Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2020
Octobre 2020 (volume 21, numéro 9)
titre article
Christophe Cosker

Édouard Glissant : l’archipel créole

Édouard Glissant: the Creole archipelago
François Noudelmann, Françoise Simasotchi-Bronès & Yann Toma (dir.), Archipels Glissant, Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, 2020, 273 p., EAN 9782379240850.

1Auteur d’Édouard Glissant. L’identité généreuse (2018), François Noudelmann s’est associé à Françoise Simasotchi-Bronès et à Yann Toma pour publier les actes du colloque « Archipels Glissant », qui s’est tenu du 31 mai au 2 juin 2018 et a réuni de nombreux chercheurs venus des quatre coins du monde. L’ensemble des contributions vise à éclairer différentes facettes de la pensée politique, esthétique et philosophique d’Édouard Glissant, placée sous le signe de la relation, qu’il s’agisse de la créolisation du monde ou de celle des identités qui, considérées comme une forme de mise en contact des différences, se conçoivent de façon dynamique sous les formes de l’échange et de la métamorphose. Le concept cardinal est celui, éponyme, d’archipel, considéré non comme une réalité géographique complexe, mais comme un paradigme, une catégorie de pensée. La vingtaine d’articles que contient l’ouvrage est distinguée en quatre ensembles : « Imaginaires et langues », « Politiques de relation », « Archipel des arts » et « Les vies d’Édouard Glissant ». Considérant, pour notre part, que l’effort principal des textes en question réside dans un exercice d’exégèse – étant donnée la réputation difficile de l’œuvre, qui invite à mettre en question son hermétisme –, nous proposons de sélectionner trois unités linguistiques pour rendre compte des gloses de Glissant : le mot, la phrase et le texte.

Mots glissantiens : créolité, divers, relation, tremblement

2L’ensemble des contributeurs reprend et explique un certain nombre de lieux communs de la pensée de Glissant, qui repose notamment sur l’emploi d’un vocabulaire spécifique dont les enjeux méritent d’être déployés. Mais pour comprendre le vocabulaire de Glissant, plusieurs chercheurs pensent qu’un détour par l’art s’impose. Ainsi Y. Toma, dans « De la démesure de la démesure en art », soutient que l’apport des arts visuels en général et de la peinture en particulier est la condition sine qua non à la compréhension de la vision du monde de Glissant ainsi que de son rapport à l’acte créateur. Dans « La pensée baroque chez Édouard Glissant, ou l’esthétique antillaise », Nao Sawada recourt au peintre Wifredo Lam pour expliciter les enjeux du tremblement dans la poétique de Glissant. Incarnant la pensée archipélique en peinture, Wifredo Lam permet de reconnaître des formes du tremblement dans l’hésitation et la maladresse, et d’en trouver l’équivalent dans les soubresauts sismiques des îles. Le tremblement permet enfin de comprendre le caractère primordial du chaos.

3Fr. Simasotchi-Bronès, dans « “La créolisation, une poétique qui est miracle.” Un rêve créole d’Édouard Glissant » s’intéresse au terme phare de créolité qu’elle commence par distinguer du métissage, terme potentiellement négatif, comme l’indique son étymologie liée au mauvais tissage. La créolité se comprend comme l’association de la complexité et du mélange, terme dont Eduardo Manet fait le centre d’intérêt de la visite de Glissant à Cuba, comme il le rapporte dans son entretien avec Romuald Fonkoua. Dans sa contribution intitulée « La vie d’Édouard Glissant, vérités et frictions », Fr. Noudelmann revient sur la biographie qu’il a consacrée à l’auteur et notamment sur les écueils que constituent les souvenirs altérés comme celui où, à Cuba, un homme se rend spontanément à lui en raison de l’arme qu’il porte. Pour en revenir à la créolité et aux courants de pensée dont elle diffère, Fr. Simasotchi-Bronès relève notamment l’africanité originelle, la négritude césairienne et le noirisme haïtien. L’article culmine dans la convocation d’une figure qui apparaît comme le résultat de la créolisation, l’homme noir à la Maison blanche, Barack Obama auquel Glissant, avec Patrick Chamoiseau adresse, en 2008, L’Intraitable beauté du monde. Dans « Édouard Glissant et les œuvres d’art, une rencontre créatrice », Dominique Berthet se sert de la peinture – comptes rendus d’expositions et préfaces de catalogues composées par l’auteur – pour vérifier l’un des corrélats essentiels de la créolité, à savoir l’imprévisibilité.

