Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2017
Février 2017 (volume 18, numéro 2)
titre article
Myriam Sunnen

 Échapper à la biographie

DOI: 10.58282/acta.10087
Signés Malraux. André Malraux et la question biographique, sous la direction de Martine Boyer‑Weinmann et Jean‑Louis Jeannelle, Paris : Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2016, 359 p., EAN 9782812450983 & Jacques Chanussot et Claude Travi, Dits et Écrits d’André Malraux. Bibliographie commentée, nouv. éd. revue et augmentée, avant‑propos de Jean‑Claude Larrat, Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2016, 813 p., EAN 9782364411807 & Dictionnaire André Malraux, sous la direction de Charles‑Louis Foulon, Janine Mossuz‑Lavau & Michaël de Saint‑Cheron, avec la collab. d’Aziz Bennis, Paris : CNRS Éditions, 2011, 888 p., EAN 9782271069023 & Dictionnaire André Malraux, sous la direction de Jean‑Claude Larrat, préf. d’Henri Godard, Paris : Classiques Garnier, coll. « Dictionnaires et synthèses », 2015, 1214 p., EAN 9782812434112.

1« Au moment où Kafka attire plus d’attention que Joseph K. », écrit Kundera dans un passage de L’Art du roman, « le processus de la mort posthume de Kafka est amorcé1. » À supposer que Kundera dise vrai, Malraux est bien en passe de mourir une seconde fois. Les considérations sur le peu d’estime que ses textes suscitent aujourd’hui traversent comme un fil rouge plusieurs publications récentes, et il n’est pas rare que les auteurs opposent à la méconnaissance de l’œuvre les hommages rendus à l’homme. Comme le soulignent Jean‑Louis Jeannelle et Martine Boyer‑Weinmann dans l’introduction à Signés Malraux (p. 10‑11), il est possible que les biographes aient leur part de responsabilité dans cette focalisation sur l’homme au détriment de l’œuvre. Depuis Jean Lacouture, tous ont en effet défendu la thèse selon laquelle Malraux aurait « construi[t] » sa vie « comme une œuvre2 », au point qu’elle serait devenue « sa plus belle œuvre » — une thèse qu’entend réfuter Sophie Doudet dans sa récente biographie : elle suggère en effet que les livres de Malraux sont « plus grands encore » que sa vie3. Faudrait‑il aller plus loin et s’opposer, en « malrucien » engagé, à la publication de toute nouvelle étude biographique, voire s’abstenir de lire celles qui paraissent, sous prétexte qu’elles sont d’office réductrices et nuisibles à l’œuvre dans la mesure où elles risquent de l’éclipser ? Certains développements de Malraux pourraient encourager un tel antibiographisme, comme la phrase des Voix du silence selon laquelle « la biographie d’un artiste, c’est sa biographie d’artiste4 », le passage de Lazare où il affirme ne pas avoir lu ce qui « [l]e concerne » mais seulement « ce qui concerne [s]es livres5 », ou encore son refus, maintes fois répété, de réduire l’homme « à ce qu’il cache » et « à ce qu’il fait6 ». Pourtant, il est aussi l’auteur du Démon de l’absolu,un essai biographique consacré à Lawrence d’Arabie. Les développements de Néocritique sur la biographie sont par ailleurs moins négatifs qu’on ne pourrait le penser et les références à la vie des artistes (ou du moins à certains moments déterminants, tels que la rencontre avec la maladie et la mort) ne font pas totalement défaut dans les Écrits sur l’art. Après que les études de J.‑L. Jeannelle7 et de Claude Pillet8 ont mis en évidence les aspects éminemment modernes du Miroir des limbes, où Malraux se montre critique à l’égard de l’autobiographie traditionnelle tout en en proposant un nouveau modèle, il était donc tentant de s’intéresser à son rapport au genre biographique, ainsi qu’aux facteurs susceptibles d’expliquer les réactions véhémentes que sa propre vie a suscitées.

2En effet, peu d’écrivains ont été jugés aussi sévèrement que Malraux sur la base de leurs faits et gestes, non seulement par des adversaires politiques ou des intellectuels mais aussi par certains proches et des biographes, au point que, dans sa contribution à Signés Malraux, Jacques Lecarme se demande si Malraux n’aurait « pas renoncé à tout engagement, littéraire, politique ou conjugal », s’il avait « prévu qu’en 2013, sur les rayons de livres de poche en librairie, il n’y aurait à la lettre “M” que la biographie hostile d’Olivier Todd ou les témoignages rancuniers de ses deux ex‑épouses » (p. 95). Cet « antimalrucianisme » mérite d’autant plus d’être étudié qu’il entretient des liens étroits avec le « mythe Malraux », dont il pourrait être l’envers, et qu’il influence aujourd’hui la réception de l’œuvre, victime à la fois des hommages trop appuyés à l’homme et des campagnes de dénigrement.

