Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Février 2026 (volume 27, numéro 2)
titre article
Corentin Bouquet

Tenter l’aventure de l’homme : principes d’une exploration merveilleuse

Embarking on the Human Adventure: Principles of a Marvellous Exploration
Pierre Mabille, Le Miroir du Merveilleux suivi par Le Merveilleux, éd. Emmanuel Bauchard, Lyon : Fage, 2024, 448 p., EAN 9782849757611.

1La célébration du centenaire du surréalisme, en dehors des hommages convenus, constitue l’occasion de prêter attention à certaines époques ou à certaines figures du mouvement qui, si elles habitent le champ de la critique universitaire, restent communément peu considérées voire tout simplement ignorées. Alors que justice est enfin rendue par la recherche francophone aux différentes incarnations du mouvement depuis 19401 ainsi qu’aux démarches collaboratives féminines alors à l’œuvre2, c’est aujourd’hui au tour de l’œuvre de Pierre Mabille de bénéficier d’un regain d’intérêt. La parution de ses écrits sous forme anthologique chez Hermann3 constitue un grand pas en avant pour sa redécouverte, de même que la reparution du Miroir du Merveilleux permet enfin au lecteur, chercheur et curieux de profiter d’une œuvre jusqu’à alors inaccessible : originellement publiée en 1940 aux éditions du Sagittaire et accompagnée de sept dessins d’André Masson, l’œuvre réapparait aux éditions de Minuit en 1962 augmentée d’une préface d’André Breton avant de retomber dans les limbes du livre de collection. La présente édition, imprimée chez Fage et doublée du plus court essai Le Merveilleux, entend pallier ce problème. En dépit de quelques défauts typographiques, c’est avec une quasi-exactitude que nous retrouvons le texte de Mabille, cette fois-ci précédé d’une non moins sérieuse préface écrite par Emmanuel Bauchard, spécialiste de l’auteur.

2L’essai développe une notion phare du surréalisme, maintes fois reprise et commentée dans l’histoire critique du mouvement : le merveilleux. Renouant avec une certaine conception du mythe, l’auteur entend poser les fondements méthodologiques d’une (re)découverte sensible du monde par laquelle l’homme renouera avec « l’expression spontanée de ses désirs » (p. 72). À ce titre, si l’important appareil critique apporté par Emmanuel Bauchard nous permet de considérer la permanence, les mutations mais aussi les spectres du Miroir du merveilleux dans la production universitaire et artistique depuis sa première publication, le préfacier nous rappelle que le merveilleux permet à Mabille de rapprocher « sa proposition épistémologique […] au plus près des expériences surréalistes » (préface, p. 19). L’œuvre vient et revient dans le flot des discours, jusque chez d’ambigus opposants comme Debord ou Jaguer, mais c’est avec le surréalisme que l’on peut ainsi comprendre avec le merveilleux « la similitude des êtres et des choses, leur mesure dans l’unité fondamentale du monde4 ». Et bien que le mouvement menace aujourd’hui de se réincarner « sous ses formes récupérées5 », force est de constater une permanence du texte de Mabille et, au-delà des nécessités situées, la capacité du merveilleux de passer à travers les âges pour s’incarner à l’extrême pointe du présent vivant et se relancer comme objet d’une quête perpétuelle.

À la découverte du château

3Dès les premières pages de son essai, Pierre Mabille construit sa représentation du merveilleux autour d’une intrigante bâtisse reculée au-delà des chemins balisés. Le lieu symbolique, que l’auteur présente comme un « château mystérieux » (p. 38), ouvre ses portes au lecteur presque destiné à explorer ses moindres recoins. Celui-ci, comme « hôte momentané » (p. 40), franchit alors le seuil de l’édifice (in)habité pour découvrir ce qui se trouve de l’autre côté du miroir. Cette dernière image n’est pas fortuite. L’œuvre de Lewis Carroll est en effet convoquée dès le premier chapitre pour introduire le principe-moteur de l’œuvre : le merveilleux. Au-delà de son appréciation première comme « phénomènes extraordinaires et incroyables », l’auteur invite à considérer ce concept comme l’« exploration des pouvoirs ignorés de l’hommes et des aspects inconnus de la nature » (p. 41). Contre le fantastique et l’étrange des plus illusoires, le merveilleux relève davantage du miroir, instrument magique par lequel l’homme apprend à se reconnaître dans la mêmeté de l’autre et travaille à « relier la masse confuse des sensations internes à la représentation objective de l’Être, pour joindre le moi et le soi ». Dans un jeu dialectique incessant, il s’exerce alors à « transformer son sentiment d’exister en une représentation » (p. 45) : il s’est découvert. Dans un mouvement inverse il peut dès lors espérer, par l’éclat d’un reflet qui viendrait fracturer le cadre habituel des représentations, que les objets laissent à leur tour le regard se projeter sur leurs mystères, pénétrer les arcanes et atteindre leur essence. L’explorateur peut désormais prétendre à l’abolition de la frontière entre sujet et objet et connaître réellement le fonctionnement réel de l’univers reflété.

