Colloques en ligne

Raphaël Cappellen et Déborah Knop

Introduction

1Il est de coutume de réunir à l’Université Paris Diderot au cœur de l’automne ou à l’approche de l’hiver une assemblée de seiziémistes soucieux de partager leur savoir, si possible de manière « gaie et sociale » (III, 13 : 4811), sur l’œuvre du XVIe siècle au programme de l’agrégation. Cette année encore, grâce au soutien de l’équipe CERILAC (EA 4410, Paris Diderot), le 10 décembre 2016, cette tradition fut respectée, en l’honneur d’un auteur, Montaigne, qui nous a enseigné l’importance de la coutume, mais aussi – et avec l’art du paradoxe qui le caractérise –, le caractère fertile de la « conférence » :

L’étude des livres, c’est un mouvement languissant et faible, qui n’échauffe point : là où la conférence, apprend et exerce en un coup. (III, 8 : 203)

2Nous avons choisi d’illustrer le programme de cette journée par deux gravures antérieures de quelques décennies à l’écriture du « troisième alongeail » (III, 9 : 260). Il s’agit des deux marques d’un imprimeur lyonnais peu connu, actif entre 1541 et 1562, Thomas Bertheau (Bertellus)2, non qu’il eût jamais été en lien avec Montaigne, mais parce que ses deux marques faisaient clairement écho à certaines idées marquantes qui s’imposent à tout lecteur de Montaigne, et tout particulièrement du livre III des Essais.

3Les gravures3 emblématisent, dans une distribution identique, la fameuse maxime « Connais-toi toi-même », figurée en grec (gnôthi seauton) au centre du motif de l’ouroboros (serpent se mordant la queue), installé sur le chapiteau d’une colonne, tandis qu’un phylactère la reçoit sous sa forme latine (Nosce Teipsum). L’impératif grec, premier de ceux qui surmontaient le temple de Delphes4, est récurrent dans l’œuvre de Platon5 et fut sans cesse repris, réécrit, amplifié, voire détourné à la Renaissance6. Entre autres innombrables attestations, il figure en bonne place dans la collection des Adages érasmiens (adage 595) et apparaît en lettres capitales au milieu du Tiers Livre de Rabelais, présenté par Panurge comme « le premier traict de philosophie »7. Montaigne ne fait pas exception, qui l’intègre ou l’évoque à de nombreuses reprises dans ses Essais. On pense d’abord à la fin du chapitre « De la vanité », qui en fournit une amplification énergique, notamment par la contamination entre le précepte delphique et le constat de l’universelle vanité tiré de l’Ecclésiaste (III, 9 : 314). Mais le précepte apparaît dès les premiers chapitres du livre I, pour ressurgir ensuite fréquemment8. En tant qu’idée maîtresse de l’ensemble des Essais, elle a été étudiée par la critique avec l’attention méritée9.

4Dans chacune des deux versions imprimées par Thomas Berteau, apparaît le portrait en pied d’un homme à l’attitude invariable : visage et corps tournés vers le précepte surmontant la colonne, et main droite tenant une marotte (le capuchon ayant significativement la tête en bas) autour de laquelle s’enroule le phylactère, rappel nécessaire que l’homme qui travaille à se connaître doit prendre conscience qu’il est « le badin de la farce » (III, 9 : 314). La gravure de gauche met en scène un homme du peuple estropié – un boiteux, dirait Montaigne –, à la mise simple et à l’air hagard ; celle de droite représente un homme apparemment plus jeune, vêtu d’un pourpoint que recouvre un mantel, coiffé d’une toque ornée d’une plume et d’une rapière au côté, qui l’identifie parmi les gentilshommes. L’ensemble que forment les deux illustrations conduit à réfléchir à ce qui constitue le socle universel de l’existence humaine. S’agit-il de deux hommes différents ou du même homme, vieilli et touché par quelque revers de fortune ? À l’élégant gentilhomme semble succéder le vieil estropié – et l’on ne manque pas, alors, de songer à l’omniprésence de la maladie et de la vieillesse dans le livre III, qui n’a de cesse de réaffirmer que « l’homme marche entier, vers son croît et vers son décroît » (III, 2 : 53). La réponse à la question que nous nous posons n’a finalement pas une importance capitale dès lors que, comme Montaigne,

on attache aussi bien toute la philosophie morale, à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche étoffe : Chaque homme porte la forme entière, de l’humaine condition. (III, 2 : 35)

5Si ces deux gravures nous ont paru aptes à replacer les Essais au sein du discours topique sur la connaissance de soi à la Renaissance, elles ne sauraient néanmoins rendre compte de la singularité profonde de Montaigne. Une chose en particulier manque à ces deux graves gravures : l’humour permanent qui participe du plaisir si particulier que tout lecteur ressent à la lecture des Essais, livre où la sagesse est bien plus ludique que dogmatique.

6Les articles ici rassemblés abordent Montaigne selon des approches diverses. Deux sont transversaux, de Philippe Desan et de Jean Balsamo. Les cinq autres, quant à eux, prennent ancrage dans un chapitre pour mener une réflexion plus ample, à l’échelle du livre III, voire des Essais tout entiers : c’est le cas de l’article de Thomas Mollier, ainsi que de celui de Romain Menini et Déborah Knop (III, 5, « Sur des vers de Virgile »), de celui de Marie-Luce Demonet (III, 8 « De l’art de conférer »), de Marie-Claire Thomine (III, 10, « De ménager sa volonté ») et de Chantal Liaroutzos (III, 13, « De l’expérience).

