Colloques en ligne

Franck Collin

Vers une éthique postextractiviste

Towards a post-extractivist ethic

1Redonnons un instant la parole au subtil satiriste qu’était Aristophane. Dans sa comédie Ploutos, il relève combien l’argent, d’abord inventé pour faciliter les échanges, a rendu les hommes dépendants, jusqu’à devenir un enjeu de pouvoir et de servitude. Dans l’Athènes démocratique, un homme libre, incapable de rembourser sa dette au Trésor, pouvait être vendu comme esclave, et cela pour une somme modique (Xénophon, Mémorables, II, 5a). Chez ceux qui possèdent quelques biens, le désir d’en posséder plus, comme une garantie sur l’avenir, devient plus fort. Ainsi, constate le dieu Ploutos lui-même :

Si c’est chez un parcimonieux que je suis entré d’aventure,
il a tôt fait de m’enfouir dans la terre profondément ;
qu’un honnête homme, son ami, vienne
lui demander une toute petite somme d’argent,
il se défend de m’avoir même jamais vu.
Si c’est chez un écervelé que je suis entré d’aventure,
jeté en pâture aux courtisanes et aux dés,
on me met à la porte tout nu, en un rien de temps. (Ploutos, v. 234-244)

2Ploutos se désole lui-même de la réaction des hommes qui veulent le thésauriser, puis le dilapider, les causes principales de frais dispendieux étant, dit-il ici, la sexualité et le jeu (« courtisanes » et « dés »). L’une rappelle les consternantes affaires de mœurs qui secouent les milieux d’argent, l’autre les jeux où s’exacerbent les désirs de puissance, au casino comme à la bourse. Des désirs qui donnent l’impression aux grands possédants qu’ils maîtrisent leur vie, que rien d’autre que du désirable ne leur échoira, que la vie est un jeu dont ils sont les gagnants. Ce processus se satisfait d’une vaste dévoration qui ne doit jamais prendre fin, quand bien même ses excès, jamais satisfaits, canalisent les richesses et abîment la biodiversité et les populations fragiles. La parole de l’Amérindien du Brésil, Kopenawa, que nous a rappelée José Luís Jobim, dit beaucoup sur la question :

En voulant posséder toutes ces marchandises, ils [les Blancs possédants] furent pris d’un désir sans limites. Leur pensée s’enfuma et la nuit l’envahit. Elle se ferma aux autres choses. C’est avec ces paroles de la marchandise que les Blancs se sont mis à couper tous les arbres, à maltraiter la terre et à salir les cours d’eau. Ils ont d’abord commencé chez eux. Il n’y a maintenant presque plus de forêt sur la terre malade et ils ne peuvent plus boire l’eau de leurs rivières. C’est pourquoi ils veulent refaire la même chose chez nous. (La chute du ciel, 2010, p. 541)

3L’enrichissement sans frein, coordonné à l’extractivisme, est un sujet trop grave aujourd’hui pour qu’on puisse l’ignorer. La réflexion de notre collectif montre que les arts et la littérature se sont non moins emparés de ces questions, aux côtés des sciences de la terre, et qu’elles promeuvent une indispensable prise de conscience en direction d’un postextractivisme souhaitable, d’un usage raisonné de nos ressources en relation avec des besoins mieux maîtrisés qui ne perturbent pas les biotopes ni l’existence de ceux qui y vivent. Réguler la consommation excessive n’est plus une option, elle évite des gaspillages considérables en réinvestissant des modes de vie non moins riches pour une planète habitable.

