Acta fabula
ISSN 2115-8037

2017
Février 2017 (volume 18, numéro 2)
titre article
Pierre Halté

Le rôle du concept d’énonciation dans les recherches actuelles en Sciences du Langage

DOI: 10.58282/acta.10113
Marion Colas‑Blaise, Laurent Perrin & Gian Maria Tore (dir.), L’Énonciation aujourd’hui, un concept clé des sciences du langage, Limoges : Lambert Lucas, 2016, 450 p., EAN 9782359351651.

1L’Énonciation aujourd’hui fait le bilan d’un séminaire de deux ans (de 2012 à 2014), tenu à l’Université du Luxembourg, et intitulé Le sens de l’énonciation. L’ouvrage réunit pas moins de vingt‑cinq articles (vingt‑sept si l’on compte les articles de Marion Colas‑Blaise et de Gian Maria Tore, qui, avec Laurent Perrin, sont à l’origine de cette somme et lui fournissent un cadre éclairant), dont les auteurs sont issus de disciplines et sous‑disciplines différentes (s’organisant le long d’un continuum dont les deux pôles, non exclusifs l’un de l’autre, sont la linguistique et la sémiotique), et qui portent sur une dimension tellement fondamentale du sens des énoncés qu’elle s’y manifeste dans tout ce qui les constitue : l’énonciation. L’ambition du recueil est, comme l’était celle du séminaire, de trois ordres : proposer un bilan sur les théories de l’énonciation et la façon dont les spécialistes travaillent avec elles aujourd’hui ; interroger la pertinence et les contours de la notion d’énonciation et leur évolution ; faire dialoguer la sémiotique et la linguistique. Notre propos, ici, sera de montrer en quoi cet ouvrage remplit ces trois objectifs, et quelles en sont les conséquences pour la recherche en linguistique et en sémiotique.

2Nous évoquerons dans un premier temps le contenu de cet ouvrage. La première question à éclaircir est en effet toute simple : de quoi parlent, aujourd’hui, les spécialistes de l’énonciation ? Quels sont leurs objets d’étude, leurs corpus, leurs méthodologies ? Ce premier bilan nous conduira à interroger les éventuelles avancées théoriques autour du concept d’énonciation, devenu central dans les Sciences du Langage dans les années 1960 et surtout depuis l’article fondateur de Benveniste en 1970, « L’appareil formel de l’énonciation ». Nous verrons que les pistes sont nombreuses, et témoignent parfois de l’éclatement qui disperse actuellement les Sciences du Langage ; il semble bien difficile parfois de retrouver un concept fédérateur derrière les différentes élaborations théoriques. Ceci nous conduira à interroger, dans un troisième temps, la possibilité et l’intérêt de faire aujourd’hui dialoguer la sémiotique et la linguistique. Bien qu’elles soient historiquement liées, cet ouvrage témoigne, au‑delà de leur proximité, de la difficulté à leur trouver des appareillages théoriques et méthodologiques communs1.

De quoi parlent les spécialistes de l’énonciation ?

3M. Colas‑Blaise, dans son article d’introduction, regroupe les articles par thème de recherche. Difficile entreprise : pas moins de onze catégories sont identifiées : la deixis, l’inscription de la subjectivité dans le discours et la modalisation, le dédoublement énonciatif, la méta‑discursivité et la réflexivité, la polyphonie et le dialogisme, la co‑construction du discours et des interactions, les instances d’énonciation, les questions de prise en charge, l’ancrage sensible et la corporalité, le personnel et l’impersonnel de l’énonciation, le genre, le contexte linguistique et non linguistique, les dynamiques énonciatives. Toutes ces entrées sont presque des champs disciplinaires à part entière et, surtout, sont évidemment transversales : il n’est pas rare en effet qu’un auteur se retrouve « classé » dans plusieurs de ces catégories. Le concept d’énonciation a essaimé dans de multiples directions de recherche. À cette première diversité thématique s’ajoutent celles de la méthodologie employée et des objets d’études choisis par les différents chercheurs. Là encore, leur variété est grande. S’il est évidemment impossible ici de résumer chacun des vingt‑cinq articles de l’ouvrage, nous pouvons néanmoins en proposer un classement qui prenne en compte cette variété. Nous nous intéresserons d’une part aux articles des linguistes, et d’autre part aux articles des sémioticiens. Il est possible de classer les articles des linguistes selon trois grands critères méthodologiques.

