Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2018
Février 2018 (volume 19, numéro 2)
titre article
Florian Besson

Les automates médiévaux, entre science & magie

DOI: 10.58282/acta.10713
Elly Rachel Truitt, Medieval Robots: Mechanism, Magic, Nature, and Art, Philadelphie : University of Pennsylvania Press, 2015, 296 p., EAN 9780812223576.

1À l’heure où la presse annonce, entre enthousiasme et inquiétude, l’arrivée imminente de « l’ère des robots », on attendait beaucoup de cet ouvrage au titre alléchant, qui se penche sur le phénomène dans l’Occident médiéval. Le terme de robot, bien sûr, ne convient pas, puisqu’il renvoie à un dispositif mécatronique, intégrant une part d’électronique et une part d’informatique à une armature mécanique ; les deux premières technologies ne sont pas connues au Moyen Âge, et l’auteur préfère par la suite parler, d’une façon plus pertinente, d’automates, qu’elle définit comme un objet manufacturé se déplaçant apparemment de lui‑même et imitant la vie (p. 2). Ni HAL, ni Terminator, ni R2D2 au Moyen Âge : on parle ici de statues animées, de têtes en métal qui prédisent l’avenir, d’horloges, de dispositifs mécaniques complexes destinés à maintenir un homme en vie... ou à mouiller des courtisans lors de leur passage dans une galerie piégée.

2Dans cet ouvrage, Elly Truitt revient sur la place des automates entre le viiie et le xve siècle. L’ouvrage s’articule en six chapitres. L’auteur étudie d’abord le rôle des automates dans les récits de voyage ; elle souligne ensuite les façons dont les automates sont représentés dans les ouvrages de philosophie et dans les romans, puis revient sur le cas des têtes de métal qui, de Sylvestre II à Bacon, sont censées prédire l’avenir. Le quatrième chapitre s’attache aux liens entre les automates et les morts. C’est probablement l’un des chapitres les plus intéressants, dans lesquels l’auteur démontre que les automates sont par définition des « objets liminaires » (p. 9), à cheval entre plusieurs catégories : entre le bien et le mal, le divin et le diabolique, la machine et la magie, la vie et la mort. Cette lecture par frontières est très suggestive, et elle souligne toute l’actualité du phénomène : quelles frontières les robots de demain nous forceront‑ils à repenser ? Chez Guido delle Colonne ou John Lydgate, Hector, le prince troyen, est équipé après sa mort de tout un ensemble de mécanismes complexes qui font circuler divers liquides dans son corps et lui conservent l’aspect de la vie : on n’est pas loin, dans ces descriptions troublantes, des débats actuels sur la surmédication ou les neuroprothèses, qui brouillent les limites entre le vivant et la machine. Le cinquième chapitre se penche sur l’apparition des premiers véritables automates en Occident, utilisés le plus souvent dans des divertissements curiaux. On passe, comme le note très bien E. Truitt, du texte au mécanisme, et le créateur d’automates passe du magicien à l’artisan. On trouvera dans ce chapitre plusieurs pages précieuses qui analysent en profondeur un mécanisme, une invention, un perfectionnement technique, notamment dans les dessins de Villard de Honnecourt. Enfin, le sixième chapitre, le plus court, se penche sur les horloges, puisque c’est dans ce domaine que vont se réaliser les grandes évolutions techniques qui mèneront à des automates de plus en plus complexes. L’auteur propose de riches notes de fin de volume, une belle bibliographie finale, et un index très bien fait.

3Le sujet est passionnant et E. Truitt propose plusieurs réflexions fines et intelligentes. Reste que l’ouvrage est très court — à peine 130 pages de texte — et trop narratif : l’auteur raconte ainsi le contexte de la quatrième croisade pendant plus d’une page et demie, alors que l’analyse du texte de Robert de Clari n’occupe que quelques lignes. Plus loin, l’auteur se penche pendant plusieurs pages sur le château d’Hesdin, joyau du duché de Bourgogne et qui accueille de nombreux automates ; mais lorsqu’elle aborde la galerie pleine d’automates que Philippe le Bon fait construire, elle se contente de citer le texte, puis de le paraphraser, sans en proposer aucune analyse solide ou pertinente — il est difficile de voir en quoi des automates qui mouillent les courtisans « expose the gap between the high and the low culture » (p. 135), des notions qui ne sont d’ailleurs pas définies. Il aurait été plus intéressant de se demander comment les philosophes médiévaux, qui s’attachent à penser les rapports entre la création divine et la créativité humaine, voient ces objets ambigus que sont les automates. L’auteur, par exemple, indique en passant que l’histoire de Pygmalion est connue et abondamment commentée durant la période médiévale, souvent comme une allégorie de l’idolâtrie (p. 101) : il y avait probablement là de belles analyses à faire, qui auraient permis, peut‑être, de souligner que l’apparition des premiers automates en Occident accompagne aussi un nouveau rapport à la créativité de l’homme et au statut de l’artiste. Le chapitre consacré aux automates dans les romans est très répétitif ; les pages consacrées aux techniques de l’embaumement éloignent du sujet, alors qu’au contraire le dernier chapitre, sur les horloges, vient un peu tard, et est trop court vu l’ampleur et l’importance du sujet. On regrette l’absence de conclusion, tout comme le manque de réflexion sur la postérité de ces techniques et la façon dont elles ont été reprises ensuite.

