Colloques en ligne

Ugo Dionne

Comment lire la table d’un roman qu’on n’a pas lu.
Éléments pour une poétique de la table des chapitres au XVIIIe siècle

1L’Illusion d’un instant1, que Jean-François de Bastide publie en 1752, ne rejoindra sans doute jamais sa Petite maison dans le canon romanesque des Lumières. Si cette modeste « anecdote » m’intéresse ici, c’est d’ailleurs moins pour son intrigue — centrée sur les amours fugaces d’un « fat » et d’une « coquette », la veille de leurs mariages respectifs — que pour la réduction tabulaire dont elle fait l’objet. En regroupant les neuf titres de chapitres de L’Illusion d’un instant, on obtient en effet une table dont la brièveté permet d’observer des phénomènes souvent dilués dans les exemples plus prolixes :

Chapitre premier. Pur Radotage.
Chapitre II. Portrait du véritable Amour.
Chapitre III. Rencontre.
Chapitre IV. Léthargie.
Chapitre V. Réveil.
Chapitre VI. Désastre.
Chapitre VII. Désunions.
Chapitre VIII. Conviction.
Chapitre IX. Conclusion.

2On remarquera d’abord comment cette table construit la chronique d’une infidélité dévoilée. Au « portrait du véritable amour », qui pose la situation initiale, succèdent une « rencontre » (qu’on suppose charnelle), une « léthargie » puis un « réveil » menant au « désastre » et aux « désunions ». Il s’agit bien sûr d’une narration concentrée, d’une esquisse expéditive, aux frontières de cette micronouvelle que la modernité, avec sa suffisance habituelle, aura la conviction d’avoir inventée. Mais ce récit décanté n’en est pas moins complet : aiguillé par le titre de la nouvelle, informé par la topique romanesque, le lecteur peut sans trop de mal en étoffer la structure, en développer les épisodes, en réaliser les différentes étapes. Le récit de la table est d’ailleurs plus ambigu, dès lors plus riche que celui du petit roman. Les 7e et 8e titres (« désunions », « conviction ») peuvent ainsi susciter des lectures distinctes, voire opposées : parmi les couples que le récit tabulaire suppose (ou que le lecteur y projette), quels sont ceux qui seront finalement « désunis » ? De quoi sera-t-on ultimement « convaincu » : de la force du véritable amour, ou de sa fragilité ? La nouvelle est forcée de choisir, quand la table sait rester dans l’indécision. Quelle est du reste la « Conclusion » de l’histoire annoncée par le titre du 9e chapitre, dont la forme rhématique empêche toute déduction immédiate, contribuant au caractère scriptible du texte tabulaire ?

3La table de L’Illusion d’un instant peut donc être envisagée d’un point de vue narratif, comme si elle constituait elle-même un récit ; mais il est aussi possible de s’attacher à sa forme linguistique. Dans l’allitération en « r » qui marque les six premiers titres, il n’est pas interdit de deviner le ronronnement alangui de personnages en rut, puis le patatras qui accompagne la catastrophe. Quant aux trois derniers intitulés, avec leur mètre et leur rime uniques, ils donnent à la fin de la table les allures d’une comptine, sinon d’une rengaine moqueuse. La répétition de la syllabe finale « ion » préfigure, à sa modeste échelle, la célèbre table « en corbillon » de l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, dont les soixante chapitres seront titrés selon le même principe. Doit-on suivre Daniel Sangsue, pour qui les intitulés de Nodier « se moque[raient] de la capacité informative et métalinguistique des titres-sommaires2 » ? Sans soupçonner Bastide de desseins aussi iconoclastes, on observera qu’il déplace déjà l’attention du lecteur sur la table elle-même, sur le jeu de ses signifiants, en l’affranchissant d’un texte auquel elle n’est plus tenue de se référer.