4Les corpus neufs présentés ici par les contributeurs témoignent d’une pertinence indéniable à cibler les situations de dévoration par Ploutos – sa « chimère », conçue par Oumar Ball, étant devenue bien réelle avec les débuts de l’ère industrielle – et aussi l’effervescence créative à imaginer des alternatives bien qu’il soit déjà tard. Car ni l’art ni la littérature ne sont en reste, avons-nous souligné dans l’introduction générale, que ce soient chez des plasticiens (Oumar Ball, Fally Sene Sow, Bianca Argimón, Moffat Takadiwa) ou des dramaturges (Sébastien Bizeau, Joséphine Berry, Andrea Catozzi), et tout autant chez les poètes et les romanciers. L’art est dans un rapport processuel avec les questions économiques et écologiques de notre temps, il peut, assure Baptiste Morizot (2018), initier une autre compréhension du réel, qui nous sorte de logiques de consommation individuantes. Aimons l’art qui nous responsabilise sans nous contenter de la publicité qui nous infantilise.

5La 1ère Partie nous a présenté des créateurs, théoriciens et activistes qui ont, dès le XIXe et le XXe siècle, averti des risques auxquels conduisait le productivisme. Simon Levesque a évoqué le pamphlet anticapitaliste du Droit à la paresse (1883) de Paul Lafargue, qui associe satire rabelaisienne et critique marxiste pour braver la morale bourgeoise du labeur, un texte brandi par les situationnistes des années 1960, et qui sera silencié par la suite. Sofía Mateos Gómez nous a transportés dans la pensée mexicaine des trois frères Flores Magón en explorant leurs revendications pré-révolutionnaires de propriété de la terre, et son expression dans la littérature féminine du début du XXe siècle. Pierre Schoentjes a redonné vie à l’un de ces écrivains oubliés, Georges Navel (1904-1993), qui, dans la mouvance de Thoreau et de Giono, refuse l’aliénation de l’individu par le productivisme et célèbre la plénitude qu’apporte le travail physique, capable de relier à la nature.

6La 2ème Partie s’est intéressée au sujet crucial des ressources en eau. À partir des trois romans latino-américains contemporains de Fernanda Trías (Crasse rose), de Samanta Schweblin (Toxique) et de Rita Indiana (Les tentacules), Gesine Müller explique, grâce au concept de Welt(er)schöpfung (création/épuisement du monde), combien la littérature mène un combat esthétique et politique pour préserver l’eau des menaces extractivistes qui pèsent sur elle. Anne Simon révèle, avec Doggerland d’Élisabeth Filhol, les rouages subtiles, psychiques et affectifs, du productivisme en mer du Nord autant que l’imbrication existant entre recherche scientifique et performance industrielle. À partir de Joseph Conrad (Au Cœur des ténèbres) et de Jean Bofane (Congo Inc. Le Testament de Bismarck), Jonathan Pollock fabrique le concept de Congocène, parallèle à celui d’anthropocène, pour exprimer le dépeçage sans vergogne des ressources minières le long du fleuve Congo, avec ces éternelles et fatales raisons qu’invoquent les grandes puissances hier de développer leurs industries, et aujourd’hui de promouvoir leurs « transitions » énergétique et numérique. Mais n’y aurait-il pas une autre manière de penser et d’utiliser l’eau dans nos différents espaces ? C’est pour cette raison que Cécile Chapon applique la notion géographique de bassin versant, à Jean Giono (Le chant du monde), à Édouard Glissant (La Lézarde), et aux auteurs de l’Anthologie de la revue Oyapok, pour établir l’importance des dynamiques symbiotiques, plus vastes que les frontières, plus fécondes, pour habiter les territoires, qu’un accaparement réducteur et appauvrissant de leurs ressources. Non moins optimiste, Julia Isabel Eissa Osorio, nous offre le regard du romancier mexicain Homero Aridjis qui, dans La Légende des soleils, veut dépasser les effets dystopiques découlant des pratiques extractivistes et de la corruption, pour fonder des perspectives écopoétiques grâce à une réinterprétation de l’espace-temps mexicain.

