Acta fabula
ISSN 2115-8037

2020
Mai 2020 (volume 21, numéro 5)
titre article
Anton Hureaux

Une archive de la modernité poétique

An archive of poetic modernity
DOI: 10.58282/acta.12911
Guillaume Artous-Bouvet, Inventio. Poésie et autorité, Paris, Hermann, coll. « Échanges Littéraires », 2019, 212 p., EAN 9791037001481.

1Notre présent serait celui d’une décadence poétique, enregistrant la mort d’une poésie qui n’en finit pas de finir, qui, en se resserrant sur son médium depuis la fin du xixe siècle, se serait coupée du monde au point de ne constituer qu’un pur jeu du langage sur le langage détourné des usages communs ou une réflexion autotélique qui tourne à vide. C’est contre cette doxa paresseuse que Guillaume Artous-Bouvet réinvestit, avec Inventio. Poésie et autorité, la discussion sur la modernité poétique ouverte par les travaux de Hugo Friedrich dans les années 1950 et relancée à la fin du siècle dernier par de grands noms de la critique littéraire1. Attentif à la leçon de Mallarmé qui en son temps diagnostiquait une « crise de vers », l’auteur réévalue les questions habituellement débattues autour de la fin de la représentation, de la dépersonnalisation du sujet lyrique et de l’autoréflexivité du poème, à l’aune de la notion de « crise », et plus précisément de « crise d’autorité », dans la définition qu’a pu en donner Hannah Arendt2. La poésie, qui jusqu’alors trouvait sa légitimité dans sa puissance référentielle, dans l’unité subjective de son énonciation, et dans la précellence de son langage, connait avec la modernité un triple désaveu qui met à mal l’autorité préétablie de son dire : à l’évidence du réel se substitue la conscience de son irreprésentabilité, à la cohésion du sujet sa fragmentation, et à l’hégémonie du vers métrique l’essor de la prose et du vers libre. L’intérêt de la notion de « crise » est qu’elle permet de maintenir la relation du poème au réel, au sujet et à la langue : ceux-ci font moins l’objet d’un abandon concerté, qu’ils constituent un problème relancé par chaque poème et engageant toute la poésie.

2Le livre est composé de trois entrées, « Figure », « Sujet », « Lieu », qui traitent respectivement des questions de la référence, de l’énonciation et du langage dans le poème moderne. Cette organisation du propos appelle deux remarques. D’une part, malgré l’apparent cloisonnement des trois questionnements, il devient évident, à la lecture de l’ouvrage, que ceux-ci sont indissociables. Comment, en effet, traiter, par exemple, la question du sujet, sinon comme instance problématique d’une expérience double, qui convoque tantôt le monde, extérieur à la langue, et tantôt la langue, séparée du monde ? C’est pourquoi, la lecture linéaire mérite d’être complétée par des lectures transversales s’appuyant sur les points de repère que constituent, entre autres, les concepts récurrents de « prose », d’« origine » ou d’« exception », ce que nous proposerons dans cette recension. D’autre part, à travers ces trois concepts de figures, de sujet et de lieu, il ne s’agit pas tant de s’intéresser aux facteurs historiques d’essor et de développement de la modernité poétique selon une approche qui relèverait ou bien de l’histoire des formes, ou bien de la sociologie de la littérature, que d’en restituer la logique interne, telle qu’elle peut nous apparaître au regard de notre présent poétique. Si l’ouvrage propose une traversée de la poésie française moderne et des discours sur la modernité poétique, c’est hors de toute linéarité qui confinerait à la téléologie historique, mais plutôt selon une méthode archéologique qui vise à ressaisir le présent poétique comme un « moment archivique » (p. 41). Aussi, il convient d’indiquer qu’Inventio. Poésie et autorité s’adresse à des lecteurs avertis des débats actuels de poétiques, mais aussi de l’héritage présent de toute une tradition philosophique portée notamment par les travaux sur la différence de Foucault, Deleuze et Derrida, et enfin, de manière plus générale, de l’histoire de la poésie dite moderne.

