Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2020
Octobre 2020 (volume 21, numéro 9)
titre article
Aurélien d'Avout

Réussir le roman d’une guerre manquée

Making a Successful Novel of a Missed War
Clément Sigalas, La Guerre manquée. La Seconde Guerre mondiale dans le roman français (1945-1960), Paris : Hermann, coll. « Fictions pensantes », 2019, 300 p., EAN 9791037001351.

1Le présent ouvrage, dont il faut souligner l’exigence et l’ambition, porte sur une période historique à la fois riche d’enjeux et peu représentée dans les études de littérature française. Il prouve à quel point la réflexion sur l’écriture de l’histoire, prenant un nouvel élan parmi les historiens1, constitue un objet que les chercheurs en littérature gagnent à investir tout autant. Issu d’une thèse soutenue en 2015 à l’Université Paris-Sorbonne, l’essai de Clément Sigalas étudie un corpus composé d’une quinzaine d’œuvres qui constituent autant de « fictions pensantes » — pour reprendre le titre de la collection où paraît cette étude — sur la Seconde Guerre mondiale. Si cet échantillon permet d’interroger la mémoire du conflit, il conduit plus largement à revisiter l’histoire littéraire de la seconde moitié du xxsiècle. Sans renoncer à l’étude de textes majeurs (ceux de Claude Simon et de Julien Gracq en tête), C. Sigalas rend justice et donne une visibilité nouvelle à des auteurs moins reconnus par le canon littéraire : Emmanuel Bove, Henri Calet, Roger Nimier, Robert Merle, Pierre Gascar ou encore Georges Hyvernaud.

2Les romans retenus ont pour point commun de ne pas s’inscrire dans la doxa « résistancialiste », qui a prévalu dans la période de l’après-guerre. Face à la légende dorée de l’adhésion, sinon de la participation active, de l’immense majorité des Français à la lutte contre l’occupant, un contre-discours romanesque s’est précocement élevé. Quoique les auteurs divergent par leurs partis pris esthétiques et leurs positionnements politiques, leur âge et leur notoriété, ils font montre d’un comparable recul critique en révélant avoir vécu une guerre peu glorieuse, voire manquée. C. Sigalas recourt à la notion d’épopée pour mieux mesurer, par contraste, à quel point les romans s’en éloignent. Ce faisant, il développe une saisie à la fois littéraire et politique des textes, l’épopée renvoyant à la fois au déploiement d’un registre spécifique et à la construction discursive d’une communauté. Les structures narratives, les faits de langue, les personnages ne sont pas analysés en tant que tels mais rattachés à une réflexion explorant les liens entre le genre romanesque et le récit historique.

3L’ouvrage s’organise en trois grands mouvements équilibrés en volume, dont les deux premiers forment bloc. Chacun dresse les contours de la vision de la guerre développée par les romans : l’un à partir de la notion de combat, l’autre à partir de celle, complémentaire, de communauté. La réflexion s’infléchit ensuite vers une appréhension plus spéculative de la « pensée du roman2 ». À la différence des récits factuels ou exemplaires, le genre romanesque s’appuie sur une écriture moins transparente mais aussi, pour cette raison même, plus stimulante. En fin d’ouvrage, la bibliographie sélective et la présence d’un index permettent de s’orienter utilement parmi la masse des écrivains et cinéastes, chercheurs et intellectuels convoqués par l’auteur.

4Reprenons en détail les étapes du cheminement. L’étude s’attache d’abord à définir les contours de « l’horizon d’attente épique » (p. 14) par rapport auquel les ouvrages du corpus s’inscrivent en faux. L’enquête procède à un recensement précis et à une analyse détaillée de la « production livresque3 » de l’époque (p. 22), notamment à partir des témoignages et des périodiques publiés. Par-delà la « désunion4 » des mémoires émerge une « représentation collective unifiée du conflit » (p. 24) convergeant vers son héroïsation. En témoignent la récurrence frappante du mot « épopée » dans le titre des œuvres, l’usage constant d’un lexique de l’action et la promotion de certaines figures exemplaires (l’aviateur, l’agent secret, l’évadé).

