Acta fabula
ISSN 2115-8037

2018
Octobre 2018 (volume 19, numéro 9)
titre article
Pierre Vinclair

Correspondances rhétoriques

DOI: 10.58282/acta.11571
Maria Cristina Panzera, De l’orator au secrétaire. Modèles épistolaires dans l’Europe de la Renaissance, Droz, coll. « Travaux d’Humanisme et de Renaissance », 2018, EAN13 : 9782600058537, 456 p.

1La relation épistolaire doit-elle nous apparaître comme un dehors de la littérature ? Dans ce cas, la lettre serait un acte de parole, pragmatique et situé dans un contexte. On y parlerait sans détours, en tout cas sans les détours commandés par la loi d’un genre littéraire. N’est-ce pas d’ailleurs dans les correspondances d’écrivain que l’on cherche à contourner les pièges et les obstacles de la fiction, pour trouver des éléments éclairant non seulement leurs textes proprement littéraires, mais également leur vie ? Dans De l’orator au secrétaire. Modèles épistolaires dans l’Europe de la Renaissance, Maria Cristina Panzera nous montre que cette conception de la relation épistolaire ne résiste certainement pas à l’analyse : « Longtemps reléguée à sa simple valeur de source historiographique et biographique au service de la reconstitution du passé, selon une conception de type positiviste, la lettre est appréhendée aujourd’hui comme un instrument de communication et un genre d’écriture doté de fonctions performatives […]. » (p. 11) Fruit d’une longue recherche ayant abouti à l’obtention d’une Habilitation à diriger les recherches, son ouvrage nous présente dans cette perspective (et de la manière la plus convaincante qui soit) la façon dont la correspondance, à la Renaissance, loin d’être un dehors de la littérature, s’est faite genre littéraire parfaitement codé.

La fabrique d’un genre humaniste

2Comme c’est souvent le cas à la Renaissance, le genre littéraire qui nous occupe s’est créé (ou recréé) grâce à la redécouverte des manuscrits antiques. Car en effet, « les recueils de lettres de grands auteurs de l’Antiquité […] montrent que l’écriture épistolaire s’était érigée en genre littéraire et philosophique à une époque très ancienne » (p. 66). Or, ce n’est pas sur n’importe quelle correspondance que Pétrarque et ses amis vont mettre la main à Vérone en 1345, mais sur celle de Cicéron, dont les discours seront par ailleurs bien sûr les modèles de la rhétorique renaissante : « en 1345 Pétrarque et ses amis véronais tiraient de l’oubli les lettres de Cicéron à Atticus, à Brutus et à son frère Quintus grâce à un manuscrit conservé dans la Bibliothèque du Chapitre de la cathédrale de Vérone. […] De l’assimilation à l’imitation le pas était bref : dans sa retraite du Vaucluse, Pétrarque commença alors, entre 1351 et 1353, à recueillir et à ordonner les lettres de sa propre correspondance en vue de leur divulgation. » (p. 73)

3En 1538, Pierre l’Arétin inaugure une nouvelle pratique : la publication de sa correspondance de son vivant. Le premier volume des Lettere, « remporta un tel succès de vente que les stocks furent vite épuisés, nécessitant plusieurs réimpressions. » (p. 28) Rapidement, la publication de lettres devint donc un genre littéraire majeur, et ce malgré les préventions d’Érasme, selon qui « la publication des correspondances devait être idéalement réservée post-mortem » (p. 31). Maria Cristina Panzera distingue trois sous-genres : les lettres d’auteurs, les anthologies et les traités pour secrétaires. Le premier et le troisième cas sont d’autant plus intéressants qu’ils ne correspondent pas tout à fait aux mêmes postures sociales. D’un côté, les lettres d’auteurs contribuent, symboliquement et matériellement, à l’avènement de la figure de l’écrivain : « À partir de l’exemple emblématique de l’Arétin, la publication des correspondances fait partie des ressources qui peuvent assurer aux hommes de lettres prestige, visibilité, succès économique. » (p. 56-57) De l’autre, l’auteur note par exemple que la « transformation de l’enseignement rhétorique de Fabri en traité pour secrétaires explicitement désigné comme tel, se produit à hauteur du Prothocolle des secretaires, en 1534 […]. » (p. 150)

4Si c’est cette dernière figure, celle du secrétaire, qui occupe la plus grande part des analyses de M. C. Panzera, c’est peut-être dû au fait que le manuel est un formidable objet de recherches : alors que la correspondance d’auteur montre un produit achevé, dans lequel les prescriptions sont incarnées dans la chair des textes, on peut non seulement repérer très distinctement dans les manuels comment se formulent des prescriptions, mais aussi voir leur évolution au fil du temps. C’est ainsi que l’auteur souligne l’importance de la figure de Francesco Negro et de son Opusculum scribendi epistolas (Venise, 1488), qui fournit « un enseignement différent par rapport au latin du droit et au style sublime adapté aux discours publics, une méthode capable de guider les futurs avocats et spécialistes de droit civil et canonique dans l’utilisation d’un registre expressif plus bas » (p. 106). Lisant et analysant les traités, Panzera porte aussi une attention vive à la trajectoire des hommes (en premier lieu desquels Negro et Sansovino, l’auteur du Del Secretario, publié en 1564), au bouillonnement intellectuel des villes (et notamment, plus que toute autre, Venise), et aux voies concrètes de la réception des livres (traduits dans toute l’Europe, et au passage adaptés, modifiés). Là aussi, cela permet à Panzera de tirer des conclusions historiques et sociales de premier intérêt, et que l’analyse de la seule grande littérature ne nous donne souvent pas : « Le succès, la diffusion internationale, les traductions et les réélaborations de ces modèles épistolaires constituent un phénomène très intéressant pour l’histoire de l’éducation : ils montrent le réel intérêt qu’un nouveau public de gens alphabétisés mais peu cultivés et à la marge de la grande culture en langue latine pouvait avoir pour les techniques de la communication orale et écrite » (p. 174‑175).