Une archéologie de la poésie moderne

3Avec Inventio, G. Artous-Bouvet s’attache, en effet, moins à élaborer une poétique descriptive fondée sur quelques traits définitoires de la poésie contemporaine qu’une « archive du présent poétique » (p. 24). Ici, un point de méthode est de mise avant d’aborder le corps du propos. La notion d’archive est empruntée à Michel Foucault qui la définit comme le « jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’évènements et de choses », ou encore comme « ce qui, à la racine même de l’énoncé-évènement, et dans le corps où il se donne, définit d’entrée de jeu le système de son énonciabilité3 ». La méthode dite « archéologique » (la création d’une archive) se donne pour tâche de restituer la cohérence de ce système, par corrélation et confrontation des textes d’archive, ici textes poétiques et de poétique qui constituent l’archè de notre présent. Le corpus présent dans l’ouvrage regroupe ainsi des poèmes (ceux de Mallarmé, Bonnefoy, Beck, etc.) et des discours (les pensées de Heidegger, Alain Badiou, etc.) dont l’émergence a fait apparaitre les règles de pratiques d’écriture qui régissent aujourd’hui encore la formation des énoncés. Mais l’archive repose aussi sur une logique de la différence : la conservation et la transformation des énoncés, comme leur disparition ressortit à un principe de discontinuité qui a cours autant d’un point de vue diachronique, dans l’ensemble généalogique de la série des discours, que d’un point de vue synchronique, dans cet ensemble que configure le « moment archivique », où des discours s’entrecroisent, se jouxtent ou s’ignorent. Loin de chercher à reconduire la diversité des poèmes au Même ou de « construire un système dans lequel viendrait dialoguer nombre de positions poétologiques et philosophies » (n. 1, p. 37), l’ouvrage de G. Artous-Bouvet organise de fait son propos dans une articulation constante et dynamique entre commentaires doxographiques, reposant sur des topoi de la théorie littéraire et conçus comme les points cardinaux du système de l’archive, et analyses de textes ciblés, déstabilisant ces topoi par la spécificité même qu’elles dégagent des textes.

4On l’aura compris, le système différentiel, si l’on peut dire, dont il est question dans Inventio est celui qui, sous le nom métahistorique de modernité, acte la « crise d’autorité » du poème, et au premier chef sa crise de référentialité. Dès son introduction, G. Artous-Bouvet montre comment les différents états des lieux de la poésie, ayant diagnostiqué jusqu’ici un grand schisme entre les tenants de l’« hétéronomie » et ceux de l’« autonomie » du poème (Bourdieu), les tenants du « lyrisme » et ceux du « littéralisme » (Jean‑Marie Gleize), du « réalisme » et du « réellisme » (Christophe Hanna), ou encore du « parti de la profondeur » et du « parti de la violence » (revue Catastrophes), peuvent être reconduit à un même ordre du discours, celui du « grand partage entre les mots et les choses » (p. 11). Depuis les poèmes de Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, la relation donnée pour acquise entre le langage et le monde fait l’objet d’un doute radical qui sape la légitimité de toute représentation du réel, qu’il s’agisse de la prétention ontopoétique à une mimesis figurative et épiphanique qui assumerait la révélation de l’Être, ou de la prétention à un réalisme plus prosaïque qui revendiquerait par exemple une transparence de la langue (ce que Mallarmé identifie comme « universel reportage4 »). Mallarmé, rappelons-le, avait donné un nom à cet état des choses, celui de « Fiction » : ce que l’on appelle le réel est une fiction langagière, une configuration discursive du monde à l’aide d’un langage bâti sur le néant et le hasard, si bien que toute velléité référentielle ne peut aboutir en dernier ressort qu’à la langue. D’où le constat posé par G. Artous-Bouvet : « La poésie réputée moderne ressortit donc moins à une tentative de dire le réel, qu’à une critique de cette prétention » (p. 85), critique ayant valeur de résistance à toute réduction du réel au discours et à ses configurations logiques, qu’il se revendique de l’évidence cratyléenne, de l’absoluité ontologique ou de la rationalité philosophique.