4Son exemple invite à envisager la table des chapitres (ou des matières) non comme un simple outil de repérage, mais comme une œuvre intransitive, tenant du récit, du poème, parfois même de l’essai (lorsque, comme il arrive souvent sous l’Ancien Régime, les intertitres adoptent un tour proverbial, dogmatique ou sentencieux). Répondant à cette invitation, je me concentrerai ici sur le roman du XVIIIe siècle ; j’appuierai mes observations sur une petite centaine de tables de chapitres, s’échelonnant de la fin du règne de Louis XIV à l’époque révolutionnaire. Cette concentration sur le paratexte des Lumières, que suffirait à justifier une moindre incompétence, trouve aussi une certaine motivation historique. Au XVIIIe siècle, les titres de chapitres longs, redondants, proches du sommaire, font partiellement et progressivement place à des intertitres courts, allusifs ou énigmatiques3. Les tables portent témoignage de ce passage : certaines tiennent encore de l’ancien régime de l’intitulé, alors que d’autres s’inscrivent dans une apparente modernité. L’époque présente donc, pour d’éventuelles études tabulaires, un terrain à la fois multiple et cohérent, ainsi qu’un espace de transition entre différentes conceptions de la table, qui s’y chevauchent et concurrencent.

5Il s’agit donc de considérer la table des chapitres comme un texte — et d’abord comme un texte narratif, appelant une lecture suivie. Cette hypothèse de travail entraîne cependant un paradoxe : la table se caractérise en effet par une double, voire une triple artificialité.

6D’abord, comme toute pratique paratextuelle, elle est auxiliaire. Selon la formule de Gérard Genette, elle est « vouée au service d’une chose qui constitue sa raison d’être, et qui est le texte4 » ; quel que soit l’investissement esthétique ou sémantique dont elle fait l’objet, « elle n’a pas pour principal enjeu de "faire joli" autour du texte, mais bien de lui assurer un sort conforme au dessein de l’auteur5 ». Les réflexes du lecteur sont probablement conditionnés par cette ancillarité : son premier mouvement est de rapporter la table à l’ouvrage dont elle fournit le schéma ; même en l’absence de cet ouvrage, on ne pourra s’empêcher de le supposer, de tenter de démêler les liens que la table entretient avec lui. L’affranchissement de la table relève de l’amputation, de la négation d’un lien considéré, à tort ou à raison, comme vital. Elle s’apparente à une violence, qu’on me pardonnera d’infliger à des textes qui n’en demandaient pas tant.

7Par ailleurs, la table est moins composée (par le romancier) que recomposée (par l’éditeur ou le typographe), moins rédigée que reconstruite. Elle est le plus souvent obtenue en retirant certains éléments de leur lieu propre, pour les rassembler en position liminaire ou terminale. Si la table des chapitres affiche une certaine constance, d’une édition à l’autre d’une même œuvre, c’est donc moins en raison d’une identité spécifique que de la stabilité de la procédure d’extraction et de redistribution des intertitres, qui permet de la reproduire à l’identique. Elle présente ainsi un caractère accidentel, qui semble prévenir l’interprétation : pourquoi li(e)rait-on ensemble des termes dont la rencontre ne tient jamais que du hasard ou du protocole ?

8À ces deux propriétés artificielles, qui s’attachent à toute table des matières, s’en ajoute enfin une troisième dans le cas de L’Illusion d’un instant. La table que j’ai rapidement envisagée plus haut, dans ses dimensions narrative et stylistique, n’existe pas en tant que telle. Dans l’(unique) édition hollandaise de 1752, les titres de chapitres se contentent de chapeauter leurs unités respectives, sans faire l’objet d’une relocalisation en début ou en fin de volume. Il s’agit, en somme, d’une table virtuelle — titres sans table, symétriques de ces tables sans titres, ces tables fictives que présentent certains romans des XVIIe et XVIIIe siècles6. On aurait sans doute tort de s’arrêter trop longtemps sur ce déficit d’existence : à défaut d’avoir été rassemblés par l’auteur ou par le libraire, les titres de chapitres peuvent l’être par le critique, sans que le caractère aléatoire de la table en soit plus (ou moins) accusé. J’essaierai de me cantonner ici aux seules tables authentiquement compilées, sans toutefois m’interdire de jeter un regard du côté des tables virtuelles, lorsqu’elles permettent de mettre en relief une caractéristique ou un procédé particuliers.

9Choisir d’apprécier la table comme un texte relève d’un coup de force, d’une volonté iconoclaste, sans doute anachronique. Certains éléments peuvent cependant faciliter cette identification, ou la compliquer davantage. Ainsi, la disposition typographique d’une table est susceptible d’en orienter la réception. Certaines tables des chapitres adoptent la forme d’une coulée textuelle, comme s’il s’agissait d’un simple (autre) bloc de prose. Cette masse compacte est parfois divisée en alinéas, correspondant aux différents chapitres7 :

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Figure 1 — P. F. G. Desfontaines, Le Nouveau Gulliver ou Voyage de Jean Gulliver, fils du capitaine Gulliver, Amsterdam, 1730.

