Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Juin 2021 (volume 22, numéro 6)
titre article
Stéphane Baquey

L’histoire d’un moment américain de la poésie française

The history of an American moment in French poetry
Abigail Lang, La Conversation transatlantique. Les échanges franco-américains en poésie depuis 1968, Dijon, Les Presses du réel, coll. « L’écart absolu », 2020, 335 p., EAN 9782378961787.

La traduction comme réflexion & comme pratique

1La Conversation transatlantique est l’aboutissement d’une recherche comparatiste. L’américaniste Abigail Lang montre comment un domaine de la poésie française et un domaine de la poésie des États-Unis d’Amérique sont intensément entrés en contact au cours des trente dernières années du xxe siècle. L’enquête se situe dans un entre-deux, où a lieu la conversation. Cette modalité de la relation, rendue possible par un ensemble de facteurs linguistiques, culturels et idéologiques, a favorisé non seulement le rapprochement entre les espaces, mais la formation d’un espace presque commun, transatlantique, entre des parties des deux espaces1. Un espace riche de rencontres, de traductions, d’institutions et d’œuvres. Un espace d’invention dont il fallait écrire l’histoire. Voilà qui est fait avec clarté et nuances, en dépit d’inévitables zones d’ombre.

2A. Lang laisse souvent parler les participants de la conversation. L’élucidation de ce qui a lieu dans l’entre-deux se fait par la documentation des moments de l’échange, quelles que soient les réflexions théoriques auxquelles l’autrice se réfère au sujet de la traduction, de la notion de communauté, de l’oralité et de lamondialisation de la littérature. C’est là une méthode qui est rendue possible par la conversation elle-même, dont sont recueillies et contextualisées les répliques. Il apparaît que la conversation avec des poètes américains a contribué à fournir à une partie de la poésie française un mode de réflexivité nouveau, qui s’est substitué à celui antérieurement fondé sur des théories dérivées des sciences du langage. La réflexivité n’y est pas dissociable d’une pratique de la traduction.

Une histoire américaine d’une époque de la poésie française

3L’introduction de l’ouvrage rappelle les prémices anciennes de la relation, depuis Poe et surtout Whitman, dont le versant est ici privilégié. Les deux poésies ont pu jouer alternativement l’une pour l’autre une fonction prestigieuse, avec de singuliers renversements : alors que le premier modernisme anglophone a trouvé chez des poètes français un rapport plus libre à la langue, cette liberté, ce sont à leur tour les poètes français qui l’ont cherchée auprès de poètes américains durant la période étudiée. Ainsi, s’il s’agit d’une histoire de l’entre-deux, l’enjeu manifeste est principalement le devenir de la poésie française, requalifiée d’après l’exemple américain. Un présupposé de l’enquête, exprimé par les poètes eux-mêmes, est que l’anglais américain et le rapport que les poètes américains entretiennent à leur langue ont donné à des poètes français un modèle qui les a aidés à sortir, autour de 1980, de l’épuisement d’une « modernité négative ». La poésie américaine privilégiée offrait un modèle « anti-rhétorique », « anti-littéraire », « anti-herméneutique ». Elle replongeait la poésie dans l’effectivité de nos vies. Certes, rien n’est aussi simple. Il y a jusqu’à un certain point une réciprocité des transferts. Des poètes américains lisent Edmond Jabès et Paul Celan quand des poètes français lisent Louis Zukofsky et Charles Reznikoff. Mais, à vrai dire, l’échange n’est pas égal. C’est avant tout la poésie française qui a été changée par la poésie américaine, ou plutôt une partie de la poésie française autour de quelques figures principales : Jacques Roubaud, Anne-Marie Albiach, Claude Royet-Journoud, Emmanuel Hocquard, Dominique Fourcade, Pierre Alferi, auxquels il faut ajouter des précurseurs : Denis Roche et Bernard Heidsieck, et des voix parallèles privilégiées : Olivier Cadiot, Anne Portugal, Stacy Doris et encore Jean-Marie Gleize, puis Franck Leibovici et Franck Smith. D’autres, même s’ils sont présents (Yves di Manno, Jean-Paul Auxemery, Christophe Lamiot-Enos, Stéphane Bouquet…) sont plus en marge des espaces de conversation privilégiés. Ces choix appellent des prolongements, mais n’empêchent pas qu’est écrite une histoire de référence de l’entre-deux, qui est avant tout celle des effets de la traduction de la poésie américaine sur le devenir de la modernité dans la poésie française.

4L’introduction, après le rappel de l’histoire longue des échanges, s’arrête sur d’immédiats précurseurs : Denis Roche et John Ashbery, au début des années 1960. Mais le vrai point de départ est le livre de Serge Fauchereau publié en 1968 : Lectures de la poésie américaine. Introduisant aux poésies américaines depuis le modernisme de l’entre-deux-guerres jusqu’à l’époque contemporaine, ce livre a rendu possible la publication en 1980 de l’anthologie Vingt poètes américains choisis par Michel Deguy et Jacques Roubaud, anthologie traduite par des poètes français. C’est le moment visible du début de l’institutionnalisation de l’échange. Les trois parties de La Conversation transatlantique relatent dès lors trois histoires parallèles, en variant les perspectives : « la réception perpétuellement recommencée des poètes objectivistes », « Une communauté de contemporains » et « Le tournant oral ».