5Or, sur ce point, l’approche archéologique rencontre un problème méthodologique, qui relève du discours même que l’archéologue produit sur la poésie. G. Artous-Bouvet le pose explicitement à la fin de son ouvrage : « toute poétique explicitée en discours ne dépend-elle pas insciemment d’une philosophie » (p. 202) ? En effet, la cohérence de l’archive ressortit aux lois que lui impose le logos du commentaire, et plus généralement le logos de la philosophie, et en ce sens, le travail de l’archiviste encourt le risque de s’assimiler à un arraisonnement philosophique des énoncés poétiques. Pour le dire autrement, si la poésie est bien « le lieu d’une inquiétude du discours, avérée par des procédures formelles spécifiques » (p. 201), le commentaire amorce nécessairement le retour à la quiétude, la subordination, par la philosophie, de ce qui constitue son dehors discursif et son altérité agonale, la poésie. Alain Badiou et Jacques Rancière avaient déjà rencontré ce problème dans leurs lectures de Mallarmé, ce que rappelle G. Artous-Bouvet : face à l’hermétisme du texte mallarméen, tout geste herméneutique se présente comme une « mise à plat » ou une « traduction », postulant d’emblée une « logique immanente au poème, mais soustraite à la lisibilité directe par sa figuration discontinue et contournée » (p. 175), un sens dissimulé mais énonçable dans l’économie du logos. Toute la question pour ces deux philosophes était alors, du point de vue de la méthode, d’éviter une telle annexion. C’est en se confrontant à cette question que notre auteur en vient à proposer, quant à la constitution de l’archive poétique, une méthode reposant sur ce qu’il appelle des « expériences de lecture », décrites comme « confrontations déconstructives d’une tentative herméneutique et d’une interprétation locale » (p. 25), cette dernière prenant en charge, par la procédure de déconstruction en perpétuel mouvement, l’hermétique du poème, ce qui échappe à l’ordre du dicible établi par le discours philosophique.

6Il faut prendre la mesure du tour de force qu’accomplit ici G. Artous-Bouvet. En déplaçant les procédures habituelles de compréhension et d’interprétation des textes poétiques, il redéfinit dans le même temps l’objet de l’analyse. La méthode herméneutique seule, parce qu’elle s’apparente peu ou prou à l’allégorèse, présuppose en amont de son interprétation un rapport mimétique entre le dire poétique et le réel, ce qui, dès lors que la poésie moderne assume une crise de la représentation, ne peut conduire qu’à statuer sur une alternative : ou bien, comme le fait Heidegger, il faut réaffirmer la sacralité du poème en confondant la parole poétique avec la parole de l’Être et à l’Être de la parole (à la fois révélation de l’essence du langage et de l’essence des choses), donc moins hermétique qu’absolue et pour cette raison intraduisible, ou bien, et c’est une tendance de la critique actuelle conséquemment à l’aggravation du sentiment d’irreprésentabilité du monde dans la poésie contemporaine, il faut faire le deuil de toute relation du poème au réel et ne reconnaître dans le dire poétique qu’un jeu autotélique du langage. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est avant tout la logique du discours théorique qui est préservée au détriment de ce que dit et fait la poésie. C’est pourquoi, en infléchissant la méthode herméneutique par la reconnaissance de l’hermétique du texte, G. Artous-Bouvet ouvre une autre voie qui consiste à repenser la modalité du rapport entre le poème et le monde non plus comme un rapport mimétique mais comme un rapport d’« exception »5. Le réel est toujours « l’enjeu du poème, son affaire et sa chose » (p. 27), mais le poème moderne, parce qu’il est critique, y reconnait « le nom d’un problème, et peut-être d’une contradiction » (p. 28) désignant ce qui se soustrait à tout discours, si bien qu’il ne peut le ressaisir que comme ce qui lui est extérieur, ce qui demeure en excès par rapport à son dire. La spécificité du genre poétique, quant à la question de l’irreprésentabilité du réel, serait ainsi sa capacité à « faire entendre qu’il y a du réel, objection au discours qui ne peut toutefois survenir que dans l’espacement concerté que le discours lui-même aura disposé » (p. 173).

