Acta fabula
ISSN 2115-8037

2021
Août-septembre 2021 (volume 22, numéro 7)
titre article
Dimitri Julien

Balzac à l’épreuve des genres, Balzac à l’épreuve des temps

Balzac in the test of genres, Balzac in the test of time
André Vanoncini, Balzac, roman, histoire, philosophie, Paris, Honoré Champion, 2019, 370 p., ISBN : 978-2-7453-5184-5.

Balzac dans le temps

1Intemporel, Balzac ? Absolument pas, semble proclamer André Vanoncini dans Balzac, roman, histoire, philosophie. Regroupant un ensemble d’articles parus entre 1981 et 2018, le balzacien nous plonge ici au cœur d’un véritable voyage dans le temps qui s’offre à nous comme une découverte à la fois vaste et minutieuse de la Comédie humaine, de ses habitants, de ses paysages, de ses thématiques, de ses langages, de ses frontières. La polyphonie balzacienne s’y livre comme un concert de voix proprement temporel, explorant aussi bien le présent que le passé ou encore le futur. Temporelle, l’œuvre de Balzac l’est tout d’abord par la situation historique dans laquelle se trouve l’écrivain. André Vanoncini rappelle dès l’introduction à quel point l’entreprise romanesque est ici née d’une frustration, celle d’un « aspirant philosophe » (p. 9) qui fait allégeance à la littérature romanesque pour gagner sa vie. Mais allégeance n’est pas renoncement : si Balzac s’inscrit dans son époque, c’est aussi parce qu’il la façonne à travers l’orientation spécifique qu’il donnera au roman : « il en redessine la structure, quitte à doubler la progression de l’intrigue vers son but d’une régression explicative vers les causes », explorant ainsi des thématiques diverses ordonnées autour d’une « systématique sous-jacente » (p. 9). L’ouvrage d’André Vanoncini s’articule par conséquent autour d’une ambition qui rend toujours sa lecture fébrile, tendue, audacieuse et pourtant convaincante : rendre à la polyphonie parfois tumultueuse de l’œuvre balzacienne un ordre structuré autour de quelques grandes thématiques croisées. Cette structure met au jour une réflexion balzacienne organisée autour de trois genres, eux-mêmes représentatifs de trois modalités du temps : le roman, comme instrument d’optique ouvrant sur l’identité ; l’Histoire, voyageuse et portée sur la trace et l’aura1 ; la philosophie, comprise ici comme une connaissance mystique qui nous ouvre sur un avenir possible. On y découvre un Balzac romancier, philosophe et historien à la fois, qui « plonge intuitivement son regard dans la profondeur du temps » (p. 10).

Compagnons de voyage

2Ce qui donne au voyage son agrément, ce sont les occasions de rencontre qu’il nous offre. En ce sens, l’ouvrage d’A. Vanoncini procède d’une écriture aux regards croisés : on y voit de nombreux auteurs rendre visite à l’univers balzacien tout en transportant Balzac au sein d’univers qui ne sont pas les siens. Ici, l’étrangeté produite par la rencontre se transforme bien souvent en concordance. Dans un anachronisme à portée heuristique, A. Vanoncini ouvre ainsi l’espace parisien à la rencontre de deux enquêteurs des temps, Balzac et Modiano, pour confronter leur écriture et leurs procédés. On y découvre un Paris qui s’offre comme un véritable palimpseste à la fois creusé et exploité par les deux auteurs. L’ouvrage d’A. Vanoncini exploite les lignes de force mais aussi les lignes de fracture qui séparent les deux écrivains pour explorer une œuvre balzacienne nourrie d’une dialectique qui témoigne de sa spécificité mais qui en fait aussi l’objet d’une référence. C’est ainsi que l’auteur se plaît à multiplier les rencontres : avec Tocqueville et Michelet, pour donner à entendre le Balzac historien ; avec Cendrars, rencontre plus audacieuse, qui transforme cette fois Balzac en véritable source littéraire et épistémologique à laquelle vient puiser un écrivain vorace2 pour aiguiser sa vue ; avec Dante, qui accueille volontiers Balzac au sein de sa propre Comédie humaine3 pour un voyage familier ; avec Goethe, pour un voyage dépaysant auprès des anges, a priori marqué « d’étranges inadéquations, voire contradictions », qui se révèlent pourtant à la lecture se transformer en « puissants échos » (p. 321) ; avec Voltaire et Edgard Allan Poe également, dans une même passion pour l’enquête comme modalité privilégiée du genre romanesque à vocation philosophique.

