Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2020
Décembre 2020 (volume 21, numéro 11)
titre article
Annick Ettlin

« On ne creuse jamais en somme que selon l’horizontalité du sillon » : poésie et pensée chez Rancière vs. Badiou

« On ne creuse jamais en somme que selon l’horizontalité du sillon »: poetry and thought in Rancière vs. Badiou
Jacques Rancière, Le Sillon du poème. En lisant Philippe Beck, Caen : Nous, 2016, 122 p., EAN : 9782370840288.Alain Badiou, Que pense le poème ?, Caen : Nous, 2016, 182 p., EAN : 9782370840349.

1Y a‑t‑il une pensée du poème et quelle est‑elle ? Dans deux essais publiés en mars et en septembre 2016 chez Nous, maison d’édition connue pour le dialogue fécond qu’elle ne cesse d’encourager entre la poésie et la philosophie, Jacques Rancière et Alain Badiou apportent des réponses distinctes. Un titre, d’ailleurs, est métaphorique et l’autre pas. Quand Badiou choisit de rassembler sous la bannière d’une question directe plusieurs interventions, datées de 1992 à 2016, qui cernent les qualités d’une pensée qualifiée de poétique, Rancière, quant à lui, évoque le creusement du vers1, mais aussi le labeur du poème, projeté dans la figure si peu poétique du bœuf parcourant, infatigable et tête baissée, les champs de la pensée, son acharnement à la suivre ou la poursuivre dans la langue (puis dans les sillons qu’il laisse derrière lui, sur la page). Sont reposés dans les deux cas les problèmes de la rivalité entre philosophie et poésie, et de la position que peut adopter le philosophe lorsqu’il lit un poème, comme on le verra2. Les deux essais, par ailleurs, s’appuient l’un comme l’autre (entièrement chez Rancière, ponctuellement chez Badiou) sur une lecture de l’œuvre de Philippe Beck.

2À ce dernier Rancière déclare, au terme d’un échange tenu par écrit dans le prolongement d’une rencontre à Cerisy en 2013 (dont Badiou était aussi), que « [sa] poésie s’impose comme une tentative profondément originale d’utiliser une forme poétique pour penser la poésie et la penser comme une forme de la pensée », obstinée qu’elle est de « penser que la poésie est un mode du discours qui importe à la pensée elle‑même » (p. 112). On le voit : la phrase du philosophe noue dans sa forme même la pensée, la poésie et la pensée sur la poésie. Le Sillon du poème est écrit sous le signe de ce nouement, qui solidarise le langage, la pensée et la communauté. C’est son enjeu le plus central : on en observe la récurrence dans les différentes pièces composant l’ouvrage, un article commandé par Beck pour la revue d’Hervé Castanet, Il Particolare. Art/littérature/théorie critique (2002), une intervention au colloque Philippe Beck, un chant objectif d’aujourd’hui (Cerisy, 2013), la transcription de la discussion qui s’ensuivit, et enfin un inédit « dialogue avec Philippe Beck ».

3Dans l’essai qui donne son titre à l’ouvrage, Badiou s’inscrit quant à lui avec clarté et fermeté dans un litige moderne par excellence, opposant, pour le dire vite, les formalistes aux idéalistes. Après avoir fait sienne une vision mallarméenne de la poésie, qui diagnostique l’étrangeté et l’autotélie du poème, « pureté pliée sur elle‑même » (p. 14), le philosophe identifie, sans y adhérer pourtant, une obsession des modernes pour la forme, les conduisant à offrir une réponse négative à la question de savoir si le poème est « ce par quoi s’organise une connaissance » (p. 16). Mais il ne partage pas non plus le grand espoir heideggerien, qui est aussi celui d’Yves Bonnefoy, d’un poème résolument métaphysique. Badiou s’invente une posture médiane, plus nuancée, qu’il fonde sur la récusation d’un mythe fondamental de la modernité, celui de l’intraduisibilité du poème : en lisant Trakl traduit par Guillevic (on notera ainsi que le traducteur de la pensée poétique est néanmoins encore lui‑même un poète), il observe ce qui reste après « la ruine langagière de presque tout », ce qui « transite d’une langue à une autre » (p. 18), qui n’est pas exactement une connaissance ou un savoir, mais plutôt une pensée (une pensée abstraite, c’est‑à‑dire non objective, comme il le précise un peu plus loin), propre à « déconcert[er] la philosophie » (p. 22).

