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Annie Jouan-Westlund

L’écriture de soi à l’épreuve du social : Annie Ernaux, Didier Eribon, Édouard Louis

Writing the self with sociology: Annie Ernaux, Didier Eribon, Édouard Louis

1Depuis les années quatre-vingt, de plus en plus de récits littéraires interrogent le monde au travers d’une réflexion socio-historique. Selon Dominique Viart (2008, p. 297), l’hybridation du discours des sciences sociales et du récit testimonial serait un trait de la littérature contemporaine. Pour Alexandre Gefen (Entretien, p. 251) l’attention croissante des écrivains à l’égard des problèmes sociaux est bien le signe d’une plus grande porosité des frontières entre les sciences et la littérature. La littérature contemporaine est devenue « une affaire politique » dans le sens où elle vise à exprimer l’altérité, la complémentarité des voix et les dissonances de la société. Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis font partie de cette mouvance contemporaine. Leur écriture bénéficie des apports de la sociologie et produit une poétique permettant d’échapper à l’enfermement du vécu singulier et de mettre de la pensée sur les sentiments. Le destin social de ces trois écrivains produit un effet d’autorisation et d’injonction à proposer une interrogation sur les conditions collectives dans un style métissé entre l’intime et la didactique. Partisans d’une autobiographie agissante, une forme de recherche ayant pour réel sujet le monde social, leurs récits présentent des trajectoires individuelles et celles de leurs proches et mettent en lumière des langages, registres et normes de classe au travers des verdicts sociaux.

2Dans le contexte des rapports entre la sociologie et la littérature, cette analyse présente la démarche sociologique de ces trois écrivains ainsi que les stratégies narratives adoptées par ceux-ci pour associer à l’écriture de soi une recherche de la connaissance du monde social en vue d’une réforme de la société et des mœurs. La mise en situation socio-historique de l’expérience intime invite les lecteurs à s’interroger sur les circonstances de leurs propres parcours social. Cet article interroge également la communauté d’interprétation et la culture de participation générées par ces récits de nature transsociale. Elle émet l’hypothèse que cette forme d’écriture de soi où la réflexivité s’exprime par le truchement du vécu personnel, est plus apte que la sociologie à dévoiler les mécanismes de domination sociale.

Écriture de soi : entre sociologie et littérature

3La sociologie, étude des relations, actions et représentations sociales par lesquelles se constituent les sociétés vise à apporter une meilleure compréhension des rapports entre individus, actions et groupes sociaux. Elle emploie des méthodes d’observation, des manières de penser et des cadres d’analyse de phénomènes sociaux dont l’identité, l’intégration et les mœurs. Dans son éloge funèbre consacré à Pierre Bourdieu (Ernaux, « Bourdieu : Le chagrin », Le Monde, 5/02/2002), Annie Ernaux rend hommage à cette discipline, découverte à posteriori, alors qu’elle écrivait La Place. Cette découverte est à l’origine d’une expérience existentielle et de la relecture de ses premiers livres. L’impact « extraordinaire et bouleversant » (Ernaux, 2005, p.161) de La Reproduction et des Héritiers est tel qu’il élucide à la fois les sentiments et les travaux de l’écrivain :

À partir du moment où on peut expliquer socialement les choses, d’un seul coup, c’est une immense bouffée d’air […] Ce travail validait scientifiquement ce qui était pour moi des souvenirs, des sensations diffuses, douloureuses. (Ibid., p. 173)

4Chez cet écrivain, la vision bourdieusienne du fonctionnement global de la société, de ses hiérarchies et usages du langage, a déchiré un voile laissant entrevoir la congruence et la résonance entre les principes de domination sociale, les sujets de ses travaux et sa manière d’écrire. La lecture de Bourdieu a encouragé Annie Ernaux à creuser les causes sociales objectives extérieures aux individus plutôt que les explications psychologiques lorsqu’elle écrit sur le sentiment d’infériorité sociale. La révélation des fondements sociaux de sa difficulté d’être et de son malaise social jusqu’alors pressentis comme opaques procure à l’écrivaine « une bouffée de liberté », « une rampe », « une main courante » (ibid., p.173) L’apport scientifique de la sociologie valide en quelque sorte les souvenirs et sensations diffuses et douloureuses de l’auteure et brise sa solitude. L’effet déculpabilisant de cette prise de conscience unit la pratique subjective du récit de soi à un projet objectiviste. Il produit chez elle à la fois l’autorisation et l’injonction de mettre en mots et de comprendre sa trajectoire sociale, transformer son destin individuel en destin épistémique commun à la communauté des transclasses : « Je vais alors rechercher ce qui dans l’individuel, le singulier, l’intime, est aussi plus général » (ibid., p.174)

