Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2020
Mai 2020 (volume 21, numéro 5)
titre article
Gauthier Grüber

Idéologie(s) de la chanson de geste

Ideology(s) of the chanson de geste
Dominique Boutet, L’Épique au Moyen Âge. D’une poétique de l’Histoire à l’historiographie, Paris : Honoré Champion, coll. « Essais sur le Moyen Âge », 2019, 438 p., EAN 9782745352859.

1Depuis son premier ouvrage, Littérature, politique et société dans la France du Moyen Âge1, Dominique Boutet n’a eu de cesse d’interroger les rapports de la littérature médiévale à l’Histoire. On doit notamment au directeur du Groupe de Recherche sur l’EPique (G.R.E.P.) des analyses sur l’importance de la théorie augustinienne du pouvoir2, sur la « crise de la représentation de la royauté »3, sur le rôle de la conscience historique dans la rédaction des textes4, etc. Le présent recueil, qui réunit vingt‑cinq articles de l’auteur, interroge, quant à lui, les « évolutions et les transformations qui se dessinent, du xiie à la fin du xive siècle, dans les rapports entre la chanson de geste et l’historiographie »5. Cette anthologie, qui fait le bilan d’un quart de siècle de réflexion et s’appuie sur une trentaine de chansons de geste, apporte, à n’en pas douter, de nouveaux éclairages, sur cette « question difficile, aux yeux des hommes du Moyen Âge, de la saisie de la vérité historique » (p. 16).

2Dans son introduction (p. 7-16), inédite, D. Boutet revient de manière synthétique sur ce qui constitue à ses yeux les quatre aspects principaux de la question des relations entre la chanson de geste et l’Histoire : l’incorporation d’information historique dans le texte épique ; l’influence du contexte de composition ; la revendication de la véracité par la chanson de geste ; l’historicité du genre. On pourrait ainsi résumer la démarche de l’auteur : la chanson de geste a de toute évidence affaire avec l’Histoire dont elle s’inspire en la reformant6. Cette reformation s’explique par le contexte d’écriture de l’œuvre, qui va porter la « marque des problèmes de cette époque » (p. 11). La chanson de geste ne parle donc pas tant d’un passé lointain (certains textes n’ayant aucun fondement historique) que du présent de l’écriture. Elle « dispense [ainsi] une leçon de sagesse et d’exemplarité qui demande à être méditée » (p. 12) en transformant la vérité historique en vérité poétique. Le genre a finalement une fonction idéologique dans « la société qui [le] produit et qui se [le] destine » (p. 15).

3Cette démarche, qui est à rapprocher des réflexions récentes de Florence Goyet sur la « gigantesque machine à penser » qu’est selon elle l’épopée7, assigne à l’exégète la tâche de restituer non seulement les sources du poète, mais également « la part d’idéologie que comporte sa récriture » (p. 15) de l’Histoire. La suite de l’ouvrage prouve de toute évidence qu’il s’agit là d’une heureuse démarche à même de corriger les lectures parfois réductrices des textes épiques.

Insérer l’Histoire dans l’histoire

4La première partie (« Poétique des chansons de geste : écriture, récriture, stratégies narratives », p. 19-92) réunit notamment des articles qui interrogent l’infléchissement de « l’Histoire dans le sens du drame8 ». D. Boutet s’intéresse dans un premier long chapitre à l’« esthétique » d’Aliscans (p. 19-34), notamment en étudiant l’utilisation qui est faite par le poète des techniques traditionnelles de la chanson de geste. En montrant que ce texte est en décalage avec une production plus classique, l’auteur met en lumière le lien qui existe entre les textes épiques et l’évolution historique de leurs publics. On rapprochera ce chapitre de celui qui est consacré à « la Chanson de Roland, du manuscrit d’Oxford au manuscrit de Châteauroux » (p. 65-78) : en comparant les différentes versions de la plus célèbre des chansons de geste, l’auteur nous montre une fois encore que l’évolution du genre est déterminée par « une modification du rapport de l’homme médiéval au monde » (p. 78). Les deux chapitres sur Raoul de Cambrai (p. 35-64) s’appuient sur une démarche relativement identique, en cherchant à éclaircir le rôle de Gautier, héros « déceptif » de la seconde partie de Raoul et celui des épisodes sarrasins, apparemment artificiellement rattachés à la fin de l’œuvre. Loin d’être inutiles, comme le montre D. Boutet, ces personnages et épisodes ont bien leur place dans la vérité poétique du texte, en servant d’essamples auprès du lecteur. Le dernier chapitre de cette partie, consacré au motif des « funérailles feintes » dans Jehan de Lanson (p. 79-90), chanson que connaît particulièrement bien l’auteur (voir son Jehan de Lanson. Technique et esthétique de la chanson de geste au xiiie siècle9), interroge quant à lui l’origine historique de ce motif (probablement méridional plus que septentrional) sans oublier cependant de réfléchir à l’utilité de ces séquences à l’époque de rédaction des textes.