4Dans « Les voies créatrices de l’insulaire, à l’aune d’Édouard Glissant et Alain Ménil », Hélène Sirven s’appuie sur Les Voies de la créolisation. Essai sur Édouard Glissant (2011), ouvrage d’Alain Ménil pour définir le concept central de relation. Partant du Monde comme espace de domination, elle oppose l’espace vertical de l’État à l’« espace désorienté de l’Archipel » (p. 183) et met en valeur un rapport au centre que trois mots expriment : ex-centricité, ex-centration, dé-centrement. Dans « Édouard Glissant et le “féminin”. Quelques observations », Corinne Mencé-Caster propose d’aborder le concept du divers sous l’angle du féminin. Elle convoque alors les catégories suivantes qu’il convient d’opposer à une tradition métaphysique occidentale à la fois logocentrique et phallique – en référence à Derrida – : dissémination, passivité, accueil, réceptivité, vulnérabilité, effacement, intériorité et domesticité. L’article permet de mettre en question la possibilité pour les Antilles de se dire et, pour une nouvelle pensée issue des anciennes colonies, d’émerger. Dans « Le frisson du baroque. Glissant, l’art et la structure granuleuse du monde », article sur la substance duquel nous revenons plus loin, J. Michael Dash rappelle que la notion de Divers est reprise à Segalen et trouve son sens dans une conception granuleuse de la matière. En outre, Mary Gallagher, dans « L’éthique d’Édouard Glissant », se souvient du futur auteur de l’Introduction à une poétique du divers, alors directeur du jury de sa thèse de doctorat, et de leur « commun souci » (p. 240), à savoir la « dissonance entre l’éthique de la relation énonciative et la poétique de la diversité planétaire » (p. 239) chez Saint-John Perse.

5Dans « Politique de la relation et créolisation démocratique », Aliocha Wad Lasowski tente de définir la relation en opposition à la prédation, de façon positive (comme coopération, liaison, combinaison, résonance), mais aussi négative (comme dissonance ou disjonction). Enfin, dans « Chronique de l’engagement de l’écrivain. Édouard Glissant au milieu de l’autonomisme des Antillais à Paris (1959-1962) », c’est un acronyme qui retient l’attention de Satoshi Hirota, FAGA : Front Antillo-Guyanais pour l’Autonomie. S’agissant d’analyser la trajectoire d’engagement d’un écrivain solitaire, mais d’un militant solidaire, l’auteur revient sur une entreprise politique éphémère qui se termine en 1961.

Phrases glissantiennes

6D’autres contributeurs s’intéressent à des citations glissantiennes devenues célèbres. L’article de Souleymane Bachir Diagne, intitulé « Traduire en présence de toutes les langues du monde », reprend, en le modifiant, l’énoncé « écrire en présence de toutes les langues du monde » que l’on relève notamment dans le Traité du Tout-Monde en 2005, dans Philosophie de la relation. Poésie en étendue en 2009, ainsi que dans des entretiens. Cette citation, extraite des différents contextes dans lesquels elle s’insère, tend à devenir une petite phrase. S. B. Diagne la met en perspective avec la pensée de la langue chez Glissant et l’interprète d’abord comme une défense des langues minorées, puis comme une rupture avec la formule la plus usitée : écrire dans une langue, préposition à laquelle il s’oppose. Dans « Une liaison magnétique ou l’identité non généreuse d’Édouard Glissant », Hiroshi Matsui cite cette expression pour en faire une manière d’échapper aux carcans nationaux des littératures. Dans son entretien avec Fr. Simasotchi-Bronès, René Depestre revient sur l’intérêt de Glissant pour les langues au moment où il dirige Le Courrier de l’UNESCO, qui

paraissait en vingt-cinq langues. Glissant a voulu augmenter le nombre des langues parce qu’il avait un faible particulier pour la linguistique et pour les langues du monde. C’était son dada, n’est-ce pas ? Il était très content d’en ajouter, près de dix pendant son séjour : il a fait publier le Courrier en trente-six langues. (p. 232-233)