10Ailleurs, le sommaire occupe sans rupture une ou plusieurs pages8 :

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Figure 2 — J. Du Castre d’Auvigny, Mémoires de Madame de Barneveldt, Paris, Gandouin et Giffart, 1732.

11Dans un cas comme dans l’autre, rien (si ce n’est l’italique9) ne permet de distinguer graphiquement les pages tabulaires de celles qui composent le corps de l’ouvrage. À l’inverse, la mise en page peut accentuer la fragmentarité de la table, dont les éléments sont ostensiblement isolés. Que les titres se distribuent verticalement sur une colonne (en regard des rubriques de chapitres)10,

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Figure 3 — An., Candide en Dannemarc ou L’Optimisme des Honnêtes gens, Genève, 1767.

12ou que ces rubriques s’intercalent elles-mêmes entre les titres11,

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Figure 4 — A. Hamilton, Mémoires de la vie du Comte de Grammont, Cologne, Pierre Marteau, 1713.

13la maquette tabulaire se distingue alors de la présentation serrée, plus ou moins anonyme du texte romanesque, pour se rapprocher d’une liste ou d’un inventaire.

14L’exemple d’Hamilton introduit une autre variable graphique susceptible d’agir sur l’indépendance de la table des chapitres. Dans certaines tables — comme celles des Mémoires de Grammont ou de Mahmoud le Gasnevide, satire de la Régence par un de ses grands commis –, la rubrique chapitrale domine le champ visuel. Reproduite en majuscules, sous sa forme longue, la mention du chapitre crée un déséquilibre en faveur de l’élément rhématique ; elle fait valoir la fonction indicielle de la table, au détriment de toute potentielle autonomie12 :

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Figure 5 — J.-F. Melon, Mahmoud le Gasnevide, Histoire orientale, Rotterdam, Hofhoudt, 1729.

15Le plus souvent, cependant, le renvoi aux unités dispositives reste discret. Après une première mention complète, le terme « Chapitre » est en général remplacé par une abréviation et s’enchaîne directement au titre (dont il n’est plus distingué, dans le paragraphe qu’ils composent, que par son caractère romain)13 :

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Figure 6 — P. Lambert de Saumery, Le Diable hermite, ou Avantures d'Astaroth banni des enfers, Amsterdam, Joly, 1741.

16À l’occasion, l’abréviation sera employée d’emblée, ou fera immédiatement l’objet d’une réduction supplémentaire14 :

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Figure 7 — Abbé F. Macé, Melanie, ou La Veuve charitable. Histoire morale, Paris, Des Hayes, 1729.

17La rubrique dispositive peut même être tout à fait absente — et pour cause — dans les cas (j’y reviendrai) où la table débite la matière d’un récit autrement filé15 :

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Figure 8 — Abbé J.-P. Bignon, Les Avantures d'Abdalla Fils d'Hanif, Paris, Witte, 1712-1714.

18Ces procédés, en réduisant le renvoi explicite aux segments textuels, encouragent le lecteur à considérer la table de façon autarcique — non plus comme un instrument de reconnaissance, mais comme une construction littéraire émancipée.

19Dans la table, les titres de chapitres sont habituellement accompagnés d’un numéro de page, renvoyant à la coordonnée de l’unité textuelle correspondante. Cet usage, qui permet à la table de remplir sa fonction de repérage, est à peu près universellement respecté dans les romans consultés, bien qu’on puisse compter, là encore, sur une poignée d’exceptions. Ainsi, la table des Avantures de l’infortuné Florentin contient des titres détaillés, des rubriques chapitrales imposantes, mais pas d’indications paginales16 :

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Figure 9 — An., Les Avantures de l'Infortuné Florentin, ou L'histoire de Marco Mario Brufalini, Amsterdam, Mortier (Paris, Briasson), 1729.

20De même, la « table des matières » de la première édition de Zadig contient tous les titres (laconiques) du conte de Voltaire, sans mentionner les pages où débutent les segments ainsi désignés17 :

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Figure 10 - Voltaire, Zadig ou la destinée, histoire orientale, 1748.