3Signés Malraux répond à cette nécessité. Sous‑titré André Malraux et la question biographique, le volume comprend quinze contributions issues d’un colloque organisé à Lyon en octobre 2012 par M. Boyer‑Weinmann et J.‑L. Jeannelle et auquel ont participé non seulement des littéraires mais aussi l’historien Laurent Douzou et la sociologue Gisèle Sapiro. Placé « sous le “signe” intellectuellement complice de Lyotard et de son Signé Malraux9 », le recueil est divisé en trois parties. La première, « Consigner : nœuds biographiques », est consacrée à la mise en place du « mythe Malraux » et aux circonstances qui en ont favorisé l’émergence. Intitulée « Assigner : Malraux et ses biographes », la seconde s’inscrit dans le sillage de l’étude de M. Boyer‑Weinmann10 et accorde une place de premier plan au livre de Lyotard11. La troisième partie, « Contre‑signer : Malraux biographe », concerne le rapport ambivalent que Malraux a entretenu avec le genre biographique et ses propres réalisations dans ce domaine.

Mythe & biographie

4Bien que seule la première communication y soit explicitement consacrée, le « mythe Malraux » est au cœur de plusieurs développements de Signés Malraux, sans que les différents auteurs le définissent exactement de la même façon.

5Dans la courte mais incisive étude inaugurale, Jean‑Claude Larrat souligne que, d’une manière générale, la notion de mythe appliquée à un écrivain désigne « une biographie fausse, fictive, forgée au gré de motivations qui peuvent être très diverses, mais qui ont en commun d’être étrangères à l’exigence de vérité » (p. 27). Employé dans ce sens, le terme a une nette connotation négative. Les lecteurs de Malraux l’associent spontanément aux accusations de mythomanie sur lesquelles est fondée la biographie d’O. Todd12, qui s’applique tout particulièrement à déconstruire le « mythe » du Malraux résistant, que J.‑Cl. Larrat se refuse quant à lui de qualifier de mythe dans la mesure où l’écrivain était bel et bien engagé dans la lutte contre l’Occupant. Quelle que soit l’origine des légendes biographiques qui peuvent circuler au sujet d’un écrivain, celles‑ci reposent sur un « regard biographisant » (p. 27) et suscitent logiquement des travaux destinés à départager la part de mythologie et la part de vérité qu’elles contiennent. Il existe ainsi, d’après J.‑Cl. Larrat, une « interdépendance entre mythe et biographie » : « La biographie est un contre‑mythe, tout comme le mythe était une contre‑biographie » (p. 27).

6Mettant en évidence cette « interdépendance », la communication de Jonathan Barkate concerne l’implication des proches et témoins de Malraux dans la construction d’un certain nombre d’éléments faisant partie du « mythe du grand homme » (p. 122), comme sa prétendue adhésion au Kuomintang, la destruction non avérée d’un ou de plusieurs de ses manuscrits par la Gestapo et la manière dont aurait été organisée sa première rencontre avec le général de Gaulle. Né en partie grâce aux entretiens que Malraux avait accordés au jeune Roger Stéphane au cours des années quarante et qui ont été publiés dans les années cinquante, ce mythe a été remis en question dès 1963 par les Mémoires de Clara, la première épouse de l’écrivain. La parution de Le Bruit de nos pas aurait encouragé Malraux à retoucher son portrait dans Antimémoires (entre autres en évitant d’évoquer certaines périodes de sa vie), avant qu’il ne tente, en particulier à travers les médias, « d’imposer une version de sa biographie capable de neutraliser celles des témoins » (p. 122). C’est après sa disparition qu’a commencé la démythification massive, même dans des textes dus à des proches qui avaient contribué à la construction du mythe.