4D’abord, certains articles consistent à analyser des corpus en considérant certains marqueurs énonciatifs. Par exemple, André Petitjean propose une étude des termes d’adresse dans le théâtre de Koltès ; Lorenza Mondada travaille sur un corpus d’interactions orales et porte son attention sur le marquage gestuel ou linguistique précédant immédiatement le début d’un nouveau tour de parole (les « prebeginnings ») ; Catherine Kerbrat‑Orrecchioni relève et commente les axiologiques dans un corpus de discours politique… La difficulté est parfois de faire la part de ce qui relève de l’analyse des marqueurs linguistiques et de celle du corpus, les priorités n’étant pas les mêmes selon les articles.

5Ensuite, d’autres articles sont consacrés à l’étude d’un marqueur linguistique bien spécifique, associé à l’un ou l’autre des processus (appropriation, allocution, référenciation) qui sous‑tendent l’acte d’énonciation tel qu’il a été conçu par Benveniste dans son article de 1970. Georges Kleiber, par exemple, interroge la sémantique des marqueurs de personne « je » et « tu ». Bernard Combettes analyse, en diachronie, la grammaticalisation de trois formules, et une tournure consistant à ajouter, dans les genres de la presse écrite, des phrases nominales après un point final.

6Enfin, quelques auteurs offrent un travail conceptuel autour de points théoriques précis, faisant parfois polémique au sein de la communauté de chercheurs. Un débat passionnant, autour de la notion de point de vue et de son marquage dans les textes, prend ainsi place au cœur de l’ouvrage à travers les articles de Jacques Bres et d’Alain Rabatel, qui en discutent des conceptions différentes, parfois opposées mais toujours très argumentées. Dominique Maingueneau propose dans son article de travailler le concept de situation d’énonciation, qu’il développe et affine selon trois directions ; Robert Vion approfondit les notions de modalité et de modalisation.

7Les sémioticiens, quant à eux, proposent tous des articles destinés à élaborer des modèles théoriques complexes. Le critère méthodologique n’est pas vraiment pertinent pour les classer, car tous ont, de ce point de vue, la même façon de travailler. Leurs thématiques s’orientent dans deux directions. D’une part, faisant suite à une interrogation de Benveniste concernant l’application du concept d’énonciation linguistique aux univers picturaux, musicaux, etc., certains articles sont consacrés à l’application des théories de l’énonciation aux percepts visuels. Jean‑François Bordron propose ainsi trois concepts fondateurs pour définir l’énonciation « visuelle » : la constitution, l’effectuation et la monstration. Maria Giulia Dondero propose dans son article de partir des théories linguistiques de Benveniste pour aller vers l’analyse des marques des processus d’énonciation dans les énoncés visuels.

8D’autre part, certains articles interrogent la notion d’énonciation sous l’angle d’une philosophie du sujet, la développant d’un point de vue phénoménologique ou plus généralement expérientielle. Jean‑Claude Coquet, par exemple, théorise les notions de non‑sujet, de quasi‑sujet, et de sujet, reprenant là les thématiques d’un de ses ouvrages majeurs, Phusis et logos ; Pierluigi Basso Fossali propose, tout comme Catherine Detrie — qui le fait cependant depuis un autre champ disciplinaire —, de faire de l’expérience une détermination majeure des phénomènes énonciatifs, et en retour, de faire de ces phénomènes discursifs, énonciatifs, des moyens d’optimiser l’expérience. Jacques Cosnier, de son point de vue d’étho‑psychologue, remet au cœur de la constitution du sens les questions de multimodalité, travaillant particulièrement sur les rapports entre le corps et la parole.

9Le dernier article (si l’on ne compte pas l’article de clôture de Gian Maria Tore, sur lequel nous reviendrons en conclusion), de Denis Bertrand, présente l’intérêt tout particulier d’articuler les théories linguistiques et sémiotiques, d’abord en en rappelant l’histoire et le cheminement, puis en montrant l’aspect fondamentalement paradoxal, pour ces deux disciplines, du concept d’énonciation : il s’agit bien à la fois, et c’est bien là ce que l’on ressent à la lecture de l’ouvrage, d’une sorte de point aveugle de la constitution du sens et de ce qui lui permet de tenir.

Les problématiques énonciatives : quelles avancées depuis Benveniste ?