4Ainsi pour Badiou la pensée désarmante du poème se cerne‑t‑elle dans le retrait ou l’effacement, comme en contrebas, des opérations de langage qui le constituent. Rancière, à cet égard, dit l’inverse. S’exprimant non dans la langue claire que vise l’écriture de Badiou, mais dans une prose très souvent métaphorique ou figurale, qui donne à la lecture de ses essais sur Beck un certain air revêche, susceptible ou de décourager ou de séduire, sa position complexe repose sur la conviction que la pensée et le langage ne sont pas séparables. Le bœuf de Rancière, « empirique » ou non transcendantal, incarne un poème qui n’est « l’expression d’aucune vie poétique autre que celle des textes » (p. 12). La pensée de la poésie se situe pour lui dans sa manière de travailler la langue, car « on ne creuse jamais en somme que selon l’horizontalité du sillon » (p. 16).

Formes d’un dialogue philosophique sur la poésie

5D’autant mieux que le poète avec lequel ils dialoguent est lui‑même aussi professeur de philosophie, les ouvrages de Badiou et de Rancière leur fournissent bien sûr l’occasion de poser à nouveaux frais la question ancienne du rapport (souvent figuré comme un rapport de rivalité) entre la philosophie et la poésie. Badiou lui consacre une préface, qui fonctionne tout de suite comme déclaration d’intention. Il y précise les deux fonctions qu’il assigne à la poésie dans les parages de la réflexion philosophique : elle constitue d’une part « un des bords de la langue disponible, l’autre bord étant les mathématiques » (p. 7), et d’autre part une antiphilosophie, servant d’antagoniste, mais qui ce faisant enseigne au philosophe comment faire pour s’adresser à ses contemporains de la meilleure façon possible. La poésie se trouve ainsi à la fois en dehors et à l’intérieur du discours philosophique, comme son autre plus séduisant ou plus efficace, mais aussi comme son même, auquel elle n’échappe pas :

J’ai depuis toujours conféré au poème une fonction essentielle dans le déploiement conceptuel de la philosophie, et ce, à deux niveaux distincts : d’abord, dans ce que je crois être la fondamentale bâtardise de la langue philosophique. Ensuite, et en apparence paradoxalement, en raison de la nature presque toujours antiphilosophique de la prétention poétique (p. 7).

6L’ouvrage de Rancière sous-tend en apparence un rapport plus conflictuel, mais le bref débat qu’il retranscrit à ce sujet, dans lequel s’introduit Beck lui‑même, tend à montrer qu’entre les deux, le plus ardent défenseur de la philosophie n’est pas celui qu’on croit. Au début de sa communication à Cerisy, Rancière rappelle en effet dans quels termes Beck lui réglait son compte, dans Beck l’impersonnage (2006), car, tandis que « la poésie apparaît comme l’activité unique qui fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait », la philosophie « se contente d’être son discours, et elle enseigne à ne pas faire » (p. 25). Or quand, au tout début de la discussion qui suit, Beck cherche manifestement à lui faire une meilleure réputation (« je n’ai jamais employé l’expression de “lâcheté philosophique”, vous êtes d’accord… »), Rancière tient tête (« ça revient à dire ça, quand même », affirme‑t‑il avant d’exhiber dans une note de la retranscription sa « pièce à conviction » [p. 69‑70]) : il paraît résolu à ne pas renoncer à la distinction entre « faire » et « discourir », qui peut laisser croire à la supériorité de la poésie sur la philosophie.