7Il nous a semblé nécessaire de donner directement la parole, en 3ème Partie, à une écrivaine et à un plasticien. Dans l’entretien que nous a accordé la romancière martiniquaise, Mérine Céco, nous avons découvert son engagement littéraire et institutionnel contre des abus de pouvoir de différentes natures – masculine, politique, économique – dans un espace insulaire que menacent les formes d’extractivisme liées à un développement insuffisamment réfléchi (sujétion alimentaire, tourisme, pollutions). Les initiatives écoféministes et postextractivistes exposées dans trois de ses romans semblent tout à fait indispensables pour permettre aux îliens de mieux se réapproprier leur culture et sortir de leurs dépendances. Dans la performance-entretien que Christophe Mert, plasticien martiniquais, a réalisée en interaction avec Cécile Bertin-Elisabeth, la représentation artistique de la Traversée a mis au centre les conséquences humaines des pillages coloniaux : l’extraction et la déportation historiques du « minerai noir », que dénonce la littérature caribéenne, doivent être « dé-visagées », au sens propre, et « réen-visagées » pour en dépasser les blessures. C’est au prix d’un art « dés-extractiviste » que pourra se formuler cette nouvelle « Hu-materre-nité » que forge Christophe Mert, en alliant mémoire, questionnement, dépassement, Terre-mère et humanité.

8Il est question, dans la 4ème Partie, de ce poumon non moins indispensable à nos vies que l’eau : les forêts. Alain Romestaing compare deux récits, Que ma joie demeure de Jean Giono et Enfance d’un chaman d’Anne Sibran, qui impliquent l’un et l’autre un « enforestement », c’est-à-dire, une conscience approfondie du vivant, au plus près de lui, en relation à la forêt, permettant d’en comprendre les intrications étonnantes et la nocivité des méthodes extractivistes. José Luís Jobim nous restitue la parole du leader amérindien Davi Kopenawa Yanomami, inquiet de la cupidité du « peuple de la marchandise » qui détruit l’équilibre de la Terre et de sa forêt amazonienne, en empoisonnant les rivières et les populations. Son livre La Chute du ciel délivre à la fois une sagesse perdue, et oppose un plaidoyer aux pilleurs à courte vue. Du côté du Québec, où nous transporte Marina Ortrud Hertrampf, ce sont non moins les Autochtones qui ont été dépossédés de leurs territoires et ont subi la déforestation, mais, semble-t-il, les contre-discours, tels ceux des romanciers Daniel Marchildon (Otages de la nature) et Gabrielle Filteau-Chibas (Bivouac), sont en marche pour imaginer d’autres moyens de tirer parti de la forêt et de faire face aux changements climatiques.

9La 5ème Partie nous conduit vers celle qui retient de près l’attention de l’ensemble des communications : la terre. La terre que l’extractivisme éreinte en surface et tout autant dans ses sous-sols. La focale se porte ici sur deux espaces précis : la Caraïbe et l’Afrique. Kerry-Jane Wallart propose, à partir de Derek Walcott (Omeros) et d’Olive Senior (« Boxed in »), une lecture décoloniale de l’exploitation minière, dans la Caraïbe, du charbon et de la bauxite, qui allait de pair avec la disparition programmée de populations vulnérabilisées par l’ordre mondial. Marion Coste nous plonge en Haïti, dans le très beau roman de Jacques Stephen Alexis, Les Arbres musiciens, et montre que les résistances agricoles des sociétés paysannes passent par une cohésion que leur apporte la musique, qui leur permet de lutter contre l’exploitation commerciale et écocide de la SHADA (société haïtiano-américaine de développement agricole). Mario Laarman réfléchit à la reprise par Patrick Chamoiseau de la philosophie de la Relation d’Édouard Glissant, dans une portée écopoétique soucieuse de soutenir la capacité antillaise de « faire-pays », et de lui donner, dans L’esclave vieil homme et le molosse et Les neuf consciences du Malfini, une normativité éthique. La démarche de Jean-Durosier Desrivières est de nous rappeler, grâce à la poésie du poète franco-créolophone Monchoachi (Lémistè 1-4 ; Éloge de la servilité ; Retour à la parole sauvage), la place fondamentale de la poésie pour habiter le monde, dans un choix délibéré de retour radical au monde-présence, ce qui nécessite d’ouvrir grand son lakou, sa clairière, réelle et symbolique. Au Maghreb, les logiques coloniales des XIXe et XXe siècles ont été prédatrices avec des impacts néfastes sur les populations locales, mais aussi sur des colons français que le pouvoir français installait sur place dans des conditions extrêmes. Juliane Tauchnitz revient sur ces conséquences désastreuses grâce au regard aiguisé que portent sur elle les romans de Mathieu Belezi (Attaquer la terre et le soleil), de Leïla Slimani (Le pays des autres) et d’Abdelhak Serhane (Les temps noirs). Du côté du Nigéria, le déferlement vers les ressources pétrolières et agricoles a entraîné là aussi des conséquences socio-écologiques sans pareilles. En s’appuyant sur le constat de deux romanciers nigérians, Noo Saro-Wiwa (Transworderland, retour au Nigéria) et Helon Habila (Du pétrole sur l’eau), Nematou Yameogo constate l’état de délabrement et de pollution mortifères dans lequel son pays est plongé, tout en plaidant, avec Jean Malaurie, pour la prise en compte renouvelée et intelligente de la relation sensible au sauvage, capable de ranimer des humains artificialisés.

