Fabula-LhT
ISSN 2100-0689

Dossier
LHT n°26
Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés (féminismes, postcolonialismes)
Marion Coste

Le narrateur a-t-il un corps ? L’impossible lecture de l’œuvre de Léonora Miano au prisme des concepts narratologiques de Gérard Genette

Does the narrator have a body? The impossible reading of Léonora Miano's work through the prism of Gérard Genette's narratological concepts

1L’œuvre de Gérard Genette continue d’être une référence majeure pour la narratologie française. Pourtant, il nous semble que certains de ses concepts, en particulier ceux de focalisation zéro et de focalisation interne assumée par un personnage non identifié ne se prêtent pas facilement à la lecture des œuvres écrites par des auteur·rices issu·e·s de minorités. Léonora Miano, par exemple, regrette le fait que ses livres soient lus comme le reflet d’un point de vue subjectif et partiel, celui d’une femme racisée, alors même que certains d’entre eux sont écrits avec des narrateurs qui devraient, d’après la terminologie de Genette, permettre un discours objectif et universel. Pour essayer de comprendre cette contradiction, nous étudierons les concepts de focalisation forgés par Gérard Genette1 pour contester leur prétendue objectivité. Nous ferons l’hypothèse que les notions de focalisation zéro et de focalisation interne non assumée par un personnage identifié, objectives et universelles pour Gérard Genette, sont une généralisation abusive d’un point de vue masculin et blanc.

2« The Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House2 » : ainsi Audre Lorde intitule-t-elle l’un de ses articles, invitant les chercheur·se·s à remettre en question les outils théoriques qui, par habitude, prennent des allures d’évidences objectives. Ce travail de déconstruction des outils de l’analyse littéraire s’inscrit dans un mouvement large, initié par Luce Irigaray3 ou Monique Wittig4 notamment, qui tentent, dans des visées tout à fait différentes, de penser une épistémologie féministe5. Plus récemment, le travail de Heta Rundgren6, grâce à la notion de « postnormâle7 », souligne entre autres la dimension phallocratique des travaux de Genette.

3Nous serons amenée à déconstruire le présupposé d’objectivité qui sous-tend les notions de focalisations externe et interne, notamment à partir des travaux de Monique Wittig, de Gayatri Spivak sur la notion de positionalité et des narratologues féministes nord-américaines Janet Todd8 et Suzanne Lanser9. Nous en conclurons que ces notions, loin d’être objectives, émanent en réalité d’un point de vue hégémonique qui se conçoit comme objectif, c’est-à-dire universel, à entendre ici comme pertinent pour n’importe quel sujet, pour décrire n’importe quelle expérience humaine. Il semblerait donc qu’en remettant en question l’objectivité de ces contextes, on en vient aussi à les déposséder de leur valeur universelle, dépossession contenue en germe dans la notion de positionalité de Gayatri Spivak10.

4Dans un second temps de notre développement, nous nous concentrerons sur cette notion d’universalité. Il s’agira de se demander s’il devient impossible de considérer n’importe quel discours comme universel, puisqu’il est forcément situé, dépendant de la situation de son auteur·rice. Nous verrons que ce déni d’universalité, particulièrement présent quand il s’agit des textes produits par les minorités, est perçus par certain·e·s comme une exclusion du genre humain11 et un déni des potentialités proprement littéraires du texte12. Nous en viendrons en fin de compte à redéfinir l’universalité, en la différenciant de l’objectivité.

Gérard Genette et l’idée d’un narrateur neutre

5La narratologie, telle qu’elle est représentée par Genette, a cherché à évacuer toute considération référentielle, dans le but de se consacrer plus pleinement aux phénomènes internes au texte, et d’en consacrer l’autonomie. Ainsi Genette considère qu’il n’y a pas de différence de point de vue entre le cas où l’auteur parle en son nom et celui où il fait parler un personnage qui n’est pas le héros. Il rapporte le travail de Cleanth Brooks et Robert Penn Warren par le biais du tableau qui suit, pour le contester13 :