4Pierre Mabille souligne toutefois la nécessité pour découvrir le merveilleux, du moins l’entrapercevoir, « d’atteindre des états psychologiques limites » (p. 98). En cela, la vie mentale embrasse aussi bien le rêve et l’inconscient, « noyau le plus intérieur de notre être sensible » (p. 46) où le désir s’exprime confusément, qu’un au-delà de l’esprit dans une expérience de « lucidité hyperconsciente surrationnelle » (p. 98). De ce double embranchement, par ailleurs déjà évoqué à la même époque par certains auteurs attenants aux avant-gardes6, résulte une profonde compréhension de la nécessité humaine comme avènement ontologique : l’aventurier apprend « à voir l’homme derrière la fonction sociale » et ouvre désormais l’œil sur ce qui peut donner sens à la part d’imprévu dans la vie. À contrepied de la nécessité naturelle qui enferme le vécu dans un « certain » aux lois implacables, cette expression renouvelée du désir introduit dans ce cadre l’illimité de l’« incertain », des peut-être à même de surgir à chaque détour du château. La liberté s’introduit dans les creux du déterminisme, la destinée effile et retisse la trame du destin. Le merveilleux, « à l’extrême pointe du mouvement » (p. 99) qui anime l’effort vivant, plonge l’homme dans les possibles à-venir, rompt avec la « statique de mort » d’un univers d’ordinaire limité et tend dès lors à refléter la vraie vie absente. Tel est l’objet de l’exploration du château :

Au-delà de l’agrément, de la curiosité, de toutes les émotions que nous donnent les récits, les contes et les légendes, au-delà du besoin de se distraire, d’oublier, de se procurer des sensations agréables ou terrifiantes, le but réel du voyage merveilleux est, nous sommes déjà en mesure de le comprendre, l’exploration plus totale de la réalité universelle. (p. 46)

5Pour autant, si le merveilleux tend à se manifester du coin de l’œil dans toute son évidence (absurde ?), demeure une limite « où le Verbe s’arrête vaincu et où l’acte pur triomphe » (p. 397). Au-delà de ce point, seul le silence fondamental accueille l’aventureux. Comment dès lors rendre compte de ce qui est vu dans ces états altérés ? Comment reproduire les conditions du surgissement du merveilleux ? « Que le lecteur n’espère pas que je le guide, prévient Mabille, ayant en main un trousseau de clefs méticuleusement étiquetées, comme le ferait un gardien de musée ou un agent de location. » (p. 38). En cela l’essai est sans concessions : le lecteur doit explorer de lui-même les pièces du château, approcher les œuvres qui y sont entreposées et « apprendre à lire » (p. 43), s’entraîner à (re)connaître les manifestations sensibles du merveilleux dans une élévation toujours plus poussée de son esprit. L’auteur ne dit pas autre chose dans le premier chapitre de l’ouvrage :

Un livre sur le merveilleux devrait être un traité d’initiation ; or, l’expérience séculaire montre qu’un tel livre ne peut être écrit au moins en termes clairs. Tout au plus est-il possible de suggérer une orientation définie. (p. 63)

