Acta fabula
ISSN 2115-8037

2020
Octobre 2020 (volume 21, numéro 9)
titre article
Laélia Véron

Balzac & la comédie des sciences humaines

Balzac and the comedy of humanities
Adrea Del Lungo, Pierre Glaudes (dir.), Balzac, l’invention de la sociologie, Paris : Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2019, 345 p., EAN 9782406083429.

Jeune hypokhâgneux tout à l’émerveillement d’un Paris qui donnait réalité à des réminiscences littéraires, je m’identifiais naïvement à Balzac (stupéfiante première rencontre de sa statue, au carrefour Vavin !), au point qu’il m’est arrivé plusieurs fois de suivre, au cours de mes sorties du dimanche, des inconnus, pour découvrir leur quartier, leur maison, leurs entours, que j’essayais de deviner1.

1Ainsi Bourdieu se dépeint‑il lors de ses années de formation, s’assimilant à Balzac ou devenant un de ses personnages, un de ces flâneurs observateurs que nous rencontrons fréquemment au hasard des pages de La Comédie humaine.

2Balzac, inspirateur de Bourdieu, Balzac précurseur de la sociologie : c’est une idée bien enracinée dans la critique. L’auteur de La Comédie humaine aurait été sociologue sans le savoir, il serait représentatif de cette littérature du début du xixe siècle qui aurait, selon Jacques Rancière, cherché à représenter le monde social via des modes d’intelligibilité et des paradigmes repris, des années plus tard, par les sciences sociales2. L’ouvrage dirigé par Andrea Del Lungo et Pierre Glaudes n’entend pas dénier à Balzac ces qualités sociologiques, mais plutôt nuancer une bipartition trop stricte entre un roman précurseur et une discipline à venir. Le titre du recueil, Balzac, l’invention de la sociologie (en écho au volume Balzac, l’invention du roman3), met ainsi l’accent sur une démarche dynamique : Balzac construit son entreprise romanesque au moment où, en prenant l’homme social comme objet de savoir, les sciences sociales se construisent. C’est en effet en 1839 qu’Auguste Comte emploie les mots de « sociologie », de « science sociale » et de « physique sociale » pour désigner une démarche qui tente de décrire le monde social par des lois spécifiques distinctes des lois de la nature. Balzac, contemporain de cette mutation épistémologique, ne peut élaborer sa poétique romanesque que par rapport aux sciences du savoir qui se construisent à son époque. Si les contributrices et contributeurs du volume ne se refusent pas à voir dans Balzac un auteur dont les « intuitions » (Tortonese, p. 175 ; David, p. 195 ; Glaudes p. 207 ; Novak‑Lechevalier, p. 302) préfigurent des travaux sociologiques d’envergure au xxe siècle, il s’agit cependant également, comme le résume Jérôme David, d’« historiciser les rapports du roman et de la sociologie » (p. 196), en se refusant à reléguer à « l’enfer du pré‑scientisme tout ce qui était antérieur à Durkheim » (p. 197). L’ambition de cet ouvrage est double : repenser la démarche balzacienne aussi bien en relation « au savoir instable et non codifié de la sociologie en cours de constitution à l’époque de Balzac » que par rapport « aux acquis et au théorie de la sociologie en tant que discipline autonome du savoir dans son histoire “moderne”» (Del Lungo et Glaudes, p. 9).

3« L’investigation » (p. 9) menée dans Balzac, l’invention de la sociologie est donc particulièrement ambitieuse : il s’agit aussi bien de penser Balzac sociologisant4 (comme précurseur, comme inventeur, comme théoricien) que de lire Balzac sociologiquement (comme écrivain inséré dans les réalités sociales et intellectuelles de son temps) pour mieux cerner « l’invention d’une sociologie romanesque, qui inscrit et transpose dans le territoire de la fiction les méthodes d’enquête de l’univers social et qui dialogue avec les sciences sociales » (p. 10). Cette démarche résolument plurielle est logiquement interdisciplinaire : on trouvera dans ce recueil des interventions de chercheuses et chercheurs en littérature, en sociologie comme en théorie politique.

4Les contributions de l’ouvrage sont classées en trois parties. La première, « Balzac et le moment présociologique », analyse la manière dont Balzac intègre et réinvente, en littéraire, les méthodes d’observation du réel propres à son époque : la classification des sciences naturelles (Jacques Noiray), l’enquête et la statistique (Andrea Del Lungo), le modèle bonaldien d’une science sociale structurale (Gérard Gengembre ; Jean‑Yves Pranchère), le développement de réflexions économiques (Francesco Spandri).