21Ces cas sont assez rares pour qu’on ne puisse tout à fait exclure un accroc dans la chaîne de production du livre ; leur effet est pourtant indéniable. En retranchant l’indice qui autorise la circulation entre la table et le texte romanesque, l’élision des numéros de page libère la première du second ; impossible désormais de la réduire à un rôle accessoire, qu’elle ne peut de toute manière plus remplir adéquatement. La table n’est plus une simple carte, mais un authentique territoire.

22Certains caractères grammaticaux peuvent également agir sur la textualité (et la narrativité) de la table des chapitres. Les intertitres de l’Ancien Régime empruntent différentes formes : propositions complétives, syntagmes nominaux de plus ou moins grande ampleur, expressions proverbiales, simples mots (dotés ou non d’un article, défini ou indéfini). Dans cette gamme intertitrale, la proposition déclarative occupe toutefois une place singulière, puisqu’elle permet une confusion stylistique de la table et du roman. Regroupés, les titres déclaratifs prennent les allures d’un véritable récit, dont le caractère elliptique peut être envisagé comme une simple qualité esthétique. La table des Capucins sans barbe (An., 1761) présente ainsi une narration parfaitement limpide, où dominent les propositions assertives et où ne manque aucune circonstance importante. De même, la lecture des quarante titres de chapitres du roman allégorique de Marie-Françoise Loquet, Voyage de Sophie et d’Eulalie au palais du vrai bonheur (Paris, Berton, 1781), fournit une idée complète de ses développements. Enfin, l’Histoire du Connétable de Lune (An., Paris, Jombert, 1720) atteint un degré d’exhaustivité maximal, alors que chaque page du texte fait l’objet d’un résumé détaillé : la « Table par sommaires » y occupe une dizaine de feuillets bien tassés18.

23En passant du texte à la zone paratextuelle, la narration est par ailleurs susceptible de connaître deux grandes transformations. D’abord, même lorsque le récit romanesque est à la première personne, les titres et la table le transposent d’ordinaire à la troisième ; le « je » devient, de la sorte, une propriété du seul roman. D’autre part, quand la table comporte des verbes, ceux-ci sont généralement conjugués au présent, un temps dont la narration romanesque fait encore un usage plus restreint. De nouveau, cette pratique universelle — selon laquelle toute table des chapitres est à la troisième personne et au présent — connaît des exceptions. La « Briefve recollection des chapitres » de l’Histoire amoureuse de Pierre le Long et de sa très honorée Dame Blanche Bazu est au « je » 19. Trois ans plus tôt, dans un récit d’une tout autre tonalité, l’auteur anonyme du Pythagore moderne fournissait déjà une table à la première personne, en l’occurrence celle d’un personnage transformé en godemiché20. Si la table peut donc parfois conserver la personne de la narration romanesque, elle peut aussi lui emprunter sa forme verbale. C’est le cas dans le Candide de Voltaire (Genève, Cramer, 1759) et dans sa Seconde partie anonyme (1761), dont l’auteur a bien perçu cette particularité de son modèle ; c’est le cas également dans la table de La Fortune, Histoire critique de Boureau-Deslandes (1751), ainsi que dans celle de la « Chronique du Chevalier Sotermelec », le roman à clés qu’introduisent Prévost et Labadie dans Les Avantures de Pomponius (Rome, héritiers Pallavicini, 1724).

24 Certains ouvrages enfin modifient leurs intertitres de façon à produire une table plus unifiée : entre les versions textuelle et tabulaire, une transformation s’opère, qui contribue à rendre la table plus syntaxique qu’elle ne l’aurait été si elle s’était contentée de reproduire les titres. Voltaire fournit à nouveau un exemple éloquent de ce type de manipulation. Dans la table de L’Ingénu, quand plusieurs titres présentent un sujet commun, celui-ci est le plus souvent élidé. Ainsi les intitulés des chapitres II, III et IV :

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Figure 11 — Voltaire, L’Ingénu. Histoire véritable, Utrecht, 1767, p. 23, 36 et 47.

25deviennent, lorsqu’ils réapparaissent dans la table :

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Figure 12 — Voltaire, L’Ingénu. Histoire véritable, Utrecht, 1767, p. V.