4Il est dommage, surtout, que cette enquête ait été réduite à l’Occident médiéval — d’autant plus que cette restriction n’est pas présente dans le titre, qui affiche au contraire un medieval général. L’auteur sait, dans les premiers chapitres, souligner l’importance de l’Orient dans l’imaginaire des automates : dans les romans de chevalerie ou les chansons de geste, mais aussi dans les récits de voyage et de pèlerinage, les mondes byzantin, islamique et mongol sont associés aux automates. Des oiseaux en or chantent à la cour du basileus de Constantinople, des fontaines prodigieuses divertissent celle du calife, des lions mécaniques gardent le khan mongol. Comme l’auteur le montre bien, ce lien à l’Orient contribue à la profonde ambivalence des automates dans l’Occident médiéval : ils fascinent et inquiètent, tout comme l’ensemble de cet Orient mystérieux, toujours à mi‑chemin entre le monstrueux et le merveilleux. Mais E. Truitt en reste à des considérations centrées sur l’Occident, alors qu’il aurait fallu franchir la frontière et interroger la place et le rôle de ces mécanismes dans ces mondes orientaux. Les automates étaient‑ils si fréquents en Orient ? Certains automates décrits par les Occidentaux sont attestés — ainsi du « trône de Salomon » qui, à Constantinople, s’élève dans les airs pour mieux mettre en scène la majesté de l’empereur — mais d’autres relèvent probablement de l’imagination littéraire. Il aurait été très intéressant notamment de s’interroger sur la transmission des techniques, ce que E. Truitt ne fait que trop rapidement, en mentionnant al‑Jazari ou les Banû Musa. Ce sont en effet les Arabes qui retraduisent les textes grecs sur la mécanique et la pneumatique, et développent des techniques élaborées, notamment dans le domaine de l’hydraulique1 — Mohammed El Faïz a consacré un beau livre à ce sujet. Faire l’histoire des automates en restant dans le monde occidental, c’est passer à côté d’un magnifique sujet d’histoire connectée, sinon globale, qui mènerait de la Chine des Song, qui découvre le mécanisme d’échappement utilisé dans les premières horloges, à Ibn Khalaf al‑Muradi, musulman andalou qui invente le moteur de mercure faisant fonctionner les premiers automates. Avis aux amateurs : cette histoire connectée des automates reste à faire.

5Si l’ouvrage est précieux, c’est surtout parce qu’il rappelle utilement que le Moyen Âge aussi a créé, a cherché à inventer, s’est intéressé aux machines. Le rappel est nécessaire : la page Wikipédia sur les automates oublie complètement la période médiévale, passant sans transition de Hiéron d’Alexandrie aux Lumières. L’enjeu est d’autant plus crucial que, comme l’auteur le rappelle d’ailleurs en introduction, le « tournant mécanique » est vu comme l’un des éléments‑clés de la « modernité » : derrière ces automates amusants ou un peu inquiétants se nouent des réflexions et des expérimentations autour de l’hydraulique et de la mécanique, qui joueront à plein dans la révolution industrielle. Contre les images, encore trop répandues, d’une époque médiévale sombre et violente, mais aussi d’un Moyen Âge « proche de la nature », E. Truitt sait ici convoquer un beau Moyen Âge, scientifique, curieux, technique, urbain, un Moyen Âge de machines et de rouages, comme sur cette magnifique image tirée d’un manuscrit de Guillaume de Machaut où l’on voit Fortune tourner une roue dont le mécanisme est minutieusement représenté2. Un beau symbole, à méditer, dans lequel on pourrait voir à la fois une représentation symbolique du temps qui passe, avec son cortège d’inventions et de nouveautés, et une allégorie du risque que peuvent représenter, hier comme demain, les machines et les robots.