7Pour Rancière, la poésie « fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait », de sorte que la tâche du philosophe s’exprimant à son propos, auquel elle impose l’humilité, ne peut que se réduire à une lecture, dont il décrit les particularités, lui attribuant un double enjeu :

Qu’est‑ce qu’il reste pour moi à faire, ou qu’est‑ce que je peux faire, tout simplement ? Ce peut être de prendre quelques spécimens de la poésie de Philippe Beck, et de m’y arrêter en agitant ces questions — “Qu’est‑ce qu’il dit ?”, “Qu’est‑ce qu’il fait ?”, “Qu’est‑ce qu’il dit qu’il fait ?”, “Qu’est‑ce qu’il dit sans le faire ?”, “Qu’est‑ce qu’il fait sans le dire ?” Cela implique deux opérations : premièrement, se glisser un peu entre les lignes, les écarter, y ajouter, en retrancher, les aérer ou les densifier, toutes opérations par ailleurs elles‑mêmes validées et étiquetées comme opérations beckiennes ; deuxièmement tirer un peu les phrases et les personnages des poèmes hors de leur lieu, en instituant le poème comme une sorte de chambre d’échos. Il y a des échos simples, qui sont les échos dans un poème d’autres poèmes du recueil ou d’autres recueils de Philippe Beck. Mais il y a aussi des échos venus d’ailleurs, de plus loin, et susceptibles de faire bouger les personnages ou impersonnages, et les actions et dictions du poème, de les déplacer sur d’autres scènes que celle que le poète a construites pour eux (p. 26).

8Les deux opérations qui constituent la tâche du philosophe ressemblent fort à celles que le poète s’assigne. Lui aussi entreprend d’« aérer » ou de « densifier » la langue, et par ailleurs de réécrire d’autres textes plus anciens en assumant les rapports intertextuels suscités par ce biais (les deux recueils privilégiés ici par Rancière, Aux recensions dans l’article de 2002 et Chants populaires dans la communication de 2013, en témoignent précisément). Un tel mimétisme est d’ailleurs en partie assumé par le philosophe, lorsqu’il s’attribue des « opérations » d’autant plus légitimes qu’elles sont « beckiennes », avant de persister et de signer, produisant à Cerisy, devant Beck, un pastiche de « réécriture beckienne » : il admet alors entreprendre, en effet, de « s’amuser à faire quelque chose comme un sabotage beckien de la prose flaubertienne, inventer une parodie de Philippe Beck parodiant Flaubert… » (p. 37), ce qui donne lieu, dans ses propres termes, à une « caricature délibérée ». Mais celle‑ci prend aussitôt une valeur heuristique, pour montrer l’usage et la fonction de l’enjambement chez Beck et pour mieux faire comprendre de quelle façon il parvient à re‑poétiser le poétique.

9Rancière s’intéresse en premier lieu aux opérations formelles pratiquées par Beck, à sa manière de « presser le citron des mots » (p. 14). Dans l’article de 2002, il s’attache à les décrire précisément et propose de les classer dans deux catégories, distinguant entre un travail de réduction et un travail de dérivation (p. 14‑15). Une bonne décennie plus tard, dans son « dialogue avec Philippe Beck », c’est encore les « grandes opérations formelles » attribuées au poète qui font l’objet de sa première question (p. 92). On ne s’étonne donc pas tellement qu’il prétende, dans la communication de 2013, « parler non pas en tant que philosophe ou poétologue, mais simplement en tant que lecteur » (p. 27) ; on reconnaît aussi la posture adoptée dans son précédent essai sur Mallarmé, qui s’inspirait bien moins des nombreuses réflexions philosophiques qu’a suscitées l’auteur du Coup de dés, que du travail de son plus chevronné lecteur, Bertrand Marchal. La simplicité, ici, permet surtout de mettre à niveau deux paroles, toutes deux dépouillées du carcan de leur « discipline propre » : au philosophe et au poète se substituent deux sujets qui se consacrent à l’observation d’une « puissance de parole et de pensée » (p. 27).