Réception des objectivistes & clivage des pratiques poétiques françaises

5Le groupe des poètes objectivistes, George Oppen, Carl Rakosi, Charles Reznikoff et Louis Zukofsky ne présentait guère d’unité. Il s’est rassemblé assez brièvement dans un contexte précis du début des années 1930, non loin d’Ezra Pound et de William Carlos Williams. Et chacun de ses membres a poursuivi une évolution propre, connu une réception américaine propre. Aussi est-ce un miroir durable, mais changeant que leur poésie a offert aux recherches poétiques françaises les plus différentes, leur fournissant surtout un certain nombre d’indications de pratiques d’écriture (l’« objectification », la « sincérité », la littéralité, la poésie documentaire).

6« Un poète ou un poème objectiviste domine chaque époque, au diapason de la poésie française du moment » (p. 54). La première époque a été celle de « A »-9 de Zukofsky, en partie traduit en 1970 par Anne-Marie Albiach. Jacques Roubaud a fait de Zukofsky un anti-Ezra Pound et surtout une référence centrale parmi d’autres poètes américains pour fonder la possibilité d’une autre évolution formelle que celle de la poésie française depuis le surréalisme. Le deuxième moment est principalement narré autour des Rencontres internationales de Royaumont consacrées en 1989 aux poètes objectivistes. Alors présentés à travers leur réception américaine contemporaine par les Language poets, les objectivistes vont susciter un clivage d’appropriation en France, étant tantôt reçus comme un modèle pour une pratique d’observation critique du langage ordinaire (Emmanuel Hocquard), tantôt pour un usage communicatif du langage exprimant un « chant commun » (Yves di Manno). Le troisième moment est dominé par les relectures multiples de Testimony de Charles Reznikoff et par la réflexion sur les modes d’insertion des discours déjà tenus et du document dans le poème, ou dans le non-poème : écart littéral chez Emmanuel Hocquard, échantillonnage pour la fabrication d’une « mécanique lyrique » chez Pierre Alferi et Olivier Cadiot (autour de la Revue de littérature générale), implantation aux effets politiques pour les écritures dispositales soutenues par Jean-Marie Gleize et théorisées par Christophe Hanna. La réception des objectivistes américains est révélatrice de la fonction théorique voire polémique de la « conversation transatlantique » dans l’espace de la poésie française, où les positions de Jacques Roubaud et de Jean-Marie Gleize, d’Emmanuel Hocquard et d’Yves di Manno, ne sont pas conciliables.

Communautés à distance : l’écart de la traduction

7Le deuxième volet de La Conversation transatlantique est une étude des sociabilités. Les poètes forment des communautés qui ne reposent pas sur la logique structurée de champs avec leur différenciations internes, mais sur des entrecroisements de trajectoires individuelles, donnant lieu à des rencontres. Ce sont autant de pratiques de poésie.

8Premier acte : le croisement des activités de Claude Royet-Journoud et Anne-Marie Albiach avec celles de Rosmarie et Keith Waldrop. Rosmarie Waldrop traduit Edmond Jabès ; l’œuvre d’Anne-Marie Albiach devient pour plusieurs poètes américains un modèle de conception du livre de poésie, propre à la « modernité négative ». Deuxième acte : la « partie de billard par-dessus l’océan » entre Emmanuel Hocquard et Michael Palmer. C’est le premier vrai dossier d’étude textuelle dans La Conversation transatlantique. Elle est remarquable comme les trois qui suivront au sujet de Roubaud, Fourcade et Alferi. Troisième acte : l’institutionnalisation de l’échange à travers l’activité éditoriale (la composition d’anthologies, des collections de poésie traduite), l’organisation de lectures publiques et de cycles de rencontres de part et d’autre de l’océan. Deux espaces deviennent contemporains et forment presque « une seule et même communauté poétique » (p. 187). Pas tout à fait cependant : l’écart entre les contextes est une condition de l’échange et un trop grand rapprochement peut aviver les différences de point de vue ou, au contraire, s’avérer frustrant. Ainsi Hocquard a-t-il pu dire en 1991 : « Ils ont fait là-bas une interrogation qui s’est faite ici plus tôt » (p. 176). Alors, à quoi bon tout cela ? Quatrième acte : la pratique de traduction, en particulier à l’abbaye de Royaumont entre 1983 et 2000. Les tables de traduction collective en présence de l’auteur sont le lieu où s’est le mieux réalisé l’espace de la communauté à distance. Chacun y était attentif à l’écart créé par la traduction littérale et aux effets critiques et poétiques permis par cet écart, en une fructueuse pratique du « décentrement ».

L’oralité… mais quelle oralité ?

