Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2018
Février 2018 (volume 19, numéro 2)
titre article
Silvia Rossi

Représentations du sida, d’hier à aujourd’hui

Alessandro Badin, Stefano Genetti, Fabio Libasci & Jean-Marie Roulin (dir.), Littérature et sida, alors et encore, Leiden / Boston : Brill / Rodopi, coll. « CRIN », vol. 62, 2016, 144 p., EAN 9789004322790.

1L’ouvrage collectif Littérature et sida, alors et encore, réunit les contributions de chercheur.e.s s’intéressant aux représentations du sida dans la littérature française, depuis les premiers témoignages parus pendant les années 1990 jusqu’à aujourd’hui. Initié avec une journée d’études (le 10 janvier 2014 à l’université de Vérone, Italie), ce travail propose une réflexion autour d’un corpus varié — auto-bio-patho-graphie, autofiction, récit d’accompagnement… différents sous-genres que l’on peut situer au croisement des illness narratives et de la littérature intime — dont « la cohésion […] n’est assurée que par la place jouée par le sida » (Genetti, Roulin, p. 3). La collaboration de chercheurs s’inscrivant dans des perspectives différentes (littéraire, gender studies) permet d’appréhender les questions liées au passage du sida du statut de maladie inconnue et mortelle à celui de maladie chronique, mais aussi d’interroger l’héritage des écrits de l’épidémie et leur impact sur les générations suivantes.

2L’ouvrage offre une introduction, écrite par Stefano Genetti et Jean‑Marie Roulin, coordinateurs de la publication avec Alessandro Badin et Fabio Libasci, et dix articles présentés dans l’ordre chronologique de parution des ouvrages analysés.

3Deux parties se laissent ainsi distinguer. Les six premiers articles se focalisent sur les écrits produits avant 1994 et l’introduction de traitements efficaces pour la prise en charge du sida : ils cherchent alors à mettre en récit une maladie inconnue et insoignable. La seconde partie se propose de poser un regard critique sur la production littéraire et artistique qui suit cette période, et qui doit se situer par rapport à ces premiers écrits et à cette phase fortement médiatisée. À cette possible segmentation temporelle déterminée par la prise en charge de la maladie correspondent une série d’enjeux liés à la construction de l’identité et à la visibilité des catégories touchées — notamment les jeunes gays —, leur positionnement et leur intégration au sein de la société : autant de fils conducteurs de Littérature et Sida.

Écrire l’inconnu

4Rappelons que les premiers textes sur le sida apparaissent en France à un moment où non seulement les personnes malades, mais aussi le monde médical se retrouvent dans l’inconnu et tâtonnent à la recherche d’un traitement : ces premières écritures sont donc produites suite à une « annonce d’un arrêt de vie, de mort, sans date arrêtée » (Setti, p. 39).

5Convoquant à plusieurs reprises les auteurs majeurs de cette période — Hervé Guibert et Jean‑Luc Lagarce en particulier —, ainsi qu’un certain nombre d’autres écrivains, les premiers articles de cet ouvrage abordent transversalement les enjeux liés au défi de (se) mettre en récit (lors d’) une situation — médicale et personnelle — exceptionnelle, demandant à briser des tabous, à nommer l’inconnu et à montrer l’indicible : « par rapport à cet indicible, mort et homosexualité en viennent à se télescoper » (Setti, p. 49).

6La contribution de Bruno Blanckeman aborde la question de l’exceptionnel à travers la figure d’Hervé Guibert. Selon Br. Blanckeman, Guibert est un « témoin d’exception » car il

prend la mesure d’une situation sans commune mesure — dans le cas du sida, sans mesure du tout, sans imageries collectives irréfutables ni discours d’escorte scientifique spécifique. Le témoin d’exception, c’est celui qui est impliqué à son corps défendant dans une situation à laquelle il assiste comme malade impuissant et participe comme écrivain réactif. (p. 28)

7L’article de Br. Blanckeman, s’appuyant sur le premier ouvrage sidéen de Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), donne à voir différentes figures de malades, en complétant les représentations des séropositifs présentes dans la société de l’époque. « On parlait alors [à la fin des années 1990] de victimes innocentes — les transfusés — et de coupables : les homosexuels, les drogués et les prostitués », rappelle Jean‑Pierre Boulé (p. 15) dans son article « Typologie des premiers livres publiés en France sur le sida » : représentation renforcée par des ouvrages de l’époque qui véhiculent une image des séropositifs comme des « meurtriers en puissance » (p. 19), telle la « sorcière démoniaque » de Pourquoi moi ? Confession d’une jeune femme d’aujourd’hui (Juliette, 1987).

8Br. Blanckeman, dont l’analyse s’appuie sur une autofiction, met en relation la figure de l’écrivain et celle du protagoniste, en identifiant deux figures, celle du « martyr », de la victime, et celle du « pionnier » qui ne « s’enferme pas dans sa maladie, mais […] s’ouvre à l’exploration de son corps comme à celle de quelque espace du dedans » (p. 34). La posture de ce dernier renvoie à la conception de la maladie comme épreuve et comme découverte de soi, mais aussi à la notion d’apprentissage mobilisée par Jean‑Marie Roulin pour Le Fil de Christophe Bourdin et dans L’Apprentissage de Jean‑Luc Lagarce : alors que l’annonce de la maladie plonge les écrivains sidéens dans « un monde nouveau, où les savoirs anciens n’ont plus cours » (p. 75) et où le corps est métamorphosé, l’écriture est le moyen de relater la tentative de se ressaisir de soi. La mise en récit de cette expérience participe alors à une entreprise d’apprentissage, ainsi que l’acte de témoignage et de partage participent à la création d’une connaissance sur le sida. Si la maladie, en tant que disease, demeure inconnue et insoignable, l’expérience de la maladie, en tant que illness, devient via la mise en récit une forme de connaissance partagée entre les personnes atteintes du sida et la société : avec Hervé Guibert, souligne encore Br. Blanckeman — mais aussi avec Christophe Bourdin et Jean‑Luc Lagarce, pouvons‑nous ajouter —, « la littérature agit sur le réel : elle met des mots sur une expérience intime et collective inédite et l’articule en récits, lui donnant ainsi consistance, sens et relief » (p. 28).

