Acta fabula
ISSN 2115-8037

2018
Juin 2018 (volume 19, numéro 6)
titre article
Louis-Serge Gill

Comprendre la fabrique de l’écrivain : un parcours aporétique

DOI: 10.58282/acta.11246
Thierry Poyet, La Gens Flaubert : la fabrique de l’écrivain entre postures, amitiés et théories littéraires, Paris : Lettres modernes Minard & Classiques Garnier, 2017, 618 p., EAN 9782406057420

1« Je pars pour Paris après-demain et je vous envoie un bonjour du seuil de ma cabane1 », écrit Flaubert à Mademoiselle Leroyer de Chantepie le 18 décembre 1859. Le 31 janvier 1861, il envoie ces mots à Aglaé Sabatier, dite la Présidente : « J’en ai encore pour six semaines à rester dans mon coin ; après quoi j’accours me précipiter à vos pieds2 ». L’ermite de Croisset, tel qu’il se définit lui-même, entretient tout au long de ses échanges épistolaires, un mythe tenace. Au fil des lettres, c’est l’écrivain isolé, travaillant d’arrache-pied à ses manuscrits, en vivant presque sur le « seuil de [s]a cabane ». C’est la recherche d’un style, d’« une manière spéciale de vivre », écrivait Pierre-Marc de Biasi dans sa biographie « épistolaire » de 20093. À la suite des biographies publiées par de Biasi et Michel Winock4, nous en reste-t-il encore beaucoup à apprendre sur Flaubert, l’écrivain, l’homme, l’ami, l’amant, le critique ?

2Dans La Gens Flaubert, une entreprise monumentale, Thierry Poyet s’applique à dénouer ce mythe de l’écrivain isolé patiemment ficelé par Flaubert lui-même. En ce sens, nous ne pouvons que confirmer les propos du préfacier, Éric Le Calvez : « [Poyet] a travaillé en brillant et patient archéologue en replaçant Flaubert dans son environnement littéraire, au-delà de ses contradictions, de ses affirmations souvent péremptoires, en tâchant d’approcher au plus près de la conception flaubertienne de l’Art, de la manière dont il conçoit son statut, sa fonction et son avenir » (p. 16). Justement, selon Claude Abastado, le propre du mythe de l’écrivain est de se constituer en « un système sémiotique jamais figé, un scénario en mutation, sans cesse enrichi de nouveaux apports, un ensemble de récits en miettes et tissus de contradictions5 ». Ainsi, l’approche privilégiée par Th. Poyet suscite d’ailleurs l’intérêt et se différencie remarquablement des méthodes biographiques ou monographiques habituelles : « Selon une approche orientée du côté de la sociologie de la littérature, nous faisons le choix de nous intéresser à l’écrivain que Flaubert veut être, délibérément, à la représentation qu’il construit avec quelques-uns — contre quelques autres ? — et à qui il vient volontiers l’imposer, une représentation qu’il illustre avec plus ou moins de satisfaction personnelle par sa propre pratique créatrice » (p. 25). Par ces interrogations autour des apories de l’écrivain en autoreprésentation, Th. Poyet s’inscrit dans une réflexion fondamentale pour mieux comprendre le phénomène littéraire : comment se fabrique l’écrivain ? À cet égard, il ajoute plus loin :

L’essentiel se joue davantage au moment du devenir-écrivain, dans un temps de préparation qui légitime une stratégie de sociabilité, dans la fréquentation de salons et de groupes amicaux, dans une réflexion intellectuelle en amont, plus ou moins théorisée en un art poétique, dans un positionnement préalable au cœur de la sphère des écrivains classiques et contemporains, bientôt matérialisé au sein même d’un discours privé, notamment épistolaire. (p. 25).

3Il importe de noter qu’à travers ce « parti pris » sociologique, — celui de l’étude des sociabilités, des réseaux, des postures littéraires —, Th. Poyet cède une place de choix à un élément souvent perçu comme un inconciliable : l’épistolaire. Chez Flaubert, la lettre illustre la tension entre une vie sociale et la nécessité d’un repli sur soi, position paradoxale essentielle de l’écrivain du xixe siècle comme le remarquaient Jean Marie Goulemot et Daniel Oster dans Gens de lettres, écrivains et bohèmes : « L’écrivain nourrît‑il dans son for intérieur des rêves de bénédictins, aspirât-il au cloître ou à l’enfermement, c’est sur les boulevards, dans les cafés, dans tous les lieux de la sociabilité littéraire, que cet imaginaire devait prendre corps, s’exposer à la reconnaissance ou à l’approche6 ». Ce faisant, il n’est pas étonnant que l’enquête visant à réconcilier les deux pans d’une même vie littéraire (l’écrivain dans son intimité à l’écrivain en société) soit ambitieuse. Par conséquent, les cas de figures proposés par Th. Poyet sont multiples et puisés à partir de divers matériaux : sources épistolaires, souvenirs littéraires (ceux de Maxime du Camp et des Goncourt, notamment), romans, journaux et périodiques.