Crise de prose

7Que la poésie moderne se resserre sur son médium langagier ne signifie donc nullement qu’elle entre dans une phase d’indifférence à l’égard du monde. Elle opère bien plutôt un déplacement selon lequel le poème manifeste l’insuffisance du langage, précisément « là où les discours de l’usage ne cessent aveuglément à prétendre à la diction du monde » (p. 86). Ces « discours de l’usage » dans leur diversité (langue dite ordinaire, logos, etc.), G. Artous-Bouvet les réunit sous le nom de « prose » pour les distinguer du dispositif poétique (qui ne se réduit nullement, bien entendu, à l’écriture versifiée). Mais cette distinction ne repose sur aucune différence de nature. Au contraire, la poésie moderne se reconnait comme investie de cette prose avec laquelle elle rentre dans un rapport polémique, ce dont témoigne un poème comme « L’Obsession » de Huysmans, où la parole poétique est déstabilisée par le tourbillon de réclames encadrant le texte, ou plus récemment le recueil Cette Vie est la nôtre de Benoît Conort (2001), qui découpe la rumeur publicitaire continue du monde moderne en versets, pour retrouver parmi les blancs un silence fondamental à partir duquel peut se réévaluer le discours humain6. Dans cette acception où elle désigne en particulier la prose du monde, la notion de prose est principalement étudiée dans le chapitre III d’Inventio (p. 71-86) à travers les exemples de Baudelaire, Philippe Beck, Christophe Hanna et Denis Roche. Mais elle traverse aussi l’ouvrage, offrant ainsi au lecteur un fil conducteur permettant d’apprécier, selon les différentes significations qu’elle recouvre au fur et à mesure du propos, la « crise d’autorité » de la poésie sous l’angle – et c’est là une première proposition de lecture que nous avançons – d’une crise de prose en poésie.

8La prose, c’est, en effet, avant tout, la prose du monde, ce « fantôme d’un langage pur »7 qui alimente l’illusion d’une représentation sans médiation du monde et réciproquement détermine le réel comme l’ensemble « des proses différentielles dont l’articulation constitue le tissu même du dicible » (p. 71), c’est-à-dire une fiction langagière qui n’a d’autre teneur que la conventionnalité des usages. Sous cette définition, la notion de prose permet à G. Artous-Bouvet d’analyser la crise de référentialité et la crise du langage poétique. Dans sa guise moderne, le poème, confronté à la question de la diction du réel, décrit un geste critique pour lequel peuvent être identifiées, en reprenant la terminologie proposée par J.‑M. Gleize, deux modalités majeures : le « contre-usage » et le « méta-usage8 ». La première, ayant pour modèle canonique les Illuminations de Rimbaud, vise la restauration de l’opacité du signe par un travail de défiguration des usages, et pour cette raison confine parfois à l’illisibilité. La deuxième, étudiée à partir des Petits poëmes en prose de Chr. Hanna, s’apparente à une entreprise de dénonciation qui exhibe la littéralité des usages au lieu même de leur transparence fallacieuse. Le point de rencontre de ces deux modalités réside dans l’indistinction relative du poème et de la prose qu’elles supposent, au sens où celui-là procède de celle-ci, et par conséquent ne saurait plus constituer une configuration supérieure du langage fondée sur la seule autorité de ses usages spécifiques. Le poème ne se désigne plus que comme « la prose spéciale où s’éprouve formellement l’extériorité désirable du réel aux langues » (p. 86). On objectera que nombre de poètes de la modernité ont, toutefois, cherché à conserver la précellence de la poésie sur la langue ordinaire, en mettant notamment en avant sa puissance de figuration. G. Artous-Bouvet cite à ce propos les entreprises de remotivation de l’image poétique à l’œuvre dans les poèmes et les textes critiques de Bonnefoy et Michel Deguy, tout en soulignant l’inflexion critique qu’elle subit : l’image est la manifestation formelle d’un désir d’Être redoublé par la conscience critique de son impuissance représentative. Là encore, une « prose » investit le poème, mais il s’agit cette fois de la prose conçue comme « poésie critique (de la poésie) » (p. 44).