Événements analysés de l’intérieur

Événements observés de l’extérieur

Narrateur présent comme personnage dans l’action

(1) Le héros raconte son histoire

(2) Un témoin raconte l’histoire du héros

Narrateur absent comme personnage de l’action

(4) L’auteur analyste ou omniscient raconte l’histoire

(3) L’auteur raconte l’histoire de l’extérieur14

6Il en conclut alors : « Or il apparaît à l’évidence que seule la frontière verticale concerne le « point de vue » (intérieur ou extérieur), tandis que l’horizontale porte sur la voix (identité du narrateur), sans aucune véritable différence de point de vue entre 1 et 4 (disons : Adolphe et Armance) et entre 2 et 3 (Watson racontant Sherlock Holmes, et Agatha Christie racontant Hercule Poirot)15. » Pour Genette, le point de vue, à comprendre comme la distance entre le narrateur et les faits qui sont racontés, sont effectivement les mêmes dans les cas 1 et 4. La théoricien semble à ce moment reporter le problème de l’identité du narrateur au chapitre suivant, consacré aux « voix » : il n’en est rien pourtant, et le chapitre « voix » ne fera pas plus mention de la référentialité de l’auteur-narrateur, sauf pour en contester la pertinence. Dans la citation qui suit, issue de la partie « voix » de Figures III, Genette juge non pertinent le « lieu narratif », c’est-à-dire le lieu d’où l’auteur-narrateur écrit : « Le lieu narratif est fort rarement spécifié, et n’est pour ainsi dire jamais pertinent16. » Le modalisateur « pour ainsi dire » fonctionne comme une marque de prudence. De plus, Genette se remet en question, au conditionnel, en note de bas de page à la suite de cette citation : « Il pourrait l’être, mais pour des raisons qui ne sont pas exactement d’ordre spatial : qu’un récit “à la première personne” soit produit en prison, sur un lit d’hôpital, dans un asile psychiatrique, peut constituer un élément décisif d’annonce du dénouement : voyez Lolita17. » Cette éviction de la référentialité du narrateur n’est donc pas aussi radical qu’il y paraît. Ainsi Proust a-t-il le droit de parler au nom de son narrateur : « Proust a insisté, dans une célèbre lettre à Jacques Rivière, sur le souci qu’il avait de dissimuler le fond de sa pensée (qui s’identifie ici à celle de Marcel-narrateur) jusqu’au moment de la révélation finale18. » Remarquons encore ici la mise entre parenthèse de cette entorse à l’éviction de la référentialité.

7Cette distinction de la voix et de la focalisatoin ne va pas de soi. En France, le travail de Rabatel, qui pense l’énonciation à travers les effets de subjectivation qu’elle suscite19, présuppose que toute énonciation est dépendante d’un sujet. Les narratologues américaines Janet Todd et Susan Lanser s’accordent à cette idée, en insistant sur le fait que tout sujet est positionné idéologiquement. Elles ont considéré que l’éjection hors du champ littéraire des questions de référentialité opéré par Genette avait contribué à faire oublier les différences de point de vue entre narrateur et narratrice, ou plus largement entre narrateur·rice dominant·e et narrateur·rice dominé·e20. Pour elles, ces différences de situation sociologique ont une incidence sur le discours, dans le sens où une femme n’aurait pas le droit, symboliquement, de parler des mêmes sujets, et vivra une expérience d’oppression inconnue à l’homme. Susan Lanser propose une narratologie qui prend en compte « la production de la phrase », « le texte comme production » (notre traduction) :

The difference between Genette’s formulation of narrative levels and my own illustrates, I hope, the difference between purely formal and contextual approaches to meaning in narrative. Just as speech act theory understood that the minimal unit of discourse was not the sentence but the production of the sentence in a specific context, so the kind of narratology I am proposing would understand that the minimal narrative is the narrative as produced21

8En effet, ne pas prendre en compte les conditions de production du texte permet aux théoriciens d’« étayer leurs préjugés », comme le dit Janet Todd dans un entretien avec Saba Bahar :

La « mort de l’auteur » a été une notion sophistiquée et utile à opposer à la critique historique et biographique qui mettait trop l’accent sur la connaissance contextuelle. Malgré son étayage théorique complexe, ses effets sur le terrain ont souvent été une plus grande attention portée au texte mais aussi une décontextualisation historique qui laisse les œuvres flotter librement hors de tout ancrage culturel, au point qu’elles deviennent pour les critiques le lieu de transformations imaginaires ou de simples prétextes pour étayer leurs préjugés22.