4Ultimement, ces sources sont convoquées pour reproduire la fabrique de l’écrivain et « revenir à la réalité des faits […], à travers l’image établie par Flaubert, notamment dans ses lettres, ce qu’il en a écrit lui-même, […] en fonction de ses vraies pratiques en matière de sociabilité, de la réalité de son propre champ littéraire et des relations entretenues tout au long d’une carrière » (p. 30). Ce regard posé sur et par la « gens Flaubert », c’est‑à‑dire ces amis et fidèles qui entourent l’écrivain, devrait nous permettre de reconstituer le « devenir‑écrivain ». Dans l’élaboration de ce projet, Th. Poyet suit trois étapes : étudier l’écrivain en représentation sociale, l’écrivain en lecteur et, enfin, « le scripteur à travers les règles qu’il se donne » (p. 31).

Relations épistolaires, réseaux & méthodologie

5La première partie de l’ouvrage, « La sociabilité d’un ermite », explore les contradictions de ce mythe de l’ermite de Croisset en regard des nombreuses activités sociales de ce dernier. En convoquant tour à tour les notions de cénacles (rencontres littéraires privées et exclusives), de génération (rapport aux plus jeunes) et de groupes littéraires7, Th. Poyet statue que la notion de groupe s’avère la plus porteuse pour définir la sociabilité flaubertienne du début à la fin de la carrière du romancier. De fait, l’auteur de l’étude présente un Flaubert intéressé à la vie sociale et qui se construit, au milieu de ses amitiés (d’abord le trio rouennais formé avec Ernest Chevalier et Alfred Le Poittevin, ensuite celui de Paris formé avec Louis Bouilhet et Louise Colet) et de ses fréquentations proprement littéraires (les salons et les cénacles de la Présidente, de Suzanne Lagier, etc.), une image d’écrivain, voire de mentor et d’esthète.

6Dans le premier cas, celui des « groupes évolutifs » (Flaubert‑Chevalier‑Le Poittevin et Flaubert‑Bouilhet‑Colet, voire aussi Maxime du Camp), Th. Poyet s’intéresse à toutes sortes d’aspects de la création littéraire. À partir de sources diversifiées comme les Souvenirs littéraires de Maxime du Camp ou de l’ouvrage Flaubert : jeunesse et maturité d’Enid Starkie8, l’auteur saisit comment le groupe rouennais théorise à et sur tous les points de vue et que l’entité ainsi formée ne survivra qu’à condition que chacun y joue son rôle (p. 60). Toutefois, les activités scolaires et professionnelles de chacun mettent fin à l’existence du premier trio. Par la suite, Flaubert quitte Rouen pour Paris et, s’il est seul à son arrivée, il retrouve bien vite des compagnons et forme un « clan » littéraire avec Alfred Le Poittevin, Maxime du Camp, Louis Bouilhet, Louise Colet et Louis de Cormenin. Une seule ombre au tableau de ces amitiés florissantes : la recherche esthétique.

7Les relations épistolaires bien documentées de Flaubert témoignent de l’importance des activités littéraires pour celui-ci, notamment par la force avec laquelle il souhaite « imposer » ses idées. Comme le fait remarquer Th. Poyet, le Melaenis de Louis Bouilhet s’écrit à la lumière des commentaires de Flaubert et, à ce compte, représente une œuvre collaborative exemplaire. Les activités du groupe s’articulent dans la quête d’un combat commun, d’une esthétique à partager et à promouvoir. En contrepartie, de nombreux désaccords subsistent que seules les lettres croisées de divers correspondants peuvent dévoiler. Entre autres exemples, il y a ces poèmes de Louise Colet que Louis Bouilhet louange, alors que Flaubert formule des remarques textuelles et stylistiques sévères à l’endroit de cette « littérature de bas-bleu ». En observant ce cénacle « en devenir » autour de la trinité Flaubert‑Colet-Bouilhet, Th. Poyet conclut qu’il ne reste rien « d’un point de vue théorique, de ce qui aurait pu constituer dans l’histoire littéraire, un cénacle poétique nouveau » (p. 82). En somme, c’est la quête d’indépendance d’un Gustave Flaubert aux revendications esthétiques tranchées qui occupe la place centrale.