9C’est cette deuxième définition de la prose qui prévaut dans la dernière partie d’Inventio. En effet, le chapitre VIII, consacré exclusivement à Mallarmé, voit reparaître cette notion pour désigner ce que la tradition de l’idéalisme allemand appelait l’« idée de la poésie9 », lieu d’une réflexivité critique où prend forme un métadiscours. Comme le remarque G. Artous-Bouvet, ce métadiscours se doit d’être dédoublé : d’un côté, il qualifie le commentaire extérieur au poème, la glose, que l’on retrouve autant dans les pages critiques de Mallarmé que dans le travail de ses exégètes, de l’autre, il renvoie à un discours interne au poème, à sa « conscience réflexive » (p. 178) telle qu’elle se manifeste selon des procédures dialogiques. Se confrontant au fameux « Sonnet en X », « allégorique de lui-même » selon le titre de la première version, mais aussi à d’autres poèmes mallarméens réputés difficiles en raison de leur autoréflexivité avouée, G. Artous-Bouvet interroge les conditions d’avènement de cette clôture autotélique supposée qui assurerait au poème la possibilité de se légitimer lui-même au moment où il se saisit comme séparé du réel. Mais pas plus que le dit poétique ne saurait être réduit à une prose littérale extérieure qui en restituerait le sens caché, la « prose latente » du métadiscours immanent au poème ne se réalise jamais comme son élucidation herméneutique ou philosophique. Tout l’enjeu de ce chapitre consiste précisément à redéfinir ce que l’on appelle communément la réflexion poétique, reposant insciemment sur le modèle de la réflexion philosophique, comme une « flexion », qui « ne prétend pas à la résomption circulaire du discours sur soi », et par conséquent n’aliène pas sa légitimité à l’autorité d’un logos, mais se caractérise plutôt comme un « infléchissement constant du dit pour se dire soi-même, l’offrant à la redite et à la métalepse » (p. 183, on reconnaitra dans cette analyse les influences de Foucault, Deleuze et Derrida, et notamment de leur critique du logos totalisant hérité de l’hégélianisme).

10Ajoutons, enfin, que la notion de prose est convoquée dans la deuxième partie de l’ouvrage consacrée à la crise de l’autorité du sujet, lors de l’analyse de Dedans de Charles Pennequin (chapitre V). Elle désigne alors ce qui dans l’introduction fut identifié comme « la prosa oratio (discours droit non soumis à la versura du vers) » (p. 22), qui dérèglemente le déploiement énonciatif de la parole poétique. L’évocation du texte de Pennequin permet à G. Artous-Bouvet de condenser le débat sur la primauté du dit ou du dire poétique, et de renvoyer dos à dos les tenants d’une antériorité du sujet-personnage lyrique créé par l’énoncé et prédiquant à la voix son existence, et les tenants de l’antériorité de la voix subjective préexistant à l’énoncé et assurant la possibilité de son énonciation. Dedans,en effet, se présente comme une quête de l’intériorité, une tentative ininterrompue de son ressaisissement et de sa mise en scène, par l’intermédiaire d’une prose qui exacerbe son principe de continuité (il s’agit d’un bloc sans alinéa de quatre-vingt-cinq pages). Mais cette continuité est encore renforcée par un procédé d’articulation paradigmatique10 constante, de sorte que le développement de la parole ne se réalise que par des glissements qui tiennent en échec, d’une part, la fixation d’un moi originaire, d’un « dedans », si ce n’est comme un « trou » rempli et débordé par un flux langagier qui tend à le réifier, et d’autre part, l’identification du sujet à un personnage, les personnages crées se trouvant dans une situation d’interchangeabilité qui remet toujours en question le principe d’identité. Ni le masque d’un personnage, ni une omnipotence de la voix lyrique, ni même d’ailleurs l’hypothèse d’une « essentielle sensibilité au monde » (évoquée dans le chapitre VI), ne saurait, de fait, assigner au poème son sujet. G. Artous-Bouvet propose ainsi de déplacer la question : plutôt que de chercher dans le poème son sujet originaire, il s’agirait de reconnaître que « la poésie dit moins quelque chose du sujet “lui-même”, que de l’ambition subjective, ou plus exactement subjectivante, de la parole » (p. 142), ambition qui ne saurait cependant découvrir autre chose que la langue.