10Il est difficile de parler de réelle nouveauté, concernant les approches développées dans les articles de l’ouvrage. Préférons le terme d’évolution : en effet, les travaux regroupés témoignent à notre sens de trois grands axes de progression, se développant depuis plusieurs décennies, à partir des considérations de Benveniste sur l’appareil formel de l’énonciation.

11D’abord, et c’est ce que montrent certains articles du livre, il n’est généralement plus pertinent, maintenant, de traiter l’acte d’énonciation comme étant le produit d’un sujet indépendant, séparé de son énonciation et des conditions de production des énoncés. C’était déjà une rectification faite par Ducrot en 1984, qui avait modifié la définition proposée par Benveniste : « L’énonciation est cette mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation2 ». Ducrot, lui, proposait une définition dans laquelle la notion d’« acte individuel d’utilisation » disparaissait : « Un événement constitué par l’apparition d’un énoncé3 ». Par cette proposition, qui était d’ailleurs dans l’air du temps et entrait en résonance avec les travaux lacaniens sur la psychanalyse, ce dernier ouvrait à une vision de l’énonciation ne dépendant pas de la simple volonté d’un sujet, qu’on serait d’ailleurs bien en peine de définir en dehors de l’énonciation qu’il fait de lui‑même, mais plutôt d’une co‑construction révélant une nouvelle hiérarchie entre les discours et les sujets : les sujets construisent le discours autant qu’ils sont construits par lui. Cela a pour conséquence naturelle la co‑construction des instances énonciatives que sont le locuteur et l’interlocuteur. Cette conception est celle que travaillent, implicitement, J. Bres, par exemple, dans son article sur le dialogisme, mais aussi D. Ducard, dans la perspective culiolienne qui est la sienne ; ou même, de façon plus lointaine, G. Kleiber, qui remet en cause, en étudiant la sémantique des pronoms « je » et « tu », leur fiabilité à construire des locuteurs et des interlocuteurs. C’est aussi une perspective portée par la linguistique des interactions, que représentent L. Mondada et C. Kerbrat‑Orrecchioni dans leurs articles, où elles montrent bien que l’énonciation doit moins être conçue comme la cause des interactions que comme un phénomène qui en émerge. En sémiotique, c’est une des questions que pose A. Bondi, autour de « l’altérité de la parole » et de « la socialité du sens ».

12Ensuite, là où Benveniste s’intéressait presque exclusivement au marquage linguistique de ce qu’il nommait l’acte d’énonciation, les études se sont élargies aux éléments extralinguistiques, et plus généralement à la dimension multimodale, qui participent à la construction du sens. De nombreux articles portent sur le rôle du corps et de l’expérience sensible dans le processus énonciatif : J. Cosnier s’intéresse à la place des gestes co‑verbaux dans les calculs de sens, C. Detrie questionne le rôle de l’expérience sensible de l’écrivain dans son énonciation littéraire… De nombreux articles concernent l’inscription du corps et de la subjectivité dans le discours : R. Vion et les questions de modalisation, J.‑Cl. Coquet et la théorisation d’un sujet toujours pris entre deux pôles, phusis et logos, A. Rabatel liant la question énonciative à celle de l’empathie. Les spécialistes contemporains de l’énonciation travaillent pour beaucoup à la réduction du couple dualiste constitué du « verbal » et du « non‑verbal ».

13Une dernière avancée consiste à réaliser une des dernières volontés de Benveniste lui‑même, qui, comme le rappelle Dondero dans son article, souhaitait étendre le concept d’énonciation à d’autres phénomènes que celui de la langue. Les articles consacrés à poursuivre cette entreprise sont nombreux : M. G. Dondero, ainsi que Laurent Jenny, travaillent sur l’énonciation en photographie ; J.‑Fr. Bordron fournit un cadre théorique pour rendre compte de différents procédés énonciatifs visuels ; Jean‑Marie Klinkenberg aide à penser la relation texte/image en approfondissant la notion d’index, par ailleurs fondamentale dans d’autres domaines des études énonciatives ; Anne Beyaert‑Geslin propose une analyse du travail de trois photographes sous l’angle de la nouveauté.