9Tout semble recommencer avec le troisième volet de l’histoire : nous passons de la poésie dans le livre à la poésie orale. Nouveau début donc, avec la lecture de « Howl » par Allen Ginsberg en 1955 à San Francisco. Au-delà des Beats, c’est une part importante de la poésie américaine qui entretient un rapport plus spontané à l’oralité et au langage ordinaire, qui pratique la lecture publique, qui se prolonge au-delà du texte, dans le happening après John Cage, dans des performances transmédiales qui mêlent et déhiérarchisent les pratiques culturelles. Un autre récit de la rencontre transatlantique commence ainsi quand les Beats passent par Paris à la fin des années 1950 et surtout quand est organisé en 1962 à l’American Center de Paris une semaine Fluxus. Bernard Heidsieck, Henri Chopin, Jean-Jacques Lebel sont les témoins et acteurs privilégiés de cette oralité de performance. La Conversation transatlantique donne cependant une plus grande importance à une oralité moins spectaculaire, qui n’est pas orientée vers le public, mais fait entendre une « voix du texte » (Dominique Fourcade), adopte une diction recto tono (Florence Delay d’après Robert Bresson). L’émergence d’une pratique française de la lecture de poésie est étudiée à partir de l’émission radiophonique produite par Claude Royet-Journoud, Poésie ininterrompue (1975-1978), et des lectures publiques organisées par Emmanuel Hocquard au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (1977-1991). Ce sont des poètes du livre qui ont promu la lecture de poésie en France. Or la langue française semble ne pas pouvoir se prêter à l’oralité poétique aussi bien que l’anglais américain. La poésie d’un Robert Creeley résiste à la traduction. Trois études illustrent cependant des modes d’appropriation en langue française d’une oralité sur un modèle américain, dans des poèmes, mais aussi dans des non-poèmes : sur Dominique Fourcade, traducteur de James Schuyler ; sur Jacques Roubaud qui, dans Dors précédé de Dire la poésie (1981), solde ses appropriations de la poésie américaine, du vers libre de William Carlos Williams aux talkings de David Antin2, et qui dans la prose du « grand incendie de londres » actualise la méthode de composition de Gertrude Stein conférencière ; enfin sur Pierre Alferi qui emprunte à John Ashbery une pratique tout à la fois du déploiement de la phrase et de la coupe du vers.

L’histoire de la conversation transatlantique rouvre le débat

10La conclusion de l’ouvrage rappelle comment la conversation transatlantique, en raison d’une moins grande rigidité des frontières entre le poétique et le non-poétique permise par l’anglais américain, a conduit la poésie française à s’interroger avec une lucidité accrue sur sa définition et surtout à explorer de nouveaux possibles, au-delà des impasses de la réflexivité négative moderne, qui débouchait sur la haine de la poésie. L’enjeu en est une relecture du modernisme comme « histoire de l’ajustement de l’ancien système des arts à une nouvelle écologie et économie des médias » (p. 309). Dans une telle exploration, des pratiques divergentes n’ont pas manqué de se réaffirmer tout en se déplaçant. Il s’agit moins ici d’une opposition entre littéralité et lyrisme que de l’opposition entre une poésie qui étend son domaine de diction par une invention perpétuelle, s’aventurant au-delà de toute définition générique stable, et une post-poésie qui se situe d’emblée dans l’hétérogénéité de notre univers médiatique. Est-ce bien là que se situe la ligne de partage, dans une temporalité culturelle française, entre une extension moderne de la définition de la poésie et une redéfinition postmoderne ? En quel sens peut-on parler d’une « sortie de la modernité » ? Par ailleurs, la conversation transatlantique, qu’elle ait porté sur la réception de l’objectivisme ou encore sur les pratiques de l’oralité, a permis de mener l’exploration dans des communautés à distance. Mais l’espace américain n’a-t-il pas ainsi fourni une tradition d’emprunt permettant d’expérimenter depuis un ailleurs proche des voies qui existaient déjà sans cela dans la poésie française, mais qui s’étaient opposées de manière trop abrupte dans les camps retranchés de la théorie, en particulier entre les héritiers de Tel quel et les héritiers de Change, ceci avant de s’épuiser au cours des années 19703 ?

11Reste le problème, abordé à la fin de la conclusion, du privilège donné au transfert depuis les États-Unis d’Amérique dans un espace culturel mondialisé. À Royaumont, l’un (Emmanuel Hocquard) s’occupait de la poésie américaine tandis qu’un autre (Claude Esteban) s’occupait du reste du monde. L’espace américain a assurément été un espace d’invention offrant, dans la pratique de l’écart traductif, un autre modèle pour le rapport des poèmes à l’ordinaire des discours, ce qui justifie en soi l’échange. Mais c’est aussi un espace de prestige culturel, économique, voire idéologique, celui d’une globalisation en langue anglaise. La conversation s’en est trouvée facilitée. Or il est d’autres espaces où l’entre-deux ne peut prendre la forme relativement policée de la conversation, tant sont véhiculés, avec d’autres temporalités, des enjeux de domination culturelle, économique et politique, pesant sur les conditions de l’échange. Comment envisager dès lors une poésie vraiment mondiale qui tienne compte du changement de perspective engagé par les études postcoloniales de manière contemporaine à la conversation qui est ici relatée ? C’est là un décentrement autre que celui que permet l’écart de l’anglais américain, décentrement explicitement indiqué à la fin de La Conversation transatlantique.