10Ainsi la question de l’appropriation de la parole du poète par celle du philosophe se pose‑t‑elle, chez Rancière et chez Badiou, dans des termes très différents. Chez le second, qui affirmait vouloir « lire [la poésie de Beck] avec une nonchalance captive : captive parce que vous êtes pris, ému par lui ; nonchalance parce que vous ne tranchez pas la question de savoir si cela a à voir ou non avec la philosophie » (p. 113), le naturel revient pourtant au galop, dans les derniers paragraphes de l’essai, qui retournent à une forme d’« absorption » de la poésie par la philosophie : Badiou avoue d’ailleurs qu’il « ne [s’]en garder[a] pas trop » (p. 134)3. Chez Rancière, qui prétend tout de suite ne lire Beck qu’au prisme de sa propre curiosité — « Je pose ce cadre pour situer la question de la prose chez Philippe Beck tel que je le lis et l’entends — mon Philippe Beck, si l’on veut » (p. 23) —, la recherche du lecteur n’est cependant pas surplombante, par rapport à celle de l’auteur, mais parallèle : c’est aux côtés de Beck ou dans sa trace que Rancière creuse son propre sillon, s’employant à chercher ce que le poète cherche aussi. Et c’est en contrepoint de celle de Beck qu’il lui faut faire entendre sa propre parole. Le dispositif particulier que revendique le livre, ponctué par des interventions de Beck, place bien la réflexion du philosophe sous le signe du dialogue, de la réplique (le premier article répond en effet à une commande), de la discussion parfois vive ou rêche, manifestement pas du tout lissée lors du passage à la publication. Le bref avertissement introduit en amont du premier essai sur Beck avait pour fonction de le préciser : « C’est assez dire que si je me trouve signer seul un livre sur Philippe Beck, ce livre est aussi un dialogue où il a apporté sa propre réflexion sur la pratique et la pensée de la poésie » (p. 8).

11Enfin les deux philosophes ont chacun de bonnes raisons de s’intéresser précisément à Philippe Beck, et celles‑ci, qui diffèrent, ont à voir avec la manière dont ils considèrent l’existence d’un rapport entre la poésie et la pensée. Pour Badiou, Beck figure parmi les « contemporains de la fin de [l’]âge [des poètes] » (p. 11), c’est-à-dire qu’il intervient à un moment où se rejoue, et où se renoue peut‑être, mais différemment, un rapport entre poésie et vérité. L’un des essais de Que pense le poème ? revient sur l’idée, introduite en 1989 dans son Manifeste pour la philosophie, d’un « âge des poètes » courant des années 1870 aux années 1960. Il résume ce qui le caractérise, à savoir une articulation nouvelle entre la philosophie, frappée d’un interdit métaphysique parce qu’elle est « suturée soit à la science, soit à la politique », et la poésie, qui vient par conséquent « occuper la place où ordinairement se déclarent des stratégies de pensée proprement philosophiques » (p. 31). La poésie vient alors en somme prendre en charge une métaphysique reniée par la philosophie (une « métaphysique sans métaphysique »). Beck intéresse Badiou parce qu’il vient après « l’âge des poètes » et qu’il lui faut reconquérir une autre sorte de valeur métaphysique, de bric et de broc, à travers un « faire », qui est celui du pétrissage des mots et des notions qu’effectue le poème4. Quant à Rancière, il trouve lui aussi chez l’auteur des Poésies didactiques (2001) l’occasion de « penser une poésie d’après », mais son « après » n’est pas exactement le même que celui de Badiou. Pour Rancière, Beck produit « une poésie d’après ce temps, réel ou mythique, où elle aurait été nourrie d’une poéticité inhérente à la vie elle-même » (p. 7), une poésie, donc, dans laquelle la poéticité n’est rien que linguistique. Elle s’élève « au lieu du chant de l’origine », travaillant non le réel, mais exclusivement la langue ; car le poète d’« après la nature » (p. 14), chez Rancière, a entériné la séparation « des sillons des vers et de ceux des labours » (p. 10). Désormais la pensée du poème se loge dans le travail du vers ; et c’est donc à observer, à décrire, à tenter de mieux comprendre ce travail que s’emploie le philosophe, devenu pour l’occasion « simplement » lecteur.