5La deuxième partie, « Lectures sociologiques de l’œuvre de Balzac » permet de creuser ce qui était déjà esquissé par les articles précédents : en quoi la réinvention balzacienne de ces modèles va‑t‑elle de pair avec l’invention d’une forme romanesque conçue comme un « terrain privilégié de lectures et d’interprétations sociologiques » (p. 10) ? Balzac représente ainsi des objets sociologiques — les classes sociales, comme celle de la petite bourgeoisie (Boris Lyon‑Caen), les rapports sociaux de sexe (Owen Heathcote) et même une « sociographie de la vie quotidienne » (Marie‑Astrid Charlier) —, des comportements sociologiques, ce que Paolo Tortonese appelle « la tension permanente entre la pulsion distinctive et la pulsion imitative » (p. 155), mais il les représente en romancier. Comme le souligne Paolo Tortonese, Balzac articule la peinture d’un monde « dominé par la contrainte et la détermination » (p. 174) et la représentation des forces bien vivantes « de la volonté et de la liberté » (Idem). Les différentes contributions de cette partie montrent comment cette articulation est permise par une certaine pensée du monde social (dans lequel imitation et volonté de distinction sont mêlés), mais aussi par certains choix formels : la création de types « forme[s] intermédiaire[s] de l’abstraction » (Jérôme David), l’élaboration d’une narration qui intègre les « effets de sociologie » (Marie‑Astrid Charlier, p. 137), par exemple en choisissant une intrigue du détail qui épouse la « micro‑sociologie des forces en situation » (Boris Lyon‑Caen, p. 133).

6La troisième et dernière partie de l’ouvrage choisit de rapprocher Balzac des courants ou des auteurs de la sociologie moderne. Ainsi, Pierre Glaudes analyse la manière dont Balzac et Durkheim s’intéressent tous deux aux manifestations sociales de l’anomie. Jacques‑David Ebguy n’hésite pas à comparer la représentation balzacienne de « l’être social » aux théories de Bourdieu, Boltanski et Lahire. Agathe Novak‑Lechevalier démontre parfaitement comment les grands concepts goffmaniens s’articulent, dans l’œuvre balzacienne, autour de la représentation des interactions sociales via la métaphore théâtrale. Bernard Lahire, lui, s’attache à montrer comment Balzac met en scène des concepts de la sociologie empirique. Enfin Nathalie Heinich relit Illusions Perdues et Le Chef‑d’œuvre inconnu aussi bien comme des contributions que comme des objets d’une sociologie de l’imaginaire et du symbolisme.

7Balzac, l’invention de la sociologie est un volume riche et imposant par le nombre, la qualité et la longueur de ses contributions — longueur qui peut aller quelquefois avec une autonomisation de certaines contributions qui s’éloignent de l’investigation annoncée. On apprécie particulièrement le fait que cet ouvrage ne renonce jamais à relier questionnement théorique et questionnement poétique, la question de l’approche spécifique de la littérature comme moyen de connaissance mais aussi de représentation du monde social, revenant de manière récurrente et passionnante. C’est poser la question du style balzacien : est‑il sociologique, ou « méthodologique », selon l’expression de Jérôme David (p. 195) ? Comme le note Andrea Del Lungo, certains traits de l’écriture balzacienne, comme la tendance à la digression ou les différents discours du narrateur balzacien peuvent être lus comme des « stratégies poétiques » (p. 100) permettant de soutenir une vision à la fois « analytique et synthétique » toute sociologique. De même, Boris Lyon‑Caen analyse de manière très convaincante « les implications narratives » (p. 131) du constructivisme sociologique balzacien. Le domaine, très riche, peut appeler d’autres réflexions : on est tentée de se demander non plus comment Balzac s’est saisi des savoirs sociologiques et les a intégrés à son entreprise romanesque mais inversement, dans quelle mesure la forme romanesque narrative est nécessaire à l’entreprise sociologique. Toute sociologie compréhensive, qui cherche à donner du sens aux interactions sociales ou à saisir la cohérence d’un comportement, ne nécessite‑t‑elle pas une narration, qui permet tout à la fois de penser et de dépasser la singularité d’une vie humaine ?

8On peut, dans cette perspective, remobiliser la notion de type ou d’idéal‑type telle qu’elle a été redéfinie par le philosophe Lukács à partir de la sociologie wébérienne5. Dans Balzac, l’invention de la sociologie, Jacques‑David Ebguy remarque, à très juste titre, que les objets de la sociologie et du roman diffèrent, car la sociologie « insiste davantage sur les phénomènes collectifs […] là où le roman cherche à atteindre au final le singulier, le remarquable, et non ce qui fait retour avec régularité » (p. 296). Mais le roman balzacien, appréhendé comme une forme de mise en récit de l’idéal‑type réunit à la fois une régularité collective (puisque l’idéal‑type repose sur l’abstraction puis la synthèse des caractéristiques principales d’un type de comportement) et une singularité remarquable (puisqu’il ne correspond pas à une réalité empirique). Selon Lukács, c’est bien parce que les personnages idéal‑typiques de Balzac ne sont pas vraisemblables que ses romans parviennent à figurer, de manière si éclairante, la réalité sociale6. Le type balzacien, appréhendé comme une forme littéraire incarnée par la narration de l’idéal‑type permettrait ainsi de conjuguer exception romanesque et lisibilité sociologique. Le potentiel heuristique du roman balzacien peut être exploré en ce sens. N’est‑ce pas alors aussi aux ethnographies de la sociologie contemporaine qu’il faudrait comparer Balzac ?