3On pourrait regretter ces rencontres parfois trop timides. Les auteurs se regardent, ils se sourient occasionnellement, mais le discours reste bien souvent trop autocentré et successif, dans une interaction qui reste encore trop limitée et monophonique. La méthode adoptée aborde la plupart du temps un auteur avant d’en aborder un second pour en relever les similarités ou les points de divergence. Elle rend bien compte des spécificités et des différences des couples d’écrivains, mais échoue parfois à mettre en relation des œuvres qui pourtant résonnent mais qui ne se mêlent jamais assez. Les voix ne concordent pas suffisamment dans l’espace du livre : un procédé polyphonique qui aurait peut-être utilisé les méthodes propres à la fiction aurait pu donner plus de relief à ces rencontres qui se montrent si précieuses pour aborder le continent balzacien. Il subsiste néanmoins des comparaisons qui font de l’œuvre balzacienne une porte d’entrée ouverte à la littérature. Balzac y accueille d’autres œuvres, mais part aussi en exploration vers d’autres contrées que les siennes.

Une réflexion sur les genres

4Le voyage n’est pas toujours spatial ni temporel. Il conduit également le lecteur à se familiariser avec une littérature qui bouscule les catégories génériques et qui les traverse. Si A. Vanoncini produit une réflexion sur la littérature, c’est toujours dans une optique d’inconstance générique propre au système balzacien, qui, selon lui, conduit à remettre en cause la pertinence d’une lecture qui s’opèrerait à partir des seules études littéraires :

Le système s’offre toujours sous les aspects de la fragilité et de l’éparpillement. […] Comment un discours si protéiforme qu’il frôle la désorganisation peut-il s’inscrire dans la tradition de la mimésis. (p. 17)

5L’auteur propose ainsi de « relativiser les certitudes en matière générique » (p. 16) tout en renonçant à qualifier Balzac d’une manière uniforme afin de redonner à son ambition proprement philosophique et historique toute sa valeur. Le roman balzacien ? Un support pratique pour un écrivain qui, au xixe siècle, ne trouvait pas dans le traité philosophique de quoi vivre ni de quoi exprimer pleinement son ambition intellectuelle. Le roman balzacien se caractérise donc moins par ce qu’il est que par son impuissance à tenir une définition univoque. En perpétuelle métamorphose, il fonctionne à la manière du collage en intégrant des procédés d’écriture issus de genres toujours plus divers. En ce sens, il est le lieu d’un épanouissement et d’une liberté qui permettent à l’auteur d’envisager une littérature totale :

Le roman par lettres, le roman noir, le roman d’aventures, le mélodrame historique, le conte de fée et d’autres types de récit lui servent de véhicules, parfois amalgamés au sein d’un même texte, pour tenter, sans aucun succès, d’intéresser la communauté des lecteurs à ses préoccupations. (p. 16)

6Il y aurait ici une démarche similaire à celle de Milan Kundera, pour qui le romancier est avant tout un « explorateur de l’existence »4, et pour qui la recherche stylistique passe par la capacité à donner à lire le maximum d’éléments dans un minimum d’espace :

À partir des nouvelles et romans créés autour de 1830, Balzac parvient donc à concentrer une riche matière sur une trame densifiée qui restreint la durée de l’action principale et ne limite le nombre de péripéties. (p. 19)

7Le « syndrome de la fragmentation » (p. 37) qui travaille la Comédie humaine, d’après l’auteur, ne serait donc pas seulement à lire à partir des corps démembrés qui peuplent l’œuvre de Balzac. La Comédie humaine dissèque les genres pour mieux les recomposer : selon l’auteur, elle « ne trouve pas son assise dans les limites toutes tracées d’un genre mais doit s’élaborer en interaction permanente avec un grand nombre de discours, souvent incompatibles les uns avec les autres » (p. 163). Pour A. Vanoncini, l’écriture balzacienne repose par conséquent sur un risque car elle oscille chaque fois entre une pluralité illisible et une polyphonie mesurable et mesurée qui s’offre à l’écoute attentive :

Ce serait toutefois aller trop vite en besogne que d’inférer de ce procédé la primauté d’une énonciation polyphonique sur la possibilité même d’un contenu saisissable et systématisable. Le texte balzacien, même dans ses énoncés apparemment les plus embrouillés ou les plus énigmatiques, nous laisse toujours la chance d’ouvrir une porte vers une possible signification en profondeur, ne serait-ce d’ailleurs qu’à travers le riche potentiel associatif qu’il recèle. (p. 247)

Le lecteur, personnage balzacien entre deux mondes ?