Pour une poésie didactique

12Les deux dernières parties de ce compte rendu seront consacrées à la discussion de trois des quatre pièces qui composent l’ouvrage de Rancière sur Beck : je chercherai à décrire un peu plus précisément la manière dont il y découvre la valeur didactique, puis la valeur politique du poème (sans trancher la question de savoir si celles‑ci préexistent à la recherche que l’on en fait). Avec ses « Notes sur la bouphonie transcendantale » (p. 9-19), Rancière s’intéresse en particulier au recueil Aux recensions (2002), composé à partir d’un volume de comptes rendus sur Mallarmé rassemblés par Bertrand Marchal (publié en 1998 dans la collection Mémoire de la critique des Presses de l’Université de Paris‑Sorbonne). S’il observe ainsi « les piétinements de la poésie de Philippe Beck, recreusant les lourds sillons [des commentateurs et exégètes] creusés autour du mince sillon mallarméen » (p. 19), le philosophe s’inscrit lui aussi dans le sillage de l’auteur de La Musique et les Lettres, ébauchant une sorte de protestation discrète contre la pensée de Mallarmé (à moins qu’il ne s’agisse d’une continuation critique), dès le paragraphe d’ouverture de l’essai, qui reprend la célèbre déclaration du discours d’Oxford et de Cambridge, « la Nature a lieu, on n’y ajoutera pas5 » :

Il est entendu que la nature a lieu. Reste à savoir au juste ce qu’il est désormais possible ou impossible d’y ajouter. Le bois des arbres et la locomotive, dit‑on, n’entreront pas dans le poème, sauf à interdire le repli du volume. Mais le transsibérien et la petite Jeanne de France tiennent à l’aise sur la surface dépliée du poème / peinture de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay, comme les écorces de bois, disques de métal et fragments de poèmes sur une toile de Schwitters. Il faut donc préciser la formule mallarméenne, savoir de quelle nature la poésie est désormais privée et ce qui doit venir à son défaut (p. 9).

13D’autres échos parsèment l’essai, Rancière avançant comme Beck dans les entours du sillon mallarméen. La prose du philosophe s’interrompt d’ailleurs régulièrement pour faire entendre les vers du poète, qui la complètent, l’illustrent ou l’ajustent. Les deux paroles articulées, entremêlées, pèsent leurs mots, afin que le sens, l’histoire et la théorie s’exhalent lentement : il faudra sans doute relire pour commencer à saisir, car la philosophie de Rancière est didactique un peu à la manière de la poésie de Beck. L’autre recueil qui fait l’objet de citations, ici, est en effet Poésies didactiques (2001), dont le titre demande qu’on l’élucide : quelle forme la « poésie didactique » peut‑elle prendre aujourd’hui, quel sens Beck lui donne‑t‑il en particulier ?

14Après avoir précisé que l’expression est empruntée aux frères Schlegel et à Schiller, et qu’elle s’oppose à la poésie aujourd’hui dite « scientifique » (« La poésie didactique nouvelle ne peut plus être l’art de versifier l’instruction agronomique des illettrés », elle « ne veut plus dire mise en vers des leçons de choses » [p. 11]), Rancière la distingue aussi d’une poésie idéaliste, qui n’est plus possible, comme d’une poésie mystique, ou d’un orphisme qui s’est dénaturé :

Pas de Nantucket d’où l’on reparte à l’assaut de la baleine blanche. Reste l’aubépine incluse dans le nom de l’ami. L’espace de la poésie, c’est la grande nappe à l’infini des mots et des phrases des poèmes, des mots et des phrases sur les poèmes (p. 13).