9Les théories de Gérard Genette tombent sous le coup de cette critique dans deux cas : celui de la focalisation interne qui n’est pas assumée par un personnage identifié, et celui de la focalisation zéro.

10Observons les cas de focalisation interne non assumée par un personnage identifié. L’auteur de Figures III prend pour exemple le début de La Peau de chagrin : « le témoin n’est pas personnifié, mais reste un observateur impersonnel et flottant, comme au début de La Peau de chagrin23 ». Le terme « impersonnel » implique une capacité, prêtée à Balzac, de se défaire de sa façon de percevoir, pour imaginer un narrateur tout à fait neutre. L’écrivain serait donc capable d’assumer un point de vue non situé afin de devenir narrateur.

11Cette capacité à émettre un point de vue considéré comme non situé permet en réalité à Genette d’affirmer que le point de vue dominant, d’homme blanc bourgeois et cisgenre, est « impersonnel », donc valable pour chacun, dans le cas d’une focalisation interne qui n’est pas assumée par un personnage identifié. Voyons donc ce début de La Peau de chagrin : « Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment où les maisons de jeu s’ouvraient, conformément à la loi qui protège une passion essentiellement imposable. » Raphaël est considéré comme « un jeune homme ». L’impartialité de cette mention ne saute pas aux yeux : on peut se demander si une petite fille noire aurait omis de préciser que Raphaël était blanc, et l’aurait considéré comme « jeune ». L’ironie de la dernière remarque, « une passion essentiellement imposable » nous permet d’imaginer un narrateur au fait des motivations des dirigeants politiques, et lucide, voire cynique, quant à elles : il n’est en rien « impersonnel », mais laisserait plutôt percevoir Balzac lui-même, avec toutes ses caractéristiques socio-culturelles.

12Nous voyons encore plus clairement cette façon de considérer l’homme blanc cisgenre bourgeois comme « impersonnel », ou neutre, objectif, dans le cas de la focalisation zéro, dans laquelle le narrateur est prétendument omniscient24. Ainsi, après avoir défini la « focalisation zéro, c’est-à-dire l’omniscience du romancier classique25 », Genette en donne un exemple chez Proust :

Cette double focalisation [Genette évoque ici le croisement d’une focalisation interne et d’une focalisation-zéro] répond certainement ici à l’antithèse qui organise toute cette page (comme tout le personnage de Mlle Vinteuil, « vierge timide » et « soudard fruste »), entre l’immoralité brutale des actions (perçues par le héros-témoin) et l’extrême délicatesse des sentiments, que seul peut révéler un narrateur omniscient, capable comme Dieu lui-même de voir au-delà des conduites et de sonder les reins et les cœurs26.

13L’omniscience, tout comme le terme de « focalisation zéro », semble impliquer une forme de neutralité du narrateur : tout voir, c’est ne plus sélectionner. Or ici, ce narrateur est capable de « sonder les reins et les cœurs » : l’évocation des reins renvoie à la sexualité et celle des cœurs aux sentiments, et on peut raisonnablement douter du fait que Genette aurait utilisé la même expression pour parler d’un narrateur omniscient nous donnant accès à l’intimité d’un homme. Ce narrateur omniscient semble reprendre le point de vue du narrateur interne, Marcel, qui a une vision phallocentrée de Mlle de Vinteuil. Que ce soit à travers le stéréotype de la « vierge timide », ou du « soudard fruste », la jeune fille est largement sexualisée. Le narrateur omniscient n’est donc pas omniscient : il a le même point de vue que le narrateur Marcel, qui est ici un point de vue masculin, voire misogyne.

Monique Wittig : l’objectivité comme privilège masculin

14Le narrateur « impersonnel » de la focalisation interne non attribuée à un personnage ou de la focalisation zéro, semble donc doué de la capacité d’émettre un regard objectif. Monique Wittig affirme que cette objectivité de droit est un privilège d’homme blanc hétérosexuel et bourgeois. Elle fait remonter l’association du masculin et de l’universel à Aristote. Avant lui, Pythagore a établi un système duel, dans lesquels il oppose des termes, tels que « limité » et « illimité », « un » et « plusieurs », « impair » et « pair ». Aristote aurait repris cette table et l’aurait prolongé par d’autres oppositions qui dépassent la stricte rationalité pour entrer dans le domaine du jugement éthique. Il oppose ainsi « mâle » et « femelle », associant le premier à l’« un », au « lumineux », au « bon », et le second au « plusieurs », à l’« obscur », au « mauvais »27 :

Ainsi, dès qu’ont été créés les précieux outils conceptuels fondés sur la division (les variations, les comparaisons, les différences), ils ont été immédiatement ou presque immédiatement transformés par les successeurs de l’école pythagoricienne en moyens de créer une différenciation métaphysique et morale dans l’Être28.

