, capables de se forger un esprit critique. C’est peut-être à cette époque que se forma chez Umberto Eco cette finesse, ou acuité du jugement, laquelle s’exprime aussi à travers la qualité de l’attention d’Umberto Eco que Peyronie désigne de « photographie » (p. 90).

Une confusion identitaire

11Celle-ci se produit entre le personnage Yambo et l’alter ego Yambo-Eco et serait très certainement voulue par l’auteur Eco, de manière à signifier ce passage identitaire entre soi et un alter ego. Cette confusion, très certainement intentionnelle, avait aussi été utilisée par d’autres auteurs, et notamment William Cody qui a adopté le pseudonyme « Buffalo Bill » comme nom « de guerre et de plume » (p. 77) ; à la différence que William Cody avait encore une autre identité civique : Domenico Tombini, de son vrai nom, et qu’il aurait été romagnol, comme le Duce. C’est à ce moment là qu’Umberto Eco a découvert le stratagème propagandiste où un superman américain n’était autre que le prolongement d’un héros fasciste (p. 77), soulignant ainsi le contraste entre un héroïsme individuel et un héroïsme au service de l’état (p. 78). Les bandes-dessinées qu’Umberto Eco prenaient plaisir à lire ont joué, selon André Peyronie, pour le philosophe italien « le rôle de contre-culture libératrice » (p. 78), notamment peut-être en raison des fautes de grammaire observées et des héros différents de ceux de la culture officielle. Superman y aura joué un rôle déterminant, dans le sens où il suscitera chez Eco à une « morale personnelle » et « critique », laquelle contrastera avec la « doxa fasciste » (p. 79).

Une biographie prospective bien fournie et documentée

Une biographie évolutive pour une Œuvre Ouverte

12Composée de quinze chapitres en tout, cette biographie prospective est construite, à première vue, autour d’un déséquilibre dans son contenu : quatre chapitres pour la première période (1932-1950), cinq pour la deuxième (1950-1959) et six pour la troisième et dernière partie, alors qu’elle ne couvre qu’une période de trois ans (1959-1962). En effet, les deux premières parties comprennent vingt-sept années de la vie d’Umberto Eco, soit la période de jeunesse et une partie de sa vie d’adulte. L’essai de Peyronie ne se limite pas d’ailleurs à la description de la vie du jeune homme que fut Eco, mais commence dès son enfance en Italie en 1932 et se poursuit avec des aller-retour, et de manière évolutive, jusqu’à l’âge adulte. Si André Peyronie considère, à juste titre que les années 1959-1962, bien que s’étendant sur une courte période, ont été riches en événements ; nous dirions, quant à nous, que l’élément déclencheur de ce que devint Umberto Eco plus tard fut l’année 1944, l’année de ses douze ans. Plusieurs faits, rencontres (au sens figuré) et découvertes ont marqué le parcours initiatique de l’auteur du Nom de la rose. L’âge de douze ans est de plus, dans certaines religions, juive notamment, la sortie de l’enfance et l’entrée dans l’âge de responsabilité. C’est à cet âge qu’Umberto découvre Cyrano de Bergerac (1897) et également Le Père Goriot (1834) d’Honoré de Balzac qu’il présente comme un roman non consolatoire » (p. 54) ; observation qui lui permet d’établir des liens entre ce dernier et l’auteur italien Emilio Salgari10. Passionné et enthousiasmé par la littérature et l’écriture, le jeune Umberto dessinait et écrivait lui-même des textes depuis l’âge de huit ans, et il se demandait déjà à l’époque s’il ne connaissait pas mieux la littérature française qu’italienne. Beaucoup de piémontais, avouaient d’ailleurs se sentir plus français qu’italiens. En effet, pour ces derniers le français représentait bien plus qu’une langue, c’était une culture et une identité sociale.

Un vrai travail documentaire…

13Le travail documentaire, et documenté, dont a fait preuve André Peyronie et dont témoigne le présent essai Le Portrait d’Umberto Eco est constitué d’écrits autobiographiques d’Umberto Eco, mais aussi d’informations « disséminées » dans des articles dits « grand public » ou encore « savants » (p. 12), tout cela pour signifier que tout en cherchant à être discret sur lui-même, Umberto Eco mondialement connu grâce à ses œuvres, ne pouvait passer inaperçu. Il avait, de surcroît, une grande présence médiatique, sans parler du fait qu’il livrait lui-même, au détour des échanges et interviews, des détails de sa vie (p. 13). Ajoutons que la bibliographie franco-italienne (p. 495-501) très dense et complète, fournie par l’auteur, atteste aussi du travail scientifique de qualité mené par André Peyronie. Plus qu’un compte-rendu de la vie du philosophe italien, c’est un hommage que Peyronie rend à celui avec qui il entretient une certaine complicité pour ne pas dire familiarité : « Plusieurs fois pendant ce parcours, j’ai en quelque sorte, plaisanté à propos de deux traits de caractère d’Umberto : le pédantisme et le narcissisme. » (p. 489)

