Acta fabula
ISSN 2115-8037

2017
Mars 2017 (volume 18, numéro 3)
titre article
Mathilde Bedel

La traduction comme nouvelle ouverture sur le monde durant la période d’Ancien Régime

DOI: 10.58282/acta.10121
Histoire des traductions en langue française. XVIIe et XVIIIe siècles, (1610‑1815), sous la direction d’Yves Chevrel, Annie Cointre et Yen-Maï Tran-Gervat, Lagrasse : Verdier, 2014, 1380 p.,EAN 9782864327745.

1Cet ouvrage collectif, le second d’un ensemble de quatre tomes traitant chacun d’une période historique, traite de la période classique dans un très large intervalle : entre 1610 et 1815. C’est la période où se trouve mise au jour l’importance fondamentale des traductions dans la diffusion du savoir. Il s’agit alors, dans cette étude, de rendre à l’histoire littéraire l’apport des traducteurs en français, prise comme langue maternelle ou seconde, au sein de l’activité culturelle francophone. Ainsi, les sources, issues de domaines divers, ont été méthodiquement examinées, afin de s’assurer de l’origine des textes, car l’intérêt ne se tourne pas ici sur les réécritures ou les rééditions. En outre, le présent ouvrage préfère associer la traduction d’Ancien Régime à « l’âge du génie » plutôt qu’à « l’âge des belles infidèles ». En effet, le parti pris ici cherche à faire apparaître la multiplicité des supports traduits afin de mettre en relief la profusion « à la fois [d]es pratiques de traducteurs et [d]es réflexions sur la traduction » (p. 52).

2L’ouvrage se laisse distribuer en trois grandes parties : la première, composée par les deux premiers chapitres propose de construire les fondations de la réflexion en pointant « l’enjeu des langues » et une typologie du traducteur classique. Dans une seconde partie sont regroupés les chapitres III à V. Ici, il s’agira de s’intéresser à « la traduction en tant qu’objet éditorial » mais aussi de mettre en valeur les « discours » se rapportant à cette dernière. Enfin, la traduction est abordée comme un « objet à penser ». La troisième partie, qui rassemble tous les autres chapitres (du VI au XIV), présente les domaines et les types de textes sur lesquels se sont penchés les traducteurs.

Traduire en français : nouveaux enjeux, nouveaux traducteurs

3Dans un premier temps sont présentés un à un les traducteurs remarquables durant les deux siècles étudiés. Il ressort de cet exposé la grande diversité de leurs parcours ainsi que la portée de leurs travaux. Cependant, comme ils ont été suspectés « d’incompétence linguistique ou de manque de talent créateur » (p.180), c’est progressivement que leur fut reconnu leur rôle capital dans la diffusion des connaissances, au sein de la société d’Ancien Régime. En outre, l’année 1610 se démarque à la fois par l’assassinat d’Henri IV, mais aussi par la naissance des premières gazettes d’information dans et hors de France, la publication de plusieurs œuvres traduites, surtout religieuses, grâce auxquelles on constate que les traducteurs français privilégiaient l’italien, le latin et l’espagnol. C’est à partir de 1685, avec l’Édit de Nantes, que de nombreux huguenots expatriés s’intéressent à la traduction de langues plus variées comme l’anglais et l’allemand. En effet, en tant qu’objet éditorial, les traductions sont le reflet du souffle des changements linguistique, social et culturel qui transforment l’Europe : elles sont donc confrontées à la censure et à la police du livre qui surveille les mouvements d’ouvrages proscrits, tels la Bible protestante. Ainsi, à partir de la seconde moitié du xviiie siècle, les langues vernaculaires, dont l’anglais en priorité, s’imposent comme langues sources, faisant reculer l’ascendance de la culture antique et latine. En outre, « le topos qui présente la traduction comme l’instrument d’une invasion de la culture française par les littératures étrangères contemporaines » (p. 240) n’entrave pas le fort développement et la multiplicité des textes traduits. Bien au contraire, avec un public de plus en plus instruit, la demande se fait de plus en plus variée, allant du théâtre au roman, en passant par les récits de voyage, incitant les éditions à se renouveler sans cesse et faisant « le jeu complexe des pratiques d’affichage et de travestissement dont sont coutumiers les libraires de l’Ancien Régime […] » (p. 224).