14Ces trois axes, que l’on voit se développer au fil de l’ouvrage, ont une conséquence majeure : ils conduisent à la nécessité de repenser ce qu’est une situation d’énonciation. En effet, si l’énonciation est un phénomène émergent, co‑construit ; si l’inscription du corps et de l’expérience du sujet dans sa pratique énonciative ouvre vers un rapprochement du verbal et du non‑verbal ; si enfin on peut considérer un percept visuel comme un énoncé, portant quelque part les marques de son énonciation, alors comment calculer les paramètres permettant de rendre compte de façon stable d’une situation d’énonciation ? Ces paramètres doivent‑ils être linguistiques, extra‑linguistiques ? Les deux ? La notion de situation d’énonciation a‑t‑elle encore une pertinence ? Seul un article est consacré à cette question, celui de D. Maingueneau (qui répond : oui, la notion de situation d’énonciation est pertinente, mais doit être adaptée à l’objectif que l’on a en l’utilisant), et encore la circonscrit‑il peu ou prou au domaine littéraire. C’est, à notre avis, en filigrane, un possible quatrième axe de réflexion qui se dessine lorsqu’on parcourt l’intégralité de l’ouvrage, même s’il n’est quasiment jamais abordé de front.

Le dialogue entre sémiotique & linguistique est‑il encore possible ?

15L’ouvrage témoigne de la difficulté (peut‑être due au concept d’énonciation lui‑même, très voire trop « accueillant », comme le dit C. Kerbrat‑Orrecchioni dans l’introduction de son article) à faire dialoguer ces deux disciplines — malgré leur proximité historique qui fut souvent fructueuse en termes de recherche. Cette difficulté est, d’abord, d’ordre méthodologique et relève d’une tension entre l’exemplification et la théorie. Les linguistes travaillent pour la plupart sur des corpus ou des marques linguistiques bien précises, puisant dans les exemples et dans les textes la matière leur servant à construire et adapter les modèles leur permettant d’en rendre compte le plus fidèlement possible. Les sémioticiens, eux, ont une perspective inverse, beaucoup plus théorique, bâtissant chacun des appareils conceptuels très complexes en laissant parfois de côté leur application à des exemples concrets. Les deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles, elles gagneraient même à être combinées, mais le fossé est sans doute devenu trop large et les paradigmes théoriques trop distants.

16C’est peut‑être que sémioticiens et linguistes ne travaillent pas sur la même chose. Par exemple, qu’ont en commun les travaux de G. Kleiber, portant sur la sémantique de « je » et « tu », et ceux de P. Basso Fossali sur les « espaces de l’énonciation comme sollicitations de leur vide » ? Quel rapport entre le travail sur les pre-beginnings de L. Mondada et les réflexions très théoriques d’Elia Serfati sur le sens commun ? Leurs arrière‑plans disciplinaires ne sont pas les mêmes, leurs objectifs ne sont pas les mêmes, leurs objets d’étude ne sont pas les mêmes... Malgré les intentions louables de M. G. Dondero, qui s’empare de l’appareil formel de l’énonciation de Benveniste pour l’appliquer aux énoncés visuels et parvient brillamment à établir un pont entre sémiotique et linguistique, force est de constater que les articles des linguistes et des sémioticiens n’ont pas grand‑chose à voir les uns avec les autres.

17Soulignons enfin qu’au‑delà de la question du dialogue entre sémiotique et linguistique, l’ouvrage témoigne d’une difficulté à concilier les approches au sein même de chacune de ces deux disciplines. Les linguistes travaillent dans des paradigmes théoriques parfois très différents, et difficilement conciliables. La sémantique référentielle de G. Kleiber est en opposition naturelle avec les considérations pragmatiques ducrotiennes d’A. Rabatel, par exemple. J.‑P. Desclés a une approche de l’énonciation radicalement différente de celle de J. Bres. Le dialogue est parfois difficile au sein même de la communauté des chercheurs en linguistique. Du côté de la sémiotique, même problème : on a parfois l’impression que chacun bâtit son propre outillage conceptuel, ce qui rend le dialogue entre les chercheurs compliqué. Globalement et contrairement aux échanges oraux ayant eu lieu pendant le séminaire, en sémiotique comme en linguistique, l’ouvrage ne révèle pas une tendance à l’ouverture aux recherches des uns et des autres : chacun propose son approche de l’énonciation, sans vraiment chercher à la confronter à celle des autres — à l’exception notable de J. Bres et A. Rabatel, qui dialoguent par article interposé, ou encore de J.‑P. Desclés, qui n’hésite pas à convoquer d’autres théoriciens de l’énonciation pour dialoguer avec eux. Cette impression de fermeture et d’éclatement persiste malgré les articles de synthèse remarquables de M. Colas‑Blaise et de G. M. Tore, qui ne nient pas cette difficulté : le premier, comme nous l’avons déjà mentionné, est constitué de pas moins de onze parties, et le dernier s’interroge sur la possibilité même de définir, finalement, le concept d’énonciation.