14André Peyronie s’engage quand il parle d’Umberto Eco aussi librement qu’il vient de le faire supra, c’est pourquoi, il se doit en toute honnêteté d’aller jusqu’au bout de ses propos : « Aussi me semble-t-il honnête avant de terminer de cerner ces défauts » (p. 489). Il est d’ailleurs bien agréé par ceux qui, ayant connu l’auteur, sont interrogés :

À ma question, sur son narcissisme, Jean-Claude Fasquelle — qui avait été très lié à Umberto (…) m’avait répondu : « pas tant que ça, et bien moins que d’autres » (p. 490).

15André Peyronie a pu également s’entretenir, à ce sujet avec « Albert Cohen, sémiologue et psychanalyste américain, lui aussi proche d’Umberto Eco » (p. 490) et qui présenta Umberto Eco comme un être « très sensible, avec une souffrance secrète qu’il combattait par la bonne humeur, une prodigieuse érudition, et un narcissisme joyeux » (p. 490). Ainsi, ce prétendu, ou avéré, narcissisme serait, dans le cas d’Umberto Eco, non seulement justifié, en raison de sa réussite professionnelle et de l’obstination de l’auteur à devenir quelqu’un, à commencer par la reconnaissance universitaire et l’obtention d’une chaire, ce qui arriva au prix d’un grand acharnement de sa part ; mais ce serait, d’autre part, et selon les propos d’Albert Cohen, un palliatif à un mal-être intérieur.

Et auquel Umberto Eco a abondamment contribué

16En écrivant cela, nous faisons référence ici au roman La Mystérieuse Flamme de la reine Loana 11 (2006), présenté par André Peyronie comme un quatrième roman très curieux et qui, selon l’aveu de l’auteur Umberto Eco lui-même, serait pour un tiers du roman autobiographique (p. 16). Il ne reste donc plus qu’à être un expert pour démêler le vrai du faux et obtenir les informations recherchées. C’est ce qu’a tenté de faire André Peyronie, en précisant toutefois qu’il s’est efforcé de ne pas céder à la tentation de « vouloir expliquer l’œuvre par l’homme ». Son but clairement explicité dès l’ouverture de l’essai se limitera donc à recueillir « des éléments d’information et de compréhension concernant la formation d’U. Eco » (p. 17). En universitaire et en bon pédagogue, André Peyronie suit le « parcours » (p. 489) de celui qui aurait pu être, selon le schéma d’une analepse, l’un de ses étudiants, depuis l’obtention de son doctorat jusqu’à la chaire universitaire.

17Un fait marquant de la vie de l’auteur, et sur lequel il reviendra, sera son exode, relatée par Belbo dans Le Pendule (1990), vers la ville Nizza Monferrato 12, en mai 1943, en compagnie de sa mère et de sa sœur, à cause de la Seconde Guerre mondiale. Rita et ses deux enfants Umberto et Emy resteront à Nizza, située à environ 30 km d’Alessandria, et à 137 m d’altitude, de 1943 à 1945. Des références à Nizza, voilée cette fois derrière la ville de Solara, nom qui n’est pas sans faire penser à son paronyme italien Solaro, à une vingtaine de kilomètres, se retrouvent dans La Mystérieuse Flamme, à valeur tout aussi autobiographique. Selon André Peyronie, le passage de la voyelle o au a de « Solara » signe l’entrée dans le monde de la fiction.

18En parlant de lui et de sa vie, même de manière détournée ou voilée, comme il le fait notamment dans Le Pendule (1990), et tout en suivant le procédé de l’autofiction, Umberto Eco livre, petit à petit, des bribes de sa vie. Des indices, tel que l’oncle qui est directeur des impôts, comme l’était l’oncle d’Umberto Eco, vont dans le sens de ce dévoilement implicite de soi.