6Au lecteur ainsi de découvrir par lui-même le merveilleux et de s’engouffrer sur les chemins parfois traîtres de la connaissance. De mourir également, à l’instar des initiés maçonniques qu’évoque Pierre Mabille au fil de ses pérégrinations, « pour renaître dans la forme purifiée de son nouveau grade » et dès lors « commencer une nouvelle existence » (p. 237). Cette idée de perte — de soi par la pratique des états limites ; en soi dans les couloirs dédaliques du château de son esprit —, forcément initiatique, est assurée par la structure globale de l’essai. Ici, point de direction définitivement établie, mais différents points d’accroche, plusieurs pistes d’un merveilleux qui peut aussi bien se manifester sous la forme d’une « création » ou d’une « destruction du monde » (chap. 1 et 2), d’une traversée de la vie élémentaire ou de la mort (chap. 3 et 4), d’un périple aventureux (chap. 5), d’une expérience de la prédestination (chap. 6) ou même d’une « quête du Graal » (chap. 7), omniprésente chez certains auteurs surréalistes (et environnants) d’après-guerre. Autant de balises possibles pour accompagner sans guider l’initié dans « l’aventure de l’homme, celle dont parlent quelques-uns avec mystère et réticence, à mots couverts, comme d’un secret incomplètement transmissible » (p. 249, nous soulignons).

Une quête anth(r)o(po)logique

7Le caractère initiatique du Miroir du Merveilleux se retrouve également dans la nature même des différents textes présentés. Pierre Mabille recourt à la forme anthologique qui bénéficie d’une certaine actualité surréaliste au moment de la publication de son essai : s’inscrivant dans la lignée des travaux entrepris notamment par Éluard à la fin des années 19307, l’œuvre est contemporaine de la rédaction de l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton et anticipe plus tardivement Benjamin Péret et sa posthume Anthologie des mythes, légendes et contes populaires d’Amérique. Continuité surréaliste, donc, qui ne peut toutefois justifier complètement l’intérêt de la forme anthologique chez Pierre Mabille. Dépassant les influences réciproques de la nébuleuse avant-gardiste, le propos du Miroir suit en effet pour Emmanuel Bauchard une logique similaire à l’œuvre de Carl Gustav Jung, Métamorphoses et symboles de la libido. Outre la structure de l’étude, Pierre Mabille s’en approprie le principe d’« inconscient collectif », non pas pour analyser une éventuelle « fantaisie individuelle involontaire » mais pour mettre en relief les mécanismes communs à toutes les formes de discours de l’anthologie, entièrement tendus vers l’expression indicible du merveilleux « dans le cadre d’un réenchantement du discours poétique, artistique et scientifique de son temps » (préface, p. 17).

8Même si « en matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtre8 », il est pertinent de souligner que Le Miroir du Merveilleux mobilise un panthéon surréaliste qu’il entretient, étoffe et remodèle au-delà des références consacrées (Lewis, von Arnim, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Jarry). Sans considération pour d’éventuelles frontières temporelles ou géographiques, sont évoqués pêle-mêle des auteurs contemporains et compagnons de route — ou non — du mouvement (Fargue, Caldwell, Char, Éluard, Michaux, Gracq, des poèmes d’ouvriers américains) ; des récits du Moyen Âge (romans de la Table Ronde, Tristan et Iseult, sagas islandaises, légende des Nibelungen) ; des textes sacrés (Popol Vuh, Apocalypse de Saint Jean, Cantique des cantiques) ; des évocations alchimiques (Rozencreuz, Basile Valentin) ; des productions antiques (Ovide, Apulée) ; de nombreux contes enfin, d’origines et d’époques variées (Égypte, Perse, Inde, Sicile). (Re)compilées par Pierre Mabille à la manière d’une « collection de cartes allant de la carte du Tendre au planisphère céleste » (p. 37-38), l’intégralité de ces sources converge ainsi vers l’expression d’un merveilleux pensé comme le miroir ouvrant sur l’illimité de l’univers : l’homme qui s’y mire peut apercevoir l’ordre de l’univers qu’il cherchera dès lors à dépasser en apprenant « à voir l’homme derrière la fonction sociale » (p. 59). Au revers de ce déterminisme dont a pris conscience l’homme se cache dès lors, pour reprendre Emmanuel Bauchard, l’« espoir assumé de renouveler les aspirations du monde en réenchantant le désir » (préface, p. 20). Aux directions multiples que propose l’ouvrage se superposent des documents de natures et d’origines variées, comme autant de témoignages fragmentaires d’un grand œuvre auquel sera amené à participer le lecteur dans l’initiation que propose l’anthologie. Par une vaste synthèse à laquelle participent aussi bien poésie que science — au demeurant peu évoquée dans l’anthologie —, l’auteur prophétise alors le surgissement d’une langue qui, jusqu’ici préservée dans le creux du verbe profane, contribuera par son caractère magique sinon à la recréation, du moins au réenchantement du monde : « cette langue constitue la poésie nouvelle lyrique et collective, poésie dégagée enfin des frissonnements, des jeux illusoires, des images désuètes » (p. 58).