7Il n’est toutefois pas sûr que les mythes d’écrivains soient forcément de nature biographique. D’après J.‑Cl. Larrat, il existait, dans les années 1920, un premier « mythe Malraux » qui a permis à l’intéressé d’« échapp[er] à sa biographie13 » et qui, dans l’immédiat, n’a pas déclenché la moindre investigation biographique. C’est par son « ethos énonciatif » (p. 30), par son style et ses gestes que Malraux a impressionné les intellectuels réunis aux décades de Pontigny et dans le salon de Daniel Halévy, dans un climat intellectuel où le mythe en tant que phénomène social intéressait beaucoup plus que la biographie. Sans s’interroger sur l’implication réelle de Malraux dans la révolution chinoise, ces intellectuels étaient prêts à voir dans le personnage central des Conquérants, Garine, l’incarnation d’un mythe révolutionnaire. Or, alors que le dispositif narratif des Conquérants et de La Voie royale empêchait les lecteurs d’identifier Malraux à Garine et à Perken, toujours vus à travers les yeux d’un simple témoin, la disparition de ce narrateur et l’engagement réel de Malraux dans la guerre d’Espagne ont encouragé les rapprochements avec ses héros. Aux yeux de J.‑Cl. Larrat, c’est parce qu’il était conscient de ce risque que Malraux a abandonné la fiction au début des années quarante et qu’il n’a jamais achevé Non, le roman consacré à la Résistance :

Le mythe Malraux avait commencé à s’effacer du jour où il avait connu un début de réalisation (le début des années 1930) ; après cela, à partir du moment où Malraux s’était réellement engagé, il ne pouvait qu’être dénoncé comme une imposture. (p. 37).

8Il est vrai que, dans Le Démon de l’absolu, dont la rédaction coïncide avec le renoncement à la fiction,Malraux affirme l’existence d’un mythe d’écrivain fondé non pas sur un « regard biographisant » mais sur l’œuvre :

Pour [l’]imagination [de Lawrence d’Arabie] comme pour la nôtre, Nietzsche n’était pas un professeur que sa mère appelait Fritz et qui, par ailleurs, écrivait de grands livres méconnus ; Dostoïevski n’était pas un homme de lettres malade et joueur ; chacun d’eux était d’abord le personnage mythique né de tous les écrits qu’il avait signés, comme un personnage de roman naît de tous les propos que lui prête l’auteur14.

9Dans Le Démon de l’absolu, ces réflexions sont importantes dans la mesure où elles permettent à Malraux d’expliquer l’insatisfaction de Lawrence devant son roman Les Sept Piliers de la sagesse, qui, à la relecture, ne lui aurait pas procuré l’impression d’avoir étéécrit par une « grande personnalité » comparable à Nietzsche. Elles annoncent par ailleurs les développements sur le « Balzac mythique [qui] dort dans tout lecteur de Balzac15 » et sur l’ambivalence des mythes d’écrivains tels qu’on les trouve dans Néocritique16. Symbolisé par le Balzac de Rodin, le mythe romantique de l’artiste était, d’après Malraux, antibiographique dans la mesure où il reposait sur la distinction entre la vie d’Honoré et le génie de Balzac ; en même temps, l’existence même de ce mythe a favorisé — comme en témoigne le Balzac en pantoufles de Léon Gozlan — l’émergence de biographies destinées à « apprivoiser17 » les demi‑dieux qu’étaient devenus les créateurs, en les réduisant à une dimension humaine qui n’efface jamais complètement l’aura du mythe : « Ainsi que tout romantisme porte en soi son réalisme d’où naîtra le réalisme futur, le mythe de l’artiste appelle sa biographie18. » En abordant la biographie d’un point de vue historique, Malraux montre bien que, jusqu’à une époque assez récente, seuls les personnages « mythiques » avaient droit à leur biographie et qu’en ce sens, « le biographe entreprend la vie d’un personnage mythique19 ». Il n’envisage toutefois pas, dans Néocritique, qu’un biographe puisse explicitement viser la destruction de ce mythe. C’est pourtant à cette entreprise qu’allaient s’atteler ses propres biographes, sans doute parce que certaines périodes de sa vie ressemblaient trop à ses romans pour qu’on s’abstienne de les en rapprocher, peut‑être aussi parce qu’à partir d’un certain moment, son mode d’existence ne ressemblait justement plus assez à celui de ses héros pour que le mythe puisse perdurer.