15De ce glissement de la logique à l’éthique, on arrive à une dévalorisation du féminin : 

Car l’Être est le Bien, le masculin, le droit, en d’autres termes, ce qui est divin, alors que le non-Être est tout le reste (plusieurs), le féminin ; il est synonyme de discorde, d’agitation, il est obscur et mauvais (voir La Politique d’Aristote)29.

16De là vient, pour Monique Wittig, que les femmes se sont mises à incarner « l’Autre » (elle écrit « la-femme, l’éternel Autre »30, et le tiret entre « la » et « femme » montre cette calcification du concept de féminité) et le « Non-être ». Le point de vue féminin, et avec lui tous les points de vue des dites « minorités », est considéré comme un point de vue particulier, subjectif, jamais universel. De là à le considérer comme non recevable, il n’y a qu’un pas.

17Pour Monique Wittig s’ensuit alors une remise en question de la prétendue objectivité du point de vue dominant (blanc, bourgeois, masculin). Contester cette objectivité serait pour elle le seul moyen pour les femmes de faire entendre non pas l’objectivité, mais la recevabilité, au même titre que le point de vue masculin, de leur point de vue. L’universalité du point de vue masculin lui apparaît comme un « abus philosophique et politique31 ». Il nous semble qu’on peut voir dans la focalisation zéro et la focalisation interne non assumée par un personnage une marque de l’« abus philosophique et politique » dont parle Monique Wittig. Ce même abus, qui fait oublier la subjectivité de celui qui parle, est souligné par Gayatri Spivak, par le biais de la notion de « positionalité ».

Gayatri Spivak : la question du point de vue

18Dans Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Gayatri Spivak défend l’idée que tout point de vue est subjectif, conditionné, ce que le sujet souverain, c’est-à-dire, dans le cadre de son propos, masculin et occidental, passe sous silence. Elle écrit : « Même si l’histoire de l’Europe en tant que Sujet est narrativisée par la loi, l’économie politique et l’idéologie de l’Occident, ce Sujet dissimulé prétend qu’il n’a “pas de déterminations géopolitiques”32 ». L’expression de « Sujet dissimulé », à comprendre comme un sujet qui ne s’assume pas comme tel, c’est-à-dire comme subjectif, comme situé, s’adapte bien à cette proposition faite par Genette d’un narrateur qui saurait s’effacer tout à fait pour offrir un regard objectif, sans « déterminations géopolitiques ». À cette position de domination, qui prive les subalternes de parole, Spivak oppose sa « positionalité » : « J’invoque ainsi avec maladresse ma positionalité afin de souligner le fait que la mise en question de la place de l’enquêteur reste un vœu pieux dépourvu de sens dans nombre de critiques récentes du sujet souverain33. »

19La « positionalité » est pour Spivak une façon de mettre « en question la place de l’enquêteur », c’est-à-dire de lui refuser l’objectivité. Son discours, comme tout discours, dépend de ses « déterminations géopolitiques ». Le nier, ou le passer sous silence, est un privilège du « sujet souverain ». La focalisation zéro ou la focalisation interne non assumée par un personnage identifié de Gérard Genette, mobilisent d’après nous ce « Sujet dissimulé ». Sa conception du « point de vue », expression qu’il utilise largement dans le chapitre sur les focalisations (« On peut en effet raconter plus ou moins ce que l’on raconte, et le raconter selon tel ou tel point de vue ; et c’est précisément cette capacité, et les modalités de son exercice, que vise notre catégorie du mode narratif34 »), n’a aucun rapport avec ce que Spivak nomme « positionalité » : il s’agit pour Genette de déterminer la distance entre le narrateur et les faits qu’il raconte, mais pas de questionner l’identité du narrateur. Il en vient ainsi à tenter de faire oublier le « sujet souverain » :

[Le récit] peut aussi choisir de régler l’information qu’il livre, non plus par cette sorte de filtrage uniforme, mais selon les capacités de connaissance de telle ou telle partie prenante de l’histoire (personnage ou groupe de personnages), dont il adoptera ou feindra d’adopter ce que l’on nomme couramment la « vision » ou le « point de vue », semblant alors prendre à l’égard de l’histoire (pour continuer la métaphore spatiale) telle ou telle perspective35.