5Les écrits de Pierre Bourdieu, figure tutélaire de Didier Eribon, sociologue et philosophe de formation spécialisé dans l’étude des genres minoritaires, sont à l’origine de ses recherches et l’élément déclencheur du processus d’écriture de soi. Le sociologue considère Histoire de la Folie de Michel Foucault et La Distinction de Pierre Bourdieu comme les deux textes majeurs de son propre cheminement de réappropriation théorique et politique de soi : « Mes liens avec Bourdieu et avec son œuvre m’aidèrent à surmonter, en me permettant de la penser, la honte sociale comme mes liens avec Foucault et avec son œuvre, m’aidèrent à dépasser en la théorisant, la honte sexuelle. » (Eribon, 2020, p.100) L’enseignement bourdieusien fut un message adressé à ceux qui comme lui et son ancien élève Edouard Louis « avaient traversé, qui traversaient ou qui traverseraient les mêmes difficultés, les mêmes épreuves » (ibid., p.100) pour leur donner les clés d’une possible transfiguration en analyse des mécanismes de domination dont ils avaient fait l’objet. La filiation bourdieusienne entre Annie Ernaux, Didier Eribon et Edouard Louis explique la démarche essentiellement sociologisante de leurs écrits. L’apport de la réflexion sociologique permet des possibilités d’échanges et de transferts dans les modes de représentations de soi :

Dans l’ordre du symbolique, la littérature ouvre des voix à la sociologie, comme cette dernière permet que la voix de la première résonne différemment. Et le lieu premier de cette rencontre, c’est précisément celui de l’élaboration de l’œuvre, lieu personnel, mais aussi lieu social, culturel (Côté & Robin, p. 12)

6Annie Ernaux confirme l’étanchéité entre la littérature et la sociologie lorsqu’elle pose les limites de sa singularité et affirme les préoccupations collectives de son écriture à partir de La Place 1 :

Je me considère très peu comme un être unique, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expériences, de déterminations sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent) […] Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler des mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs. (Ernaux, [2003] 2011, p. 42)

7De son côté partisan de la conception bourdieusienne de la singularité, « l’histoire de l’individu n’est jamais qu’une certaine spécification de l’histoire collective de son groupe ou de sa classe. » (Bourdieu, 1972, p. 189), Didier Eribon considère les souvenirs personnels comme faisant partie d’une conscience identitaire produisant des normes collectives :

La sphère du privé, et même de l’intime, telle qu’elle ressurgit dans de vieux clichés, nous réinscrit dans la case du monde social d’où nous venons, dans des lieux marqués par l’appartenance de classe, dans une topographie où ce qui semble ressortir aux relations les plus fondamentalement personnelles nous situe dans une histoire et une géographie collective. (Eribon, [2009] 2010, p. 20)

8Son questionnement de la texture du social dans les histoires de vie et de la mise en texte littéraire de la réalité sociale produit cette réflexion à postériori de la publication et du succès de Retour à Reims :

Mon intention : brouiller les frontières entre théorie et littérature […] Autant que la sociologie ou les ouvrages les plus théoriques, la littérature constitue un trésor inépuisable pour comprendre le monde social et les expériences individuelles ou collectives qui s’y déploient. (Eribon, 2011, p. 41-42)

9Le premier récit d’Edouard Louis, de nature très personnelle expose une trajectoire singulière, et met l’accent sur les conditions sociales de ses expériences vécues. L’évolution de ses écrits semble indiquer une préoccupation dépassant son propre destin social :

