Acta fabula
ISSN 2115-8037

2020
Octobre 2020 (volume 21, numéro 9)
titre article
Georges A. Bertrand

Saint‑John Perse, un poète masqué

Saint-John Perse, a masked poet
DOI: 10.58282/acta.13153
Henriette Levillain & Catherine Mayaux (dir.), Dictionnaire Saint‑John Perse, Paris : Honoré Champion, coll. « Dictionnaires & Références », 2019, 660 p., EAN 9782745351906.

1Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, l’ouvrage dirigé par Henriette Levillain et Catherine Mayaux n’est pas un dictionnaire au sens commun du mot, à savoir dans lequel les différentes entrées seraient classées par ordre alphabétique. C’est plutôt un dictionnaire « conceptuel », divisé un peu arbitrairement en deux grandes parties, qu’ont préféré les deux universitaires : chronologique pour l’une, thématique pour l’autre. À l’intérieur de la première, quelques grands chapitres, correspondant aux grands moments de la vie de Saint‑John Perse (1887‑1975) ; dans la seconde, d’autres chapitres concernant la « fabrique de l’œuvre », les diverses sources d’inspiration du poète, ses thèmes de prédilection, ses procédés stylistiques et linguistiques. L’ouvrage se termine par plusieurs chapitres « inclassables », concernant aussi bien ses rencontres littéraires et artistiques que son goût pour l’autoportrait et le masque, ou la réception critique de son œuvre. Ainsi, en plus de six cents pages, sont dévoilées les multiples facettes aussi bien de la vie que de l’œuvre du poète.

2En fin d’ouvrage, plus classiquement, un index liste l’ensemble des notices, par ordre alphabétique cette fois, ainsi que les thèmes ou personnalités n’ayant pas eu droit à une notice spécifique, avec des renvois vers celles qui les citent. Chacune, ici, est suivie du nom complet d’un des trente‑deux rédactrices ou rédacteurs sollicités, alors que dans le corps du livre, juste deux initiales le signalent. Cet index prend place au milieu de diverses annexes : une bibliographie sélective, une chronologie ainsi qu’un index des noms de personnes renvoyant aux pages où elles sont citées. L’ouvrage se clôt par un index, alphabétique lui aussi, des contributeurs comportant une courte biographie pour chacun d’eux, suivi d’une table des matières reprenant l’intégralité des intitulés des notices ainsi que l’intégralité des index.


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3H. Levillain et C. Mayaux sont des spécialistes de la vie et de l’œuvre de Saint‑John Perse1, auquel chacune a déjà consacré plusieurs ouvrages. Nous pouvons citer, à titre d’exemples, la monumentale biographie que la première a consacrée au poète, et la pénétrante étude que fit la seconde des Lettres d’Asie, révélant pour la première fois la mystification mise en point par SJP les réécrivant quasiment toutes a posteriori. Mais toutes deux ont écrit de nombreux autres ouvrages en relation avec le poète objet de ce dictionnaire. Elles seront d’ailleurs présentes tout au long du livre, leurs interventions, toujours synthétiques et précises, se mêlant à celles écrites par les autres contributeurs. Ces constantes alternances entre les deux responsables du Dictionnaire et les rédacteurs apportent une respiration bienvenue dans un ouvrage aussi volumineux, l’angle d’« attaque » de chacun permettant également de varier les éclairages sur le poète. Un éclairage d’autant plus nécessaire qu’il avait cherché (et souvent réussi), dans les dernières années de sa vie à rebâtir l’histoire de sa vie, de son œuvre dans le but de laisser une image « parfaite », idéale et définitive de lui‑même.

4Les premières sections, plus biographiques, traitent successivement des années antillaises de SJP, de ses années françaises, avant son départ comme diplomate pour l’Extrême‑Orient, puis son retour au Quai d’Orsay, l’exil aux États‑Unis, et le retour définitif en France, en Provence. Dans chacune de ces parties, les deux responsables du volume ont eu l’heureuse idée de mêler, souvent par rédacteurs interposés, aussi bien les éléments biographiques ponctuels que des considérations aussi bien littéraires sur l’œuvre « en train de se faire », que sur tous les à‑côtés environnant le poète. Il sera par exemple fait état, pour la première partie de « L’arrière‑monde antillais », à savoir, entre autres, de la créolité, de la francité, de la colonisation et de l’esclavage, tous éléments qui, contrairement à d’autres auteurs originaires des Antilles, n’apparaissent pas de façon claire et « concrète » dans son œuvre.

