Colloques en ligne

Kerry-Jane Wallart

Enfer/mements extractivistes et écologies décoloniales : le charbon (Omeros de Derek Walcott) et la bauxite (« Boxed In » d’Olive Senior)

Extractivist entrapments and decolonial ecologies: coal (Omeros by Derek Walcott) and bauxite (« Boxed In » by Olive Senior)

[…] tout juste si des dames ne
Rêvèrent d’une batterie de cuisine
En nègre du Sénégal d’un service à thé
En massif négrillon des Antilles 1

1On sait combien les réalités géographiques de l’archipel caribéen ont été fortement déformées par un imaginaire exotique, par une construction coloniale projetant des paysages édéniques, ou, quand la plantation était représentée, par des structures agricoles idéalisées2. Cette inadéquation radicale entre le réel et l’imaginaire est vraie également des structures économiques caribéennes, et notamment de la manière dont la prégnance de l’imaginaire de la plantation a occulté une autre exploitation des ressources naturelles : l’extraction minière. Cet article se concentre sur deux types d’activités minières, celle du charbon, et celle de la bauxite, telles que représentées respectivement par Derek Walcott, auteur saint-lucien, et Olive Senior, auteure jamaïcaine.

2Rappelons que l’extractivisme est couramment défini comme une production de matières premières dont plus de 50% destinés à l’exportation, et dont la transformation est principalement ou exclusivement opérée dans des centres de production extérieurs (Bednik 2016). Autant dire que toute (la) colonialité est par essence extractiviste, et que ces extractions entraînent des déplacements à grande échelle. Le régime extractiviste de la plantation a constitué une forme précoce d’écocide et anticipé les dévastations mondialisées dont nous sommes témoins aujourd’hui ; c’est une question tout à fait balisée maintenant par la critique (voir Davis et al. 2019 ; Haraway 2015 ; Murphy and Schroering 2020). Reste encore à pleinement explorer les pistes ouvertes par des ouvrages tel que celui qu’ont récemment publié Sharae Deckard, Michael Niblett et Stephen Shapiro (2024), qui s’emparent du concept d’écologie-monde (« world-ecology ») élaboré par Jason Moore (2003) pour mettre en lumière les imbrications, bien au-delà de la plantation, de l’ensemble des formes de déprédations coloniales dans la Caraïbe et ailleurs.

3L’hypothèse de recherche qui structure cet article est triple : elle postule que ces extractions de la terre sont à considérer comme une continuité de l’exploitation des corps de la déportation transatlantique, s’inscrivant donc dans le sillage de l’écologie décoloniale, indissociable des inégalités socio-raciales, telle que pensée par Malcom Ferdinand (2019 ; 2025). Deuxièmement, mon analyse interroge le lien entre l’archipel et une industrialisation dont la modernité se superpose avec l’archaïsme présumé de la plantation, et donc s’inscrit dans le temps non linéaire que Paul Gilroy (1993) propose pour analyser l’Atlantique Noir. La troisième partie de l’hypothèse consiste à évaluer les potentialités que ces représentations littéraires révèlent, mais aussi les impasses de la vocalisation d’une corporéité spécifique des descendants d’esclavisés, et plus largement du vivant, pris dans la dévastation environnementale.

Une modernité industrielle non linéaire : asynchronicités de l’extractivisme

4Enfant à Castries dans les années 1930, Derek Walcott a vu embarquer du charbon dans les paquebots amarrés au port ; il le raconte dans un essai sur son enfance (1965, p. 8) mais aussi dans Omeros. Le charbon n’est pas une matière première couramment associée aux économies des îles de la Caraïbe à cette date, tant la plantation sucrière (puis bananière après la Seconde Guerre Mondiale) a investi l’imaginaire collectif. Certains documents d’archives incluent pourtant bien des films de quelques minutes3 dans lesquels on voit des femmes, pieds nus, portant sur la tête des paniers remplis de charbon, passer du port au bateau sur des planches de bois en équilibre, et repartir le panier vidé, en file indienne et dans une répétition du travail physique qui convoquera dans Omeros la métaphore de la fourmi. L’île de Sainte-Lucie était bien l’un des points de l’Empire britannique qui ravitaillaient les paquebots transatlantiques en charbon (on appelait ces ports coaling stations) – système économique colonial mis en place durant le troisième quart du XIXe siècle (voir Gray 2018). Les conditions de travail y étaient aussi précaires que dans les plantations où, si les travailleurs étaient officiellement salariés, aucune protection n’existait contre les horaires étendus, les retenues sur salaire, les brimades ou encore les accidents du travail dans le contexte d’une complète absence de mesures de sécurité.

