Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2003
Automne 2003 (volume 4, numéro 2)
titre article
Arnaud Genon

Humeur de Thomas Bernhard

Martine Sforzin,L’Art de l’irritation chez Thomas Bernhard, Artois Presses Université, Coll. « Lettres Étrangères », Arras, 2002, 335p. EAN 9782910663797.

1C’est sous un nouvel angle que Martine Sforzin veut éclairer l’œuvre de l’auteur autrichien Thomas Bernhard. Alors que son travail a souvent été analysé comme un art du « ressassement », que le désespoir ou la provocation ont fait l’objet de diverses études, c’est du côté de l’irritation (notion ambiguë et confuse, nuancée, comme le rappelle le critique en s’appuyant sur l’étymologie du mot, p. 16) et de ses stratégies qu’elle décide de se pencher.

2L’irritation est d’abord « une manière d’être au monde » (chapitre 1). Et c’est à la lumière des écrits de Kierkegaard, « un des premiers à donner au désespoir toute sa dimension philosophique » (p. 28), que M. Sforzin lit T. Bernhard. Si ce dernier n’illustre pas dans son œuvre romanesque les thèses du philosophe, son influence est cependant marquante puisque l’irritation « apparaît comme un mode d’être au monde et une accommodation au désespoir et comme le seul moyen […] d’en découdre avec tout ce qui est à la source du désespoir » (p. 28). L’irritation est une stratégie propre aux personnages bernhardien comme l’analyse ici proposée des personnages de Strauch dans Frost (Gel) ou de Konrad dans Das Kalkwerk (La Plâtrière) le démontre de manière pertinente. Toutefois, et fait intéressant, le lecteur se trouve lui même entraîné dans cette aventure de l’irritation, phénomène contagieux, car « l’exercice de lecture est transformé en épreuve qui se solde le plus souvent par la fascination ou le rejet » (p. 86). Cet effet sur le lecteur trouve sa source dans la capacité qu’ont les livres de l’écrivain à frustrer « le lecteur de son plaisir immédiat [tout en ne supprimant pas] son désir de persister dans sa lecture » (p. 87). Autre source d’irritation analysée ici parmi d’autres, c’est la difficulté pour le lecteur à construire du sens, sens « sans arrêt contrecarré, arrêté dans son mouvement » (p. 91), lecteur condamné de même, à subir une indétermination « revendiquée ouvertement par l’auteur lui-même » (p. 99) entre fiction et réalité.

3Le chapitre 2 se penche sur l’irritation comme « réaction aux constructions illusoires des hommes ». Le premier aspect envisagé ici concerne la difficulté à parler du monde. Les personnages de Bernhard, « tous en quête de vérité » (p. 109), se confrontent au problème du langage qui, empêchant de saisir « les faits pour ce qu’ils sont en eux-même, [les] plonge dans une irritation d’autant plus grande qu’ils soupçonnent, à chaque tâtonnement, une tentative de mensonge et de tromperie » (p. 113). Enfermés dans l’abstraction que constitue le langage, ils sont appelés à vivre dans l’artifice. La tentation de la mort est alors la réponse apportée « dans un monde qui ne se laisse plus guère appréhender que sous un angle esthétique » (p. 125). Puisque vouloir faire correspondre représentation et réalité est illusoire, c’est dans l’irritation qu’il faut trouver la force de penser la réalité, irritation qui gagne en efficacité « en apprenant à rire et à se caricaturer elle-même » (p. 188).

4Cet aspect est abordé dans la troisième partie du troisième chapitre intitulé « L’irritation et le rire ». Car l’irritation mise en scène peut devenir sujet de rire, le rire étant considéré dans le sens où Bergson l’entend, à savoir « méchanceté pure » (p. 243) C’est le personnage de Reger dans Alte Meister, ici étudié, qui traduit cette évolution dans la stratégie de l’irritation.

5L’ouvrage se termine par l’analyse de l’irritation comme « stratégie offensive » (chap. 4). Après le rire, l’irritation se manifeste par une critique radicale « non seulement du monde mais également du regard que l’on porte sur lui » (p. 254). Contre le mensonge, l’illusion, le faux-semblant et l’hypocrisie sociale, l’irritation devient alors une arme.

6L’Art de l’irritation nous présente donc un autre aspect du travail de T. Bernhard. Les tourments qu’il fait subir à ses personnages ne sont que la marque d’une douleur d’exister que ressentait l’auteur dès ses premiers écrits. L’analyse profonde de son œuvre nous apprend que l’irritation, plus qu’un mode d’être, devient chez lui un mode d’agir et que, comme le note M. Sforzin dans sa conclusion, « celui qui s’entraîne à son exercice apprend à penser et à vivre dans le même temps le malheur d’exister ».