15Reste encore, quand la nature n’a plus rien de poétique, précisément la poésie didactique, celle qui part exclusivement des mots, qui, faite en langue, ne parle pas d’autre chose que de la langue, et que ne sous‑tend rien d’autre qu’elle‑même. Ou, dans les vers de Beck que Rancière cite dans la foulée :

Le point de départ
est un Sac impersonnel
sans arrière‑boutique
là pour le justifier6.

16La notion de « bouphonie transcendantale » l’exprime aussi : il n’y a d’au‑delà que sonore, verbal. Pour autant, Rancière précise que cette poésie didactique n’a « rien à voir avec l’autotélisme dénoncé par les pleurnicheurs » (p. 13). Il est ainsi amené à redécrire le « petit hérisson schlégélien », pour en faire non plus seulement le totem d’une poésie se suffisant à elle‑même (et dont les piquants la protègent), mais aussi l’emblème d’une poésie qui agit sur la langue (car ses piquants lui servent encore à l’accrocher) :

L’arme propre du poème « étrangement personnel » sur le terrain de cette extension indéfinie [du langage], c’est la contraction : le petit hérisson schlégélien, roulé en boule pour résumer un monde et hérissé de piquants non point seulement pour se défendre mais aussi pour ramasser au passage tout fil de pelote‑Ariane ou poussière d’or qui traîne aux basques de quelque passant considéré. Son arme, c’est la forge de mots et de phrases, la déclivité des lignes et le glissement des sens qui instrumentalisent la masse écrite, qui en font jaillir l’éclair du mot d’esprit, donnant aux mots assoupis une énergie neuve, une capacité inédite d’en attraper d’autres, de les rendre à des clartés ou à des opacités nouvelles. Inventer des mots pour nous dire de quoi parlent les mots que nous avons lus, ceux que l’on a écrits à leur sujet, ceux qui nous ont faits, c’est le travail de la poésie d’après la nature (p. 14).

17Ainsi la poésie didactique n’est‑elle pas exactement une poésie réflexive, même si son destin est de ne parler que de langue, de parole et de poésie. Car ce faisant elle devient poésie pensante, poésie missionnaire aussi, qu’évoque le portrait de Philippe Beck sur lequel Rancière ouvre sa communication à Cerisy : s’il y a, dit‑il, deux sortes de poètes, ceux qui « font des poèmes » et ceux qui « posent leur fabrication de poèmes comme l’accomplissement d’une essence de la poésie, parce qu’ils assument une posture du poète, un programme poétique rattaché à la conscience d’une mission de la poésie à accomplir » (p. 21), Beck appartient aux seconds, mais il en retravaille aussi l’ethos. À la figure du poète inspiré ou oraculaire, il substitue celle de l’inventeur ou du bricoleur, pour qui la poésie « est affaire de pompe, de forge, de machine à vapeur, d’essoreuse et d’autres instruments prosaïques » (p. 22). Ainsi Beck apparaît‑il comme un poète complexe, parce que double, croyant en la mission essentielle de la poésie, mais la requalifiant dans le même temps comme « bouphonie » ; cherchant la formule en jouant avec les mots, « du côté des mots bizarres, des mots techniques, des anglicismes, des néologismes (plus ou moins barbares)… » (p. 22), mais rappelant aussi que la poésie est un jeu sérieux, privilégiant « le Dense de la formule contre la danse des mots en liberté » (p. 18) — c’est aussi un jeu nécessaire, même si sa nécessité tend à se perdre dans le plaisir qu’il nous procure7.

