Colloques en ligne

Tristan Guiot

La formation d’une jeune fille “fin-de-siècle” à la lumière des écritures de soi : modèles et projets littéraires dans Ma vie et mes idées de Renée Vivien 

The “end-of-the-century” young women’s formation in light of self-writings : literary models and projects in Renée Vivien’s Ma vie et mes idées

1La réflexion menée dans cette étude porte sur la formation d’une jeune fille « fin-de-siècle », Pauline Tarn, qui se fera connaître en 1901 avec la publication de son premier recueil de poèmes, Études et Préludes, qu’elle signera du pseudonyme « R. Vivien ». Dans le cadre d’une thèse, nous avons présenté plusieurs de ses écrits de jeunesse inédits parmi lesquels Ma vie et mes idées, un texte composite qui s’étale sur 3 carnets, et que Pauline Tarn, compose au cours de l’année 1893 alors qu’elle est âgée de seize ans. À partir de ces écrits, cette étude propose une réflexion historique et littéraire sur les écritures de soi de jeune fille à la fin du xixe siècle afin d’envisager les rapports entre la formation de Pauline Tarn et son œuvre postérieure – principalement publiée sous le pseudonyme Renée Vivien –, et de montrer les bénéfices que l’analyse des œuvres des autrices du début du xxe siècle peut tirer de la lecture de leurs écritures de soi de jeunesse.

Écritures de soi de jeune fille au xixe siècle : un miroir des évolutions historiques ?

2Dans la France du xixe siècle, l’éducation des jeunes filles est marquée par l’éducation religieuse comme l’ont montré, entre autres, Françoise Mayeur ([1979], 2008) et Rebecca Rogers ([2005], 2007). Néanmoins, le système éducatif est en pleine mutation à la fin du xixe siècle. Philippe Lejeune signale qu’en « 1879, chaque département doit avoir une école normale primaire de jeunes filles » (Lejeune, 1993, p. 142). Comme le rappelle Françoise Mayeur, en 1880, Camille Sée dépose la proposition de loi sur l’enseignement secondaire féminin et donne ainsi un cadre général : « il serait fondé des établissements dont la dénomination n’avait pas été précisée ; on y enseignerait un programme dont les seules grandes lignes étaient indiquées » (Mayeur, [1979] 2008, p. 226). L’historienne montre l’importance du « réveil pédagogique des années 1879-1880 » : le monde universitaire entend « définir la nature et la portée d’un enseignement à l’usage des jeunes bourgeoises » (Mayeur, [1979] 2008, p. 227). À ces deux dates, il convient d’en ajouter une troisième, celle du 3 mars 1881, jour du dépôt d’une nouvelle proposition de loi de Camille Sée qui vise à fonder « une école normale supérieure de jeunes filles » (Mayeur, [1979], 2008, p. 228) et aboutit à la loi du 29 juillet 1881 à l’origine de la création de l’« école de Sèvres » (Mayeur, [1979], 2008, p. 228-229).

3Ces évolutions historiques jouent un rôle dans le développement des pratiques d’écriture des jeunes filles, comme le signale Philippe Lejeune dans son ouvrage, Le Moi des demoiselles, car « le diarisme s’est développé en même temps que l’enseignement secondaire féminin » (Lejeune, 1993, p. 142). De plus, Françoise Simonet-Tenant signale que « l’écriture et la lecture de lettres ont été un jalon essentiel dans l’éducation de la jeune fille au xviiie siècle et dans son acquisition d’un savoir-vivre mondain indispensable » (Simonet-Tenant, 2009, p. 68). Elle ajoute que la tenue du journal s’inscrivait alors dans « une perspective édifiante qui passe par l’examen de conscience : il s’agit de contrôler les écarts et d’enregistrer les progrès de son âme. » (Simonet-Tenant, 2009, p. 71) Françoise Simonet-Tenant montre également que le journal correspond à une « pratique pédagogique réservée aux filles (parfois dès huit ans), il doit contribuer à l’éducation morale (comme examen de conscience) et à l’apprentissage de l’écriture » (Simonet-Tenant, 2009, p. 69). Ainsi, dans un but éducatif, l’écriture épistolaire et l’écriture diaristique sont proposées aux jeunes filles auxquelles sont présentés des modèles d’écriture. Considérant plus précisément le xixe siècle, Philippe Lejeune ajoute que « c’est dans l’éducation à la maison, sous la conduite de la mère ou de l’institutrice, [que le journal] joue un rôle essentiel » (Lejeune, 1993, p. 345). En effet, « le journal semble plutôt se tenir au sortir de pension, c’est une activité qui suppose qu’on soit “à la maison”, chez soi » (Lejeune, 1993, p. 27).

