Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Mars 2021 (volume 22, numéro 3)
titre article
Christophe Cosker

Manuel universitaire de littérature de jeunesse

University textbook on youth literature
La Littérature de jeunesse par ses textes, sous la direction de Bénédicte Milland‑Bove & Marie Sorel, Paris : Presses de la Sorbonne Nouvelle, coll. « Fondamentaux », 2020, 196 p., EAN 9782379060533.

« Je joue aux livres que j’ai lus. »
Robert Louis Stevenson

1Bénédicte Milland‑Bove, médiéviste et auteur de La Demoiselle arthurienne. Écriture du personnage et art du récit dans les romans en prose du xiiie siècle1 et Marie Sorel, vingtiémiste et auteur de Le Jeu dans l’œuvre de Montherlant2 proposent ici un manuel universitaire de littérature de jeunesse qui se présente sous la forme d’une anthologie didactique précédée d’une introduction critique. Conformément au genre de l’anthologie dans sa forme didactique, la focale de l’ouvrage est le texte de jeunesse. Ainsi le lecteur se voit‑il offrir vingt‑six analyses qui s’étendent d’un extrait de La Bonne Mère, théâtre à l’usage des jeunes personnes (1780) de la comtesse de Genlis à Aussi loin que la lune (2019) de Sylvain Levey. Les deux auteurs présentent leur dessein de la façon suivante :

Ce manuel, qui n’a aucune prétention à l’exhaustivité, n’est pas un « Lagarde et Michard » de la littérature de jeunesse. Loin du corpus de textes panthéonisés, l’ouvrage entend mettre en avant la diversité des approches (littérature, linguistique, étude de genres, didactique, génétique, traductologie…) auxquelles peuvent ouvrir les œuvres pour la jeunesse. Les « classiques » (Les Malheurs de Sophie, Alice au pays des merveilles…) y côtoient des œuvres contemporaines ou plus confidentielles et les analyses ne sont pas des commentaires de textes canoniques, encore moins des modèles à imiter.

2L’ampleur de l’objet exige la substitution du concept d’exemplarité à celui d’exhaustivité. Convoquant un modèle anthologique canonique, à savoir le Lagarde et Michard, les auteurs tentent de s’en distinguer, non seulement par leur objet, mais aussi par leur méthode et leur esprit, à savoir un rapport non exclusif au canon. C’est peut‑être pour cette raison qu’apparaît, en première de couverture, une illustration de John Tenniel pour Alice au pays des Merveilles de Lewis Caroll ; Le Chat du Cheschire montre que la littérature de jeunesse n’est pas, ou pas seulement, un univers rassurant.

« Foire » aux questions

3L’introduction de l’ouvrage, intitulée « La Littérature de jeunesse ? “Voilà qui est bien curieux !” » se présente comme une « foire » de questions estudiantines, questions « faussement naïves » (p. 11) regroupées en cinq thèmes :

  • Qu’appelle‑t‑on littérature de jeunesse ? A‑t‑elle toujours existé ?

  • La littérature de jeunesse, est‑ce un genre particulier ?

  • La littérature de jeunesse est‑elle de la « vraie » littérature ?

  • Y a‑t‑il de bons et de moins bons livres pour la jeunesse ?

  • La littérature de jeunesse peut‑elle être libérée du contrôle des adultes ? Peut‑on vraiment rendre compte de cette réception enfantine ? La littérature de jeunesse est‑elle libre ?

4Il est intéressant de constater que les questions des étudiants renseignent peut‑être avant tout sur leur formation littéraire. Et l’on sait que la façon de problématiser un objet est un critère qualitatif d’évaluation. Ainsi les deux premières questions sont‑elles lexicale et historique. L’interrogation suivante indique l’importance de la théorie des genres comme réflexe face à un corpus. Ce sont ensuite des questions de norme et de légitimité qui se posent, comme le suggèrent explicitement les adjectifs « vraie » et « bons » et, implicitement, l’adjectif « mauvais ». L’introduction se termine par l’interrogation la plus complexe, celle de la censure et de la liberté de la littérature de jeunesse, ainsi que la catégorie par rapport à laquelle la jeunesse prend sens, à savoir l’adulte.