5Ce charbon traverse l’œuvre de Walcott, avec tout ce qu’il implique de retour au travail forcé d’avant l’Émancipation, de pénibilité physique, d’abrutissement mental, et d’invisibilisation sociale. On connaît le passage d’Omeros où ces femmes – puisque ce type d’activités était principalement pratiqué par des femmes, sans doute plus vulnérables économiquement et donc moins susceptibles de mener des revendications quant à leur salaire ou à leurs conditions de travail – sont décrites comme autant de « fourmis montant sur un pot de fleurs blanc », à l’assaut de « pyramides noires » (Walcott, 1990, I, 13.2, p. 73)4. Ce passage en rappelle d’autres, à commencer par une description de ces travailleurs du charbon présente dès Another Life (Walcott 1986, p. 171)5, où l’image de la pyramide revient, non pas tant pour célébrer un héritage africain partagé que pour réactiver une lamentation biblique autour de l’asservissement des Hébreux en Égypte, dans l’Ancien Testament. Omeros figure donc dans la carrière de Walcott comme l’un des jalons d’une réflexion écopoétique sur le charbon comme symptôme de l’aliénation afro-caribéenne. Le texte d’Omeros est par ailleurs publié, Paul Breslin le note, alors que les espoirs de l’indépendance ont partiellement fait long feu et que Sainte-Lucie, comme d’autres îles de la Caraïbe, prend la mesure de sa dépendance économique dans un contexte de capitalisme global régnant sans plus guère de contestation politique (Breslin 2001, p. 241).

6L’exploitation du charbon correspond pleinement à une dévastation coloniale de l’environnement, allant de pair avec une oppression des travailleuses renvoyées à leur impossible émancipation sociale et intellectuelle. Dans Another Life, l’élève Walcott doit docilement répéter la rhétorique coloniale à son maître et dit bien, privé comme il l’est de son agentivité, que sa ville est une escale à charbon, indiquant même son rang mondial – le vingt-septième – dans le patois saint-lucien qui peut tenir lieu d’appropriation par distorsion idiolectale, mais aussi de condamnation à la marginalité dans un Royaume-Uni encore colonial où la maîtrise de la prononciation officielle est une condition sine qua non à toute ascension sociale (Walcott 1986, p. 172)6. Le pentamètre iambique final est celui de la parole programmatique, mais aussi de la subversion comique du discours impérialiste qui, sous couvert de grandeur, vise aussi à se soustraire aux regards, lâchement.

7La réalité économique du charbon devient, chez Walcott, un corrélat objectif de l’aliénation raciale ; c’est un type de représentation centralement à l’œuvre dans la pièce Dream on Monkey Mountain (1970), qui retrace la destinée de Makak. Ce protagoniste dont l’émancipation échouera lamentablement au terme du drame survit en fabriquant du charbon et se débat avec une difficulté à se connecter à son passé ancestral ainsi qu’à son territoire d’exil diasporique, afin d’accéder à un sentiment de soi qui soit stable. Dans l’essai intitulé « What the Twilight Says », qui sert d’introduction au recueil de pièces incluant Dream on Monkey Mountain, Walcott rend explicite la métaphorisation du charbon pour convoquer les dérèglements psychiques résultant de la déportation forcée, de l’esclavage, et de l’économie plantationnaire dans un contexte colonial. À propos des Jacobins Noirs de la Révolution haïtienne, il décrit un dégoût de soi chez les descendants des déportations de la traite esclavagiste, où la matière noire, comme du charbon, est une chair dont l’esprit lutte pour s’échapper (Walcott 1970, p. 12)7.

8Ce n’est pas donc tant le champ de canne à sucre, que le charbon (à la fois de bois et minier), qui permet de représenter le travail esclavisé. Il n’est toutefois pas opportun d’opérer une distinction stricte entre les deux types de production ; Kathryn Yusoff a mis en lumière le lien économique entre consommation de sucre et de charbon, requis pour faire traverser l’Océan aux bateaux à vapeur (Yusoff 2018, p. 15). Toujours est-il que l’accent mis sur le charbon, plutôt que sur coton, sucre ou tabac, correspond à une réflexion historiographique sur la place de l’esclavage dans une conception eurocentrée du temps : souvent construit comme archaïque, l’esclavage est en fait le fer-de-lance de la modernité. Effectivement, le nombre de travailleurs esclavisés n’a jamais été si élevé, même d’après des estimations prudentes8. L’esclavage transatlantique n’était pas un état de fait archaïque mais bien une préfiguration de l’avenir et du monde qui est le nôtre à la date de rédaction de cet article.