4Ces éléments montrent que la pratique éducative de l’écriture diaristique est liée à la sphère familiale et non scolaire, et, à cet égard, elle vise à permettre le maintien d’un contrôle attentif de la mère ou de l’éducatrice sur la jeune fille, malgré la scolarisation. C’est cette analyse qui conduit Philippe Lejeune à s’opposer à l’analyse de Rebecca Rogers en affirmant que « le journal est prison autant que refuge » (Lejeune, 1993, p. 82). À la fin du siècle, les jeunes filles subissent en fait une double surveillance : celle de l’école ou de la pension et celle de la sphère familiale. Le journal de jeune fille constitue l’un des outils de l’exercice de ce contrôle. C’est ce qu’illustre notamment la publication de romans-journaux au xixe siècle (Simonet-Tenant, 2009, p. 69). Ainsi, « le modèle du journal » (Lejeune, 1993, p. 11) est proposé par leurs mères ou leurs éducatrices aux jeunes filles à marier de la bourgeoisie ou de la noblesse dès l’époque de la première communion. En ce sens, « ces cahiers sont des “ouvrages de jeunes filles” comme leurs broderies, comme leurs cahiers d’études » (Lejeune, 1993, p. 11), il s’agit pour les autrices de « conformer leur image à des modèles » (ibid.).

5L’auteur du Pacte autobiographique note toutefois que les jeunes filles « reprennent [le journal] à leur compte vers quatorze ou quinze ans quand, leur éducation terminée, elles entrent dans la période prénuptiale » (Lejeune, 1993, p. 11). Alors, le journal de jeune fille peut se révéler être, sinon un refuge, du moins le lieu à partir duquel une diariste peut se réapproprier son image et son identité, à condition qu’elle progresse en se débattant avec les modèles et les contraintes qui lui sont imposés.

6Ces modèles, Philippe Lejeune les a définis dans Le Moi des demoiselles : d’un côté, le « journal spirituel fondé sur la négation, et même la haine du moi » (Lejeune, 1993, p. 22) ; de l’autre, « le modèle du journal profane fondé sur le respect du moi, et qui se donne pour principale fonction de refléter la vie » (ibid.). À ces vastes orientations, Philippe Lejeune ajoute des catégories historiques grâce à un travail de périodisation. Il distingue ainsi « le journal “romantique” (1830-1850), le journal “ordre moral” (1850-1880 […]), le journal “Troisième République” (après) » (Lejeune, 1993, p. 65). Du point de vue historique, Ma vie et mes idées est rédigé durant l’année 1893 et correspond à la dernière période considérée par le critique.

Ma vie et mes idées : un écrit de soi composite et un texte de formation

7La date et le lieu où Pauline Tarn commence la rédaction de chaque carnet sont inscrits au début de ces derniers. Ces indications font signe vers le modèle du journal, mais elles sont rares, c’est pourquoi Ma vie et mes idées ne remplit pas convenablement les critères définitoires de ce genre littéraire. La première partie, et un passage du troisième carnet, présentent un récit de vie. Dans l’ensemble du texte composé de trois carnets, l’autrice propose un autoportrait moral ou psychologique ainsi que ses différents projets littéraires. Il s’agit donc d’un texte composite, au carrefour des différents modèles d’écriture proposés aux jeunes filles dans la seconde moitié du xixe siècle.

8Pauline Tarn manifeste un souci stylistique particulier dans ses écrits de jeunesse, notamment visible à travers les ratures, les descriptions et certains passages réservés à des développements esthétiques, politiques ou moraux. L’autrice y signale qu’elle a déjà composé plusieurs poèmes, et l’énumération de ses projets littéraires introduit l’horizon de Ma vie et mes idées. Ainsi, ces carnets constituent des textes de formation : ils permettent à Pauline Tarn de s’essayer à l’écriture.