À force, je me suis mis à sincèrement aimer l’art et la littérature, à ne plus écrire seulement pour m’en sortir mais pour la littérature elle-même, à écrire non plus pour me sauver moi mais pour essayer d’aider les autres. Je me suis éloigné pour de bon de mon enfance, d’Eddy Bellegueule […] J’ai voulu écrire des livres qui soient des armes pour les autres. (Louis, 2021a, p. 266)

10« Il ne s’agit plus de se proposer en exemple aux personnes dominées, mais de parler pour elles. » écrivent Laélia Véron et Karine Abiven (Véron et Abiven, 2024, p. 177). Le simple rappel des titres de certains des ouvrages d’Annie Ernaux, Didier Eribon et Edouard Louis, Une femme, Journal du Dehors, La fille de 58, Histoire de la violence, Combat et métamorphose d’une femme, Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple suffirait à convaincre de l’exemplarité revendiquée de ces récits. Privilégiant la justesse à l’impression et la démonstration à la seule évocation de la réalité, ces écrivains recherchent ce que leur vie individuelle et celle de leurs proches indiquent de la société qui les entoure. En délaissant l’autobiographie classique pour l’auto-socio-biographie2, leurs récits restituent des parcours personnels comme une partie de l’histoire de tous. Leur « je », « il » ou « elle » sont le produit d’une somme d’expériences, de déterminations en fonction des milieux sociaux, géographiques, historiques, sexuels et générationnels et se révèlent dans des textes voués aux autres par un mouvement vectoriel et relationnel. Il y a chez ces trois écrivains une ouverture de la focalisation individuelle pour faire non plus de la fille ou du fils mais du père ou de la mère le point d’aimantation du récit. Dans Qui a tué mon père, Edouard Louis met en place un dialogue fictif entre lui et son père privé de parole : « Le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra pas » (p. 10) Dans Monique s’évade, il passe du statut d’écrivain public chargé d’écrire les courriers administratifs de sa mère (p. 144) à celui de scripteur : « Ce livre que vous lisez est, en un certain sens, le résultat d’une commande de ma mère. » (p. 162). Pour décrire le sort et la solitude de sa mère en maison de retraite, Didier Eribon évoque les messages inaudibles laissés sur son répondeur téléphonique, « sa plainte ne sortait pas de sa chambre » (Eribon, 2023, p. 315) et conclut « la tâche [qui] incombe aux écrivains, aux artistes et aux intellectuels est de parler d’eux [les plus dominés] et pour eux, de les rendre visibles et de faire entendre leurs voix’ » (ibid., p. 326). La contradiction performative consistant à se faire le porte-parole d’un monde social que l’on a choisi de quitter requiert par conséquent la mise en place de stratégies narratives pour parvenir à comprendre, dévoiler et représenter sans les trahir les invisibilisés.

La part de sociologie dans l’écriture de soi

11Le travail de sociologue consiste à collecter des entretiens, questionnaires, récits de vie et études de cas, tout un ensemble d’informations pouvant contribuer au changement social. Dans leur textes autobiographiques Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis sont archivistes de matériaux sociologiques. Par ailleurs, leur identité, perçue dans une relation interpersonnelle, confère au monde social représenté une place allant au-delà d’une simple contextualisation. Les Années, construit autour de photographies de l’auteur mises à distance par l’usage du pronom « elle » est un montage de paroles et de souvenirs des années 1940 à 2007. Cette autobiographie impersonnelle, articulant de manière explicite l’individuel dans le collectif, inscrit une existence dans l’ensemble des changements d’idées, de croyances et de sensibilités. In praesencia dans L’usage de la Photographie et Écrire la vie ou seulement évoquée dans d’autres récits, la photographie est toujours objet d’interprétation sociologique pour Annie Ernaux. Celle du père dans une posture révélatrice de sa condition sociale, aurait ainsi déclenché l’écriture de La Place.