8D’ailleurs, les échanges épistolaires saisissent bien ces variations dans les positions occupées par chacun des correspondants, comme le remarque Georges Gusdorf dans Lignes de vie : « Écriture du moi, la lettre autorise un échange entre les positions de ceux qui s’adressent la parole, ou plutôt une identification, l’intimité de l’autre, sa présence à soi-même, intervenant comme un révélateur dans le champ de ma propre vie. L’autre est un moi qui peut avoir la procuration de ma propre expérience, éclairant ainsi l’intimité de mon espace du dedans9 ». Toutefois, l’hypothèse d’une quête d’indépendance, voire même d’une découverte identitaire au profit d’Autrui dans les échanges épistolaires, en vient à occuper l’arrière-plan au profit d’une recherche historiographique. Ainsi, les quelques milliers de lettres de et à Flaubert si savamment convoquées dans les premières analyses occupent une moindre place lorsque Th. Poyet aborde les nombreux groupes et cénacles auxquels « l’ermite de Croisset » aurait participé dès son arrivée à Paris et surtout après le scandale de Madame Bovary en 1856.

9Dans les sections suivantes, Th. Poyet s’affaire à replacer dans leur époque et dans leurs visées chacun des cénacles et, notamment, par le truchement des souvenirs littéraires, il reconstitue ce qu’aurait été la trajectoire d’un Flaubert en quête de liens sociaux : « Flaubert […] éprouve désormais le besoin de se montrer. Il a envie de profiter de sa réputation toute fraîche. Et il en va aussi, très probablement, d’une stratégie éditoriale » (p. 114). Malgré tout l’attrait que porte cette hypothèse, nous pouvons difficilement en retracer l’origine. Th. Poyet réfère plutôt abondamment et dans le détail aux stratégies de Colet et de Du Camp, sans vraiment retourner le point de vue vers le principal objet de son analyse : « l’ermite (sociable) de Croisset ». Par conséquent, le lecteur se trouve dans une position délicate : adhérer à la thèse de Th. Poyet en acceptant que les stratégies de Du Camp et de Colet soient homologues à celles de Flaubert et que ce dernier trouve, indirectement, son compte dans les tractations diverses de ses compagnons.

10Ce constat nous amène à des considérations méthodologiques et critiques. Sur ces aspects, le lecteur est en droit se questionner sur ce qu’il reste de l’abondante correspondance laissée par Flaubert. À la volée, prenons cette lettre du 11 février 1857 à Frédéric Baudry : « L’hypocrisie sociale étant la plus forte, je fuis bravement la bataille, résigné à vivre désormais comme le plus humble des bourgeois10 ». Serait‑il possible de croiser cette lettre, comme plusieurs autres, aux souvenirs laissés par d’autres (Du Camp et les Goncourt) et pourtant abondamment cités par Th. Poyet ? Cette mise au point méthodologique permettrait, en outre, d’observer avec une perspective critique nouvelle, les postures paradoxales de Flaubert. Un objectif déjà bien avoué de l’auteur.

Comprendre la constitution de l’écrivain : la portée critique & épistémologique

11Néanmoins, Th. Poyet use l’épistolaire à bien d’autres fins. L’analyse d’un Flaubert lecteur dans la seconde partie de l’ouvrage est à la fois instructive et riche. En partant toujours de la procédure, Th. Poyet présente d’abord l’écrivain « lu », résume les œuvres et en retrace les multiples facettes, tant dans le processus de création que dans la réception. Ainsi, le lecteur tire profit d’analyses portant sur des minores (Colet, Leroyer de Chantepie, Du Camp), mais aussi des majores (Hugo, Zola, Sand). Sur le plan historiographique, il s’agit d’une partie bien ficelée et à l’érudition imposante.