Un parcours marqué par des “épiphanies”

Comme une rose qui s’ouvre

19Le roman Le Nom de la rose, déjà cité, publié en 1982 pour sa traduction française marque un tournant dans la vie de l’auteur et son regard sur lui-même, puisqu’après ce roman Umberto Eco introduit dans ses romans, et notamment dans Le Pendule de Foucault (1988, 1990) ou encore Baudilino (2002), des détails privés de sa vie (p. 14). Il s’’agit notamment de blagues, à caractère privé, vues par les narratologues comme des « autobiographèmes secrets ». Toutefois, comme le souligne André Peyronie, seul un biographe expert, ce qu’il semble être, est capable de les déceler. Ces clins d’œil sont donc réservés à public ciblé et à un cercle limité, composé plus particulièrement de ceux qui côtoient et connaissent bien l’auteur du roman Le Nom de la rose, et qui vingt ans avant avait déjà connu une première épiphanie suite à la rédaction d’Opera aperta, Forma e indeterminazione nelle poetiche contemporanee (1962), dont le titre à lui seul est déjà une « manifestation » de son talent littéraire. La traduction de L’Œuvre ouverte en français, trois ans plus tard (1965) et à laquelle André Peyronie consacrera un chapitre entier (chap. XI) aura le même retentissement littéraire.

Une période courte mais intense (1959-1962)

20Telle est la manière dont André Peyronie qualifie la dernière période prise en compte par l’essai, à savoir 1959-1962. Tout aussi intense est le travail d’écriture de l’auteur italien, dont les livres publiés durant cette période sont non seulement d’un autre registre, mais font aussi partie intégrante de sa vie. Opera aperta (1962) et L’Œuvre ouverte (1965) s’inscrivent notamment dans cette période littéraire fructueuse. L’expression de cette intensité, reprise à André Peyronie (p. 19) englobe plus que les événements eux-mêmes et concerne surtout la manière de raconter ou le style adopté par l’auteur du présent ouvrage qui invite le lecteur et le fait entrer, avec lui, dans l’univers d’Umberto Eco :

Transportons-nous donc à la faculté des lettres et philosophie de Turin, le mercredi 10 juin 2015, à 16 h 30, soit un peu plus de 60, où un peu plus de soixante après sa tesi di Laurea, est conféré à U. Eco le grade de docteur honoris causa. (p. 223)

21Avec une précision quasi-journalistique, André Peyronie donne à (re)voir la scène comme si nous étions. Y était-il lui-même ? Il en donne tout au moins l’illusion par le biais de l’adresse précise de l’amphithéâtre, dans lequel se trouvaient quatre présidents et où Eco, accompagné de son épouse, reçut ce grade solennel de docteur honoris causa (p. 223), en vertu de sa contribution pour la culture italienne et mondiale, ainsi que son travail philosophique (p. 224-228). Cette courte période est donc bien celle d’un couronnement, mais également celle d’un accomplissement professionnel et personnel, avec son mariage en 1962 (p. 313), la naissance d’un fils et la publication de deux livres. À cela s’ajoutent son travail éditorial (p. 297-312) et les amitiés qui se sont créées (p. 283). Cette dernière période du livre fait enfin l’éloge du pacifisme d’Eco, lequel se traduit par ses actes et son engagement en faveur de la paix, comme en témoigne la création au début de 1961 du « Movimento non violento » à l’origine de plusieurs marches pour la paix (p. 316). La publication de l’Almanacco litterario Bompiani 1962, paru en 1961, est également une marque de l’investissement éditorial d’Eco de cette période.

Un départ lumineux couronné en 2016

22Ce départ lumineux, et couronné d’Umberto Eco, est appuyé par le nombre de récompenses qu’il a obtenues, soit quarante et une13. Ces diverses épiphanies qui ont marqué l’existence du philosophe italien Umberto Eco trouvent leur source dès la naissance de ce dernier. Né dans la nuit du 5 au 6 janvier 1932, jour de la fête de l’Épiphanie14. De même que les Rois mages, avertis par une étoile qui les guidait, selon la légende, seraient venus adorer et offrir des présents à Celui qu’ils considéraient comme leur Roi, de même Umberto porte le prénom du fils du Roi. Ses parents lui souhaitaient sa fête le 4 mars, en hommage au bienheureux Umberto III, protecteur de l’église au xiisiècle15. Quand, plus tard, Umberto découvrira que le 6 novembre était fêté Saint Umberto, un saint plus puissant et plus convaincant, Eco demandera que sa « fête » soit reportée à cette date. Entraînant, dès lors, une confusion de dates, ce souhait sera oublié.