12« Tout a commencé par une photo » sont les premiers mots d’Édouard Louis dans Combats et métamorphoses d’une femme du peuple. L’image de sa mère, prise à l’âge de 20 ans, reflétant le bonheur d’une existence pas encore marquée par la violence sociale et masculine, a provoqué chez l’écrivain l’envie de restituer, à travers l’exemple de sa mère, dont il se fait « l’archéologue » (Louis, 2024, p. 135), une condition de femme de la classe populaire. Son analyse de ce statut est plus explicite dans Monique s’évade où l’écrivain met à jour l’injonction de Virginia Woolf : « Une chambre, un espace, des murs, une clé, de l’argent : c’est aussi, cent ans plus tard, ce qu’il fallait à ma mère, non pas pour devenir une écrivaine, mais pour devenir une femme plus libre et plus heureuse. » (Ibid., p. 110) Les remarques métatextuelles sur un texte qu’il ne veut pas être lu comme une « éloge de la fuite » comportent un questionnement sur la binarité des situations sociales : « Pourquoi certains fuient, quand d’autres n’ont pas à fuir ? Pourquoi certains doivent toujours courir quand d’autres peuvent dormir ? Pourquoi certains doivent toujours lutter quand d’autres peuvent profiter ? » (ibid., p. 113).

13Retour à Reims, qui n’est pas, à proprement parler, un livre de sociologie, est encensé par Annie Ernaux qui y voit « une démarche d’écriture qui lie étroitement l’intime, le social et le politique, unit le corps usé d’une mère à la division injuste d’une société changer. » (Le Nouvel Observateur, 2009). La multiplicité des registres personnel, théorique et essayiste et le degré d’abstraction du livre dessinent les méandres d’un récit de soi et d’une analyse sociologique. L’autoréflexion, à partir des souvenirs personnels et intimes de l’auteur, raconte une histoire partagée par les lecteurs qui ont vécu la même trajectoire sociale et les invite à se situer sur le plan social des origines dans une forme de reconnaissance collective. L’épilogue de Retour à Reims confirme la filiation avec Annie Ernaux : « Comme elle, je ressentis la nécessité […] de “plonger” dans la mémoire et d’écrire pour “venger ma race” » (Eribon, [2009] 2010, p. 242). Ce récit n’offre pas tant la trajectoire individuelle du retour sur soi de l’auteur que le travail du penseur s’employant à traduire des expériences sociales négatives vécues par le biais de ses connaissances et à donner une forme cohérente et audible du monde social d’origine. Le choix de la représentation d’une peinture de Nicolas de Saint Staël pour la couverture de la première édition du livre correspond au goût de l’auteur pour l’art abstrait, signe de son ascension à la classe supérieure, et à son refus de la catégorie autobiographique : « Il ne s’agissait donc pas de “moi” dans ce livre, mais de la réalité sociale » (Eribon, 2020, p. 10). Pour la seconde édition du livre en collection Poche, la substitution de la couverture d’origine par une photographie de l’auteur à l’âge de 12 ou 13 ans, adossé au capot avant de la voiture familiale lors d’une partie de pêche aux bords de la Marne, provoque chez l’auteur une « remontée photographique » (ibid., p. 19) loin d’être anodine. Le caractère caricatural de la photographie de vacances des classes populaires évoque une vérité sociologique et inscrit l’inscription sociale de l’auteur dans son milieu d’origine. Pour s’extirper d’un monde social visible dans les corps figurant sur l’image familiale, Didier Eribon a volontairement choisi de faire disparaître le père de l’image en découpant la photographie en deux, confirmant ainsi une séparation irréversible entre deux mondes sociaux.

14Le dépassement de l’exclusion mutuelle entre l’entreprise sociologique et l’entreprise littéraire autobiographique passe également par une cartographie des lieux, des indices sociaux et culturels. Les Années, projet global et total de l’écrivain offre une nomenclature des faits historiques, sociaux et culturels d’une époque. Journal du Dehors, anti-journal intime, dont le cadre spatial constitué par la ville nouvelle de Cergy, invite à observer tout ce qui s’y passe, inclue des femmes de tout âge, toutes classes sociales et origines ethniques dans un espace multiculturel, au hasard des instants, pour témoigner de moments passagers, éphémères mais prégnants de la banlieue parisienne :

Noter les gestes, les attitudes, les paroles des gens que je rencontre me donne l’illusion d’être proche d’eux. Je ne leur parle pas, je les regarde et les écoute secrètement […] Peut-être que je cherche quelque chose sur moi à travers eux, leurs façons de se tenir, leurs conversations. (Ernaux, 1993, p. 36-37)