26Les chapitres suivants proposent une transformation similaire, à défaut d’être tout à fait identique. La version textuelle des titres des chapitres V, VI et VII :

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Figure 13 — Voltaire, L’Ingénu. Histoire véritable, Utrecht, 1767, p. 56, 67 et 76.

27fait ainsi l’objet d’une réécriture :

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Figure 14 — Voltaire, L’Ingénu. Histoire véritable, Utrecht, 1767, p. V.

28Dans les deux cas évoqués, des titres sont télescopés de manière à produire une seule phrase, construite sur le mode de l’asyndète. Les éléments de la table se prêtent alors à une lecture linéaire, supposant une mémoire immédiate des propositions antérieures ; on présume les titres lus à la suite — pratique peu commode dans le volume (où la masse des chapitres s’interpose entre chaque intertitre), plutôt inhabituelle dans la table elle-même, mais ici encouragée, voire supposée par la juxtaposition des formules titrales.

29On aura remarqué comment, dans le second exemple, l’élision du sujet n’intervient qu’après la substitution d’un pronom à l’expression (« L’ingénu ») qui sert autrement à désigner le héros ; un remplacement équivalent marquera encore les titres révisés des chapitres VIII, IX, XI et XIII. Voltaire faisait du reste usage du même procédé huit ans plus tôt, dans la table de Candide. Le passage au pronom, qui intervient dès la 2e proposition du 1er titre (« Comment Candide fut élevé dans un beau château, & comment il fut chassé d’icelui »), s’y répercute sur les titres suivants. Au lieu de

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Figure 15 — Voltaire, Candide ou l’Optimisme, Genève, Cramer, 1759, p. 11.

30la table introduit une formule simplifiée :

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Figure 16 — Ibid., p. 295.

31De la même manière, le nom propre qui apparaît dans le titre du 7e chapitre

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Figure 17 — Ibid., p. 48.

32devient un pronom lorsqu’il resurgit dans la table :

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Figure 18 — Ibid., p. 296.

33De nouveau, l’alternance tabulaire du nom et du pronom suppose un texte parcouru dans la succession de ses éléments. La table ne se contente plus d’être la reproduction servile d’éléments paratextuels préexistants : elle est reconfigurée, de manière à produire sa propre suite et son propre sens.

34Il est enfin certaines tables, non des « chapitres » mais « des matières » (ou « des sujets », « des histoires ») qui divisent un texte par ailleurs filé. Il ne s’agit plus alors d’importer des intertitres mais bien d’imposer au roman des unités dispositives inédites, dont le champ d’action se limitera à l’espace de la table elle-même. C’est ce fonctionnement qu’adopte Boyer d’Argens dans la plupart des volumes qu’il publie en 1736 et 173721. Les seuls intertitres présents dans le texte désignent les récits insérés ; à cette matière de base, qu’elles reproduisent fidèlement, les tables ajoutent cependant un résumé analytique de l’intrigue principale, à l’aide de formules proches des titres de chapitres nominaux et déclaratifs. Ces formules composent un récit enlevé, qui se prête à une lecture individuelle :

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Figure 19 — J. B. de Boyer, marquis d’Argens, Les Enchainemens de l'amour et de la fortune, ou Les Memoires du marquis de Vaudreville, La Haye, Gibert, 1736.

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Figure 20 — Id., Memoires de Mademoiselle de Mainville, ou Le Feint chevalier, La Haye, Paupie, 1736.

35Ce procédé avait été employé de façon plus systématique encore, au début du siècle, par l’auteur anonyme de la Nouvelle École publique des finances (1707). Non contente de réduire l’intrigue romanesque en quelques formules inédites, la table y apporte un supplément d’information : ainsi, plutôt que de reprendre simplement les noms des personnages tels qu’ils apparaissaient dans le récit, elle identifie leur modèle « réel » (et continue de désigner ces individus sous leur nom véritable). En plus de découper la matière de l’ouvrage, la table lui fournit donc une clé ; plus courte que le roman, elle est aussi plus complète, dans la mesure où elle permet le décryptage d’un texte auquel on peut dès lors substituer son chiffre divulgué.

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Figure 21 — An., Nouvelle école publique des finances, ou L’art de voler sans ailes, Paris, 170722.