9Si certaines vues anticipent ou coïncident avec les positions du mouvement en exil (et après), alors en plein recherche d’un mythe nouveau — notamment dans la « figure » des Grands Transparents —, la quête du merveilleux et d’une expression à même d’en rendre compte contribue dans l’immédiat de la publication au développement d’une dynamique surréaliste somme toute singulière. Dès 1940, le merveilleux côtoie en effet les Amériques. Certains croisements sont déterminants : Pierre Mabille fait la connaissance de l’anthropologue Lydia Cabrera et fréquente Wifredo Lam, Alejo Carpentier, qui traduit pour Le Miroir des « Incantations mexicaines pour vaincre ses ennemis » (p. 257), ou encore Esteban Francés, rencontres par lesquelles mutent ses conceptions sur le merveilleux et réciproquement. C’est toutefois dans l’influence mutuelle avec Aimé Césaire, qu’il rencontre en mai 1941, que l’enjeu du concept transparaît le plus clairement. Évoquant dans le plus concis Merveilleux la méfiance du Nouveau Monde à l’égard de l’« héritage verbal de l’ancien continent » (p. 428), Pierre Mabille ne manque pas de célébrer chez Césaire le besoin merveilleux de « dépasser les limites imposées, imposées par notre structure, d’atteindre une plus grande beauté, une plus grande puissance, une plus grande jouissance, une plus grand durée » (p. 430). Et la tension passionnelle et poétique alors de culminer en guise de manifeste littéraire chez le poète des Armes miraculeuses :

Des mots ! quand nous manions des quartiers de ce monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots ! ah oui, des mots, mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes, et des laves, et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de ville.
Sachez-le bien :
Je ne joue jamais si ce n’est à l’an mil
Je ne joue jamais si ce n’est à la Grande Peur
Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous. […]
Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même
Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang
C’est moi, rien que moi
qui prend langue avec la dernière angoisse
C’est moi, oh ! rien que moi qui m’assure au chalumeau les premières gouttes de lait virginal ! (p. 429)

10Le compagnonnage caraïbéen du merveilleux ne dure pas. Toutefois, Emmanuel Bauchard a raison de préciser dans la préface de l’ouvrage que le merveilleux a su agir comme un « agent explosif indispensable » (préface, p. 28) à certains élans révolutionnaires de la région. À Haïti particulièrement, cette vision renouvelée du monde a ainsi pu jouer le rôle de déclencheur d’une nécessaire lutte politique, de même qu’elle a contribué à l’émergence, tout au moins à la recherche, d’une forme poétique proprement haïtienne. Souffrant malgré lui d’un héritage occidental, le merveilleux n’en reste pas moins un solide moyen de transformer le monde au gré des désirs et de la nécessité.

Transformer le monde ou la praxis politique du merveilleux

11De nouveau, la question du merveilleux chez Pierre Mabille se doit d’être réinsérée dans le contexte d’une publication en temps de guerre. Si changer la vie et transformer le monde s’imposent déjà, dans et entre les lignes, comme une nécessité surréaliste, l’œuvre répond en effet aux exigences de son époque en offrant des branches alternatives dans l’expérience vécue du devenir historique. Le réenchantement du monde, plusieurs fois postulé, apparaît ici comme une réponse aux événements qui mettent à mal les représentations individuelles et collectives d’un monde livré aux manipulations du discours et aux contre-vérités pseudo-scientifiques. Néanmoins, l’auteur précise bien que le merveilleux n’est pas le territoire gardé de certains bons démiurges mais que chacun peut l’utiliser à des fins différentes, de l’amélioration annoncée de la société à l’asservissement pure et simple d’un peuple déshumanisé. Automate hermétiste, zombi haïtien ou robot des horizons modernes, autant de manifestations — romancées ou non — d’un désir de transgression alors à double sens :