15Témoigner du passage sur terre, produire une meilleure conscience de la réalité sociale s’accomplit par un décryptage des traces du quotidien et indices culturels utilisés comme outil de connaissance du sujet et de ses conditions d’existence sociale. Didier Eribon évoque ses goûts musicaux et vestimentaires à l’adolescence non pas pour évoquer sa personnalité mais signifier son détachement progressif de sa classe d’origine et en tirer des observations sociologiques. L’habitat prolétaire des parents et la cité-jardin des grands-parents dans Retour à Reims ont valeur d’exemples représentatifs d’une topographie de classe. La fin de vie de la mère de Didier Eribon est détaillée comme un exemple, parmi tant d’autres, de la violence faite aux personnes âgées placées en EHPAD. Édouard Louis évoque sa honte d’avoir grandi dans une maison de la classe populaire du nord de la France « qui semblait s’écrouler un peu plus chaque jour » (Louis, 2014, p. 69), et où il « dissimulait les taches de moisissure avec des posters de chanteuses de variétés ou d’héroïnes de télévision découpés dans les magazines. » (Ibid., p. 73).

16La représentation du milieu social d’origine, prenant appui sur le contexte social et historique, présente le risque d’être perçue comme dépréciative par le lecteur et la critique. Édouard Louis a reçu des lettres de rejet de la part d’éditeurs :

Ils me disaient que personne ne pourrait croire à ce que j’avais écrit, alors que j’avais tout simplement restitué mon enfance. [...] ces éditeurs étaient tellement éloignés de ce que je décrivais qu’ils pensaient que cette réalité n’existait pas, que l’enfant que j’avais été n’avait pas existé, ils disaient qu’autant de pauvreté ne pouvait pas exister en France. (Louis, 2021a, p. 261)]

17Pour éviter le risque d’angélisme ou de misérabilisme, Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis mettent en place différentes stratégies narrative pour créer une distance objectivante dans leurs récits. Particulièrement concernée par la forme, Annie Ernaux s’efforce d’élaborer une écriture sobre amenant le lecteur au plus près d’un vécu : « L’auteure se veut portraitiste d’un monde et d’une époque, en transcendant sa seule subjectivité pour se faire l’expression d’une expérience collective. » (Meizoz, p. 34). Son écriture est caractérisée par le minimalisme des phrases nominales et énoncés proches de la prise de notes, l’absence de transitions, le passage de la voix narrative traditionnelle au mode d’énonciation de faits privilégiant un usage fonctionnel, instrumental et non émotif de l’écriture. Au sein d’un silence apparent, son style sobre et bref, composé de phrases assénées sur un mode presque télégraphique, met en relief une rhétorique d’allusions et connotations sociales autour d’un « Je transpersonnel 3», porte-parole de ceux qui n’ont la parole que trop rarement. Sa prise de distance à l’égard de l’usage académique de la langue afin d’éviter une connivence de classe avec un lecteur dominant est marquée par les insertions de la langue commune du monde populaire dans le récit. Mis en valeur par des italiques ou des discours rapportés, par exemple, des expressions comme « on ne pas péter plus haut qu’on l’a » (Ernaux, 1983, p. 59), « J’avions, j’étions » (Ernaux, 1997, p. 8), le plurilinguisme chez Annie Ernaux restitue l’étroitesse du lien entre l’expérience personnelle et l’expérience sociale collective. Reprenant à son compte la distance objectivante, énoncée et expérimentée par Bourdieu dans Esquisse pour une auto-analyse, Annie Ernaux part de sensations, de scènes vécues, de choses vues, de mots et de phrases entendus, donnant à voir la violence de la domination sociale. Chez cette écrivaine, le travail d’objectivation, fait partie d’une recherche formelle prolongée par la nature métatextuelle de ses récits parsemés d’interrogations sur l’acte d’écriture au fur et au mesure de la création, ou sur sa capacité à faire entrevoir le réel social dans des notes en bas de page, comme des portes de sortie du texte.

