Acta fabula
ISSN 2115-8037

2024
Juin 2024 (volume 25, numéro 6)
titre article
Édouard Bourdelle

Il faut souffrir pour mieux écrire

Manon Amandio, Écrire la souffrance au XIXe siècle, Paris, L'Harmattan, coll. « Critiques littéraires », 2023, 336 p., EAN 9782140493218,

1L’ouvrage de Manon Amandio est issu d’une thèse sur l’écriture de la souffrance à la période postromantique, dans une perspective comparatiste. L’autrice envisage de traiter un thème commun à trois écrivains, et d’interroger son enjeu littéraire : que représente cette écriture pour cette littérature nouvelle ? En effet, le renouveau du lyrisme et l’élaboration d’une figure littéraire nouvelle de la subjectivité, dans des genres aussi variés que la poésie (Baudelaire), la nouvelle (Poe), et le roman (Dostoïevski), amènent à se questionner sur la spécificité de la souffrance et de son écriture : quelle dimension revêt-elle ? quelle place prend-elle dans l’expérience de l’auteur ? quelle est sa portée pour le lecteur ? en quoi garantit-elle l’universalité, ou au contraire, à quel point est-elle irréductible au sujet lyrique ? L’autrice analyse « la relation complexe entre la souffrance vécue par l’auteur et la représentation de la souffrance dans son œuvre » (p. 9).

2Le thème est vaste, et l’autrice prend le temps, en introduction, de le définir, tout en justifiant son choix apparemment surprenant de trois auteurs. Commençons par ce dernier point : si le lien entre Poe et Baudelaire est connu de tous, tant la fortune de l’écrivain américain en France doit aux traductions du poète français, le rapport avec Dostoïevski n’a rien d’évident, de prime abord. Loin d’être gratuit ou seulement thématique, le lien que Manon Amandio propose entre ces trois auteurs est historique. Nous le désignerons sous le terme d’héritage et d’influence. Baudelaire est un héritier de Poe, auteur dont il écrit la légende, en exagérant ses images et thématiques, et dont il récupère la théorisation littéraire (comme la théorie de la « condensation ») ; Dostoïevski reconnaît l’influence d’un genre littéraire proche du gothic novel, dont Poe est un des représentants, et il est probable qu’il ait eu connaissance du travail de l’auteur américain, autant que du recueil de poèmes versifiés de Baudelaire. Si elle est plus diffuse et indirecte que ne l’est la revendication d’un héritage, cette influence n’en est pas moins féconde, tant elle permet à l’écrivain russe de s’inscrire dans un schéma d’écriture, pour mieux le renouveler d’un point de vue symbolique, comme l’autrice de cette étude l’analyse pertinemment à diverses reprises dans son ouvrage.

3On le voit, la perspective n’est pas historique, sinon dans la tentative de comprendre l’évolution de la poétique d’un mouvement : en inscrivant dans son corpus trois auteurs de périodes très différentes mais chronologiquement proches, l’autrice nous donne à voir la cohérence d’un motif littéraire, en même temps que sa richesse et sa variété. Il s’agit pour elle d’étudier la force suggestive de la littérature pour échapper à l’objectivation d’un savoir personnel, en montrant que la narration de la souffrance, à l’inverse de son expérience, est toujours soumise à la critique. La souffrance ne se prête pas facilement au discours, et c’est à ce niveau que se joue la littérature. À cet égard, le point commun formel d’une littérature narrative en prose est à souligner : c’est parce que nos trois auteurs, parmi lesquelles deux poètes, ont fait le choix de la narration qu’ils se sont confrontés au caractère problématique de l’écriture de la souffrance, qui n’est plus tant une plainte expressive (qui appartiendrait au champ de la poésie) qu’une expérience critique, grâce au caractère polyphonique de la narration. La prose confronte tout narrateur à la difficulté d’un savoir, car raconter la souffrance en suppose la mise à distance ; distance qu’il n’est pas aisé de prendre avec cet objet, et dont les récits présentés affirment plutôt l’échec que la réussite.