7Lise Gauvin revient, quant à elle, sur la phrase qui constitue la première partie du titre de son article (« “Il est donné dans toutes les langues, de construire la tour”. Apprivoiser Babel ») et explique la manière dont Glissant interprète le mythe biblique. C’est dans le cadre d’un imaginaire des langues que l’auteur substitue un paradigme à un autre : la langue unique sert à aller plus haut tandis que les langues servent à aller plus loin. Dans « Glissant, le récit somatique », Samia Kassab-Charfi propose une théorie de la phrase glissantienne en lien avec le corps. En effet, la « phrastique somatique » (p. 67) de l’écrivain se comprend tantôt comme un corps qui porte les stigmates de la colonisation, et tantôt comme une phrase qui suit le rythme du jazz, à la façon dont un corps pourrait le faire par la danse.

Textes glissantiens

8Premier roman de Glissant, La Lézarde (prix Renaudot en 1958) s’ouvre ainsi : « Devant l’homme, l’allée de pierre continue vers l’argile du sentier ». C’est à partir de cette phrase initiale que Michaël Ferrier, dans « Glissant romancier. Notes pour une stylistique des romans d’Édouard Glissant », esquisse une stylistique de l’auteur. L’écriture de Glissant apparaît à la fois comme une façon de lézarder, conformément à une certaine circularité insulaire faite de boucles, de détours, d’anses, de goulets et de méandres, et comme une façon de dérouter, au sens non pas de perdre la route, mais de prendre une autre route. Cette stylistique établit notamment une connivence étroite entre l’usage lexical du trait d’union et la pensée de la relation.

9Dans « Critique de l’économie politique martiniquaise », Nick Nesbitt relit le Discours antillais (1981) à la lumière du Capital de Marx et de son interprétation par Althusser, pour caractériser ainsi la situation martiniquaise : « une immense accumulation de marchandises au sein d’une société de consommation de caractère néo-féodal » (p. 79). Dans « Créolisation et communauté. République diverselle et politique de la rencontre », Edelyn Dorismond propose de lire La Case du commandeur (1981) en comprenant la créolité de façon paradoxale, comme le concept d’une communauté où ce qui est commun pose problème parce qu’il n’offre pas d’unité. Revenant sur La Lézarde, J. Michael Dash, dans « Le frisson du baroque. Glissant, l’art et la structure granuleuse du monde », voit dans ce roman la découverte initiatique d’une profusion et d’une multiplicité qui deviendront les pierres angulaires de la pensée de Glissant.


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10L’architecture des connaissances littéraires construites à propos de Glissant a ici suivi une organisation linguistique en mots, phrases et textes, que l’on gagnera à mettre en rapport avec le nouveau site edouardglissant.world tel que le présente Dominique Labays. Étant donné qu’il s’est agi de comprendre les mots de Glissant et sa pensée telle qu’elle se donne à lire dans son discours littéraire, le présent compte rendu a peut-être quelque chose du dictionnaire, d’autant plus que cette forme apparaîtrait sans doute à l’auteur concerné comme un archipel de mots divers à mettre en relation pour former un Tout-Monde. Ayant donné la priorité à l’intelligibilité du discours glissantien, nous avons davantage mis en valeur le texte que l’image, et la littérature que les autres arts. Nous laissons donc le dernier mot à Guillaume Robillard qui, dans « La parole de Glissant dans le “cinéma antillais” », rappelle trois œuvres à l’origine du cinéma antillais, Coco la Fleur, candidat (1979) de Christian Lara, Le Sang flamboyant (1981) de François Migeat et Rue Case-Nègres (1983) d’Euzhan Palcy, avant d’inviter à regarder trois films de Guy Deslauriers pour lesquels Édouard Glissant, accompagné de Patrick Chamoiseau, a rédigé les scenarii : L’Exil du roi Behanzin (1994), Passage du milieu (2000) et Biguine (2004).