***

18Il est nécessaire, si l’on veut faire avancer les recherches sur l’énonciation, de regarder ces difficultés en face. C’est un des nombreux mérites de L’Énonciation aujourd’hui que de permettre de le faire. L’ouvrage, tout en révélant un certain nombre de problèmes, tient ses promesses. Il dresse un panorama fidèle de ce qu’est la recherche en Sciences du Langage, autour du concept d’énonciation, aujourd’hui. Ses intérêts sont multiples : d’abord, il offre l’accès à des réflexions très diverses, très riches, démontrant la vivacité de la question énonciative au sein du monde de la recherche. Ensuite, il fournit une perspective sur les axes de réflexion qui se développent depuis les premières avancées des années 1960 autour de la conception linguistique de l’énonciation. Le lecteur découvre ainsi la grande constance de la recherche dans ces domaines, qui n’ont pas encore été explorés complètement, constance qui pourrait néanmoins aussi être interprétée comme un manque d’innovation théorique. Enfin, il témoigne d’un certain nombre de problèmes qui traversent la linguistique et la sémiotique : difficultés à circonscrire des méthodologies, des appareillages théoriques, des objets d’étude communs ; problèmes de communication, entre les disciplines et au sein des disciplines elles‑mêmes ; différences fondamentales de méthodologie… Difficile de dire, cependant, si ces obstacles sont inhérents à l’état actuel de ces deux disciplines, ou sont simplement dus à la notion d’énonciation elle‑même, dont l’empan théorique est peut‑être trop large. À la lecture de cet ouvrage, on oscille sans cesse entre deux sentiments, parfois confondus, bien résumés dans l’article de clôture de G. M. Tore.

19Ainsi, le lecteur peut, d’un côté, s’attrister de l’apparent éclatement théorique qui se révèle au fil de la lecture. Les approches des sémioticiens et des linguistes sont très différentes. Du côté de la linguistique, la diversité des approches et des objets étudiés peut être interprétée comme un indicateur de ce qu’est la recherche en linguistique en ce moment : les questions théoriques « de fond » sont souvent (pas toujours) laissées de côté, et tout se passe comme si chacun travaillait sur des phénomènes linguistiques très précis, sans plus se préoccuper de s’intégrer à une vision d’ensemble reposant sur un dialogue entre les différentes « chapelles énonciatives ». Du côté de la sémiotique, c’est plutôt le contraire : de nombreux articles bâtissent des appareils conceptuels riches et puissants, dont le coût théorique semble très fort pour aboutir à des résultats, en termes d’analyse concrète d’objets d’études précisément circonscrits, qui semblent incertains. Au sein des deux disciplines, par ailleurs, il est très difficile d’établir une continuité entre les diverses approches proposées.

20Mais le lecteur peut aussi, d’un autre côté, se réjouir de prendre conscience de cette complexité et des problèmes qu’elle pose. C’est, d’abord, une richesse démontrant la nécessité et la pertinence du concept d’énonciation pour traiter de la construction du sens, qu’il soit linguistique, visuel ou autre. Cette diversité est ensuite, de ce fait, un espoir pour l’avenir de la recherche dans le domaine de l’énonciation : elle rend saillante la nécessité qu’il y a à faire dialoguer les disciplines, les chercheurs, entre eux, pour avancer et faire évoluer les théories de l’énonciation. Elle fournit enfin les bases d’une réflexion nouvelle, permettant peut‑être d’aller au‑delà des considérations actuelles ; c’est ce que Gian Maria Tore propose de faire dans son article de clôture, où il remet par exemple en question la notion du marquage de l’énonciation dans les énoncés, ou celle de l’identification de l’énoncé à un sujet. C’est aussi ce qu’a provoqué chez nous la lecture de cet ouvrage : l’envie d’aller plus loin, de participer collectivement à la réinvention d’un certain nombre de concepts associés à l’énonciation. Ce que montre L’Énonciation aujourd’hui, finalement, c’est que les problèmes concernant l’étude de l’énonciation en sémiotique et en linguistique sont à la hauteur de ses enjeux.