La chanson de geste comme « machine à penser »

5Les chapitres de la deuxième partie (p. 93-194) s’intéressent davantage à la question de l’influence du contexte sur la composition des textes épiques. Dans « Aliscans et la problématique du héros épique médiéval » (p. 93-104), l’auteur interroge tout d’abord les trois figures du héros en action (Vivien, Guillaume et Rainouart) et leur lien avec le divin. Il apparaît alors que la création de ces personnages répond certainement aux crises vécues par la chevalerie lors de la Deuxième Croisade. Trois chapitres thématiques (p. 105-168) sont au cœur de cette partie (sur la nuit10, la montagne et les peuples étranges) ; par delà les riches index figurant en annexes, l’intérêt de ces trois études est de montrer que ces thèmes s’intègrent parfaitement à l’esthétique « fantastique » de la chanson de geste. Un dernier chapitre, portant plus précisément sur le « merveilleux » dans Tristan de Nanteuil (p. 169-187), conclut logiquement ce temps en montrant que l’intégration de toutes ces thématiques accompagnent en réalité la fonction idéologique de la chanson de geste (à savoir pour cette chanson, « l’universalité de la puissance du Dieu Chrétien » dans les différentes manifestations de ses miracles). On appréciera au passage toute la réflexion critique de l’auteur sur la distinction que faisait J. Le Goff entre le miraculosus, le magicus et le mirabilis11.

6De quoi la chanson de geste est-elle donc l’idéologie ? Telle est la question au centre de la troisième, et plus longue, partie de l’ouvrage (p. 197-317) qui s’intéresse tout d’abord à trois figures du roi : Charlemagne dans la Chanson de Roland, Louis dans Aliscans, puis dans Raoul de Cambrai. Revenant sur des interprétations désormais classiques de ces œuvres, D. Boutet reprend de manière convaincante la question de l’idéologie sous-jacente de ces trois textes. L’article sur la pensée politique dans la Chanson de Roland (p. 197-214) est certainement celui qui illustre le mieux les conceptions de l’auteur (qui s’appuient en partie sur les travaux de Jean-Marcel Paquette). On suivra les conclusions de l’article qui permet de « résoudre dialectiquement la contradiction entre une visée profane et une visée sacrée, dans cette chanson qui se présente à nous comme l’épopée originelle de la société française » (p. 213). Les réflexions sur le topos de la pusillanimité de Louis dans Aliscans (p. 215-234) proposent quant à elles une intéressante synthèse de l’idéologie du Cycle de Guillaume à travers l’exemple de la figure ingrate du roi, en opposition au héros guerrier qu’est Guillaume. Dernière partie du triptyque royal, la lecture de D. Boutet de Raoul de Cambrai (p. 235-254) permet de remettre en cause une interprétation peut-être trop manichéenne de l’œuvre qui voudrait voir en celle-ci « l’expression la plus virulente de la “résistance” d’une féodalité récalcitrante face à l’accroissement du pouvoir royal sous le règne de Philippe Auguste » (p. 235). En réalité, « l’image que la chanson donne de la royauté en ses diverses sections est [...] complexe, pétrie de contradictions, [et] ne peut à aucun moment renvoyer idéologiquement à la pratique d’un Philippe Auguste » (p. 252). Et de conclure : « la vraie leçon politique de la chanson réside dans cette analyse sans complaisance, et non dans la condamnation de l’évolution qui suit la royauté française » (p. 253). On appréciera la démarche de l’auteur dans cet article face à un texte à la tradition complexe, qui assurément peut ouvrir des voies à de nouvelles lectures sur d’autres œuvres épiques (et nous pensons naturellement ici à la Geste des Loherains et son rapport problématique à la royauté).