23Carrière remarquable et auréolée, elle n’en reste pas moins marquée par le fascisme, avec lequel la famille Eco maintenait ses distances, mais qui asservissait le pays alors “sous un joug totalitaire” (p. 38). Si, en apparence, le jeune Umberto était préservé des événements historiques extérieurs, il avait été témoin de « scènes où des juifs sont mis au ban de la société » et soumis « à des travaux d’utilité publique ». Les choses évolueront à partir de 1943 où Umberto sera amené à vivre totalement « l’expérience d’un enfant sous le fascisme » (p. 35). Il fera d’ailleurs partie des organisations fascistes en tant membre des « Figli della lupa » (Fils de la louve).

24Le couronnement d’Umberto Eco sera symbolisé par sa Tesi di Laurea (Une thèse et des lauriers », p. 193-227), consacrée à Thomas d’Aquin, dirigée par L. Pareyson et soutenue en septembre 1954. Elle inspirera à Umberto Eco, non seulement une méthodologie sur l’art d’écrire sa thèse (Comment écrire sa thèse, 2016), traduite en vingt langues, mais aussi des ouvrages théoriques tel que Le Problème esthétique chez Thomas d’Aquin (1956, 1970,199 3). Cette thèse célèbre sa grande passion pour le Moyen Âge, comme le feront encore d’autres ouvrages à commencer par Sviluppo dell’estetica medievale », dans Momenti e problemi di storia dell’estetica (1959).16

De la passion de la lecture à une dévotion fervente et au scepticisme religieux

Un lecteur curieux et passionné

25Le premier livre pour adultes qu’a lu Umberto Eco fut Il diario di Gino Cornabò d’Achille Campanille (1900-1977) publié en 1942. Sa particularité vient du fait de confier la narration à l’auteur présumé de ce journal, le personnage fictif Gino Cornabò. Il est possible que ce Journal ait été un modèle pour Eco, il en conserve en tout cas un souvenir vif. Le livre Pinocchio, que le jeune Umberto a pu découvrir au cours de ces mêmes années, a servi comme objet de propagande, au même titre que les manuels scolaires, sous le régime fasciste. Il a lu également dans les années 1940, les romans d’aventures d’Emilio Salgari (p. 49) et retient tout particulièrement ceux de Jules Verne et de Karl May lesquels restent pour Eco des mines d’informations sur les pays exotiques, qu’aucun manuel de géographie ne peut égaler (p. 49). Pour illustrer la place privilégiée qu’occupe Jules Verne dans le panthéon personnel d’Eco, celui-ci fait dire à Belbo, dans Le Pendule de Foucault (1988, 1990) que l’œuvre de Verne est « une révélation initiatique des mystères du sous-sol » (p. 52), illustrant ainsi que ce que pense Eco se dit aisément par ses personnages.

Une croyance libre ou contrainte ?

26Avec un caractère bien affirmé, il avait son avis propre sur le Duce qu’il prit en aversion dès l’âge de huit ans et se demandait s’il devait croire en lui, pourquoi le vénérer et le prier comme s’il était un dieu ? S’il l’était vraiment pourquoi a-t-il été renversé et arrêté le 27 juillet 1943.

27Jeune, Umberto a fait des études à l’Oratorio, fondé en 1859 et tenu par des pères salésiens. Les deux années qu’il y passa eurent pour Umberto Eco « beaucoup d’importance », expression qu’André Peyronie souligne avec récurrence. Umberto y a appris et acquis un code moral et religieux. Il gardera surtout en mémoire Giuseppe Celi, « presque aussi charismatique que le fondateur de l’ordre et qui dirigea l’établissement pendant 50 ans » (p. 86) et qui deviendra don Tico dans Le Pendule (p. 91). Ses enseignements, autant en musique (apprentissage du solfège et pratique d’instruments de musique) qu’en théâtre ont eu une forte empreinte chez Umberto. Si Umberto a manifesté une croyance en Dieu, laquelle est passée d’une pratique religieuse enfantine à « une foi ardente et mystique » (p. 87), il atteste tout autant, si ce n’est plus, d’une croyance en lui et en ses capacités d’écriture. Ainsi en 1944-1945, il se lance dans une parodie de la Divine Comédie montrant ainsi son goût pour ce que Genette désigne de « travestissements burlesques » (p. 88). Cette « bouffonnerie » à laquelle le philosophe s’adonnait aisément et avec dévotion était pour lui une manière de se protéger contre les tensions extérieures. Cette facette du philosophe se retrouvera dans ses écrits Diario minimo  17 et Pastiches et postiches  18 (p. 423-434).