Alors que, sain, le génie humain espère dépasser les limites actuelles de nos possibilités, élever les individus au-dessus d’eux-mêmes et les faire comparables aux dieux, alors que, sain, ce génie traditionnel songe à lutter contre l’asservissement où nous tiennent les forces naturelles, d’autres imaginations démoniaques sont hantées par le désir de ramener toute une partie de l’humanité à l’état d’automates, privés d’indépendance, de besoins personnels, d’inquiétude psychologique. […] Au rêve de construire des robots, façonnés comme des hommes, les déchargeant de leurs tâches les plus pénibles s’oppose celui de modeler certaines classes sociales à la ressemblance de robots obéissants, d’en faire des sortes de gnomes soumis à qui l’on enlèverait toute possibilité de révolte. (p. 141)

12Les résonances politiques ne s’achèvent pas avec la guerre. La thématique du Merveilleux reste d’(in)actualité : son éclat se diffracte au prisme de la modernité finissante et colore l’univers de teintes parfois nouvelles, souvent méconnues. À ce titre, la lecture d’une vision mémorable ou d’une prophétie apocryphe peut partager des mécanismes d’interprétation semblables à ceux qui structurent les imaginaires du complot, en cela qu’ils postulent un « ré-enchantement du monde à partir de la seule chose qui reste après la disparition des transcendances : l’homme comme principal moteur de l’histoire9 ». Le miroir, détourné de sa fonction magique initiale, réintroduit un monde déformé, refermé sur lui-même, où l’effet est intégré à la cause ; s’ils ne renvoient certes plus à des représentations instrumentales de l’homme, les mythes s’incarnent en des individus réels qui deviennent les « causes explicatives de tout ce qui dysfonctionne10 ». L’un des exemples évoqués à ce sujet par Pierre Mabille est particulièrement évocateur : la croyance qui voudrait qu’Hitler ait été assassiné avant d’être remplacé par un sosie, alors populaire en 1939, aurait pour effet de surmonter « l’obsession du surhomme ». Consumé par « l’inconscient populaire », le complot aurait une fonction « réconfortante » (p. 90) en cela qu’il libèrerait « le monde des raisons de son malheur et de sa souffrance11 ». Qu’elle se réalise ou non, une telle fabulation collective se propose ainsi de réinjecter du sens là où il faisait jusqu’ici défaut et de replacer, dans toute sa sensibilité, l’homme au cœur du monde.

13En lien avec la réémergence de ces modes de pensée, le pouvoir merveilleux de l’information et de sa circulation qui, à l’heure de la post-vérité, agit aujourd’hui sur le flux-même de l’histoire. Verbe poétique et rhétorique de la conspiration s’entrecoupent à nouveau lorsque Mabille évoque la puissance des « “fausses” nouvelles » dont la trajectoire, d’amplification en modification, « est celle de l’écho qui crée le merveilleux dans la caverne enchantée » (p. 93). Dans la mesure où elle relève du, ou plutôt des possibles, l’information erronée (fait alternatif, hoax ou fake news), qu’elle soit vérifiée ou non, « produit son action, intervenant comme élément du déterminisme social, provoquant des manifestations, des guerres, des secousses financières » (ibid.). Et si elle n’influence pas présentement la vie, la fausse nouvelle « reste dans le souvenir », hante le vécu socio-politique collectif et menace de se réincarner dans l’événement prochain.

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14Cette nouvelle édition du Miroir du Merveilleux et du Merveilleux arrive à point nommé dans la reconsidération de l'œuvre de Pierre Mabille en cela qu’elle bat en brèche les représentations de l’auteur en simple compagnon surréaliste : l’idée-même de merveilleux se nourrit des considérations surréalistes attenantes ; le mouvement s’imprègne de la cohérente richesse anthologique de l’essai pour l’édification de nouveaux mythes à même de signaler une autre cohésion dans les rapports entre les hommes. Surréaliste, Pierre Mabille l’est assurément dans l’initiation, c’est-à-dire encore dans l’aventure toujours renouvelée d’une conscience poussée aux confins de la connaissance. Le merveilleux habite les limites non-frontières de l’altérité renaissante, pointe vitale où l’esprit peut enfin proclamer dans son (re)surgissement perpétuel : J’émerveille, nous émerveillons.