Problématisation de l’objet : texte & littérature de jeunesse

5Cet ensemble de questions est repris au cours d’une introduction dans laquelle elles trouvent des réponses. Mais elles sont d’abord reformulées et agencées de la façon suivante :

  • À qui est destinée la littérature de jeunesse ?

  • Sur quelles conceptions de l’enfance et de l’adolescence [le texte de jeunesse] repose‑t‑il ?

  • Quelles normes et quels stéréotypes contribue‑t‑il à véhiculer et à bousculer ?

  • En quoi les choix éditoriaux et traductifs orientent‑ils sa réception ?

  • Quels liens entretient‑il avec les textes de la littérature dite générale ?

6La problématisation est donc réorientée du côté de la réception, de la définition des termes, des règles et récurrences discursives, du rôle de l’édition et du lien à la littérature en général.

7Comme l’indique la frise chronologique à laquelle l’introduction aboutit, la période historique embrassée s’étend de 841 à 2019, soit d’un an avant Les Serments de Strasbourg, à la période contemporaine qui précède immédiatement la parution de l’ouvrage. 841, en tant que terminus a quo, renvoie au Liber manualis de Dhuoda, c’est‑à‑dire au manuel pour le salut de son fils Guillaume. À l’autre extrémité, 2019, en tant que terminus ad quem, est notamment l’année d’une exposition de la Bibliothèque Nationale de France intitulée : « Ne laissez pas lire ! Polémiques et livres pour enfants ».

8B. Milland‑Bove et M. Sorel commencent donc par rappeler que :

L’expression « littérature de jeunesse » est surtout utilisée à partir des années 1970. Auparavant, on parle successivement de « livres d’éducation », de « livres pour enfants », puis de « littérature » : on part donc de la destination concrète attribuée à certains ouvrages, pour en arriver à une dénomination plus abstraite qui permet de délimiter, au sein (ou en marge ?) de l’ensemble de la littérature, un public dont les dimensions s’élargissent peu à peu, des enfants jusqu’aux adolescent.e.s d’aujourd’hui. (p. 3)

9L’expression « littérature de jeunesse » est extrêmement récente et date de la fin du siècle dernier. Pour autant, l’apparition du concept ne coïncide pas avec la chose, mais lui est largement ultérieure. À la question de l’appréhension de la littérature de jeunesse comme genre, les auteurs répondent de façon négative. La principale condition de possibilité de cette littérature est la considération de l’enfant comme être à part entière, phénomène étudié notamment par Philippe Ariès dans L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (1973)3. La question de la reconnaissance institutionnelle est emblématisée par l’absence d’élection de Jules Verne à l’Académie française. La littérature de jeunesse est également abordée, d’un point de vue légal, en lien avec la loi du 16 juillet 1949 et ses évolutions, loi dont le but est de protéger l’enfant de tout préjudice moral. Dans ce secteur éditorial non négligeable, B. Milland‑Bove et M. Sorel distinguent les œuvres résumées pour les enfants à celles directement composées pour la jeunesse et concluent en pesant les enjeux d’une littérature de jeunesse qui, de façon étonnante ou non, n’est pas écrite par les jeunes eux‑mêmes. D’un point de vue théorique, l’ouvrage se réfère notamment aux childhood studies en lien avec le programme « Écrire le 13 novembre » piloté par Catherine Brun et dont l’un des axes, auquel participe M. Sorel, est « Enfant/enfance » sous la direction d’A. Morgenstern.

Jalons & lieux communs : un parcours de la littérature jeunesse

10Après ces prolégomènes, vingt‑six extraits se succèdent, analysés selon un protocole uniforme qui se décline de la façon suivante : repères sur l’auteur, enjeux formels du livre et contextualisation, extrait, pistes de lecture et une section « Ouvertures et prolongements », souvent d’ordre bibliographique. L’alpha de l’ouvrage coïncide donc avec La Bonne mère, théâtre à l’usage des jeunes personnes (1780) de la comtesse de Genlis. Indépendamment de la forme théâtrale, ce premier texte permet d’insister sur l’importance du dialogue dans la littérature de jeunesse ainsi que de mettre en valeur un certain rapport à la didactique. En effet, la scène coïncide avec un don charitable à laquelle une enfant est d’abord réticente. Mais après une conversation avec sa mère, qui apparaît comme un directeur de conscience, la fille se range à son avis, conformément au principe de la main cachée qui allie douceur et fermeté. C’est ensuite grâce à Carole Thibaut que l’on retrouve le théâtre pour enfant, en 2018, avec une réécriture du Petite chaperon rouge sous le titre : La Petite fille qui disait non. Ce texte, en faveur de l’émancipation des (petites) filles, « ne fait pas la morale », conformément à la volonté de l’auteur.