8Le roman balzacien jouerait donc à la fois de l’enfermement, dans un processus de densification, mais aussi du débordement, dans l’identification qu’on peut faire de l’organisation romanesque à une enquête dont la modalité est celle du voyage et dont le personnage principal est le lecteur. Voyage à travers les temps, voyage à travers les genres ; le roman balzacien requiert une exigence du lecteur qui doit démêler cette pluralité pour en retrouver le plan organisateur :

Il en résulte que tout peut, à n’importe quel moment et sous plusieurs angles, devenir matière à élucidation ; et, inversement, chaque détenteur d’une activité observatrice peut formuler une hypothèse spécifique sur le problème à tirer au clair. (p. 20)

9Détrônant le héros traditionnel, incapable de saisir la complexité d’un paysage et d’une situation qui lui échappent, le lecteur transforme le roman en une représentation qui fait sens à partir de son observation attentive. Le texte balzacien, écrit A. Vanoncini, « empêche par ailleurs, par une multiplication des observateurs ainsi que des mystères à déchiffrer que ce héros puisse s’assumer et progresser en tant qu’instance focale centrale » (p. 22).

10Siècle du roman, le xixe siècle post-révolutionnaire l’est parce qu’il vient bouleverser toute notion d’ordre5. C’est dans cette entreprise malléable qu’est le roman balzacien qu’une part de la réalité contemporaine vient s’attacher. La Comédie humaine, écrit l’auteur, « paraît constamment osciller entre la mise en système et la prolifération incontrôlée d’un discours qui voudrait représenter l’instabilité du contemporain ». (p. 63)

11Les temps se brouillent et l’effort d’organisation du monde ne peut plus venir d’une forme fixe mais d’un matériau dont les lecteurs pourront se faire les artisans :

Les énergies libérées par le processus révolutionnaire ne peuvent jamais se contrôler par un programme globalement organisateur, mais doivent se fixer provisoirement, au moyen d’arrangements, de compromis, voire de compromissions. (p. 27)

12Ces compromissions sont celles de bien des personnages balzaciens relevés par l’auteur, chercheurs d’absolu en perpétuelle tension au sein d’une « modernité livrée à la ruse satanique » (p. 27). Mais ce que le livre d’A. Vanoncini donne à voir, c’est qu’au-delà de l’échec de ces personnages, il y a la possibilité pour un lecteur d’être clairvoyant. Au-delà des existences individuelles enfermées dans leurs intrigues et dans leur univers, il existe un lecteur capable d’entrer en relation avec ces différentes figures romanesques pour les mettre en relation et les inviter à communiquer. Autrement dit, l’entreprise de la Comédie humaine relève d’une initiation d’un lecteur qui doit saisir une totalité. Cette « dynamique de l’énergie et de l’échange » (p. 29) qu’A. Vanoncini relève dans la somme balzacienne, c’est aussi et peut-être avant tout celle du lecteur.

Balzac, lui, ne nous offre guère de […] pourvoyeurs de réconfort. Ses études évoquent l’homme et ses sphères d’existence dans un état de déchirement qui semble vainement appeler l’intervention d’un principe de stabilisation. (p. 55)

*

13L’ouvrage d’André Vanoncini doit être lu comme une réponse directe à cette problématique intradiégétique qui ne semble pouvoir trouver de résolution que dans un pas de côté d’avec la diégèse. Or, qui d’autre qu’un lecteur balzacien, suivant en cela la route tracée par Balzac lui-même6, pourrait opérer du dedans et du dehors à la fois, entre deux mondes ? N’est-ce pas ce que l’auteur fait ici, évoluant au sein de la Comédie humaine tout en s’y échappant par instant pour visiter d’autres époques, d’autres lieux, d’autres lecteurs, d’autres auteurs, à la recherche de ce « cœur secret » caché dans l’œuvre de Balzac7 ?