20Alors que le personnage a un point de vue particulier, donc partiel, celui du narrateur a un statut plus trouble : l’adjectif « uniforme » connote l’idée d’un filtrage égal, sans parti pris. Gérard Genette fait remonter cette ambiguïté aux théories de Platon, dont la notion de la mimésis sert de base à sa définition des modes narratifs :

Les facteurs mimétiques proprement textuels se ramènent, me semble-t-il, à ces deux données déjà implicitement présentes dans les remarques de Platon : la quantité de l’information narrative (récit plus développé, ou plus détaillé) et l’absence (ou présence minimale) de l’informateur, c’est-à-dire du narrateur. « Montrer », ce ne peut être qu’une façon de raconter, et cette façon consiste à la fois à en dire le plus possible, et ce plus, à le dire le moins possible : « feindre, dit Platon, que ce n’est pas le poète qui parle » – c’est-à-dire, faire oublier que c’est le narrateur qui raconte36.

21L’usage des parenthèses est significatif : Gérard Genette assume l’approximation du terme « absence », propose même une correction en « présence minimale », mais cette correction est minorée par les parenthèses. De la même façon, les verbes « feindre » et « faire oublier » impliquent une forme d’impensé de l’auteur, qui n’est pas exploré plus avant.

22Nous avons présenté les différentes raisons pour lesquels ce narrateur impersonnel, c’est-à-dire objectif et porteur d’un point de vue universel, a été remis en question, au profit d’une obligation faite à chacun·e d’assumer la partialité de son point de vue. Cependant, cette position théorique pose d’autres problèmes, comme l’ont souligné les auteur·rice·s issu·e·s des minorités, qui ont parfois réclamé le droit à une parole considérée comme universelle : c’est que ce nous allons étudier à présent37.

Repenser l’universalité38

23Nombreux·ses sont celles et ceux qui ont regretté le fait que le point de vue des dominé·es39 est systématiquement considéré comme particulier. L’écrivaine Léonora Miano a produit un discours critique éclairant sur ce déni d’universalité. D’origine camerounaise, celle-ci réside en France depuis plus de vingt ans et, si ses premiers livres se déroulent en Afrique subsaharienne, elle écrit depuis plusieurs années des romans « afropéens », c’est-à-dire racontant la situation des personnes d’ascendance subsaharienne mais qui vivent et sont nées en France hexagonale et dont la culture est essentiellement celle de la métropole. Dans Habiter la frontière, Léonora Miano revient sur l’accueil critique d’un de ses livres afropéens, Blues pour Élise :

Être noir en France et parler des Noirs, c’est constituer une menace, quel que soit le propos tenu, ce que j’ai pu éprouver moi-même à plusieurs reprises. En dépit de ma visibilité, de ma notoriété, je suis avant tout une femme du tiers monde à qui on accorde une faveur, et je suis donc sommée, par divers moyens, de rester à ma place. Mes livres consacrés à la vie des Noirs de France reçoivent un accueil des plus tièdes, de la part des médias. Blues pour Élise, qui a pourtant touché bien des lecteurs, n’a pratiquement pas été commenté dans les journaux – sans doute était-il très mal écrit, mais à ce moment-là, pourquoi ne pas le dire ? –, ce qui ne se produit jamais avec mes romans africains. Ce sont les blogs qui ont assuré la promotion de cet ouvrage, et j’ai déjà dû imposer ce texte à mon éditeur, qui ne voulait pas accompagner un tel projet, au motif que les personnages présentés n’étaient pas universels. Autant dire qu’ils n’étaient pas considérés comme humains, puisque l’universalité, c’est à mon sens, tout ce qui est immuable et qui fait de nous des hommes. L’universel, c’est, précisément, ce que les hommes n’ont pas créé. Bref, on ne me reconnaît pas le droit, après vingt ans de résidence dans l’Hexagone, de m’exprimer sur ces questions. Ma production ne doit s’arrimer qu’à l’Afrique, espace auquel ma naissance m’assigne40.