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36En tant que réduction de roman, toute table présente un certain nombre de lacunes ; cette propension à l’ellipse est même sans doute la principale caractéristique du récit tabulaire. Il faut toutefois opérer quelques distinctions, en fonction de la qualité et de l’amplitude des trous qui y parsèment la trame narrative. Les carences de la narration peuvent en effet être plus ou moins abondantes et porter sur une portion plus ou moins importante de la fabula. La taille agit comme un premier indice : on présumera qu’une table plus copieuse, plus bavarde, sera également plus détaillée. Il s’agit cependant d’un indice imparfait, compte tenu de la forme diversement allusive que peuvent adopter les titres de chapitres classiques. Certains intertitres longs — par exemple, ceux du Grigri de Louis de Cahusac (1739) — sont tout à fait impénétrables, alors que des titres brefs — comme ceux de L’Enfant du carnaval de Pigault-Lebrun (1796) — se laissent aisément interpréter.

37Les omissions peuvent aussi porter sur des éléments plus ou moins essentiels à la compréhension. Les récits insérés — dont on connaît l’importance dans l’économie du roman classique, mais qui peuvent souvent être retranchés sans trop de dommage pour la stricte logique narrative — ne seront en général désignés que par un titre laconique. Les tables les plus disertes logent dans ce cas à la même enseigne que les plus dépouillées : c’est l’intrigue principale qui, seule, fait l’objet de développements conséquents. La signalisation des narrations métadiégétiques s’accompagne tout au plus d’un commentaire sur leur fonction dans le parcours du héros, comme lorsque Lesage précise que c’est pour « désennuyer » Guzman d’Alfarache que Sayavedra « lui raconte l’histoire de sa vie23 ».

38Enfin, les ellipses peuvent être plus ou moins opaques ; il est souvent possible de les compléter, soit en se référant à l’encyclopédie romanesque, soit en tenant compte des informations qui sont fournies (postérieurement) par la table elle-même. Le lecteur, au moment de colmater les béances du récit, est en effet libre de consulter ses souvenirs de consommateur de romans ; les topoi et les épisodes consacrés lui permettront alors de relier entre elles les indications de la table, lorsqu’elle ne s’écarte pas trop des scénarios reçus. Certaines autres ambiguïtés peuvent être résolues en procédant à une lecture synthétique, la table fournissant des données qui permettent, par rapprochement ou déduction, de renouer les fils de l’intrigue. Celle de La Mouche de Mouhy évoque, au chapitre VIII de la Ire partie, des « nouvelles importantes » dont un courrier instruit le narrateur Bigand ; le titre suivant, en mentionnant les « Circonstances les plus touchantes » de la mort de Lusinette, l’épouse traîtresse de Bigand, permet de déterminer en quoi consistaient lesdites nouvelles24. De même, si le récit que propose la table du Nitophar de Maucomble est trop allusif pour être immédiatement saisi, il peut être décodé sans trop d’effort, jusque dans son coup de théâtre final, où l’on découvre que la bergère que convoite Nitophar n’est nulle autre que sa propre femme, Téléphone, qu’on croyait définitivement perdue. L’expertise du lecteur de romans est stimulée par le titre autoréférentiel du chapitre XV (« Que le précédent doit faire deviner »), lequel, sans jamais expliciter la reconnaissance de Téléphone par Nitophar, la rend pratiquement inéluctable25.

39En croisant ou additionnant ces critères, on obtient un spectre menant de tables maximalement narratives, proches du récit non tabulaire, à d’autres où cet élément narratif s’estompe, quand il ne disparaît pas tout à fait. Du côté du récit le plus étoffé se placeraient des sommaires analytiques comme ceux de l’Histoire du Connétable de Lune et des Mémoires de Madame de Barneveldt, qui n’omettent aucune circonstance26 ; à ce pôle se logeraient aussi les quelques tables fictives qu’introduisent les romans des XVIIe et XVIIIe siècles, lesquelles présentent par définition un ensemble autosuffisant. Aux antipodes du spectre pourraient être observées des tables où l’ellipse confine à la dissolution du récit. Tantôt les intertitres y sont trop succincts27 ; tantôt ils contiennent une information sibylline, trop confuse pour permettre la reconstruction de l’intrigue28 ; tantôt encore ils adoptent une formule qui prévient leur coalescence. Les titres des chapitres de L’Espion dévalisé fournissent ainsi une structure d’encadrement pour les différentes anecdotes qui composent le roman : chacun d’entre eux confie la parole à un nouveau narrateur, qui prend immédiatement en charge le récit29. Le texte et les intertitres correspondent en somme à deux niveaux narratifs ; lorsqu’ils sont réunis dans la table, les seconds forment une sorte de cadre sans tableau, poussant à bout le principe d’effacement des excroissances métadiégétiques, qui est une des particularités de l’organisation narrative tabulaire.