La matière de la rhétorique

5L’ouvrage est dense et méticuleusement documenté. De nombreux textes sont analysés, non seulement dans leur langue d’origine (souvent le latin ou l’italien, les traductions étant données en notes bas de page), mais également en reproductions dans les annexes. L’auteur porte une grande attention à tous les détails, même à l’évolution des gravures d’une édition sur l’autre, qu’elle interprète de manière convaincante.

6Les manuels, notamment, font l’objet de comparaisons extrêmement précises, M. C. Panzera prenant le temps de guider son lecteur dans les formulaires et les listes de sous-genres épistolaires qu'on détaille pour les secrétaires. À rebours de tout idéalisme, cette attention aux textes concrets permet de tracer une histoire matérielle de la rhétorique. Le chapitre « VI. Dans l’atelier de Francesco Sansovino : un éditeur humaniste maître de l’art épistolaire » est à cet égard intéressant. Cette fois, M. C. Panzera y étudie non plus deux manuels l’un par rapport à l’autre, mais un seul manuel dans son évolution. Dans un zoom saisissant, l’histoire de la Renaissance se concentre alors sur les quelques rééditions d’un ouvrage. Del Secretario fut en effet publié pour la première fois à Venise en 1564. Traduit en français en 1588, il est présent sur le marché de l’édition jusqu’en 1625. Panzera étudie de près l’analyse de l’évolution du livre, car « au fil des éditions successives, l’anthologie de lettres sera soumise à expansion. Dans l’édition de 1575, par exemple, Sansovino ajoute quarante missives brèves composées entre 1561 et 1575 et adressées à l’auteur même, ainsi que sept lettres anonymes plus longues qui sont tirées […] de l’anthologie de Dionigi Atanagi où elles sont attribuées à Lodovic de Canossa, évêque de Bayeux. » (p. 192) M. C. Panzera s’intéresse ici à la fois à la continuité (non revendiquée) de l’ouvrage avec celui de Negro, et aux nouveautés apportés par Sansovino. Cela lui permet d’un côté de déconstruire sa prétention à l’originalité « Nous savons à présent que les modèles épistolaires inclus dans les livres II et III du Del Secretario ne correspondent pas à une conception originale de l’auteur et ne sont pas véritablement à considérer comme le reflet de leur temps. Leur origine humaniste et cicéronienne jette une nouvelle lumière sur la genèse et le sens de l’opération éditoriale de Sansovino […]. » (p. 271). Mais cela lui permet aussi d’interpréter les enjeux des modifications réelles, apportées au fil de chaque réédition. Ainsi, l’édition de 1580 apporte des changements assez importants, avec cinquante lettres-modèles dont Sansovino est le destinataire : « se trouve ainsi préparée l’entrée en scène de l’auteur lui-même dans le rôle d’épistolier, ce qui représente la nouveauté de cette édition » (p. 193) L’apparition de la posture de l’écrivain n’est ni présumée ni spéculativement déduite, elle est démontrée, preuve à l’appui, par un travail sur les textes.

7L’auteur aura ainsi pu faire comprendre en quoi Sansovino procède à « la reprise de l’Opusculum de Francesco Negro » (p. 213) dans ses livres II et III, malgré une impression « à la fois de modernité et de naturel, comme si vraiment Sansovino avait pu concevoir lui-même les situations de communication en s’inspirant de la réalité qu’il avait pu observer. Un leurre qui n’a pas manqué de fourvoyer les meilleurs spécialistes de l’œuvre de Sansovino » (p. 213).

8« Commerce épistolaire, apprentissage des civilités et des valeurs morales sont au cœur des programmes d’enseignements humanistes », écrit l’auteur (p. 269). C’est la raison pour laquelle cet ouvrage, dont l’objet sembler porter sur le dehors de la littérature, nous renseigne en réalité sur son cœur : la rhétorique, et la manière dont son contraire (le naturel, l’originalité) se fait aussi l’objet d’une élaboration rhétorique. On nous aura ainsi montré que la lettre, qu’on imaginait l’expression sans filtre de la subjectivité de l'auteur, a été depuis la Renaissance l’objet d’une codification très précise, à une époque où les écrivains, moins dupes de leur propres rhétoriques, acceptaient les traductions, les reprises et les copier-coller qu’on considère aujourd’hui comme du plagiat : « c'est le propre du classicisme de transmettre des modèles qui font autorité et qui sont destinés à l’imitation dans la longue durée » (p. 253)


9C’est d’ailleurs cette capacité classique à s’inspirer les uns les autres qui donne au chercheur ce matériel de ressemblances qui lui permettent d’asseoir ses démonstrations, et de faire dialoguer, selon son vœu, « l’histoire de la rhétorique et l’histoire des idées » (p. 275). Au plus grand bénéfice du lecteur, qui retirera de cette lecture — en sus de la reconstitution des itinéraires précis de quelques écrivains, et la reconstitution des chaînes d’influence dans le champ littéraire vénitien à la Renaissance — cette conclusion : loin d’être un domaine périphérique à la littérature (voire son dehors), l’art épistolaire est un bien genre, dont la codification complexe à la Renaissance a été partie prenante de la construction rhétorique de la littérature — et de la posture de l’écrivain en auteur original.