18Dans Retour à Reims, Didier Eribon puise dans son histoire personnelle pour évoquer le refoulé social, sujet considéré par Pierre Bourdieu comme le dernier tabou de son époque. Ce texte marque un abandon de l’opposition entre le théorique et la démarche littéraire autobiographique et privilégie l’analyse théorique à l’évocation affective des souvenirs d’enfance. Dans ce texte où les souvenirs personnels sont soigneusement choisis pour être décryptés comme des indices sociaux et culturels, la pensée se surimpose aux sentiments et vise les logiques structurelles et collectives au travers des descriptions de l’habitat, des conditions et formes de sociabilité du milieu ouvrier. Le pronom impersonnel « on » ou la première personne du pluriel « nous » se substituent régulièrement au « je » biographique, utilisé comme passerelle vers des explications et analyses structurelles et sociologiques de son vécu : « C’est un livre qui part de moi, de ma subjectivité […] pour aller vers une analyse des déterminismes collectifs et des grandes structures sociales qui les perpétuent. » (Eribon, 2011, p. 40) Édouard Louis fait usage de divers langages, registres pour évoquer et dénoncer les conjonctures historiques, sociales et économiques, verdicts de classe et injonctions de genre. L’injure et le crachat homophobes, retranscrits en italiques dans En finir avec Eddy Bellegueule, ouvrent l’histoire de la violence de son milieu social d’origine. Les paroles de stigmatisation et d’infériorisation contextualisant le conflit identitaire côtoient les interprétations du narrateur à partir de sa situation sociale d’arrivée. Histoire de la violence apporte une réflexion, non pas sur le viol dont l’auteur fut victime, mais sur le langage de la violence comme l’indique l’appellation générique du récit. La double voix narrative discordante du narrateur et de sa sœur à qui revient le privilège de narrer le fait divers montre que le point central du livre n’est pas la violence en soi mais les rapports de pouvoir impliqués dans la transposition langagière de la violence. Le récit met en lumière l’homophobie des agents hospitaliers et le racisme des policiers dans une narration instable et fragmentée faisant passer au second plan la propre expérience de l’auteur au profit d’une prose réflexive sur le langage, l’interprétation et la signification de la violence structurelle. Le langage, expression de la différenciation de classe entre une mère qui disait « Garde, plutôt que Regarde » (Louis, 2021b, p. 68)] et un fils qui s’exprimait avec « un vocabulaire de ministre » (ibid.) est source de violence.

19Lorsqu’il se pose la question « Est-ce que je peux comprendre sa vie si cette vie a été spécifiquement conditionnée pas sa condition de femme ? Si je suis construit, perçu et défini par le monde qui m’entoure comme un homme ? » (Ibid., p. 39), Edouard Louis pose la question de la représentativité et du bien-fondé des écrits adjoignant la subjectivité à la théorie, le registre littéraire à l’analyse sociologique. Selon Isabelle Charpentier (2009), les intentions sociologiques explicites propres aux récits apparentés à une démarche sociologisante sont une ressource stratégique et contribuent à la légitimation énonciative des récits. L’étroitesse des liens entre le vécu personnel d’Annie Ernaux, Didier Eribon et Edouard Louis et une trajectoire collective incite une lecture participative et produit la cristallisation d’une réalité intime en réalité sociale. Selon Didier Eribon, ces textes sont capables de donner une expression et un sens à des expériences partagées, diffuses et difficiles à formuler, aux lecteurs et lectrices unis dans une « parenté retrouvée », « une complicité affective, émotionnelle autant ou plus encore qu’intellectuelle. » (Eribon, 2020, p. 101).

20Le parti-pris commun d’Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis est de mettre en lumière leurs parcours et ceux de leurs proches pour réparer une négligence à l’égard des êtres invisibilisés de la classe des dominés. Voir et faire voir est l’intention explicite alimentant la tendance exemplificatrice de leurs récits mettant en scène l’existence symbolique d’une condition sociale. Le souci de l’autre et de sa juste qualification dans l’écrit sont des préoccupations formellement soulignées dans les récits d’Annie Ernaux et Édouard Louis. Le prolongement de la narration autobiographique par la démonstration de concepts sociaux ou la vérification historique colle à une posture éthique dans un champ de lutte dans laquelle Didier Eribon et Edouard Louis désirent jouer un rôle actif. Leurs récits sont représentatifs d’une littérature contemporaine caractérisée par une hybridation du récit testimonial et du discours des sciences sociales où selon Dominique Viart :