9Avec l’extraction du charbon, on est non seulement dans une division du travail déjà pleinement capitaliste dès le XVIIe siècle, mais également dans une entrée dans le monde des machines dès le XIXe siècle – en même temps que le Nord global, voire, avant lui. On est à la fois dans la contemporanéité de la colonialité, qui avance sous le masque de l’archaïsme et de la pastorale – et aux avant-postes de ce que l’Europe deviendra. Comme la plantation est présentée comme un retour pastoral à la terre, mais préfigure en fait l’agriculture intensive du second XXe siècle, les Caraïbes sont renvoyées à un imaginaire de Paradis préservé, et en même temps assignées à un progrès vertigineux. Cette brutale précocité des structures sociales et économiques de la plantation américaine est mise en lumière par Paul Gilroy dans The Black Atlantic (1993), texte qui travaille à rebours de l’effacement des populations de la Diaspora africaine, mais aussi d’une conception linéaire de l’Histoire mondiale. Gilroy développe l’argument en vertu duquel la téléologie impérialiste, la linéarité du récit historique hégémonique, sont contredits par toute une lignée d’intellectuels du tournant du XXe siècle dont la pensée fait apparaître une conception de l’Histoire plus complexe, qui inclut à la fois des rapprochements asynchrones, et une pensée de la rupture absolue telle qu’opérée par le début de la traite transatlantique. Il écrit :

Les écrivains […] ont rejeté le récit héroïque de la civilisation occidentale et ont adopté une approche philosophique de l’esclavage afin de saper le temps monumental qui le soutient. Quels que soient leurs désaccords sur la téléologie de l’émancipation des Noirs, Du Bois, Douglass, Wright et les autres partageaient le sentiment que le monde moderne était fragmenté selon des axes constitués par les conflits raciaux et pouvait accueillir des modes de vie sociale hétéro-culturels non synchronisés et très proches les uns des autres. Leurs conceptions de la modernité étaient périodisées différemment. Elles reposaient sur la rupture catastrophique du Passage du Milieu plutôt que sur le rêve d’une transformation révolutionnaire. Elles ont été transpercées par les processus d’acculturation et de terreur qui ont suivi cette catastrophe (Gilroy 1996, p. 197, ma traduction).

10On est bien dans un autre modèle, qui n’est pas tant postextractiviste qu’en porte-à-faux dans cette logique de séparation entre l’avant et l’après, participant d’une logique linéaire remise en cause. En cela, l’Atlantique Noir, dans sa manière de repenser la période coloniale et notamment l’esclavage transatlantique, est une narration historiographique innovante, contemporaine, correspondant au tournant poststructuraliste ouvert par Michel Foucault : « [l]a discontinuité, c’était ce stigmate de l’éparpillement temporel que l’historien avait à charge de supprimer de l’histoire. Elle est devenue maintenant un des éléments fondamentaux de l’analyse historique » (Foucault 1969, p. 16). C’est l’une des grandes démonstrations de Gilroy dans ce texte de The Black Atlantic : l’Atlantique Noir n’est pas seulement un espace, où les diasporas multidirectionnelles ont pu façonner un ethos, et une figure distincte de l’intellectuel. L’Atlantique Noir est aussi une temporalité très différente des représentations linéaires, chronologiques et synchrones, qui prévalent de longue date et sont eurocentrées.

11On peut depuis le tournant matériel et écocritique, qui est survenu en même temps que la parution de The Black Atlantic, relier la non-linéarité de la traite esclavagiste à la datation de l’Anthropocène. L’importance stratégique des ressources à la fois minérales et humaines, dans les Iles de la Caraïbe, pour produire l’énergie requise par la Révolution Industrielle permet de superposer deux périodes d’accélération des effets de l’Anthropocène – et deux moments qui ont d’ailleurs été avancés comme ouvrant ce même Anthropocène, à savoir, 1492, la découverte de l’Amérique, et le dernier quart du XVIIIe siècle, le début des Révolutions Industrielles (suite à l’invention de la machine à vapeur par James Watt en 1769, invention qui nécessite de chauffer l’eau au charbon). Faussement pastorales, les Antilles ont été transformées par la colonisation européenne en clé-de-voûte de l’industrialisation, à une date où les cours agricoles se stabilisaient et où la culture de la canne à sucre devenait moins rentable. Ces connections entre le travail de la terre, l’extraction minière, la transformation des littoraux en ports mondiaux, et la traversée effrénée des océans, illustrent ce que Malcom Ferdinand appelle l’« écoumène antillais » (2025, p. 88 et suiv.), soit la nécessité de comprendre les liens entre sous-sols, sols, rivières et mers, vivants humains et non-humains, minéraux. Dans Omeros, mais aussi dans « Boxed In », à mesure que le matériau est extrait, les populations sont incluses mais aussi enfermées, et enterrées, dans ces lieux de la dévastation environnementale.