9Nous avons exploré plus avant le détail biographique de l’écriture de Ma vie et mes idées, dans une thèse (Guiot, 2023). Ce travail a montré que les analyses de Philippe Lejeune et de Jean-Pierre Albert sont confirmées par ce texte qui est rédigé dans un moment particulier de la vie de Pauline Tarn, contrainte de demeurer en Angleterre en 1893. Nous avons également souligné le fait que le récit de vie se structurait autour de l’histoire familiale ou amicale de l’autrice dans la perspective d’une vocation littéraire (ibid., vol. 1, p. 178-191). Le texte sert la construction du récit de cette vocation et il suit plusieurs étapes propres à illustrer que le cheminement de Pauline Tarn est celui d’une autrice en devenir.

10À titre d’exemple, nous pouvons signaler que Ma vie et mes idées intègre des récits de la lecture du Cid (ibid., vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1 », p. 6) – présentée comme une « première envolée vers la haute littérature » (ibid.) –, de l’écriture des « premiers vers » (ibid., vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1 », p. 8), puis de celle de la « première vraie poésie » (ibid., vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1, p. 28). Le texte de jeunesse réunit plus largement tous les signes du destin afin de nourrir le récit de la vocation littéraire de Pauline Tarn.

11Six années après la première édition du Journal de Marie Bashkirtseff (1887) – qui supprime et censure le texte original –, Pauline Tarn s’essaie à cette écriture et elle circule entre les modèles. Si Ma vie et mes idées s’inscrit dans « la lignée de Marie-Edmée Pau et de Marie Bashkirtseff » (Lejeune, 1993, p. 84) décrite par Philippe Lejeune, Pauline Tarn ne révèle pas un refus du mariage, bien au contraire, elle décrit le « portrait idéal de l’homme qu[’elle] pourrai[t] aimer » (Guiot, 2023, vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1, p. 52-53). Néanmoins, Pauline Tarn se départit de « cette fausse idée religieuse des fiançailles de l’âme avec Jésus-Christ » (ibid.), celui qu’elle pourra aimer sera un « artiste » (ibid.), un « grand musicien » (ibid.) et Pauline Tarn lui fera « des poésies quand il voudrait faire des chansons, et les libretti quand il voudrait faire des opéras » (ibid.). En cela, Pauline Tarn a « les traits d’une nouvelle jeune fille » décrits par Philippe Lejeune : « elle veut peindre ou écrire », « elle est plus ou moins féministe » comme l’illustrent d’autres passages. Elle correspond ainsi à la jeune fille « fin-de-siècle », selon la dénomination proposée par Philippe Lejeune (1993, p. 84), pour laquelle « le choix “artiste” est une version moderne, libérée, du choix “religieux” » (ibid., p. 85). Pauline Tarn succède donc à ses prédécesseuses et à Alice Bizot, et « l’Académie Julian remplace le couvent des Oiseaux » (ibid.).

Figures tutélaires et modèles littéraires

12Mais quel rapport ces nouvelles jeunes filles entretiennent-elles avec la littérature ? Quels sont leurs modèles littéraires, leurs figures tutélaires ? Ma vie et mes idées offre des éléments susceptibles de nourrir l’histoire littéraire en ce qu’ils permettent d’éclairer la formation littéraire et artistique des jeunes filles à la fin du siècle. Parmi elles figurent la plupart des autrices qui provoqueront la surprise des critiques au début du xxe siècle, à l’image de Jean de Bonnefon qui s’écrit en 1909 : « Sept-cent-soixante-dix-huit femmes qui écrivent ! C’est affreux et c’est superbe » (Bonnefon, 1909, p. 123).