L’écrivain n’écrit pas pour ne rien dire […] Et ce dont il nous entretient est ce dont il est lui-même traversé, ou préoccupé, qu’il s’agisse de son univers propre, de son histoire ou celle des autres, de sa place dans le monde ou du monde tel que, de sa place, il le considère. (2007, p. 11)

21Les textes proposant une élucidation de la société sont porteurs d’une parole dérangeante et combative. Dés 1962, Annie Ernaux avait inscrit dans ses carnets qu’elle écrirait pour « venger sa race », une première déclaration sur l’écriture comme acte engagé pour cet écrivain dont le moi, dilué dans la condition sociale, et la langue du monde populaire, constituent déjà un choix politique. Avant le début de sa carrière littéraire, dans son introduction à Pierre Bourdieu : l’insoumission en héritage, intitulée « ce que la vie fait à la politique », Edouard Louis fait la démonstration que le rapport à la politique est une question de vie et de mort pour les dominés. Faisant écho au texte ernausien La littérature comme un couteau, il récuse : « On m’a dit que la littérature ne devait jamais ressembler à un manifeste politique et déjà j’aiguise chacune de mes phrases comme on aiguiserait la lame d’un couteau. » (Louis, 2021b, p. 19). Cette posture est illustrée par la longue diatribe contre les dirigeants politiques, de Jacques Chirac à Emmanuel Macron, responsables de la souffrance du père dans les dix dernières pages de Qui a tué mon père : « L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour te détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. » (Louis, 2018, p. 84) Didier Eribon compte sur l’efficacité performative d’un discours réflexif politique et social pour changer la réalité sociale. Sans dénoncer les coupables frontalement comme le fait Edouard Louis, les messages laissés par sa mère sur son répondeur : « sa plainte ne ressortait pas de sa chambre », induit un questionnement de la voix inaudible collective des personnes âgées : « que peut-on, que doit-on faire pour qu’on les entende si elles ne parlent pas ? » (Eribon, 2023, p. 308)]. Selon lui, la tâche incombe aux écrivains de parler pour elles et de déplacer les propos politiques de la sphère privée à la sphère publique.

22Didier Eribon regrette que la critique ait tendance à privilégier l’aspect documentaire des livres sur le monde des dominés et à minorer le geste esthétique, la portée littéraire et la force sociologique et politique de ces textes. Richard Wright, Richard Hoggart ou Simone de Beauvoir ont une place de choix dans ses interprétations sociologiques. Annie Ernaux déclare, pour sa part, ne pas écrire sa vie mais utiliser le matériau de sa vie pour écrire, dévoiler les rouages objectifs d’un mode de vie dévalorisé et le sentiment d’aliénation et d’humiliation produit par ce monde. À travers leurs visées scientifiques et esthétiques respectives, les récits au centre de cette étude témoignent des transferts possibles de procédés et de préoccupations à l’égard du narratif et de la représentation du monde social. Ils montrent que l’exclusion mutuelle entre l’entreprise sociale et littéraire n’est plus de mise pour une génération d’écrivains dont les récits sont miroirs d’une réflexion sociale. Le propre des histoires de vie est d’introduire une réflexion sur la littérature, un questionnement sur la texture du social, la composition du réel et sa mise en texte. Par ailleurs, le défi de la sociologie est de réussir à faire entendre et situer les individus dans le monde social. Limitée par des cadres scientifiques et historiques, la sociologie pourrait bénéficier des expérimentations littéraires d’Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis dont les métissages linguistiques permettent de brouiller les perspectives narratives et mieux rendre compte de la complexité de la réalité sociale. Depuis sa fondation, la sociologie, traditionnellement éloignée de la littérature, est-elle désormais prête à s’abandonner à la littérature ? En s’approchant de la sociologie, la littérature assume pleinement une part des questions posées par cette discipline. Ces deux univers séparés formellement, sont pressés d’exprimer le sujet dans une réalité sociale complexe. Les textes d’Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis constituent des exemples de la richesse du terrain de rencontre entre écriture de soi et sociologie, un pas essentiel pour cette discipline dans la recherche de sa propre poétique.