11La littérature de jeunesse se caractérise par sa polygraphie. Aux côtés du théâtre pour la jeunesse, on trouve notamment des publications périodiques qui permettent, indépendamment du fil historique, des sauts et gambades qui, à la façon de Montaigne, autorisent un dialogue de loin, comme celui entre L’Ami des enfants d’Arnaud Berquin (1782‑1783) et un article de la revue Sciences et vie junior, écrit par Marie‑Catherine Mérat, et intitulé « Un portrait‑robot lu dans le cerveau », publié en 2017.

12Les jalons choisis le sont à la fois pour leur notoriété et leur fécondité. Ainsi l’un des premiers magazines pour enfants ouvre‑t‑il la voie à « la création du terme de berquinade, désignant au xixe siècle les œuvres fades et pétries de bons sentiments » (p. 31). Le roman est en effet un genre important de la littérature de jeunesse et l’on peut mesurer l’écart entre l’esthétique qui vient d’être mentionnée et l’usage de l’ironie par Alexandre Dumas dans Le Capitaine Pamphile (1834‑1839). Loin des bons sentiments qui conduisent parfois, non pas à de mauvaises œuvres, mais à des œuvres médiocres, Alexandre Dumas, descendant d’esclaves, préfère mêler le roman d’animaux et le roman d’aventures pour dénoncer, après Montesquieu, le scandale de l’esclavage, devenu crime contre l’humanité, dans un extrait qui détourne la forme scolaire de l’exercice de mathématiques.

13Une autre forme non négligeable de la littérature de jeunesse est le conte pour enfants. Les auteurs insèrent notamment La Reine des neiges (1844) de Hans Christian Andersen, lu comme une « allégorie [qui] se rapporte au rationalisme séparateur, à la stérilisation de l’imagination et du cœur associée dans la culture romantique à la perte du sentiment religieux, et donc à un principe maléfique » (p. 44). Les Malheurs de Sophie (1859) sont également présents à travers l’épisode des fraises.

14Le corpus de textes, présenté en langue originale, ne se limite pas à la littérature française. Comme l’image en première de couverture y prépare, un extrait d’Alice’s Adventures in Wonderland (1865) permet d’analyser le style de Lewis Caroll :

Le mot anglais nonsense a deux sens. Le plus couramment, il signifie « sottises », « balivernes » et, dans le conte, Alice l’utilise sept fois dans cette acception, lorsqu’elle s’agace d’elle‑même ou des autres. Dans un second sens, intraduisible, le nonsense désigne une veine littéraire anglaise représentée surtout dans la deuxième moitié du xixe siècle, par Edward Lear (A Book of Nonsense, 1846) puis par Lewis Carroll dans les deux Alice Books. Plutôt que de l’absurde, l’écriture nonsensique produit un excès de forme (le signifiant) qui aboutit à noyer le sens (le signifié) ou à le subvertir. (p. 56-57)

15Ainsi la littérature de jeunesse est‑elle capable d’interroger le sens, des billevesées parfois reprochées aux enfants à l’interrogation sur le rapport entre le monde et l’absurde. Toujours dans le domaine anglophone, B. Milland‑Bove et M. Sorel font droit au Monde de Narnia, en particulier à l’épisode intitulé « Le Cheval et son écuyer » (1954) et à C.S. Lewis :

Auteur prolifique et lecteur vorace, écrivain populaire d’une trentaine de best‑sellers pour enfants et adultes, universitaire spécialiste du Moyen Age et de la Renaissance, apologue chrétien, C.S. Lewis est un maître incontesté de la fantasy contemporaine, aux côtés de son ami J.R.R. Tolkien. (p. 99)

16C’est un autre personnage qui conduit le lecteur, non plus en Angleterre cette fois‑ci, mais en Allemagne, avec la Heidi de Johanna Spyri. Heidi, une histoire pour les enfants et ceux qui les aiment (1880) met en scène l’arrachement douloureux aux Alpes et permet aux auteurs d’esquisser une approche transdisciplinaire de la traduction.