10Si l’image mythique d’un écrivain est vraiment en relation directe avec son œuvre, comme le suggère Néocritique, on se demande en effet quel a bien pu être le « Malraux mythique » qui « dormait » dans ses lecteurs des années 1950 et 1960, c’est‑à‑dire au moment où les nouvelles fonctions politiques de l’homme, son mode de vie bourgeois et son admiration pour le général de Gaulle semblaient difficilement compatibles avec le mythe né des romans révolutionnaires. On sait que certains lecteurs se sont alors détournés de lui, ce qui a permis à un autre écrivain d’occuper sa place au sein d’un champ littéraire profondément métamorphosé : Sartre. En se référant aux travaux de Bourdieu sur le champ littéraire, Lucas Demurger montre que, dans la théorie sartrienne de la littérature, Malraux constituait un repoussoir idéal. Dès 1947 et surtout après 1958, il ne pouvait plus être considéré comme un écrivain engagé puisqu’il était « passé du côté du pouvoir » (p. 158). Les attaques lancées contre Malraux ont non seulement permis à Sartre de s’imposer face à son rival mais elles ont aussi nourri l’antimalrucianisme des décennies suivantes. Elles ont ainsi été relayées par Beauvoir, qui, dans Tout compte fait, condamne le silence de Malraux au sujet des événements algériens et lui refuse pour cette raison le droit de faire valoir son engagement dans la Résistance20 — un topos qui sera repris dans d’autres textes relevant de cette « rhétorique anti‑Malraux » dont L. Demurger propose une typologie haute en couleurs. Quant à l’antimalrucianisme actuel, dont témoignent des publications et des sites Internet, L. Demurger émet l’hypothèse qu’il « relèverait d’abord d’une logique réactive, qui se nourrirait moins de la lettre même des textes que des discours hagiographiques perpétuant le “mythe Malraux” » (p. 164). En somme, la panthéonisation aurait nui autant, voire plus à Malraux et à son œuvre que les entreprises de démythification de ses biographes et la haine de ses détracteurs.

11Si les références au « mythe Malraux » sont nombreuses dans le recueil, on note aussi l’importance accordée aux proches de l’écrivain, dans la communication de Jonathan Barkate mais aussi dans celle de David Pettersen fondée sur la multibiographie de Maurizio Serra21, ainsi que dans l’étude d’Hélène Baty‑Delalande sur Malraux et Drieu La Rochelle. L’amitié qui liait les deux hommes a été interprétée, voire instrumentalisée par un certain nombre de spécialistes, d’admirateurs et de biographes, que ce soit pour égratigner le portrait de Malraux en résistant ou pour valoriser l’œuvre de Drieu — alors que Malraux n’a à aucun moment tenté d’expliquer ni surtout de légitimer les choix politiques de son ami, qu’il semble surtout avoir admiré en raison de l’intensité avec laquelle il avait mené sa vie.

L’impossible biographie

12Assez fréquents chez Malraux quand il s’agit de souligner l’incapacité du récit biographique à rendre compte de la conscience que chacun a de soi‑même, les termes « intensité » et « densité » apparaissent aussi dans Le Démon de l’absolu22. La place qu’occupe cet essai inachevé dans un recueil consacré à la question biographique surprend moins que la variété des jugements et analyses qu’il a suscités. Aux yeux de J. Lecarme, Le Démon de l’absolu paraît fade (voir en particulier p. 107) en comparaison avec Les Sept Piliers de la sagesse, dans la mesure où, en gommant un certain nombre d’aspérités et d’éléments réfractaires au portrait qu’il comptait brosser, Malraux a procédé à une élucidation excessive qui épuise littéralement le personnage biographié sans pour autant rendre compte, au même titre que le livre de Lawrence, de la transformation du monde arabe. Nathalie Lemière‑Delage, qui insiste de son côté sur la « richesse rare » (p. 269) de ce texte, en explique l’inachèvement par les pesantes contraintes génériques et la conviction profonde de Malraux que la biographie n’est pas en mesure de refléter un destin ni de percer le mystère d’un homme. Elle souligne aussi le point de vue très orienté de Malraux : les jugements positifs que l’écrivain anglais a portés sur Les Sept Piliers de la sagesse ont ainsi été passés sous silence. Quant à Sylvie Howlett, elle montre que les nombreuses allusions à Dostoïevski représentent un idéal de composition dont l’imitation aurait pu aider Lawrence à faire des Sept Piliers de la sagesse un chef‑d’œuvre, et en même temps un moyen, pour Malraux, de formuler des interrogations métaphysiques qui ressurgiront dans Antimémoires.

13Souvent soulignée, la méfiance de Malraux à l’égard du genre biographique n’a jamais abouti à un antibiographisme fanatique, comme le montre Joël Lœhr dans son analyse de Néocritique et de L’Homme précaire et la littérature. À la biographie, Malraux reproche certes d’être l’expression d’un individualisme périmé ; il pointe aussi son incapacité à reconfigurer une vie et il critique son « ambition de totalisation » (p. 334) qui semble déplacée au vu du caractère fondamentalement mystérieux de notre « moi » intime. Mais le refus du biographisme tel qu’on le trouve dans Les Voix du silence n’implique aucune opposition de type « idéaliste » entre la « personnalité artistique et [le] personnage social », entre « moi créateur […] et moi mondain, terrestre » (p. 336). Il repose essentiellement — et les écrits sur l’art le confirment — sur le refus du déterminisme et sur la conviction que l’artiste cherche avant tout à créer et non à copier sa propre vie. Toujours d’après Néocritique, il existe même des biographes susceptiblesde « change[r] un destin subi en destin dominé23 ».