Diction, Parole, Discours : une même théorie du « supplément »

11Si la « crise d’autorité » de la poésie moderne, telle que l’étudie G. Artous-Bouvet, peut s’apparenter à ce que nous avons appelé une crise de prose, elle correspond aussi, et sans doute plus foncièrement, à une crise de l’origine — et c’est là notre seconde proposition de lecture. La notion d’origine occupe surtout la deuxième et la troisième partie de l’ouvrage, à propos notamment de la question du sujet lyrique. L’impossible ressaisissement d’un principe subjectif unitaire qui constituerait l’agent de profération du dire poétique fait porter le soupçon sur le statut même du sujet comme possible origine du poème, si bien que ce dernier apparaît plutôt comme une « parole de la parole » (p. 131) et donc, pour le dire un peu rapidement, comme une parole seconde qui interroge la possible continuité d’une parole première au principe énonciatif introuvable. Or, la même logique sous-tend les analyses que propose G. Artous-Bouvet de la crise de référentialité et de la crise du langage poétique. Quant à la question de la représentation du réel, la poésie moderne est définie comme « diction de la diction » (p. 204), ce qui désigne là encore le caractère second de l’énoncé poétique ainsi que sa réflexivité critique vis-à-vis d’un énoncé premier (qu’il s’agisse de la parole de l’être ou de la prose du monde), remarquant l’extériorité insaisissable du réel à tout discours. De même, pour ce qui est de la question de l’autoréflexivité métadiscursive du poème et de sa clôture, le poème apparait en dernier ressort comme un « discours du discours » (p. 143), par lequel son geste constitue cette fois moins une réflexivité que l’infléchissement d’un discours premier et silencieux, dont il laisse subsister un indéchiffrable.

12Se dessine ainsi une figure de la poésie qui coïnciderait avec un énoncé second, supposant l’antériorité d’un dit originaire cependant introuvable, insaisissable et indéchiffrable, alors même que le poème se voudrait sa redite. Or, cette inaccessibilité du dit originaire, qui prive le poème de fondement exogène capable d’en restituer l’autorité, relève moins d’une transcendance de l’origine que de son absence fondamentale. C’est pourquoi, si G. Artous-Bouvet, dans la continuité de M. Deguy dans La Raison poétique, identifie la poésie à une « traduction » (chapitre IX), c’est-à-dire à un dépli périphrastique ou à une réécriture d’un énoncé originaire, il précise cependant que cet énoncé n’a d’autre consistance que celle d’un « vide » ou d’un « rien », et qu’il n’advient en réalité que « surgissant de l’abîme des répétitions » (p. 200).