17Le voyage et la géographie sont également des thèmes récurrents du texte de jeunesse. Dans cette catégorie, la référence incontournable est Le Tour du monde par deux enfants (1877) écrit par G. Bruno, pseudonyme d’Augustine Tuillerie épouse du philosophe Alfred Fouillée. Cet ouvrage permet de comprendre les ressorts du « “roman scolaire” qui concilie un support pour la lecture suivie et une volonté encyclopédique » (p. 67). Aux côtés de cet ouvrage, on retrouve L’Île mystérieuse (1875) de Jules Verne qui mêle la robinsonnade – il s’agit d’une réécriture de Defoe – au voyage en ballon. L’intérêt pour la géographie, combiné à celui pour l’industrie, donne naissance à Sans famille (1877‑1878) d’Hector Malot, adapté au cinéma par Osamu Desaki sous le titre resté célèbre Rémi sans famille (1977). Robert Desnos, avec son « Éléphant qui n’a qu’une patte », dans La Ménagerie de Tristan (1932) infléchit la littérature de jeunesse du côté de la poésie et rappelle le culte de l’enfant dans le mouvement surréaliste. Jacques Roubaud, lié à l’Oulipo, prouve la même chose avec Rondeau des rondeaux (2009).

18Comme la date de l’ouvrage précédemment mentionné l’indique, un nombre non négligeable des extraits présentés dans l’ouvrage appartiennent à des œuvres du début du xxie siècle : onze sur vingt‑six. Il en va ainsi de l’album de Rascal intitulé Paul Honfleur (2009), de la dystopie mêlant thriller et science‑fiction de Neal Shusterman sous le titre Le Goût amer de l’abîme (2015) ou encore d’Eric Pessan avec Dans la forêt d’Hokkaido (2017). Dans Le Terrorisme expliqué à nos enfants (2016), Tahar Ben Jelloun renoue avec une dimension didactique forte, délaissée par la modernité. Mais cette dernière ne rompt pas entièrement avec un passé qu’elle revisite, à l’instar de la façon dont Christian Poslaniec permet à la jeunesse de redécouvrir le Gargantua (1534) de Rabelais4.

19Le présent ouvrage propose donc des textes et des pistes de réflexion rendues fécondes par les indications sur la trajectoire de l’auteur et l’élucidation des formes dans leur contexte historique propre.


***

20En dépit de la référence à Rabelais, l’ouvrage ne se réduit pas à une foire aux questions sur la littérature de jeunesse, mais s’apparente davantage à un forum de textes qui apportent autant de réponses précises, singulières et contextualisées aux questions des novices et d’amateurs, confirmés ou non en littérature de jeunesse. Le domaine de cette dernière est ici élargi à deux autres pays d’Europe, l’Angleterre et l’Allemagne. La littérature de jeunesse invite au voyage, comme le montre son intérêt pour la géographie. Hier comme aujourd’hui, elle se caractérise par la variété de ses formes, du théâtre au roman en passant par le conte ou la poésie. Chaque forme est une réponse à l’équation unissant trois termes : l’enfant, l’adulte et le livre. Et c’est à dessein que l’adulte est ici placé entre l’enfant et le livre qu’il lui autorise ou lui défend. Comme le signale le titre de l’avant‑propos, il s’est bien agi ici de proposer des outils pour « analyser les textes de jeunesse à l’université ». La forme de l’anthologie, consistant en une opération de mise en extraits, se présente dans une perspective scolaire tout en contribuant à la patrimonialisation d’une littérature encore souvent minorée. L’anthologie, dont l’équivalent latin — florilège —, manifeste plus clairement le lien à fleur, démontre ici que la littérature de jeunesse possède ses propres fleurs de rhétorique, et non seulement des boutons.