9Le partage de l’apprentissage individuel — de la vie avec la maladie, de la mort — est donc à la fois adressé aux sidéens en créant un « effet miroir » (voir à ce propos l’article de Stefano Genetti, p. 90-101), mais contribue aussi à compléter et à modifier la représentation des personnes atteintes du sida dans la société, d’alors et d’aujourd’hui encore.

Actualité(s) de l’écriture du sida

10La transformation de la prise en charge médicale avec l’arrivée des premiers traitements efficaces au milieu des années 1990 a sanctionné le passage du sida « d’un mal dont il fallait mourir au mal avec lequel il faut vivre » (Genetti, Roulin, p. 7).

11St. Genetti propose un parallèle entre deux ouvrages, L’Aztèque de Bertrand Duquenelle, paru en 1993, et Perfecto de Thierry Fourreau, paru en 2004. Son article met en tension deux figures, celle du « condamné » et celle du « rescapé », et traite du passage de l’écriture faite dans l’urgence de l’épidémie à celle qui suit, écriture du deuil et de la perte.

12En se focalisant sur des aspects différents, les études présentées dans la seconde partie de cet ouvrage analysent les écrits publiés suite aux évolutions des prises en charges médicales et sociales de la maladie, en essayant de répondre à plusieurs questions : « de quelle manière avons-nous recomposé nos identités ? », ou encore « qu’avons-nous fait, que faisons-nous, de la visibilité ambivalente que nous a conférée la parole des écrivains qui ont rompu le silence ? » (Genetti, Roulin, p. 13). Autrement dit, que se passe-t-il lorsque, l’urgence finie, le silence médiatique retombe, quels sont les nouveaux enjeux et les nouvelles revendications ?

13Entre héritage et rupture, la génération d’écrivains « post-épidémie » cherche à se positionner par rapport à ces premiers écrits. La difficulté de dégager des problématiques propres et la « tendance nostalgique de la littérature actuelle à l’égard du sida » (Toth, p. 121) est soulignée dans l’étude de Lucille Toth qui propose un premier axe de réflexion en attirant notre attention sur la contribution des arts contemporains de la scène. L. Toth ancre sa réflexion dans l’actualité de la maladie en élargissant l’évaluation de l’impact du sida du corps à la sphère sensible et émotive ; si le sida, en France, est désormais une maladie chronique, « nous commençons seulement à mesurer l’ampleur des dommages moraux et émotifs » qu’il a causés. Dans cette perspective, « nous sommes la deuxième génération de martyrs. Des martyrs émotivement immunodéficitaires » (Toth, p. 130) constate-t-elle à propos de la génération qui n’a pas connu directement l’arrivée du sida, mais s’est construite sous sa menace.

14Un second axe de réflexion chronologiquement transversal concerne l’émergence « d’autres figures corporelles et subjectives de masculinités » (Setti, p. 47). Les protagonistes de la littérature du sida — cette maladie étant un « secret qui en cache toujours un autre » (Ebendirger‑Cury, 1996) — sont pour la plupart des jeunes hommes appartenant à la communauté gay ; ainsi, la mise en récit de l’expérience du sida s’entremêle avec celle de la construction de l’identité homosexuelle : les figures de l’homosexuel « arcadie », acceptable, convenable et celle « condamnable », existantes dans la société et analysées par Jean-Pierre Boulé (p. 14-26) se retrouvent dans la tension entre volonté d’intégration et (re)construction d’une identité homosexuelle dans l’espace social qui est au centre de l’étude de Lorenzo Bernini. Face aux discours portés par les mouvements gays de « gens respectables qui n’aspirent qu’à être des citoyens comme il faut » (Bernini, p. 110), Bernini rappelle que

de façons différentes, Gide, Proust, Genet, Hocquenghem ou Bersani démontrent que le désir homosexuel n’a pas toujours coïncidé avec un désir d’intégration, et qu’il y a eu des gays qui non seulement ont habité la région de la négativité sociale, mais qui ont eu le scandaleux culot de la raconter, et même de la célébrer. (p. 110-111)

15Cette même volonté, de « faire voir » sans peur de « salir l’image respectable de l’homosexuel » (Najm, p. 114) ainsi que de « renouer avec une sexualité dégagée de toute culpabilité qui précède les années sida » (Najm, p. 114), est soulignée par Daoud Najm, qui travaille sur les écrits de Guillaume Dustan et Erik Rémès en rappelant la polémique les opposant aux activistes d’Act Up — Didier Lestrade notamment — à propos de la pratique du bareback.


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16Littérature et sida, alors et encore propose une riche analyse des témoignages de et sur le passé récent et le présent de la maladie, de la prise de parole qui cherche à nommer l’inconnu et rompt l’équivalence « Silence = Mort » à la prise de parole qui cherche à raconter le « post‑épidémie » et brise le silence médiatique. Alors que des œuvres revisitant les « années sida » paraissent aujourd’hui jouir davantage de visibilité — il nous suffit de penser au succès du film 120 battements par minutes (2017) ou au livre Ce que le sida m’a fait (Lebovici, 2017) —, ce recueil d’études critiques nous invite à réactualiser notre regard sur le sida et à le tourner aussi sur le présent.