13Parmi les auteurs favoris de Pauline Tarn, nous retrouvons le chef de file des romantiques français, Victor Hugo. Il est cité à de nombreuses reprises dans Ma vie et mes idées. Lorsqu’elle évoque l’écriture de sa première vraie poésie après s’être promenée dans la forêt de Fontainebleau, Pauline Tarn ne cesse de se référer au poète : « C’est dans cette grande forêt qu’a erré Victor Hugo, c’est là qu’il a composé de si belles poésies, c’est là qu’il a rêvé » (Guiot, 2023, vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1, p. 29). Pauline Tarn projette également d’écrire un livre de critique consacré à l’œuvre de Victor Hugo. En plus de l’ériger en modèle, l’autrice se compare régulièrement au poète dans Ma vie et mes idées. Pauline Tarn tient à surpasser son maître, persuadée qu’il a fait paraître son premier texte à l’âge de vingt ans. Ce désir est si fort qu’il la conduit toutefois à négliger la première publication de Victor Hugo, à ses dix-sept ans, Les Destins de la Vendée (1819). Plus généralement, marquée par la lecture des Misérables, Pauline Tarn associe Victor Hugo à la fonction de « civilisateur » (Bénichou, [1988] 2004, p. 1263) du poète. En ce sens, la figure de Victor Hugo sert à formuler un projet littéraire qui inscrit l’écriture dans des perspectives sociale, politique et morale. Cela distingue Pauline Tarn d’une modernité définie par Hugo Friedrich comme « une poésie fondée sur le langage, saisie d’un élan qui réside dans le mot lui-même » (Friedrich, [1956], 1999, p. 39). Ainsi, l’élection de Victor Hugo en modèle littéraire a pu jouer un rôle dans la valorisation de la transitivité de l’écriture poétique de Renée Vivien.

14On pourrait élargir le périmètre de la réflexion à d’autres écrits de jeunesse de Pauline Tarn, et en particulier à ses lettres à Amédée Moullé pour étudier plus en détails sa dilection pour d’autres auteurs parmi lesquels figurent Ronsard et Alfred de Musset. Dans le cadre de cette réflexion, nous nous bornerons à décrire rapidement l’intérêt de Pauline Tarn pour ces auteurs : Ronsard incarne une forme d’opposition au classicisme ; Alfred de Musset « un Lyrique, celui-là » (Guiot, 2023, vol. 2, « Lettres à Amédée Moullé », lettre n°10, p. 53) nous dit Pauline Tarn, illustre un phénomène générationnel illustré par de nombreux objets à son effigie, des calendriers, des cartes postales.

15Dans ses textes de jeunesse, Pauline Tarn décrit également ses préférences en ce qui concerne les figures féminines, ce qui nous renseigne sur la formation culturelle de la jeune fille. Dans les « confessions » qu’elle présente dans le premier tome de Ma vie et mes idées, Pauline Tarn indique que Jeanne d’Arc est son « héroïne préférée » (ibid., vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1, p. 52). Dans une lettre à Amédée Moullé, elle ajoute même qu’elle possède une « petite image de Jeanne d’Arc » (ibid., vol. 2, « Lettres à Amédée Moullé », lettre n° 8, p. 35), « achetée à Rouen » (ibid.). En ce sens, les goûts de Pauline Tarn confirment l’analyse de Martine Reid qui rappelle que la figure de Jeanne d’Arc « connaît un regain d’intérêt à la fin du siècle » (Reid, 2020, p. 41). Elle constitue un modèle de « vertu, de dévouement » (ibid.) et de « courage » (ibid.). Elle est investie d’une mission, tout comme Pauline Tarn pour qui la vocation littéraire doit servir à la transformation de la société, mais c’est également une femme en armes qui nourrit probablement le féminisme naissant de Pauline Tarn.