24La « menace » que constitue le discours afropéen de Léonora Miano est qu’il implique de penser les Noir·es comme porteur·se·s d’un discours universel. Elle associe le déni d’universalité à un déni d’humanité. La phrase « L’universel, c’est, précisément, ce que les hommes n’ont pas cré. » permet de penser l’universel comme ce qui dépasse les constructions culturelles au sens large, et il semble évident que Léonora Miano pense ici aux constructions raciales.

25Prenons l’exemple de La Saison de l’ombre. Ce roman raconte les débuts de la traite négrière, que Léonora Miano préfère nommer « déportation transatlantique de subsahariens », estimant que le terme de « traite négrière » reflète un regard occidental, puisque « traite » associe ce phénomène à du commerce et que « négrière » reprend le terme donné par les Européens aux Africains, qui ne se considéraient pas comme Noirs, encore moins comme Nègres. Ce roman est raconté depuis une focalisation interne non assumée par un personnage. Pourtant, il est impossible au lecteur occidental de considérer que le lieu narratif, pour reprendre l’expression de Genette, est sans importance. Voici un extrait de la première page :

En l’absence du guide spirituel, lui aussi perdu on ne sait où, le Conseil a pris les décisions qui semblaient s’imposer. Des femmes ont été consultées : les plus âgées. Celles qui ne voient plus leur sang depuis de longues lunes. Celles que le clan considère désormais comme les égales des hommes.

26Parmi les deux qui eurent le privilège d’être entendues après la tragédie, Ebeise, la première épouse du guide spirituel, a été particulièrement prise en compte. En tant que matrone, elle a assisté bien des parturientes41.

27L’évocation neutre d’un « guide spirituel », le décompte du temps en « longues lunes », la valorisation des femmes en fonction de leur âge avancé et d’Ebeisé parce qu’elle a aidé des femmes à accoucher, la position de « première épouse » : tout force le lecteur occidental à considérer que le·a narrateur·rice écrit depuis un point de vue d’Afrique de l’Ouest, dans un contexte clanique et polygame. Le lieu narratif est parfaitement perçu, et on peut considérer qu’il est même exhibé par Léonora Miano : sa revendication d’universalité ne consiste pas à nier la référentialité de son·a narrateur·rice mais à considérer que tout point de vue est situé, et qu’il peut, par-delà cette particularisation, atteindre à l’universel42.

28Prenons un autre exemple, dans lequel le lieu narratif se fait beaucoup plus discret. Il s’agit du début d’une nouvelle intitulée « Filles du bord de ligne », dans le recueil Afropean soul et autres nouvelles :

Elles se déplaçaient en grappes le long de la rue piétonne. Fleurs de rocailles jaillies du béton des tours environnantes aussi bien que du pavé des ruelles. Elles n’avaient vu la plage qu’en bord de Seine. L’été, la municipalité en fabriquait une, de plage, pour ceux qui ne verraient jamais la mer. Elles y étaient allées une fois. Ce n’était pas comme à la télévision. Dans le feuilleton Sous le soleil43.

29L’utilisation du pronom « elles » pour désigner les personnages, la plongée dans leur culture, notamment avec la référence au « feuilleton Sous le soleil » qui peut leur être attribuée, et leur état d’esprit avec la mention de leur déception (« Ce n’était pas comme à la télévision »), font penser qu’on est ici dans le cas d’une focalisation zéro. Pourtant, on constate aisément l’affection et la compassion que le·a narrateur·rice éprouve à l’égard de ses personnages, dans la métaphore « fleurs de rocailles jaillies du béton », ou dans la périphrase « pour ceux qui ne verraient jamais la mer ». Le lecteur occidental imagine aisément ici une narratrice noire, dont le point de vue rejoindrait celui de ses personnages. Oublier cette figure de narratrice risquerait peut-être d’affaiblir l’émotion du lecteur et de la lectrice. L’édition du recueil, destinée à des classes de collège, encourage ce type d’interprétation, puisqu’il s’ouvre sur une photo de Léonora Miano et une présentation de l’autrice, qui commence par rappeler les origines camerounaises de l’autrice et ses études dans des villes connues pour leurs banlieues pauvres et violentes : « Léonora Miano naît en 1973 à Douala, au Cameroun, où elle passe son enfance et son adolescence. Arrivée en France en 1991, elle étudie la littérature anglo-américaine à Valenciennes, puis à Nanterre44. » Cette façon de situer l’autrice nous semble correspondre aux souhaits de Léonora Miano, qui assume le fait que son regard, comme n’importe quel regard, est particulier, sans pour autant que cela signifie pour elle que son œuvre soit incapable de dire l’universel45.