7C’est la question de l’idéologie chevaleresque qui servira de dénominateur commun aux différents articles qui constituent la fin de cette section. Après une première synthèse sur l’évolution de la chevalerie dans une douzaine de textes (p. 255-276), l’auteur s’intéresse à quelques figures particulières de cet ordre. Dans « guerre et société au miroir » (p. 277-291), l’auteur se penche sur Aspremont, une chanson « à part dans la production épique de la fin du xiie siècle » (p. 291). En effet, pour D. Boutet, la chanson constitue « une alternative sinon à la guerre en général, du moins à la croisade », notamment grâce aux « largesses » en faveur des chevaliers12. Ogier le Danois représente quant à lui (p. 293-305) une « synthèse de ce que l’Occident avait imaginé de plus élevé » (p. 305) dans les derniers textes dont il est le héros, loin de la « barbarie originelle » à laquelle son origine aurait pu le rattacher. Enfin, la courte étude de la chanson de Doon de Mayence (p. 309-317) permet d’illustrer la volonté qu’ont les poètes d’infléchir le portrait des chevaliers en fonction de l’idéologie défendue. C’est ainsi que l’esprit de révolte liée originellement à la lignée des traitres de Mayence va progressivement s’effacer « au profit d’une collaboration indéfectible de toutes les forces de l’aristocratie avec le roi-empereur, pour la plus grande gloire de Dieu » (p. 316-317).

Histoire, fable & historiographie

8La dernière partie, « Métamorphoses historiographiques » (p. 319-419), constitue un des apports les plus intéressants de l’ouvrage, en ce qu’elle interroge non plus les seules chansons de geste, mais les textes historiographiques s’inspirant de ces chansons. C’est donc la notion de « vérité », historique et poétique, qui occupe D. Boutet dans ces articles portant pour la plupart sur les textes de Philippe Mousket et de Jean d’Outremeuse. Le premier article s’intéresse à l’utilisation de la route de Saint-Jacques (p. 321-338) dans les chansons de geste, la chronique du Pseudo-Turpin et la Chronique Rimée de Philippe Mousket. Il en ressort que l’Espagne est perçue par les auteurs du Moyen Âge comme une frontière (l’auteur reprend ici l’expression d’Alberto Varvaro), un territoire mouvant qui doit être consolidé par l’imaginaire. Le chapitre sur la mort de Roland (p. 339-353), qui constitue un complément à celui qui est consacré à Charlemagne, revient sur la question du lien complexe entre l’idéal chevaleresque chrétien et laïque qu’incarne Roland. L’étude chronologique de cet épisode dans différentes récritures permet de dégager les aspirations idéologiques qui ont conduit à ces rédactions. L’article a également le mérite de mettre en lumière des textes souvent peu compris et appréciés comme la Chronique de Philippe Mousket, que l’auteur entend défendre dans un court article consacré à la récriture de la bataille de Roncevaux (p. 355-364). Loin d’être dépourvu de talent, comme le montre D. Boutet, c’est un auteur capable de recomposition pertinente de la matière littéraire en plus d’une maîtrise certaine des techniques épiques. Jean d’Outremeuse, autre grande figure mise à l’honneur, fait l’objet de quatre courts articles qui viennent conclure l’ouvrage. Après avoir analysé la manière qu’a le chroniqueur de mêler le personnel romanesque à celui de l’épopée (p. 365-376) dans un esprit de « manipulation » (p. 376), D. Boutet revient sur la récriture de deux épisodes clés de la biographie de Charlemagne : la succession de Pépin (p. 377-385) et la bataille de Roncevaux (p. 387-397). Une fois encore, on peut bien parler chez Jean d’Outremeuse de « manipulation » des sources qui viennent mettre en valeur une nouvelle vision de la politique tout en proposant une réflexion sur le droit d’aînesse à la succession. Cette manipulation trahit la culture d’un auteur capable de s’appuyer sur des sources diverses dans sa compilation, ainsi que la réorientation idéologique du texte. Par exemple, l’épisode de Roncevaux est remanié par l’auteur liégeois pour illustrer avant tout la trahison de Ganelon, dont le châtiment sera à la hauteur du scandale qu’y voit l’auteur. Enfin, l’ouvrage se termine par une étude de la récriture de Jehan de Lanson (p. 399-413), dont le sens de l’innovation est ici mis en valeur, dans ce « vaste projet d’ensemble de glorification de Liège et de la famille de Jean d[’Outremeuse], descendant prétendu d’un cousin d’Ogier le Danois » (p. 413).

Vérité épique

9« L’historia peut donc prendre les couleurs de la fabula, tandis que la fabula épique peut se prétendre historiquement véridique » (p. 415) conclut Dominique Boutet au terme de ce parcours dont la diversité doit être perçue comme une invitation à relire nos chansons de geste non pas sur le simple plan de leurs sources mais de leur rapport à la vérité historique qu’elles essaient de transmettre. On appréciera donc, une fois encore, ce que ce recueil apporte à la revalorisation de la chanson de geste et d’émulation à l’étude et l’édition de ces textes, qui, on le voit à la lecture d’un tel ouvrage, ont bien leur place dans les classiques de la littérature française13.