4Après avoir défini la souffrance comme phénomène subjectif et psychique, contemporain de l’émergence de la psychologie comme science et comme médecine, Manon Amandio rappelle que son objet renvoie à une modalité inaccessible de la psyché : son travail, conséquent, ne veut pas être considéré comme un tableau clinique des représentations, mais tente justement de dépasser les différentes modalités des représentations de la souffrance pour rendre compte d’un problème d’écriture. La perspective s’inscrit donc dans une interrogation poétique, tout en envisageant les conditions d’émergence spécifiques à chaque écrivain : ce travail n’est donc pas strictement thématique, mais participe d’une sociopoétique de la souffrance. On trouvera donc un comparatisme historique, un comparatisme symbolique, et un comparatisme formel, le tout au service d’une heuristique littéraire — l’autrice valorisant avant tout la relation critique caractéristique de la modernité, puisque l’écriture de la souffrance sert à expérimenter un mode de représentation laissant « le soin au lecteur de reconstituer, à partir des fragments qu’il perçoit, les bribes de son propre reflet » (p. 304).

5Afin de rendre compte de la richesse de l’ouvrage, notre plan proposera de travailler un exemple à chaque partie, illustrant la perspective comparatiste dont il est question.

Un comparatisme historique

6Le comparatisme historique est illustré dans le livre avec une analyse sur l’influence et le renouveau du gothic novel chez nos trois auteurs. L’exemple le plus intéressant est à noter dans l’analyse du roman russe à la lumière des poétiques du début du siècle. Dostoïevski a reconnu cette influence, et signale dans sa correspondance qu’il a été un lecteur attentif de cette littérature. Cependant, loin d’être dans l’imitation, le romancier en renouvelle un motif pour l’intégrer dans un roman plus réaliste et plus psychologique — épithètes qui signalent la spécificité du romancier. Ainsi trouve-t-on des similarités entre le récit dostoïevskien et le récit fantastique de Poe et Baudelaire dans l’élaboration des lieux du romanesque, l’auteur russe renouvelant le « château » gothique, théâtre de la folie et de la souffrance, en une maison plus prosaïque, mais à la force dramatique considérable (p. 73-93). Ici, l’autrice insiste sur la dimension historique du motif : le château ne correspond plus aux codes ni aux mœurs de la littérature de la seconde moitié du siècle ; cependant sa puissance littéraire reste considérable, puisqu’il formalise un espace qui peut être considéré comme le théâtre de la conscience humaine. Il est donc nécessaire d’adapter ces éléments aux exigences des temps modernes. La perspective diachronique, ici, s’avère très pertinente.

Un comparatisme symbolique

7Plusieurs éléments participent à la compréhension d’une époque ou d’une période, en particulier dans la récurrence de certains détails qui prennent valeur de symbole. Manon Amandio propose, par exemple, une analyse tout à fait convaincante du motif des dents (et la souffrance qu’elles peuvent produire) chez les trois auteurs, en montrant qu’elles sont « révélatrices de différentes formes de souffrance qui ne peuvent être diagnostiquées par le médecin » (p. 221). Ici, le motif prend une valeur symbolique, puisqu’il s’agit de montrer comment le travail d’un détail est au service d’une intention commune aux trois écrivains : rendre compte d’une expérience qui échappe au discours objectivant, et que seule la littérature peut rendre. La finesse du propos permet cependant d’échapper aux généralités, et la perspective symbolique n’a rien d’artificiel : là où Dostoïevski emploie la dent dans un débat idéologique et politique, Baudelaire l’emploie dans une perspective sociale, alors qu’elle revêt une dimension métaphysique et morale chez Poe. Le symbole est commun, sa portée est similaire, mais son contexte reste singulier à chaque écrivain.