5À cette « hégémonie d’une représentation purement guerrière de la guerre » (p. 15), C. Sigalas oppose ce qu’il nomme avec bonheur des « romans de la guerre absente » (p. 45). Les combats y apparaissent soit marginalisés soit déréalisés par toute une série de brouillages. C’est à travers l’analyse des « topiques, métaphores, lieux, accessoires romanesques » (p. 45) que l’auteur entend le démontrer. Les romans décrivant l’Occupation installent souvent leur intrigue dans de luxuriantes « arcadies » (p. 46), à l’instar des Forêts de la nuit de Jean-Louis Curtis et d’Un Balcon en forêt, qui réactualise l’imaginaire de l’« île déserte5 ». Départie de sa substance vive, la « fausse guerre » (p. 63) ne se laisse plus appréhender que par ses signes (à défaut d’ennemis réels), par ses symboles (comme celui de la carte topographique) et par ses euphémismes (tirs lointains, sons feutrés). La Route des Flandres de Claude Simon, Le Piège d’Emmanuel Bove ou encore Week-end à Zuydcoote de Robert Merle font tous apparaître une « contamination du rêve dans le réel » (p. 80), à l’instar du « trip virgilien6 » que Gracq reconnaît avoir vécu. En outre, l’« articulation du paisible et du guerrier » (p. 83) et le télescopage des registres bucolique et tragique placent la peinture du conflit sous le sceau du contraste. L’orchestration de la « tension narrative7 » ménage à la violence un mode de présence uniquement intermittent.

6Dans une démarche en spirale, C. Sigalas déplace d’un cran son objet — la notion de guerre cède la place à celle de communauté nationale — tout en recourant à une méthodologie analogue : définition de l’horizon d’attente de l’époque ; caractérisation par contraste de la singularité des œuvres du corpus. La représentation unanimiste de la nation, portée par le mythe gaullien, a pour effet de « structurer la mémoire officielle et de s’imposer dans la “mémoire diffuse8” » (p. 118) ; ce faisant, elle transforme « l’épopée aristocratique en épopée démocratique » (p. 117). A contrario, les romans du corpus « substituent un miroir assombrissant au miroir embellissant » (p. 147) que projetaient de telles fables sur le conflit. Ils anticipent la démystification provoquée au début des années 1970 par la sortie en salles du Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls et par la publication de La France de Vichy de Robert Paxton. À l’exemple du Bouquet d’Henri Calet et de Mon village à l’heure allemande de Jean-Louis Bory, les œuvres « mettent en scène la passivité coupable de la communauté durant le conflit » (p. 156). Les personnages apparaissent davantage comme des spectateurs que comme des acteurs de l’histoire. Les analyses consacrées en particulier à La Peau et les os d’Hyvernaud, Un Balcon en forêt de Gracq ou encore au triptyque d’Emmanuel Bove révèlent la nature de la « communauté déchirée » (p. 166). Le lien est dès lors fermement établi entre les « protagonistes inexemplaires » (p. 181), la perplexité qu’ils peuvent provoquer chez le lecteur et l’impossibilité de tout modèle communautaire qui en résulte.

7Que le roman constitue une « forme privilégiée pour éclairer les zones d’ombre du conflit » (p. 208), il n’est guère permis d’en douter. Pour autant, cet éclairage historiographique n’est pas évident, tant les œuvres cultivent l’ambiguïté. En l’opposant à trois formes discursives concurrentes, fondées sur le primat de la raison, du document et de l’exemplarité, C. Sigalas dévoile de quelle manière la « pensée du roman » se révèle plus complexe. Quoiqu’il existe des « romans des idées claires » (p. 214), les œuvres de fiction ont plutôt tendance à « jeter le trouble sur la rationalité humaine » (p. 211), en éliminant tout manichéisme. Elles engagent le plus souvent un « procès du politique » (p. 233), comme le prouvent les romans de Claude Simon et de Marcel Aymé.