14L’« hypobiographie » de Lyotard correspond d’une certaine façon à cette définition, même si, comme le soulignent M. Boyer‑Weinmann et J.‑L. Jeannelle, elle s’inscrit dans la lignée inaugurée par Jean Lacouture dans la mesure où elle semble faire des textes de « simples véhicules pour accéder à ce qui serait l’unique préoccupation de Malraux et sa principale création, à savoir son existence elle‑même » (p. 11). Signé Malraux afait l’objet de deux communications, complétées par trois textes de Lyotard24. Dolorès Lyotard ne livre pas seulement un certain nombre d’indications précieuses sur la genèse de Signé Malraux et de Chambre sourde25 mais elle montre aussi que le philosophe connaissait parfaitement les réticences de Malraux à l’égard de (l’auto)biographie. Le paradoxe sur lequel était fondée son entreprise est aussi au cœur de l’article de J.‑L. Jeannelle. En s’appuyant sur les archives de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, il souligne que Lyotard avait initialement prévu d’intégrer à son texte un certain nombre de réflexions plus théoriques concernant la remise en question du récit linéaire et de l’analyse du « moi » telle qu’elle apparaît dans Le Miroir des limbes — des réflexions développées au cours de plusieurs conférences données aux États‑Unis en 1992‑1993. Or ces considérations ont progressivement été supprimées, puis reprises dans des articles publiés en parallèle à Signé Malraux et surtout dans Chambre sourde. D’après J.‑L. Jeannelle, ce livre paru peu de temps avant le décès de Lyotard constitue une « hyperbiographie » au regard de l’« hypobiographie » qu’est Signé Malraux : la vie et l’œuvre de Malraux y sont réexaminés « de haut », à la lumière du Miroir des limbes et surtout des considérations de Lazare sur l’impossibilité de « réduire » notre « moi » au sujet (auto)biographique — ce qui revient à « défai[re] » (p. 223) l’entreprise de Signé Malraux.

15Faut‑il voir dans ce diptyque formé par Signé Malraux et Chambre sourde un nouveau genre littéraire susceptible de remplacer la biographie, au même titre que ces colloques « cubistes26 » que Malraux évoque dans Néocritique et dont Signés Malraux est assurément un exemple ? Si J.‑L. Jeannelle et M. Boyer‑Weinmann ne sont pas allés jusqu’à présenter comme fictifs les contributeurs du recueil qu’ils ont édité, comme Malraux le préconise, ils ont du moins renoncé à la publication des traditionnelles notices bio‑bibliographiques en fin de volume, au point que le lecteur est libre de penser que tous les auteurs sont bien des collègues « du docteur Goudron et du professeur Plume27 ».

Dire, écrire & faire : biographie & bibliographie

16« Cubiste » ou non, le colloque (ou le recueil collectif) est bien un genre permettant d’aborder l’œuvre d’un auteur sans passer par la biographie. Il en existe d’autres, comme la bibliographie commentée, qui entretient certains liens de parenté avec le genre biographique mais qui s’en distingue sur des points cruciaux. Avec les biographes, les auteurs de bibliographies commentées partagent sans doute ce que l’on pourrait appeler un désir de complétude — Michel Rybalka et Michel Contat évoquent leur « ambition de reconstituer une sorte de “vie bibliographique” de Sartre28 » — ainsi qu’un fort attachement à la chronologie. C’est par le respect rigoureux de la chronologie, au détriment de tout classement générique, voire de toute hiérarchisation stricte29, que ce type de bibliographie se distingue des bibliographies de thèse, où les entretiens accordés à des journalistes sont en principe séparés des grands textes et où il serait impensable de faire figurer de simples propos rapportés par des témoins, comme on en trouve dans Dits et Écrits d’André Malraux. Contrairement aux biographies, qui peuvent également faire appel à de tels types de textes, les bibliographies commentées laissent toutefois au lecteur le soin d’interpréter l’évolution d’un auteur sans la lui imposer par un récit, des commentaires ou des jugements.