12De fait, pour Th. Poyet, « [é]tudier la lettre revient alors à étudier la place du littéraire dans la vie de l’auteur » (p. 193). À suivre la geste scriptuaire de Flaubert, la littérature occupe toute la place. Inlassablement, il lit et relit ses contemporains, — amis et connaissances —, pour mieux les critiquer et par le fait même, fonder, peaufiner, développer sa propre esthétique romanesque. Dans un jeu de mise à distance déjà bien exposé par Vincent Kaufmann dans L’équivoque épistolaire, Flaubert convoque, pour mieux les révoquer, l’ensemble de ses destinataires : « La lettre semble favoriser la communication et la proximité ; en fait, elle disqualifie toute forme de partage et produit une distance grâce à laquelle le texte littéraire peut advenir11 ». Alors que les lettres « de jeunesse » à Alfred Le Poittevin, auteur du roman Une promenade de Bélial, révèlent un Flaubert philosophe, qui conserve du caractère de son ami une propension à l’ironie, Th. Poyet y remarque aussi le lecteur, le conseiller, voire le correcteur. Cependant, le rapport n’est pas aussi cordial à la lecture des femmes de son entourage : Louise Colet est trop intimiste et sentimentale, Amélie Bosquet trop engagée et George Sand, peut-être trop perdue dans le développement d’une littérature éthique. Sur ce dernier point, il est intéressant de constater la portée de la réflexion de George Sand croisée à celle du Tzvetan Todorov de La littérature en péril. Ainsi, c’est par une diversité d’avenues et de croisement de sources (épistolaires, souvenirs, critiques littéraires, etc.) que Th. Poyet parvient à illustrer qu’avant toute chose, Gustave Flaubert lit pour classer et pour hiérarchiser (p. 451) et qu’ultimement, l’art poétique de Flaubert s’est construit dans l’épistolaire. En reprenant les propos de V. Kaufmann cités plus haut, nous comprenons mieux comment cet « art poétique », littéralement éparpillé et à reconstituer, s’élabore dans une mise à distance de celui qui écrit, — a priori ce serait l’impersonnalité flaubertienne —, et du destinataire. Pourtant, comme le remarque Th. Poyet, Flaubert est présent dans et à tout ce qu’il écrit.

13En somme, qu’est‑ce que notre meilleure connaissance de Flaubert en ses réseaux, en ses postures, en ses amitiés, nous apprend de plus sur le littéraire : l’œuvre, le créateur, l’individu ? Rappelons l’objectif que s’était fixé Th. Poyet : « Avec cette étude, nous avons cherché à comprendre comment un individu, Gustave Flaubert, a réussi à créer un nouveau type d’artiste. Comment un désir personnel de reconnaissance a‑t‑il transformé le rapport à la création littéraire des écrivains en général ? Comment des choix individuels ont‑ils réussi à configurer un nouveau modèle d’écrivain en fonction duquel tous les successeurs de Flaubert, au cours des décennies suivantes, se sont positionnés ? Pourquoi une telle réussite ? » (p. 597). La réponse est dans l’ensemble des approches que cette étude vise à concilier : la sociologie bourdieusienne, les postures (Jérôme Meizoz), les théories de l’épistolaire (Brigitte Diaz), l’analyse des réseaux et de la sociabilité littéraire (Anthony Glinoer et Vincent Laisney). La vérité repose certainement dans un rejet des idées préconçues et de l’hagiographie dominante voulant ériger Flaubert en éternel ermite.

14En bout de piste, nous aurions peut‑être souhaité qu’il y ait plus de liens entre les diverses parties et que les problèmes soient traités de front. Par exemple, il semble malheureux qu’une analyse de la notion de posture ne nous parvienne qu’à la dernière partie de l’ouvrage. Cela aurait-il eu pour effet de condenser l’ouvrage ? de réduire la portée des riches et nombreuses analyses présentées en quelques 600 pages ? Quoi qu’il en soit, il importe de mentionner que Thierry Poyet s’inscrit dans une imposante tradition critique et qu’il parvient, justement, à tisser des liens entre des approches et des points de vue disparates. Après un ouvrage d’une telle envergure, il apparaîtra nécessaire de reconsidérer la manière d’écrire la vie de Flaubert. Plus encore, le travail de réflexion mené par Thierry Poyet, par ses portées méthodologiques, critiques et épistémologiques, s’avère une contribution essentielle à la « fabrique de l’écrivain » et, dorénavant, il ne peut qu’être souhaitable qu’on s’en inspire afin de saisir, peut-être enfin, dans toutes leurs dimensions et leurs paradoxes, d’autres majores et minores de la littérature.