5Sa carrière diplomatique sera, elle aussi, très détaillée, même si, durant cette période, il n’a pas « écrit », mais n’a eu de cesse, de télégramme en télégramme, d’user d’une plume qui n’était pas celle d’un fonctionnaire ordinaire. Il est intéressant qu’il ait été décidé de développer ses fonctions et ses actions auprès, entre autres, d’Aristide Briand, dont il était le directeur de cabinet, puis, ensuite, lorsqu’il devient Secrétaire général du Quai d’Orsay. Ces années de l’entre‑deux‑guerres sont cruciales pour l’avenir de l’Europe, et il est important de lire le détail des négociations qu’il a menées entre la France et l’Allemagne, dans le but d’apporter sécurité et paix en Europe occidentale. L’étude, fine, de la manière dont il usait de ses prérogatives, de ses capacités diplomatiques permet de saisir que même si la personnalité du poète paraît fort éloignée de celle du politicien, c’est le même homme, avec les mêmes traits de caractère qui pense, agit, « joue » avec ses interlocuteurs comme il jouera plus tard avec ses lecteurs.

6Congédié brutalement en 1940 par Paul Reynaud, Président du Conseil, il quitte la France et part s’exiler aux États‑Unis, pays qu’il admire depuis longtemps pour son système de gouvernement et pour l’esprit de « liberté » qu’il y trouve. Comme le remarque en quelques mots Florent Bonaventure, l’un des rédacteurs, « la ségrégation du Sud ne le rebute toutefois guère », et Saint‑John Perse va se mouler très facilement dans le rôle d’« immigré intellectuel et mondain » construisant pour les futurs lecteurs de son œuvre un rôle d’« exilé, mélancolique et profond ». C’est au cours de cette période « américaine » que seront créées les œuvres les plus importantes du poète, dont Exils et Vents, sans oublier Amers, soit les œuvres les plus amples et les plus prophétiques, au sens que SJP donnait à ce mot.

7Cette première grande section s’achève par une série de portraits féminins, des femmes qui ont compté pour lui aussi bien dans sa vie intime que de poète, si tant est qu’on puisse séparer les deux. Ces rencontres sont curieusement très éloignées dans le corps de l’ouvrage, de la partie rendant compte de ses rencontres « littéraires et artistiques » qui seront, elles, toutes masculines et qui achèveront pour ainsi dire la seconde section, celle consacrée à la genèse et à la construction de l’œuvre.

8Il est à noter que les dix‑huit dernières années de la vie de SJP (1957‑1975) n’occupent qu’un peu plus d’une page, même si celle‑ci est suivie de quelques feuillets sur les œuvres, courtes, produites au cours de cette période. Il a 70 ans lorsqu’il s’installe en Provence et c’est là qu’il mourra. Le peu de place octroyé à cette période semble indiquer que ces années furent difficiles pour SJP, en raison de son âge, le vieillissement ayant été pour lui, comme indiqué par H. Levillain dans l’article « Âge », un calvaire. Toute son énergie fut alors requise pour essayer, par la fiction (et même l’autofiction) de se créer a posteriori un destin qui défierait le temps. C’est au cours de ces dernières années qu’il va rédiger « son » volume de la Pléiade, comme un « Saint‑John Perse par lui‑même », décidant de tout, aussi bien de l’ordonnancement de ses œuvres que de la biographie — plus qu’évasive — qu’il propose au lecteur, sans oublier les lettres qu’il choisit (ou non) de publier (quand il ne les réécrira pas). Sa vie s’est alors partagée entre la confection de ce volume « définitif » et la gestion des traductions de ses œuvres, leur promotion.

9La seconde section est sans doute la partie la plus passionnante du Dictionnaire, car y sont évoqués en détail les procédés stylistiques ou linguistiques, les ouvrages qui lui permirent de trouver le mot « juste », mais également, lorsque cela était possible, le mot « rare », la genèse et les coulisses de l’œuvre. Ce mot, « coulisses », est d’ailleurs le titre d’une des parties du livre, mais il pourrait s’appliquer à de très nombreuses notices dispersées dans le volume. Il en est ainsi pour les articles traitant de ses sources livresques, pas seulement d’inspiration, mais également de connaissances. Ainsi C. Mayaux, dans sa notice « Lecture (mode de) », évoque les annotations portées par SJP sur divers ouvrages, confirmant son goût pour l’encyclopédisme, son intérêt pour toutes les sortes de savoirs, les sciences de la nature comme la géographie, l’histoire aussi bien celle des mythes que des civilisations anciennes, la littérature, française et anglo‑saxonne principalement. Curieusement, il n’est pas fait mention d’ouvrages sur l’art. Et à la lecture de l’index alphabétique des notices, il n’y en a aucune intitulée « peinture », « sculpture », ou plus généralement « arts plastiques ». Seule la musique semble l’avoir attiré, ou plutôt la « musique de la musique », à savoir les rythmes qui enveloppent ses textes, la recherche qu’il cultive toute sa vie d’une écriture poétique qui serait en même temps une écriture musicale, un chant, retrouvant par là l’antique tradition des aèdes grecs. Dans sa bibliothèque, on retrouve les grands thèmes qui l’intéressaient, comme « ceux du voyage et du nomadisme, du sentiment d’exil, de la quête et conquête comme du désir presque mystique de connaissances qui habite les voyageurs de toutes époques », thèmes dont les pépites se retrouvent distillées comme pluie d’étoiles dans l’ensemble de son œuvre.