17En insistant sur le fait que leur « inventaire bibliographique » « contourn[e] d’une certaine manière le genre biographique », tout en se proposant de donner une « vue d’ensemble » de « la pensée » et de « la création » de Malraux30, Jacques Chanussot et Claude Travi prennent de manière explicite leurs distances par rapport au genre biographique, comme Cl. Travi le fait par ailleurs dans sa contribution à Signés Malraux. De l’homme privé, il est très peu question dans leur bibliographie, où on trouve certes des extraits de lettres, mais uniquement des développements concernant l’œuvre ou la pensée de l’écrivain31. En revanche, les textes et les propos de l’intellectuel antifasciste et du ministre sont inventoriés avec le même soin que les œuvres littéraires à proprement parler — même si les notices consacrées aux grands textes restent les plus longues : J. Chanussot et Cl. Travi n’en décrivent pas seulement les éditions et rééditions successives mais aussi les manuscrits connus, les prépublications, les éventuelles adaptations théâtrales ou cinématographiques, tout en faisant état de la réception critique, des exemplaires dédicacés et d’éventuels commentaires dans la correspondance avec d’autres écrivains. Il en résulte un ouvrage foisonnant d’informations, presque vertigineux, qu’on a de la peine à qualifier encore de bibliographie, à tel point il rend compte de l’ensemble des traces laissées par Malraux et du contexte intellectuel et culturel dans lequel il a évolué.

18Comparé à Écrits de Sartre de M. Contat et M. Rybalka, Dits et Écrits d’André Malraux contient plus de renseignements d’ordre bibliophilique et accorde davantage d’importance aux manuscrits — une tendance qui s’explique en partie par la personnalité, la fonction et les goûts des auteurs respectifs (d’une part des universitaires, d’autre part des collectionneurs passionnés), mais aussi par l’évolution des études universitaires (la critique génétique). Il est intéressant de noter que Cl. Travi et J. Chanussot évoquent à la première page de leur bibliographie, dans la rubrique « Avant 1920 », des vers non publiés de Malraux tout en mentionnant ses « premières manifestations épistolaires », qui seraient « appar[ues] » alors qu’il avait « dix, onze ans » (p. 23), tandis que M. Contat et M. Rybalka font seulement état des écrits d’enfance de Sartre dans la chronologie et ouvrent leur bibliographie sur le premier texte publié32. Contrairement aux spécialistes de Sartre, J. Chanussot et Cl. Travi étaient en effet en mesure de citer — grâce à un catalogue de vente et à la biographie d’O. Todd — des écrits d’enfance de leur auteur33. Leur décision d’intégrer, notamment grâce aux « notules », la chronologie dans la bibliographie à proprement parler ne leur a, par ailleurs, pas permis de répertorier ces textes à part. Mais il n’est pas interdit de penser qu’ils auraient peut-être opté pour une présentation différente s’ils avaient, publié leur ouvrage du vivant de l’auteur bibliographé, et avec une préface de celui‑ci… Les vers du jeune Malraux invitent en tout cas à une passionnante réflexion sur la définition de l’œuvre et les rapports complexes qu’elle entretient avec les autres « écrits », c’est‑à‑dire, en somme, sur ce qui relève de l’œuvre d’un écrivain et ce qui appartient à sa biographie.

19Parue en 2016, la nouvelle édition de Dits et Écrits d’André Malraux dépasse de 200 pages l’édition de 2003. Comme le souligne J.‑Cl. Larrat dans son « avant‑propos », cette augmentation de volume est due à l’insertion de plus de 30 nouvelles notices ainsi qu’au développement, parfois important, des notices existantes (p. 11). Il est vrai que, depuis 2003, un certain nombre de textes de Malraux sont devenus accessibles et méritaient d’être répertoriés, comme une partie de sa correspondance, éditée par François de Saint‑Cheron34, le roman inachevé Non publié par Henri Godard et J.‑L. Jeannelle35, ainsi que quelques textes publiés dans les trois derniers volumes de l’édition de la Pléiade (2004 et 2010), certes annoncés dans l’édition de 2003 de Dits et Écrits d’André Malraux mais ne pouvant être mentionnés de manière systématique. Parmi les autres sources ayant alimenté les nouvelles notices ou les nouveaux développements, les auteurs citent entre autres la thèse de Claude Pillet36, les travaux biographiques de Walter Langlois37 et Robert Thornberry38, les études de J.‑L. Jeannelle sur Malraux et le cinéma39, les deux dictionnaires, ainsi que toute une série d’éditions, de rééditions et de travaux de recherche ne concernant pas directement Malraux. De nombreuses notices ont par ailleurs été écrites ou complétées grâce à des inventaires d’archives, des archives numérisées, des catalogues de bibliothèque, ainsi que des sites Internet, ce qui permet de mesurer la progression de la numérisation depuis 2003. Dans la nouvelle édition de leur bibliographie, J. Chanussot et Cl. Travi ont par ailleurs corrigé, avec une modestie et une précision admirables, quelques rares erreurs ou imprécisions de l’édition précédente.