8Dans l’avant-dernier chapitre, C. Sigalas recadre judicieusement la réflexion en la plaçant sur le terrain de l’histoire littéraire. Il affirme la manière dont le genre du roman subit dans l’après-guerre une dévalorisation conjoncturelle due à « la vogue du document » (p. 243), c’est-à-dire à l’ensemble formé par les récits factuels que sont les reportages de guerre, les témoignages, les mémoires, les souvenirs, les carnets. « Peu importe la forme, pourvu qu’on ait le contenu » (p. 244) : la légitimation de cet horizon d’attente prolonge la « crise de la fiction9 », qu’Henri Godard fait remonter aux années 1930. Malgré tout, il n’est pas impossible de spéculer sur la « résistance du littéraire » (p. 251), dont l’une des caractéristiques est de « revendiquer la transposition » (p. 244). Ne faut-il pas voir en effet dans le triomphe du document la cause de l’émergence du Nouveau Roman et l’assomption de la « littérarité », sur laquelle réfléchit Barthes dès 1953 ? C. Sigalas ouvre de telles pistes de réflexion en restituant l’extrême diversité des positionnements qui coexistent alors. Parmi eux, rappelons le succès public de la « littérature engagée » prônée par Sartre, les préceptes du réalisme socialiste portés par Aragon, l’anticonformisme assumé par les Hussards ou encore l’indépendance revendiquée par des auteurs comme Gracq. Dans son effervescence, l’après-guerre « n’a cessé d’interroger la fonction attribuée à la littérature, ainsi que les modalités selon lesquelles le roman pouvait ou devait rendre compte du monde » (p. 275). Face à une « littérature constructive » (p. 276), orientée vers l’action politique, le roman se conçoit comme un espace autonome de questionnement moral, où la mise en scène d’« itinéraires compliqués ou sans but » (p. 287) est à même de solliciter les « compétences empathique et critique » (p. 276) du lecteur averti. La fiction s’impose dès lors comme une exploration des ambiguïtés de l’événement en faisant du lecteur, et non de l’auteur, le « siège du jugement » (p. 287). En somme, le propos se dégage de tout « réductionnisme » et invite à relativiser une histoire littéraire parfois dogmatique qui, « parce qu’elle s’efforce de dessiner des tendances », est susceptible de « laisser de côté la singularité des œuvres » (p. 302).

9Si l’analyse explore admirablement les potentialités du discours romanesque, ce dernier aurait sans doute gagné à être davantage mis en relation avec les essais des historiens eux-mêmes, à commencer par L’Étrange Défaite de Marc Bloch (1946) qui porte en germe la visée critique adoptée par les romanciers. Claude Simon reconnaît ainsi la justesse des analyses de l’historien, qui n’aurait du reste analysé que la « partie émergée de l’iceberg10 » — non par manque de lucidité, mais parce qu’il n’avait pas toutes les sources historiques à sa disposition au moment de la rédaction de son essai. À côté du témoignage et du document, l’essai historique permet également de creuser la singularité du roman qui, comme le rappelle l’auteur, ne constitue pas le seul « discours adéquat pour contester le primat du politique » (p. 209).


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10L’ouvrage de Clément Sigalas s’impose donc comme un jalon essentiel dans le champ des études littéraires sur la Seconde Guerre mondiale. On ne peut que souhaiter qu’un tel travail, centré sur la production romanesque parue entre 1945 et 1960, puisse se prolonger en termes chronologiques. À partir des années 1970, où le miroir se brise11 et où la mémoire de l’Occupation devient ouvertement sujette à caution, sur quelles formes et sur quels dispositifs nouveaux la portée subversive du roman se fonde-t-elle ? L’enquête, déjà entreprise par les chercheurs mais de manière fragmentaire, pourrait donner lieu à un travail synthétique prenant en compte les œuvres les plus récentes des écrivains de la postmémoire, confrontés au silence des archives.