13Un renversement capital s’opère ici, dont on ne peut passer sous silence l’héritage derridien, et tout particulièrement sa pensée de la différence telle qu’elle s’exprime dans le concept de « supplément ». Contre une « métaphysique de la présence »11, qui conserverait un rapport consécutif entre une origine transcendantale et ses manifestations langagières nécessairement en défaut vis-à-vis de son idéalité, G. Artous-Bouvet, à la suite de Derrida, redéfinit ce rapport selon une logique de la différence, où l’origine relève moins d’une précédence supérieure qu’elle n’est récursivement formée par le poème en tant qu’il se présente comme le supplément de cette origine sans réalité antérieure. Pour le dire autrement, qu’on l’appelle Réel, Être, Sujet ou Silence, l’origine du poème n’existe pas comme telle pour le poème, au sens où elle ne constitue nullement une monade indicible ; c’est plutôt que le poème la produit par le fait même qu’il lui suppléé un énoncé. Mais il ne la produit que comme ce qui est profondément étranger à son dispositif discursif, et de manière générale à la langue. D’où cette définition de la poésie, dans sa facture moderne, comme « inlassable exercice d’une supplémentation » (p. 203), définition qui regroupe au moins trois thèses fondamentales de l’ouvrage. La première renvoie à l’aporie de l’autorité du poème moderne : le statut de supplément donne forme à une légitimité récursive fondée sur un vide, par laquelle s’affirme une « autorité sans autorité ». La deuxième décrit le geste poétique moderne : la « supplémentation » correspond à une répétition, à « la récurrence paradoxale d’une première occurrence introuvable » (p. 205) et dont l’énonciabilité ne saurait être que continuellement différée. La troisième, enfin, pose les bases d’une poétique : le statut de supplément manifeste l’extériorité de l’origine au poème, que G. Artous-Bouvet désigne aussi sous le nom d’« exception ».

De la notion d’exception à celle d’invention

14Dans un entretien accordé pour la sortie de son premier essai, L’Exception littéraire, et reproduit ici-même12, G. Artous-Bouvet avait souligné la perspective nouvelle qu’ouvrait sa théorie de l’exception dans les études génériques : la notion d’exception permet de redéfinir la règle constitutive d’un genre comme une « règle d’extériorité », selon laquelle « l’exception marque, pour un genre donné, ce qui échappe au genre. » C’est bien dans cette perspective théorique que s’inscrit Inventio. Poésie et autorité. Le genre poétique y est défini par le prisme de cette « règle d’extériorité », telle qu’elle a cours aux différents niveaux de la référentialité du poème, de son énonciation et de son statut d’évènement linguistique. L’exception du réel au poème peut ainsi se dire comme « extériorité » : « le poème postule l’extériorité (l’exception) du réel à l’égard de son propre dispositif discursif » (note 1, p. 59). L’exception du sujet au poème a pour forme « l’improfondeur », constat que la poésie, dans sa quête d’un moi à l’origine de son dire, « ne trouve en dernière instance que la langue elle-même » (p. 128). L’exception, enfin, d’une parole originaire et silencieuse au poème s’apparente à une « négativité », selon laquelle le poème se construit comme « expérience d’un négatif, c’est-à-dire du manque même de cela, qui fait l’objet du dit » (p. 145). Et réciproquement, au sein du système des genres, ces différents aspects de l’exception à la poésie permettent de décrire l’exception de la poésie, ce par quoi elle ne saurait être assimilée au roman, au théâtre ou à l’essai. Certes ces autres genres, dans leur facture moderne, font eux aussi l’expérience d’une crise qui recoupe celle que connait la poésie (G. Artous-Bouvet donne ainsi l’exemple de la première partie du roman Le Bruit et la fureur, où l’organisation chaotique des perceptions de Benjamin met en crise le récit comme ordonnancement du réel). Mais la spécificité de la poésie est que cette crise prend forme dans la possibilité même de son déploiement discursif : « dans le régime de généricité du poème, c’est l’occurrence insigne de l’énoncé qui assume l’évènement de la crise » (p. 201).