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10Les contributions à ce volume révèlent que les artistes et les écrivains, que ce soit de fictions ou d’essais, ont bien compris que l’être humain était bien davantage qu’un zôon logikon 1, qui rationalise son environnement pour se le soumettre et se soustraire lui-même à ses doutes et à ses peurs. La rationalité est une utile affaire de calcul, tant que le calcul lui-même ne se substitue pas à la rationalité qui tempère. Sans doute est-ce pourquoi l’écopoétique, méthodologiquement introduite chez les contributeurs de ce volume, vient-elle remettre de l’empathie, de l’observation, du partage avec les milieux naturels, de crainte que la dévoration de Ploutos, dans ses projections et ses chiffrages toujours plus prométhéens, ne les engloutisse, au nom de besoins et de profits surdimensionnés. La machine insatiable du progrès capitaliste, dans sa course à l’argent et son productivisme écocide, est prise dans une aporie qu’elle refuse de considérer : grandir démesurément, produire toujours plus de richesses matérielles, c’est ruiner cette biodiversité qui lui permet précisément de grandir. Les auteurs ne mènent pas une lutte idéologique contre le capitalisme, ils l’appellent à modérer son appétit, à opérer des rééquilibrages, à respecter les milieux et leurs habitants. Est-ce une caduque espérance ?

11Les alternatives présentées ont évalué différentes voies possibles, sous couvert d’utopies réalisables. Certaines entendent remettre au centre de la réflexion politique la dynamique d’un travail récompensé à sa juste mesure, respectueux des ressources, qui fasse sens pour soi et pour la société, là où le stress et les cadences industrielles ont détruit le rapport enrichissant à son objet. Non moins politiques sont les conceptions écoféministes qui apparaissent diversement – chez Mérine Céco, Sofía Mateos Gómez ou Gésine Müller – dans un monde saturé par le goût encore très masculin du pouvoir, de la compétition, de la domination, où les rapports humains sont représentés comme une « jungle » sans merci. Les femmes ont-elles intérêt à se mesurer avec les hommes, ou bien ne doivent-elles profiter de l’interstice qui leur est laissé pour soutenir les initiatives renonçant à la consommation illimitée, préservant le proche, le vivant et les cultures invisibilisées ? Si le postextractivisme reste un objectif difficile à atteindre, on notera enfin que les contributions présentées tendent à la définition d’une éthique, vers laquelle les nations doivent se tourner pour résister à des exploitations chroniques qui les appauvrissent. Sans renoncer au progrès, une telle éthique énoncera ses besoins réels sans céder aux lumières provisoires de biens sans cesse obsolètes. Elle nous réinscrira dans l’arcadicité, définie en introduction.

12Qu’il nous soit donc donné ici de ne pas conclure sur un sujet aussi grave. La dévoration de Ploutos ne s’arrête pas avec la fin de cet épilogue provisoire. Face à elle le travail des artistes continue son indéniable éveil des consciences. L’urgence est de le rendre audible partout.