Pour une poésie politique

18En effet la poésie didactique de Beck, à laquelle Rancière rattache aussi les poèmes narratifs de Chants populaires (2007)8, a pour le philosophe une valeur politique, qu’il entreprend de définir dans sa communication à Cerisy. Il se donne pour objectif, dans un premier temps, de poser avec Philippe Beck « la question de la prose », qui « se situe dans l’écart entre la prose comme manière de parler […] et la prose entendue comme une espèce de transcendantal de l’époque, un grand horizon sur le fond duquel la parole se déploie » (p. 22‑23). Mais Beck, dans ce contexte, que Rancière fait remonter aux romantiques allemands, ne s’interroge plus comme ces derniers sur la question de savoir comment faire de la poésie dans un monde prosaïque. Il la relègue de bonne grâce au plan de la conversation : la poésie est faite pour lui des mots d’un sujet parlant, « qui parle pour parler à », mais dont la parole adressée n’est plus pour autant une parole lyrique ou expressive. Il s’agit d’une parole fabriquée, qui ne témoigne pas de la prose du monde, mais ne tend pas non plus vers un absolu. La poésie de Beck se distingue ainsi, pour Rancière, tout autant du lyrisme que d’un unanimisme à la Jules Romains. La parole beckienne vise un commun, mais un commun refaçonné, bricolé, puisqu’elle s’assigne un « faire », une « action fabricatrice » (p. 25).

19La communication de Cerisy est composée de deux lectures. En commentant « Musique », d’abord, Rancière montre que « Beck utilise le langage prosaïque comme un opérateur, justement pour isoler l’espace du poème de la prose entendue comme horizon du pensable ordinaire » (p. 31). Non par élitisme, bien sûr, mais pour renouveler la pensée : il s’agit de bousculer la langue commune pour déplacer la pensée ordinaire, de « retourn[er] la prose — comme manière ordinaire de parler — contre la prose comme grande symphonie fusionnelle » (p. 38). Ce bricolage, d’ailleurs, devrait être à la portée de tous.

20Le sens politique qui se découvre seulement à la fin de la première lecture apparaît pleinement dans la seconde, consacrée à « Plainte ». Les mots du poème, qui sont comme des pierres impersonnelles que le poète « fabrique et fait rouler » (p. 24), viennent « d’abord [de] la grande nappe des productions du langage qui sont la matière offerte à des opérations nouvelles », mais ils sont aussi « le témoignage vivant de la capacité fabricatrice des êtres de langage » (p. 55). Ainsi la poésie accueille-t-elle, en réactualisant sans cesse la langue commune, une « capacité commune d’humanité » ; la communauté ainsi conçue dans le langage, et seulement dans celui-ci, « n’en crée pas moins un monde commun par ce travail toujours recommencé » (p. 58). La poésie de Beck fournit à Rancière une théorie de la communauté, qui se passe sans doute d’observations concrètes ou chiffrées sur la diffusion des recueils parmi un public populaire, et ne repose pas non plus sur quelque lien direct entre la poésie et l’engagement dans la vie politique. Si la poésie n’agit que dans la langue, elle y agit de manière radicale et bouleversante. Si elle est « encore à l’ordre du jour, écrivait Rancière dans son premier essai sur Beck, ce n’est pas pour donner un sens plus pur aux mots de la tribu, c’est pour créer dans la tribu des mots des alliances et des dissensions nouvelles » (p. 16-17), bref « une histoire commune » (p. 18).

21Dans la dernière pièce de l’essai, constituée d’un dialogue avec Beck, la question du rapport entre la langue, la pensée et la communauté est alors manifestement mise en avant, dans la première question de Rancière, s’y substituant à celle de la rivalité entre la poésie et la philosophie ; c’est ici que se dessine le plus clairement la valeur politique du poème beckien. La discussion est animée, la parole répartie équitablement : on assiste avec bonheur à la collaboration, néanmoins sans complaisance, des deux auteurs, qui finissent par échanger les rôles, puisque c’est au philosophe que revient la tâche de répondre à une dernière question posée par le poète. Autour de la notion métaphorique de « dégel » en particulier, qu’ils forgent ensemble à partir des « paroles gelées » de Rabelais, les deux interlocuteurs entreprennent de saisir ce que fait la poésie ; plus précisément, on l’aura compris, ce qu’elle fait à la langue, mais aussi forcément, par ricochet, ce qu’elle fait à nos façons de vivre ensemble et de mettre la pensée en commun — devant les « mots gelés » d’abord, mais de façon plus urgente encore face à « un certain état du monde », devant lequel il nous faut trouver des paroles, une langue pour protester.