20L’utilité de Dits et Écrits d’André Malraux n’est plus à démontrer. Pourvu de riches annexes et d’un index très précieux, le volume permet de localiser des manuscrits, de comprendre le contexte dans lequel les œuvres ont été écrites et d’accéder à des informations détaillées sur les éditions que Malraux a réalisées à l’époque où il travaillait pour René‑Louis Doyon, pour Lucien Kra ou plus tard pour Gallimard (une facette de sa vie qui relève sûrement de sa « biographie d’artiste »). Cette vaste bibliographie « révèle » aussi, comme l’écrit J.‑Cl. Larrat, « maints archipels inexplorés » (p. 12), que l’on rêve de parcourir. On se demande par exemple quelle lettre de Malraux a pu être publiée dans Études tsiganes au printemps 1964, qui a traduit son texte sur Van der Lubbe publié en allemand dans un livre paru au Luxembourg… En accordant une place importante à ses rapports avec d’autres écrivains, aux pétitions qu’il a signées et à ses engagements politiques, Dits et Écrits d’André Malraux constitue l’épine dorsale d’une biographie intellectuelle de Malraux, tout en répondant de manière très efficace à certaines accusations de mythomanie lancées par ses adversaires. Les notices et notules concernant ses interventions dans le cadre des manifestations antifascistes montrent bien, par exemple, que son engagement était sérieux et durable, en dépit de toutes les inexactitudes ou exagérations que ses biographes ont mises en lumière dans les développements d’Antimémoires consacrés à la Résistance.

Au‑delà du biographisme, le dictionnaire

21Il existe un autre type d’ouvrage qui échappe à sa manière aux critiques que Malraux a formulées à l’endroit de la biographie. Fondés sur la pluralité des points de vue et proposant des notices non pas ordonnées chronologiquement mais classées par ordre alphabétique, les dictionnaires consacrés aux grands écrivains s’inscrivent bien dans la lignée du « colloque » évoqué dans Néocritique, comme H. Godard le remarque dans sa préface au Dictionnaire André Malraux dirigé par J.‑Cl. Larrat (p. 32). Les deux dictionnaires Malraux ayant été chroniqués ailleurs40, nous ne nous intéresserons ici qu’à la manière dont chacun aborde la biographie de l’écrivain. Ce point constitue en effet peut‑être la ligne de partage la plus importante entre ces deux volumes parus respectivement en 2011 et en 2015.

22D’après sa quatrième de couverture, le premier dictionnaire en date, publié aux éditions du CNRS, « épouse le rythme d’une vie menée tambour battant, de l’Indochine à l’Espagne, de Trotsky à De Gaulle, de la Résistance au ministère de la Culture, de La Condition humaine aux Chênes qu’on abat » et met ainsi prioritairement l’accent sur le parcours de l’homme, comme le suggère aussi la participation de plusieurs témoins et membres de sa famille, Sophie de Vilmorin et Alain Malraux. Paru aux éditions Garnier, le second dictionnaire est, quant à lui, « consacré à l’œuvre et à la vie d’André Malraux » et il invite le lecteur à « construire […] sa représentation de Malraux, qu’il mette l’accent sur le romancier, l’essayiste, l’aventurier, le militant, le ministre, l’antimémorialiste ou même sur le “misérable petit tas de secrets”41 ». L’ordre dans lequel sont énumérées les différentes facettes de l’œuvre et de la vie en dit long sur l’orientation de ce dictionnaire, littéraire et non biographique. Cette impression est confirmée par la présence d’une bibliographie détaillée des « œuvres complètes » de Malraux au début du volume, comme, bien sûr, par le choix des entrées et les intitulés des notices. Si le dictionnaire publié aux éditions du CNRS est dominé par des noms propres, celui de J.‑Cl. Larrat — où les noms propres ne font pas défaut — se caractérise par le recours récurrent à des notions abstraites, voire à des concepts philosophiques ou esthétiques (« apparence », « absolu », « discontinuité », « chaos », « fondamental »), ainsi que par l’importance accordée aux styles artistiques (« baroque », « académisme », « cubisme »). À parcourir de manière plus attentive les notices, on constate que l’équipe de J.‑Cl. Larrat n’a pas seulement retenu tous les livres de Malraux mais qu’un nombre considérable de comptes rendus et d’articles font aussi l’objet de longues notices analytiques, comme d’ailleurs des revues ou des collections au sein desquelles l’écrivain a été actif (Le Disque vert, Action…). Sans faire l’impasse sur l’œuvre littéraire, représentée essentiellement à travers les grands textes, le dictionnaire dirigé par Charles‑Louis Foulon, Janine Mossuz‑Lavau et Michaël de Saint‑Cheron propose de son côté un certain nombre d’articles exclusivement biographiques, comme par exemple des notices consacrées aux différentes « demeures » de Malraux (Bondy, La Soucco, Verrières‑le‑Buisson...), ou encore à des personnalités côtoyées au cours de sa carrière politique mais n’ayant aucun lien direct avec l’œuvre littéraire (Pompidou, Mitterrand…) L’orientation générale des deux dictionnaires est aussi perceptible à la lecture des articles, parfois de manière spectaculaire. Les deux volumes contiennent ainsi une notice consacrée au théâtre. Or, alors que celle de Ch.‑L. Foulon évoque de manière très détaillée les rapports du ministre Malraux avec certains metteurs en scène (Vilar, Barrault) et son engagement en faveur de Genet, la notice « théâtre » de J.‑Cl. Larrat est centrée sur la connotation négative des termes « théâtre » et « théâtral » dans l’œuvre de Malraux et constitue ainsi une réflexion sur sa pensée littéraire et esthétique, sans d’ailleurs passer sous silence les initiatives du ministre dans le domaine théâtral.