40Reste à déterminer le rapport que construisent, dans le récit construit par la table, le vide et le plein, la lacune et la donnée. Une future poétique tabulaire devra aussi s’attacher à la question de la généricité de la table des chapitres. Ses différentes variétés peuvent-elles être réduites à un (seul) genre, présentant des propriétés formelles spécifiques ? La table romanesque, qui a retenu mon attention, peut-elle être envisagée en conjonction avec les tables de recueils, d’essais, de revues ? Les manières de concevoir et de compiler la table, qui se sont succédées à travers les siècles, se prêtent-elles à une enquête commune ? La disposition en liste et la communauté de fonctions suffisent-elles à faire de ces différentes pratiques les éléments d’un même ensemble, qu’on pourra considérer comme un objet d’étude cohérent ? Bornées à une seule époque et à un seul mode textuel, mes observations demandent à être complétées par d’autres sondages, sur d’autres champs de fouilles.

41À défaut de résoudre le problème de la généricité tabulaire, on peut déjà cependant repérer, dans la production romanesque du XVIIIe siècle, certains sous-genres se caractérisant par un fonctionnement particulier. Ceux-ci correspondent généralement au genre du texte tabulé, mais procèdent parfois à des regroupements inédits, rapprochant des ouvrages autrement hétérogènes.

42La table biographique s’ouvre par exemple sur la naissance ou l’origine d’un personnage30, dont le parcours est ensuite décliné jusqu’à la mort31, à moins qu’il ne s’arrête sur une circonstance plus heureuse32. Cet ensemble centré sur la vie du protagoniste peut par ailleurs être scindé en plusieurs sous-espèces. La table picaresque définit les étapes de l’existence d’un picaro, en s’appuyant sur une abondance de notations géographiques et en insérant quelques intertitres facétieux33. Le grand modèle est sans doute celui de Lesage, traducteur et romancier, qui inspire de nombreux imitateurs ; mais le « genre » inclut également certains récits de pérégrinations animiques (comme le Supplément à Chrysal et La Vie du petit Pompée, qui se consacrent respectivement aux périples d’une pièce de monnaie et d’un petit chien34), ainsi que certains contes philosophiques (à commencer par Candide et ses propres épigones). La table apologétique prend quant à elle le contrepied de la précédente : au lieu de se consacrer à un personnage à la moralité suspecte, elle marque les moments d’une vie chrétienne ou d’une conversion35. L’énoncé y est sobre, comme il convient à la solennité de la matière articulée ; la maquette y est généralement sévère ; les titres, nombreux et précis (comme les stations sur le chemin du salut), adoptent volontiers la forme du commentaire, de manière à évacuer toute ambiguïté. Là encore, ce modèle dépasse le domaine de l’édification stricto sensu : les mêmes particularités peuvent être observées dans la table des Aventures du chevalier Shroop, roman « physiologique » où la vie d’un homme, de sa naissance à sa mort, illustre le développement et le fonctionnement des passions36.

43Plusieurs tables recensent par ailleurs les relais d’un itinéraire, souvent fantaisiste37. De nouveau, on sera tenté d’isoler, dans l’abondance de ces tables voyageuses, quelques formes distinctes. La table urbaine s’organise autour des différents lieux d’une ville (c’est-à-dire de Paris, indépendamment du déguisement plus ou moins exotique que revêt la capitale française)38. Profitant d’un séjour dans des contrées réelles39 ou dans des pays imaginaires40, les tables-sommes donnent lieu à un inventaire méthodique des institutions d’un (nouveau) monde, réduit à ses plus importants éléments. La table y est le modèle d’un texte qui, lui-même, prétend contenir un univers ; elle devient dès lors à son tour, et en dépit de ses dimensions réduites, une décantation totalisante du réel. Sur cette base, on sera tenté de rapprocher la table-somme du « Système figuré des connaissances humaines » de l’Encyclopédie, de la « Table » du Code Napoléon, voire du « Catalogue » de La Comédie humaine : s’y exprime une même ambition de tout comprendre, tout saisir, sans que ne subsiste aucun résidu.