28Il reste que cette foi, dite « ardente et mystique » (p. 87) qu’Umberto Eco découvrit à « L’Oratorio », s’éteignit en 1954, l’année de sa soutenance de thèse. L’élément déclencheur en fut l’affaire Rossi et les choix politiques par trop conservateurs de Gedda (p. 219) qui conduisirent Eco à une forme de « relativisme athée » (p. 220).

Entre passions (amoureuses ou autres), désolation et consolation

29Si Umberto Eco a été plusieurs fois amoureux et si la vie de ce dernier s’apparente, selon André Peyronie à la passion de Dante avec sa Béatrice, retenons en particulier les figures féminines de Cesira Antonucci Tarolla, qui devint professeure de droit, puis maire de Nizza Montferrato et décéda en 2019 ; ou encore celle de Cecilia laquelle serait à l’origine des fantasmes inassouvis retranscrits dans Le Pendule (1990) ; sans oublier Lila Saba, le modèle annonciateur de Sibilla Jasnorzewska dans La Mystérieuse Flamme (2006). Au sein de ce panthéon féminin, il faut ajouter la figure non moins importante et emblématique de Sylvie (1853), l’héroïne de la nouvelle poétique éponyme de Nerval qu’Umberto lira, relira et considérera comme l’un des plus beaux livres de la littérature française. En dehors de Nerval et des livres philosophiques, Eco s’intéresse à la littérature classique, il lira notamment les livres de Mann, Proust, Kafka, T.S. Elliot et Ezra Pound.

30Or, il semblerait qu’il n’y ait pas que l’aridité des sentiments amoureux qui refroidissent Umberto Eco ; d’autres formes de passions — à l’instar du sport, et en particulier le football, pour lequel il n’éprouvait aucun attrait — peuvent amener un être à s’interroger sur le sens de l’existence. Le football qui, selon le philosophe italien, était dénué de finalités, jouera dans la vie intérieure d’Umberto Eco un rôle déterminant et le conduira à douter de l’existence même de Dieu (p. 117).

31Pour compenser ce manque et ce vide, Umberto se réfugiera alors dans la musique qui deviendra une passion réelle et authentique, pleine de sens et de finalités. Il appréciera également le théâtre et le cinéma qu’il pratiquera et dont il proposera, en août 1985, une session cinématographique de sa composition (p. 161).

32Ses études de philosophie et ses rencontres, avec Carlo Mazzantini, titulaire de la chaire de philosophie médiévale, qui a transmis à Umberto Eco le goût pour la pensée médiévale et, bien entendu, Luigi Pareyson, jeune philosophe qui a propagé en Italie le concept d’existentialisme allemand de Karl Jaspers (p. 152) et fait comprendre à Umberto Eco que la « formativité de l’art est la manifestation la plus authentique de l’activité humaine » (p. 153). C’est enfin grâce à lui, qu’Umberto Eco sera nommé le 18 décembre 1956 « assistant bénévole », poste qu’il occupera jusqu’au 7 mars 1965, avant de contribuer à des travaux au sein des départements d’esthétique et de philosophie à Milan.

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33Si André Peyronie n’avait pas intitulé son essai biographique Portrait d’Umberto Eco, en jeune homme, nous l’aurions titré Une Invitation à un voyage intérieur. Les trois domaines phares que sont l’Art19, la beauté (Art e Belleza) et l’esthétique (Estetica) ont en commun l’image, qui est comme un substrat, une annonce et un aperçu de la réalité, laquelle ne se résume pas à un instant donné, figé. Cher à son cœur et très présent dans ses écrits, l’époque du Moyen Âge a compris qu’une chose « serait absurde si sa signification se bornait à sa fonction immédiate… » ; de la même manière, nous voyons les choses, l’auteur et philosophe Umberto Eco comme au travers d’une image et d’un miroir présenté par André Peyronie, qui semble si bien connaître Umberto Eco. Il saisit à quel point ce dernier a su tirer profit des écrits des Pères de l’Église, pour mettre leurs paroles en application. Umberto Eco, vu comme un « grand sentimental » par André Peyronie, n’existait peut-être in fine qu’à travers le regard des autres et d’un alter ego (Dedalus) en particulier ; il est décrit comme un être en quête de reconnaissance dont peuvent en témoigner ses nombreuses récompenses, ou « honoris causa ». Retenons, enfin, que pour un philosophe du langage et un spécialiste des signes, le nom Eco dit autant son origine — quand le jour (ou la nuit) de sa naissance son père se prit à contempler longuement la nuit des étoiles — que son but (ou mission) : « donné par les dieux », et « tombé du ciel (par hasard) » (p. 494). Mais était-ce vraiment un hasard ?