23La période gaulliste de Malraux constitue probablement le point sur lequel l’écart est maximal. Dû à une équipe de spécialistes de Malraux ayant abordé essentiellement son œuvre et sa pensée, le volume dirigé par J.‑Cl. Larrat contient certes les articles « Charles de Gaulle », « Ministère des affaires culturelles », « Maisons de la culture », « Expositions réalisées pendant le ministère de Malraux » et « Guerre d’Algérie » que tout lecteur attend. Mais, d’une manière générale, les notices consacrées à l’activité ministérielle sont peu nombreuses en comparaison avec celles contenues dans le dictionnaire de 2011 — publié avec le concours de la Fondation Charles de Gaulle et réalisé par une équipe comprenant plusieurs chercheurs particulièrement bien placés pour évoquer le gaullisme du « seul écrivain français du xxe siècle devenu ministre42 ». Y sont répertoriés par exemple toute une série de discours, absents sous cette forme du dictionnaire dirigé par J.‑Cl. Larrat, où on trouve toutefois bien une notice consacrée aux Oraisons funèbres — intégrées par Malraux lui‑même dans Le Miroir des limbes et faisant donc partie de l’œuvre.

24Réduire la complémentarité des deux volumes à une opposition entre un dictionnaire biographique et un dictionnaire littéraire relèverait toutefois de la caricature et ne tiendrait pas compte de l’ensemble des notices, ni des évidentes convergences. Bon nombre d’événements biographiques, de lieux, d’œuvres et même de thèmes ont en effet été retenus par les deux équipes et traités d’une manière comparable, comme l’affaire de Banteaï‑Srey (notice « Cambodge » du dictionnaire publié aux éditions du CNRS), les destinations des grands voyages d’une manière générale, les principales œuvres, certains personnages dont Clappique, la mort, l’agnosticisme… On trouve même dans les deux dictionnaires un article intitulé « Apocalypse », alors qu’a priori il ne s’agit pas d’une notion que l’on associe à Malraux. Renvoyant au titre du deuxième chapitre de la première partie de L’Espoir, elle donne lieu, dans les deux ouvrages, à des rapprochements avec Le Miroir des limbes (et même avec les Écrits sur l’art), ainsi qu’à une réflexion sur l’Histoire. Les deux équipes ont par ailleurs accordé une place importante à des écrivains, artistes ou intellectuels qui ont marqué l’évolution littéraire et intellectuelle de Malraux, sur lesquels il s’est prononcé dans ses essais ou qui ont à l’inverse contribué à la réception de son œuvre : Balzac, Dostoïevski, Michelet, Goya, Groethuysen, Lyotard… Et bien que ce volume accorde moins d’importance à la biographie qu’à la pensée et aux textes, les notices « Paul Nizan », « Romain Gary » ou « Louis Aragon » du dictionnaire dirigé par J.‑Cl. Larrat abordent les liens que, dans le cadre de ses engagements ou dans sa vie privée, Malraux a entretenus avec ces écrivains et intellectuels. Que les approches exclusivement biographiques de son œuvre aient été parfois réductrices ne signifie en effet nullement qu’il faille ignorer le contexte culturel et intellectuel dans lequel cette œuvre a été écrite. Comme le note L. Demurger, les biographies peuvent même, en « interroge[ant] des parcours intellectuels », « se mettre en quête d’une unité recouvrée de la pensée et de l’existence » (Dictionnaire André Malraux, « Classiques Garnier », article « Biographies consacrées à Malraux », p. 172). Les deux dictionnaires convient à cette même quête.