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44Ces tables narratives n’épuisent pas le champ des possibles tabulaires, même dans le cas du roman. La compilation des intertitres génère parfois un « texte » plus obscur, dans lequel l’enchaînement des termes ou des propositions engendre moins un récit (fragmentaire) qu’une construction verbale autotélique. La table pourrait alors être lue comme ce poème dont la rapproche d’emblée sa plastique ; on pourrait se demander, plagiant Jakobson, si le principe d’équivalence de l’axe de la sélection (des titres de chapitres) y est projeté sur l’axe de la combinaison — c’est-à-dire de la table, envisagée dans son ensemble et sa succession. Ce nouveau domaine se prête sans doute lui-même à de nombreuses nuances et distinctions ; je me contenterai, pour finir, d’en donner une rapide illustration.

45J’ai reproduit plus haut la table de Zadig, dont le caractère lapidaire prévient la refonte narrative. À défaut de se constituer en récit, les titres peuvent toutefois y être regroupés deux par deux, sur une base thématique. Ainsi « Le Borgne » (I) et « Le Nez » (II) font-ils référence aux organes sensoriels, alors que « L’Envieux » (IV) et « Les Généreux » (V) opposent deux caractères contraires (le premier terme pouvant par ailleurs être associé à « La Jalousie » du titre VII). « La femme battuë » (VIII) et « L’Esclavage » (IX) renvoient à une humanité bafouée, d’abord sur le plan individuel, puis sous une forme collective. « Le Bûcher » (X) et « Le Souper » (XI) évoquent deux cérémonies qu’apparente l’emploi du feu ; immolation et cuisson sont assimilées, ce qu’un esprit militant n’hésiterait pas à lire comme une prise de position voltairienne en faveur du végétarisme. Les titres XIII et XIV présentent deux types humains contrastés, la malhonnêteté du « Brigand » faisant valoir l’industrie du « Pêcheur ». « Le Basilic » (XV), figure du vice, est symétrique de « L’Hermite » (XVII), incarnation de la vertu. « Les Combats » (XVI) et « Les Énigmes » (XVIII) proposent enfin deux modes de la confrontation, physique et intellectuelle.

46La plupart de ces binômes mettent en présence deux valeurs : par rapport à leur élément commun, les termes s’inscrivent de façon tantôt positive, tantôt négative. « Le Borgne » marque l’absence (partielle) de l’organe de la vue, quand « Le Nez » affirme la présence de celui de l’odorat. « L’Envieux » et « Les Généreux » s’opposent sous un aspect précis, celui de la bonté, que l’un des termes illustre alors que l’autre en prend le contrepied ; le même type de relation est créé entre « Le Brigand » et « Le Pêcheur » (sur la base de l’honnêteté laborieuse) puis, allégoriquement, entre « Le Basilic » et « L’Hermite ». Enfin, tant dans le cas du « Bûcher » et du « Souper » que dans celui des « Combats » et des « Énigmes », une pratique pacifique forme contraste avec son pendant agressif ou belliqueux. La table de Zadig, lorsqu’on l’envisage en elle-même, propose donc une version étonnamment manichéenne du monde ; quelle que soit la perspective adoptée, elle est susceptible de réalisations contraires. Un espoir surnage néanmoins, dans lequel se réfugie peut-être le prétendu optimisme de Voltaire. L’oscillation se conclut, le plus souvent, par le terme positif ; une fois évoquée la variante noire du thème, celle-ci fait place à son pendant lumineux. À défaut de se résoudre par une victoire finale du bien sur le mal (ou des Lumières sur l’« Infâme »), les doublons voltairiens s’achèvent tout au moins sur une note d’espérance.

47On ne sera peut-être pas convaincu par ce petit exercice vaguement « structural » ; qu’on le considère comme le garant d’autres lectures, répondant à d’autres allégeances méthodologiques. Il s’agit moins au fond de convaincre que de proposer une nouvelle forme aux interprètes. C’est à eux qu’il revient de s’emparer de la table, de l’annexer au domaine du texte, d’y déployer leur inépuisable ingéniosité — et de fonder ainsi ces études tabulaires, théoriques et critiques, que je n’ai fait ici qu’imaginer.