16Dans Ma vie et mes idées, nous trouvons également à plusieurs reprises des allusions à Sapho. Pauline Tarn projette de réaliser « une étude poétique sur les deux femmes poètes de la Grèce, Sapho et Corinne » (Guiot, 2023, vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1 », p. 37). La figure de Sapho se distingue alors : « c’est l’amour qui lui dicte ses chants, c’est l’amour qui la rend immortelle c’est l’amour qui la rend passionnée, vibrante et violente parfois » (ibid.) Si l’on considère l’œuvre de Renée Vivien et la suite de son existence, il y a deux choses curieuses dans les allusions de Pauline Tarn à Sapho dans Ma vie et mes idées. D’une part, Pauline Tarn n’évoque pas le fait que l’amour aurait mené Sapho à la mort selon la tradition ovidienne. À cet égard, ces propos anticipent remarquablement sur ses analyses ultérieures : Renée Vivien rejettera le récit selon lequel Sapho aimait Phaon (Vivien, 2022, p. 44). D’autre part, on peut s’étonner que Pauline Tarn associe immédiatement Sapho à l’amour, sans aucune réprobation apparente. Édith Mora a montré que la réputation sulfureuse de Sapho apparaissait dès Tatien (Mora, 1966, p. 129). On peut s’étonner de ces coïncidences entre les écrits de jeunesse et les positions ultérieures de l’autrice, mais peut-être celles-ci illustrent-elles que l’intérêt de Pauline Tarn pour la figure de Sapho s’inscrit d’abord dans un horizon littéraire, que le féminisme et le lesbianisme devaient faire croître davantage au fur et à mesure des années.

17Enfin, au rang des figures féminines favorites de Pauline Tarn, il faut compter George Sand qui n’apparaît pas dans Ma vie et mes idées, mais dans les lettres de Pauline Tarn à Amédée Moullé. Outre le fait qu’il s’agit d’une autrice, ce qui devait en faire un modèle pour Pauline Tarn, c’est l’intérêt humanitaire de George Sand.

18Les goûts de cette jeune fille fin-de-siècle illustrent ainsi son opposition au classicisme – Ronsard –, l’empreinte du romantisme – Victor Hugo, Alfred de Musset et George Sand – et l’intérêt pour les figures féminines – Jeanne d’Arc, Sappho et George Sand – qui illustrent le tropisme féministe de Pauline Tarn.

19Cependant, Pauline Tarn ne se limite pas à présenter un récit de vie et un autoportrait moral dans Ma vie et mes idées. Elle y consigne également ses projets littéraires. Or cet aspect est singulièrement pertinent pour nourrir une réflexion historique et littéraire sur la formation d’une jeune fille fin-de-siècle. En effet, la description des projets éclaire la dilection de Pauline Tarn pour certaines poétiques, certains registres, certaines pratiques d’écriture. Dans le cadre de cette étude, nous proposons de nous concentrer sur l’un d’entre eux en particulier, parce ce qu’il est susceptible d’éclairer en partie l’un des enjeux de la production littéraire des autrices au début du xxe siècle.

20Michel Décaudin a mis en lumière la « crise des valeurs symbolistes » (Décaudin, [1960], 2013) qui frappe le champ de la production littéraire française entre 1895 et 1914. Le critique note, de 1900 à 1903, l’apparition des œuvres de « Lucie Delarue-Mardrus, de la comtesse de Noailles, de Renée Vivien » (ibid., p. 155) auxquelles il ajoute les œuvres antérieures de « Gérard d’Houville, de Nicolette Hennique, de Marie Dauguet » (ibid.) dont il signale qu’elles « étaient apparues à la critique étonnée comme les signes d’une révolution morale et sociale autant que littéraire » (ibid.). Pour décrire cette production, Michel Décaudin ajoute :

Leur poésie, fermée aux querelles d’écoles ou de doctrines, ne s’embarrasse pas de problèmes techniques et s’accommode de la prosodie traditionnelle ; mais aucun contemporain ne reste insensible à la nouveauté du ton, à la richesse des sensations, à la sensualité avouée, à la ferveur un peu éperdue qu’il y découvre. (ibid., p. 156.)

21Le portrait est général : il convient de le nuancer en entrant dans le détail précis des œuvres des différentes poètes. Néanmoins, si l’on s’inscrit dans la perspective d’une réflexion historique et littéraire à partir de Ma vie et mes idées, l’importance du modèle musical de la littérature dans l’écriture de soi d’une jeune fille fin-de-siècle permet d’éclairer en partie les fondements d’une position particulière des autrices par rapport à la « crise des valeurs symbolistes ».