7Deux de ces études approchent le livre III sous l’angle de la langue, essentiel à toute approche « littéraire » des Essais. Marie-Claire Thomine révèle toute la place que tiennent le quotidien, le concret, le matériel, le corporel dans le lexique montaignien. Ils contribuent pour beaucoup à la « saveur et couleur » de la langue, donc au plaisir des lecteurs, comme il est possible de le constater depuis la première réception jusqu’à la critique contemporaine. Le chapitre « De ménager sa volonté » fournit un bel exemple de ces effets, puisqu’il multiplie les jeux sur les sens propre et figuré, dans la lignée de Sénèque, ainsi que sur certaines locutions relevant du « style comique et privé » (I, 40 : 461) cher à Montaigne. Romain Menini et Déborah Knop s’attachent aux termes provignés, c’est-à-dire aux mots formés par dérivation – notion riche des conceptions de Marie de Gournay, et de Ronsard avant elle – pour les étudier du point de vue de l’histoire de la langue et des conceptions lexicales propres à Montaigne. Par ailleurs, ces termes ne sont pas sans intérêt rhétorique : ne jouent-ils pas un rôle essentiel dans l’argumentation et l’intention morale de certains chapitres ? C’est l’hypothèse que défend la seconde partie de l’article, développant l’exemple de « Sur des vers de Virgile ».

8Les articles de Chantal Liaroutzos et de Thomas Mollier recourent à la philosophie pour éclairer leur objet. Quelle place la loi et la règle peuvent-elles bien tenir dans les conceptions montaigniennes du droit, de l’éthique et de la connaissance, alors que la raison est incapable d’appréhender l’infinie mobilité et l’irréductible diversité du réel ? C’est l’interrogation, ou plutôt l’aporie, qu’explore Chantal Liaroutzos dans une étude suivie de « De l’expérience », qui fait dialoguer ce chapitre avec quatre autres du livre III (5, 6, 8 et 9) notamment. Thomas Mollier réfléchit à l’expérience de lecture des Essais à partir d’un exemple concret d’ambiguïté grammaticale (III, 5 : 126) pour mettre en lumière ce qu’il appelle « la sous-détermination chronique du texte ». Ce constat lui permet d’essayer de conceptualiser la nature du texte des Essais – construit d’un propos relevant de deux plans textuels, l’un idéologique, l’autre égologique –, et de l’expérience esthétique que crée la prose montaignienne. Il s’appuie pour cela sur la distinction proposée par Roland Barthes, dans La Chambre claire, entre studium et punctum, distinguo qui lui semble apte à rendre compte de la manière dont certaines conceptions philosophiques surgissent au cœur du plan idéologique des Essais.

9Les travaux de Marie-Luce Demonet, de Jean Balsamo et de Philippe Desan réhistoricisent leur objet : chronologie, pratiques littéraires et artistiques, statuts et relations sociales ou politiques de l’auteur au XVIe siècle. Marie-Luce Demonet repense le regard sur soi de Montaigne, les diverses manières dont il se peint (en particulier à l’aide de propositions du type « Moi, qui suis... ») à partir d’une enquête sur les représentations de René d’Anjou, dont Montaigne avait pu voir l’autoportrait (malheureusement perdu), et qu’il évoque pour le rapprocher de son propre projet d’écriture à la fin de « De la présomption » (II, 17). En outre, l’autoportraitiste Montaigne assume pleinement son statut d’auteur, c’est-à-dire d’instance de contrôle du discours. C’est ce que rappelle Jean Balsamo en expliquant, à partir des allusions présentes dans le livre III sur l’écriture, la conception et la parution des Essais, ce que le rapport de Montaigne à son statut d’auteur présuppose en termes de rang social, et ce qu’il implique concrètement, pour lui et pour celui qui fut son secrétaire. J. Balsamo expose aussi les tenants et les aboutissants du choix, en 1588, pour la publication du livre III, et la reparution de deux premiers livres augmentés, du libraire Abel L’Angelier, qui a une politique éditoriale propre. Quelles sont les spécificités du livre III paru en 1588 puis des additions apportées au texte après 1588 et destinées à préparer une nouvelle édition ? Comme le montre Philippe Desan, elles ne peuvent être comprises qu’en prenant en compte la biographie politique de l’auteur, marquée entre autres par son mandat à la mairie de Bordeaux, mais aussi son rapport avec l’histoire de la France et de la Guyenne – qui n’est pas sans lien avec la vie de Montaigne, puisqu’il avait œuvré pour réconcilier Henri III et Henri de Navarre. Le livre III, en particulier, fait écho aux difficultés rencontrées par l’auteur (III, 1, 9, 10, 12 et 13), mais aussi à une déception qui semble l’avoir conduit à s’éloigner des questions politiques pour se replier, se retirer en soi-même, et mieux conceptualiser la singularité de son propre projet littéraire d’auto-analyse.

10Nous avons ouvert cette introduction par le commentaire de deux gravures chargées d’illustrer la prégnance du « Connais-toi toi-même » à la Renaissance, terminons-la hors du XVIe siècle en citant un des innombrables auteurs influencés par Montaigne, Paul Valéry, qui faisait figurer comme première des pensées de Monsieur Teste cet impératif que l’auteur des Essais n’aurait pas renié : « Il faut entrer en soi-même armé jusqu’aux dents »10. Espérons plus simplement que les sept articles ici recueillis donneront quelques armes aux agrégatifs et plus généralement à tous les amoureux de Montaigne pour entrer plus avant dans le texte des Essais.