10De nombreux articles explorent également tous les procédés de style qui furent les siens. « Allitération », « Assonance », « Anagramme », « Répétition », « Énumération », « Métaphore » sont quelques‑unes des très nombreuses entrées proposées au lecteur. Une des dernières de la partie « Poétique » sera consacrée par Joëlle Gardes‑Tamine, grande spécialiste de SJP, à l’« Oralité » et on y trouve, comme un précipité de l’œuvre et de la vie du poète mêlée en quelques phrases définitives : « La posture du conteur n’est qu’un des masques derrière lequel se cache le poète, l’enfant, le chaman, l’officiant… » (p. 458). Lui qui répugnait à la lecture à voix haute de ses poèmes tout comme à leur mise en musique, a voulu réconcilier sa création à la Création de toutes choses, sans aucune référence aux religions ou à un dieu quelconque. Sa parole s’est voulu témoignage spirituel d’une « sacralité cosmique » selon l’expression de Jean‑Pierre Jossua, écrivain et théologien dominicain auteur de l’article « Dieu, divin ».


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11Trouver pour la première fois réunis des textes aussi bien sur la Bible que sur le temps ou l’espace, le singe ou l’aigle, l’importance du double et du mensonge, est d’une importance capitale. En effet, cette succession de données permet au lecteur d’avoir une idée précise de l’homme SJP, dans sa complexité, ses faiblesses et ses traits de génie, ses petits arrangements avec la vérité, aussi bien dans sa vie diplomatique que dans son œuvre littéraire, de « tout » savoir sur ses amis et relations, ses amies et ses amours, bref, tout ce qui fait une vie et en ce qui le concerne, une vie exceptionnelle, à plusieurs « niveaux », qu’il aurait pu garder « telle quelle » et qu’il a préféré, au soir de celle‑ci, recréer par l’établissement d’un monument à sa gloire, la fameuse Pléiade. Mais ne nous méprenons pas : la vanité certaine qui l’a habité au cours de la vie mondaine qui fut la sienne, il l’a abandonnée définitivement pour un orgueil à la hauteur de son œuvre. Alors que l’attribution du Prix Nobel est notée en seulement quatre mots dans sa biographie « officielle », sans aucun développement, le Discours de Stockholm qui en est la conséquence, a, par contre, été conçu comme une ode intellectuelle, philosophique et littéraire à la Poésie (avec une majuscule). Le poète — donc Saint‑John Perse lui‑même — et le savant sont les prophètes des temps advenus comme de ceux qui viennent.

12Le grand mérite des rédacteurs de ce Dictionnaire fut de ne pas constituer un ouvrage « fourre‑tout » où on aurait trouvé, l’une après l’autre, des notices arbitrairement assemblées ou bien se paraphrasant involontairement. Elles sont, bien sûr, toutes reliées de façon plus ou moins ténue, les unes aux autres, mais chacune est comme la pièce d’un immense puzzle appelé « Saint‑John Perse ». Et, fait non négligeable pour ce type d’ouvrages, elles sont toutes passionnantes à lire, tant transparaît l’intérêt véritable porté par chacun des signataires à leur sujet. Plus de 600 pages, donc, qui offrent au lecteur, dans un style extrêmement limpide, et même d’une grande simplicité, toutes les clefs pour lire ou relire un auteur réputé « difficile », obscur ou abscons. C’est l’hommage le plus profond qu’on pouvait lui rendre, à lui qui avait toujours cherché à rendre lumineuse, malgré tout, par l’économie de son écriture, l’harmonie du Monde, un monde au milieu duquel il a toujours avancé masqué, peut‑être pour mieux se fondre en lui.