Une prise de recul irrégulière sur l’acte de traduire

4La traduction intéresse aussi en tant qu’objet théorique. Dans la première moitié du xviie siècle, elle obtient un statut mélioratif qui nourrit « le topos selon lequel les traducteurs contribuent à la formation d’esprits vertueux » (p. 250) en rendant accessible au plus grand nombre la grandeur des textes antiques. Ce n’est qu’à partir des années 1660 que s’accroît le développement d’écrits abordant clairement des questions méthodologiques liées à la traduction. Cependant, ces derniers sont intimement liés à une volonté tactique visant à se justifier pour mieux faire vendre l’ouvrage. En effet, les discours formulés au sein des paratextes (préfaces, avertissements ou autres dédicaces) sont souvent plus rigoureux que le rendu même de la traduction. De cette manière, il apparaît que la période classique soit aussi celle de « l’âge du génie », avec « le génie entendu au sens d’ensemble des traits caractéristiques d’une communauté, permettant de penser et d’identifier les spécificités d’une langue, d’un peuple ou d’une nation. » (p. 39) La seconde moitié du xviie siècle, conditionnée par l’Académie, s’attache au bon respect du « bel usage », créant ainsi « le mythe du « génie de la langue française » » (p. 275). Cette singularité jusqu’alors française, doit donc s’ouvrir aux autres langues, également marquées par leur propre génie. Bien que le français soit donc reconnu « légitime comme grande langue de communication européenne » (p. 52) et serve de relais pour la création de versions retraduites par la suite, on assiste à un engouement pour les langues dites modernes. Ainsi, sont soulevées ou entretenues un certain nombre de querelles autour de la traduction en tant qu’objet à penser.

Un panorama mouvementé des divers domaines traduits

5La suite de l’étude s’intéresse aux différents domaines dont sont issues les traductions produites durant la période d’Ancien Régime, ainsi que leurs enjeux. Tiraillés au sein de la querelle des Anciens et des Modernes, les traducteurs s’inscrivent dans la volonté de conserver les valeurs antiques ou dans celle, inverse, d’ouvrir le français à un maximum d’autres langues et cultures étrangères. D’un côté, le travail de la langue se veut élitiste et de l’autre il tient à rendre compte d’une vive inventivité que stimulent les découvertes historiques, notamment viatiques. Cette tension, encouragée par la censure, serait en fin de compte le reflet de questionnements autour de l’identité et de l’altérité. C’est pourquoi sont remises en question les règles qui façonnent une société, afin de nourrir un renouveau politique artistique et scientifique. Sur le plan littéraire, ce sont les préoccupations autour des vers et de la prose qui dominent les enjeux de la traduction. Ainsi, nombreux sont ceux qui, ne voulant pas se mettre sous le joug de critiques dérangeantes ou cherchant à éviter les agents de la censure, gardent l’anonymat. La traduction française de la prose étrangère est bien souvent liée à des effets de mode qui, tout en discréditant la valeur qualitative des textes originaux, témoignent de l’engouement du lectorat pour les romans étrangers. Les éditeurs y voient là un enjeu commercial considérable : étant donné que « la production est moins coûteuse que celle d’ouvrages scientifiques » (p. 1202), ils s’enthousiasment à proposer tout type d’œuvres aux traducteurs, pourvu que la diffusion soit la plus rentable possible pour eux. En revanche, on doit une importante avancée théorique de la traduction à la traduction théâtrale, car tout en s’essayant à divers angles de travail, elle propose de nouvelles perspectives comme par exemple le parti pris de rester proche du texte à traduire, provoquant alors un recul du vers. Remettant en cause les conceptions aristotéliciennes, il semble bien que « la traduction moderne a accéléré le passage d’un théâtre-texte à un théâtre-représentation. » (p. 940) Par ailleurs, la traduction des documents sacrés, essentiellement la Bible durant la seconde moitié du xviie siècle, s’étend aux textes fondateurs d’autres religions comme l’islam, le zoroastrisme, les écrits sacrés provenant de l’Inde ou de la Chine. Progressivement, portés par l’attrait de l’Orient et les progrès philologiques notamment apportés par les Lumières, les traducteurs s’orientent vers les langues et les cultures lointaines. Pourtant, « si les traductions permettent l’accès à des spiritualités autres que le christianisme, l’ouverture reste limitée. » (p. 1294) En effet, à l’instar de « l’affaire Galilée » qui fut condamné et dû renoncer à sa traduction des travaux de Copernic (p. 1296), se fait jour la mainmise de l’Église sur les avancées savantes.


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6Au terme de cet ouvrage, il apparaît donc que les traductions en langue française durant l’Ancien Régime a eu un impact décisif sur l’histoire intellectuelle européenne. Période de transformations profondes, générant de multiples tensions, elle est aussi riche d’une nécessité de s’ouvrir au monde, tout en affirmant une identité particulière, notamment à travers la forte codification de la langue. Bien que les traducteurs transposent souvent l’identité française sur les textes travaillés, ils permettent de donner au nombre croissant de lecteurs un accès à un monde « polyculturel » dont on saisira pleinement l’étendue au cours des deux siècles suivants.