30Penser l’universalité des discours des dominés implique une redéfinition de ce qu’est l’universalité, qu’il faut détacher de l’idée d’objectivité, terme qui contient, à notre sens, deux sèmes, celui d’impersonnalité et celui de rationalité. Patricia Hill Collins, féministe afro-américaine, estime que la valorisation des productions intellectuelles des femmes noires passe par une redéfinition des critères de validation du savoir, qui consiste à prendre en compte ce qui fonde les savoirs des femmes noires américaines, soit « l’éthique du care » et « l’éthique individuelle », c’est-à-dire l’émotion (l’éthique du care étant, à bien des égards, une façon de considérer l’empathie comme source de savoir) et la personnalité de celui qui parle :

Évaluer le crédit à accorder aux savoirs dont se réclame un individu revient donc à évaluer sa personnalité, ses valeurs et son éthique. Les Africains-Américains rejettent les présupposés eurocentriques et androcentriques d’après lesquels on devrait s’interdire d’examiner les opinions personnelles d’un individu pour évaluer son travail scientifique46.

31Elle résume ensuite son projet épistémologique : « Il s’agit plutôt d’articuler l’émotion, l’éthique et la raison, qui constituent trois éléments essentiels pour l’évaluation des savoirs47. » Comme Léonora Miano, elle pense une universalité incarnée dans un corps, dans une expérience sociale et culturelle, et chargée d’émotivité. Cette universalité implique une faculté propre aux femmes noires d’après Patricia Hill Collins : « la possibilité d’appartenir à un groupe tout en s’en dissociant48 ». Il ne s’agit pas de nier sa positionalité, mais de voir en quoi elle est, aussi bien qu’une autre, un moyen d’accéder à l’universalité, soit à « ce que l’homme n’a pas créé », ce qui transcende toutes les différences culturelles et sociales. Léonora Miano exhorte ainsi les écrivains subsahariens à créer des personnages qui sont à la fois représentatifs d’une expérience du monde partagée par leur communauté, et universels :

Si l’Occident est convaincu de son universalité, bien qu’il s’agisse d’une compréhension pour le moins trouble de cette notion, j’avance l’affirmation suivante ; les écrivains subsahariens ne le sont que rarement. […] Quoi qu’il en soi, pour parvenir à ce résultat, il convient de fouiller dans les épaisseurs intimes du personnage, d’écrire le Subsaharien en le rendant certes porteur de sa mémoire particulière mais, aussi, en le plaçant dans un ensemble qui le dépasse et dont il fait partie49.

32Affirmer cette capacité à toucher à l’universel à travers une expérience particulière est pour elle le moyen de faire percevoir la littérarité de ses textes, souvent perçus comme des témoignages :

Le texte a été pris en compte comme un témoignage, alors que je n’ai vécu aucune des situations décrites dans ses pages. […] Je n’ai pas enquêté sur les conflits subsahariens de notre temps, ni même sur ceux d’une autre époque50.

33Elle précise un peu plus loin que ce texte, L’Intérieur de la nuit, qui relate une scène de cannibalisme, cherche à fouiller les recoins obscurs de l’âme humaine, dans ce qu’elle a d’universel, au-delà de la notion de race ou de sexe, toutes deux comprises comme ce qui a été créé par l’homme, au contraire de l’universel.

*

34Confronter les concepts de Genette à des textes écrits par les minorités sexuelles et/ou raciales permet d’en contester la dimension universelle, ce qui amène à redéfinir l’universalité, non plus comme un point de vue neutre, impersonnel, capable de recouvrir toutes les expériences individuelles, mais comme un point qui assume sa situation et qui, grâce à cela, parvient à toucher à ce qu’il y a de commun à toutes les situations particulières. Cette redéfinition de l’universalité nous invite à revoir nos pratiques de lecture, renonçant, quand on aborde des textes produits par les minorités, à en faire une lecture exotisante, mais aussi nous incitant à identifier la situation des points de vue, même quand, et surtout si, ils se présentent comme objectifs.