15On s’étonnera cependant de ne voir paraître à aucun moment la notion qui donne son titre à l’ouvrage, celle d’invention, si ce n’est dans une parenthèse qui semble accuser sa synonymie avec la notion d’exception : « L’exception (ou “invention”) constitue cela même que l’énoncé “originaire” implique, et dont l’entier du poème déployé réalise l’explication » (p. 151). Une lecture qui se contenterait de relever l’interchangeabilité de ces deux notions nous semble cependant manquer un aspect essentiel de cette phrase, à savoir qu’elle prédique au concept d’exception-invention deux caractéristiques qui renvoient, certes, au même phénomène, mais selon deux perspectives différentes. D’un côté, en effet, la phrase décrit un rapport d’extériorité entre le poème et le dit originaire, tandis que de l’autre, elle décrit un geste du poème, « l’explication ». C’est pourquoi, ces deux notions nous semblent se répondre comme les deux faces d’une même théorie : si l’exception est le nom de la relation d’extériorité qui caractérise le poème et qui s’inscrit dans une logique de la différence, « invention » est le mot permettant de nommer l’acte, propre au poème, de redite d’un énoncé inédit, qui s’inscrit dans une logique de la répétition. L’inventio serait, si l’on veut, l’équivalent pour la poésie moderne de ce que l’on nommait auparavant mimesis pour désigner à la fois un geste créateur et une anthropologie du langage : un geste non plus de représentation par lequel l’homme se fait maître et possesseur de la nature, mais une « endurance de l’exception de l’homme au monde », rappel perpétuel que sous l’apparente totalisation du réel dans et par le discours « demeure et insiste un non-dit » (p. 206), par lequel le langage, sans séparer définitivement l’homme du réel, ne saurait non plus lui accorder un rapport d’immédiateté naïve au monde.


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16Bien qu’elle soit peu lue de nos jours et qu’elle peut sembler, à bien des égards, se revendiquer d’une certaine illisibilité, la poésie, même moderne, dit encore quelque chose de notre rapport au réel et à la langue. Inventive plutôt que mimétique, elle ébranle notre présomptueuse assurance quant à l’évidence du monde que nous habitons. Autorisée sans principe d’autorité, elle remet en question l’ordre logique et essentialisant qui s’impose par le discours aux choses et aux êtres. Déterminant enfin une « mise en crise du logos philosophique » (note 12, p. 25), elle s’affirme comme un « logos paradoxal » (p. 206), qui diffère sans cesse l’avènement d’une clôture par laquelle la pensée se refermerait sur elle-même, englobant avec elle la totalité du réel.

17L’immense mérite d’Inventio. Poésie et autorité est de ramener la poésie moderne sur la terre et parmi les hommes, tout en maintenant l’hermétique du poème. On notera seulement, à la suite de Jean-Claude Pinson13, l’absence dans cet ouvrage d’une grande tendance de la poésie contemporaine, sans doute la plus visible aujourd’hui, qui revendique un retour à la tradition orale, notamment à travers la performance et la déclamation. Deux raisons expliquent à nos yeux cette absence. La première relève de la méthode archéologique : l’archive n’est en rien une compilation des textes produits à un moment historique donné, elle n’analyse que certains de ces textes, de manière à en restituer le « système d’énonciabilité », et par conséquent est nécessairement partielle. Or, bien que ce ne soit pas sous cet angle qu’il soit étudié, la présence d’un texte de Charles Pennequin, poète habitué des lectures-performances, réintroduit bien, en un sens, cette tradition poétique. La seconde relève du système même qui fait l’objet de l’archive, à savoir la « modernité », dont on comprend aisément que sous ce terme Guillaume Artous-Bouvet regroupe toute une poésie de tradition écrite héritée de Mallarmé. De fait, dans l’économie de la notion, la poésie de tradition orale n’est pas, à proprement parler, « moderne », au sens où elle ne s’inscrit pas dans les débats menés jusqu’à aujourd’hui autour de la modernité poétique, de son autotélisme, de son autoréférentialité, etc. Mais elle pose néanmoins, dans des perspectives bien différentes, la question du rapport du poème au réel et à la langue. Aussi, à cette « archive du présent poétique » dont Inventio trace les lignes de force, une étude de la poésie de tradition orale apporterait un complément non-négligeable, qui permettrait, par exemple, de remotiver, par la confrontation des modèles écrit et oral, les questions de la langue, du sujet et du réel dans la poésie contemporaine.