Un comparatisme formel

8Enfin, beaucoup de parentés formelles autorisent la comparaison des trois auteurs. Outre le choix narratif, la singularité d’un usage de la prose narrative est à considérer selon l’autrice. En ce sens, lire Poe et Baudelaire à la lumière de Dostoïevski n’est pas inintéressant, puisque l’on découvre que les procédés employés par le romancier russe — l’ironie polyphonique, pour reprendre les termes de l’autrice — sont aussi présents dans les textes des deux auteurs. Dans cette perspective, il faut reconnaître l’intérêt du comparatisme et de la synchronie : les successeurs révèlent les potentialités des initiateurs, et autorisent des pistes de lecture nouvelles. Il faut aussi noter comment l’écriture de la prose accentue des similitudes entre nos trois auteurs : Manon Amandio révèle bien le choix auctorial dont relève l’écriture prosaïque, en particulier dans l’inscription sociale à laquelle participe la littérature à partir de cette écriture éloignée du vers. Tous nos auteurs revendiquent la portée collective de leur écriture, et en relèvent la représentation sociale à travers des cas individuels. L’écriture de la souffrance s’inscrit toujours dans une tension entre le poétique et le prosaïque, entre le singulier et le collectif, entre l’individuel et l’universel : la forme est au service de l’illustration de ces tensions, puisque le choix de la prose n’a rien d’évident durant tout le siècle — malgré le triomphe du roman. Employer un thème et des moyens poétiques dans un cadre formel narratif revient à poser une ironie vis-à-vis de ce thème : l’autrice présente donc les conclusions de sa thèse comme une interrogation de l’héritage du romantisme et de l’âge lyrique que constitue le XIXe siècle, dans le sillage des études critiques de Dominique Rabaté.

9L’étude de Manon Amandio parvient donc à proposer avec force une lecture complète d’un thème difficile, car avant tout indéfinissable. En posant cette absence de sens qu’est la souffrance pour l’individu romantique et ses successeurs, l’autrice parvient à illustrer l’intérêt profond de la démarche de l’écrivain dans son siècle, et le savoir qui lui est spécifique.

Coquilles et scories

10Malgré toutes les qualités reconnues à cette étude, qui propose une synthèse remarquable des enjeux de l’écriture des individus face à l’émergence du scientisme et du positivisme, nous ne pouvons manquer de lui reprocher une certaine négligence éditoriale.

11L’ouvrage est considérable, et particulièrement fourni. La bibliographie, conséquente, donne une idée du travail accompli. Les perspectives nombreuses sur les trois auteurs, et les microlectures sur divers extraits du corpus participent du plaisir de lecture. Cependant, certains chapitres souffrent d’un découpage maladroit ou d’un calque trop évident d’une thèse originelle (on songe au chapitre 5, qui est alourdi de longs commentaires de textes). Si on regrettera quelques anachronismes (sur les termes renvoyant à la psychiatrie), ou quelques lectures un peu trop catégoriques (la lecture strictement biblique du poème « Perte d’auréole », p. 138, même si elle autorise la lecture diabolique du poème, ne convainc guère), il faut signifier l’intérêt de l’ouvrage pour les étudiants et les lecteurs curieux du domaine.

12Cependant, la seconde édition du texte devrait fournir l’occasion de remédier aux nombreuses coquilles et scories du livre, qui souffre d’un manque patent de relecture. Ainsi, il est dommage que la première note de bas de page du livre renvoie à un ouvrage supposément déjà cité, mais dont la première occurrence complète n’apparaît à la quatrième note de bas de page. Nous avons remarqué des coquilles qu’il serait urgent de corriger : certaines phrases s’achèvent de manière inopinée au milieu de la page, certaines références ne sont pas claires, certaines tabulations sont illisibles1.

13Par ailleurs, certaines remarques étonnent : « dans le Spleen de Paris, les occurrences du substantif « nuit » sont moins nombreuses que dans les Fleurs du Mal » (p. 115). Dans l’absolu, on peine à saisir la pertinence de cette remarque, puisque les deux textes n’ont pas la même existence éditoriale, n’ont pas la même épaisseur, et on ne sait pas à quelle édition du recueil de poèmes l’on fait référence. D’autres remarques de ce type, isolées certes, entachent la qualité d’un ouvrage que l’on voudrait plus soigné dans son édition, afin qu’il puisse honorer pleinement le travail de qualité accompli par son autrice.