22En effet, si Nicole G. Albert a montré le goût de Renée Vivien pour la musique « romantique et post-romantique » (Vivien, 2019, p. 23), dans Ma vie et mes idées, Pauline Tarn décrit un rapport particulier à la musique :

J’ai parlé du plaisir que j’avais à écouter la musique…. En effet, elle a plus d’influence sur mon esprit que quoi que ce soit. Elle fait réveiller en moi quelque chose d’ailé, qui voudrait prendre l’essor, monter, voler ! (Guiot, 2023, vol. 2, « Ma vie et mes idées, tome 1 », p. 53.)

23Nous avons considéré ailleurs (ibid., vol. 1, p. 80-175) les différentes conceptions de la musique qui s’entrecroisent dans Ma vie et mes idées, la Stimmung romantique, la conception religieuse ou encore le « concept pythagoricien d’harmonie du monde » (Spitzer, [1945] 2012, p. 1). Cette réflexion peut s’articuler à « l’idée musicale de la poésie » (2002, p. 13) dont Laurent Jenny a montré qu’elle tenait lieu de « “théorie” de l’expression » (ibid.) « entre 1885 et 1913 » (ibid.). En effet, Pauline Tarn manifeste l’influence du wagnérisme sur sa conception de la musique et de la littérature. Dans une lettre à Amédée Moullé, elle affirme ainsi :

Figurez-vous que j’avais l’ambition d’exprimer en poésie tout ce que je sentais dans la musique, toutes ces pensées sans paroles, toutes ces aspirations et ces tristesses inexprimées, tout ce silencieux et divin langage. (Guiot, 2023, vol. 2, « Lettres à Amédée Moullé », lettre n° 06, p. 28.)

24En ce sens, les textes de formation de Pauline Tarn illustrent la prégnance d’une conception de l’écriture lyrique « selon laquelle la poésie doit se comprendre comme l’extériorisation d’une intériorité » (Jenny, 2002, p. 13). Or si la production des femmes-poètes au début du xxe siècle obéit à une prosodie relativement traditionnelle – quoi que l’on puisse trouver des exceptions et nuancer ce jugement en fonction des œuvres et des poèmes – comme le souligne Michel Décaudin, cette particularité qui semble distinguer la production des autrices de celles de leurs homologues masculins a peut-être à voir avec la formation de ces jeunes filles à la fin du siècle. En effet, leur éducation les orientait vers la musique, aussi bien à travers le chant qu’à travers la pratique d’un instrument. Dans Ma vie et mes idées, Pauline Tarn répètera l’amertume que lui vaut son peu de compétence pour le chant et s’enorgueillira de sa maîtrise du piano.

25En ce sens, si plusieurs poètes font preuve d’une éclatante inventivité formelle au début du xxe siècle, la modernité poétique de leurs homologues féminins semble devoir être réévaluée à l’aune du rapport particulier que leurs formations leur a fait nouer avec les activités musicales. C’est là l’un des éléments que l’étude des écritures de soi d’une jeune fille fin-de-siècle permet d’éclairer. Conçue selon une double perspective, historique et littéraire, cette réflexion s’avère susceptible de nourrir notre histoire littéraire en éclairant l’un des aspects de la nouveauté de la production des femmes-poètes au début du xxe siècle, sans effacer pour autant la singularité de leurs œuvres.

*

26Ainsi, cet exemple illustre les bénéfices à tirer d’une réflexion qui prend appui sur les écritures de soi de jeunes filles au xixe siècle pour mettre en perspective une évolution historique et littéraire qui marque la première décennie du xxe siècle, celle de l’apparition, dans le champ littéraire, d’un nombre important d’autrices et notamment de poètes. Si leurs œuvres sont parfois négligées dans notre histoire littéraire, elles constituent toutefois un élément clé du paysage de la production de l’époque et nécessitent une approche fondée sur de continuels croisements. Le propos de Philippe Lejeune, lorsqu’il préparait Le Moi des demoiselles, semble ainsi constituer une invitation à opérer ce décloisonnement de nos pratiques et de nos conceptions en tous genres : « Mais faut-il être ceci ou cela, historien ou littéraire, sociologue ou romancier ? Je voudrais être tout à la fois. Ce qui veut dire aussi, probablement, jeune homme ou jeune fille » (Lejeune, 1993, p. 74.)