Enfer/mements : continuités entre territoires et corps exploités

12Dans le passage d’Omeros décrivant l’exploitation du charbon (I, 13.2), la Soufrière est décrite comme l’Enfer dantesque, dans une intertextualité secondaire par rapport à celle des épopées homériques (VII, 57.2 et 58.1). Il s’agit pour le poète de suivre ses prédécesseurs jusqu’au royaume des morts, qui n’est plus celui de l’Europe mais des déportations forcées, de l’arrachement aux ancêtres, des noyés du Passage du Milieu, des assassinés du travail de la Plantation aux Amériques. Le même fonctionnement se trouve au cœur d’une nouvelle d’Olive Senior parue dans The Pain Tree, recueil de nouvelles publié en 2015. Dans « Boxed In », une communauté rurale jamaïcaine est expulsée par une société canadienne intéressée par la bauxite. Cette nouvelle littéralise, de façon absurde, le lien indéfectible entre dévastations environnementales et mise à mort des populations résidant sur une terre donnée. La continuité, et même l’indissociabilité, entre territoire dévasté et corps déplacé puis enfermé de force par le système capitaliste dérivant de la colonialité est pointée du doigt de manière vertigineuse dans ce passage qui suit la logique industrielle jusqu’au bout et imagine des casseroles faites en os humains :

Il n’y aurait plus personne pour entretenir les tombes dans les petits caveaux familiaux. Les tombes, tout comme les tiges d’igname, les cocaïers et les maisons, disparaîtraient rapidement. Les ossements de leurs ancêtres seraient broyés dans la terre rouge, expédiés vers un autre pays pour être immortalisés dans leurs casseroles en aluminium brillantes et leurs avions volants. (2015, p. 114, ma traduction)9

13Comme pour le charbon dans le cas de Makak, une superposition s’opère entre la matière première et le corps de descendants de populations esclavisées. La nouvelle d’Olive Senior prend pour cadre référentiel l’intérêt des compagnies capitalistes pour la bauxite, du point de vue d’une communauté expulsée de son lieu de vie afin que la montagne entière soit retournée, chargée sur des bateaux et expédiée dans des usines d’aluminium, cimetière compris10.

14Malgré cette réalité d’un commerce mondialisé qui reproduit les vulnérabilités héritées de l’esclavage, des résistances individuelles s’opèrent ; ce sera l’action principale de la nouvelle. Mr. Everett fera tout pour rester dans ce paysage, aussi dévasté soit-il. Il est encore là par son regard :

M. Everett était stupéfait par l’immensité du spectacle, éberlué de voir ce qu’ils faisaient à la terre. Ils déchiraient le sol, détruisaient tout, ne laissant derrière eux qu’un désert rouge et aplati. […] Pourquoi, au lieu de le détruire, ne pouvaient-ils pas simplement aider les gens à rendre le sol à nouveau riche, à le rendre fertile et prospère, car rien n’allait mal, si ce n’est que le sol était devenu pauvre et faible à force d’être cultivé depuis tant de générations. (Senior 2015, p. 113, ma traduction11)

15Cette citation marque la présence de l’affect, des réactions, des sentiments du personnage ; elle trahit également son point de vue dans le choix des adjectifs (fat, thin, weak), qui sont couramment usités pour désigner des personnes, non des terres. C’est la vision de cette continuité d’exploitation radicale qu’a le personnage principal, Mr. Everett, durant l’agonie qui est décrite dans les derniers paragraphes du texte :

Dans un monde où le pouvoir invoqué n’était pas personnel mais distant, il ne pouvait y avoir ni contrôle, ni recours ; l’esclavage était irrévocable. En se précipitant pour installer les boîtes noires dans leurs maisons, les montagnards se vendaient à nouveau à une forme d’esclavage pire, d’une certaine manière, que celui de leurs ancêtres : une fois capturés dans la boîte, ils n’auraient plus aucun espoir d’émancipation. Ils seraient à jamais asservis. (Senior 2015, p. 117-118, ma traduction12)

16Les « boîtes », qui sont des téléviseurs, se font tombeaux là où la terre n’est plus là pour remplir cet office ; c’est précisément là que va aller se nicher la rébellion du personnage. S’il fallait résumer l’action de cette nouvelle, on pourrait dire que le protagoniste principal, Mr. Everett, contribue aux forces magiques qu’il a imaginé voir dans un poste de télévision, en se faisant enterrer in extremis avant que le village ne se vide. On le comprend dans la sixième section, qui éclaire la prolepse ouvrant la nouvelle avec son enterrement. La première phrase de la nouvelle est effectivement la suivante :

Chaque fois que son nom était évoqué, les gens disaient qu’il était dommage que M. Everett n’ait pas vécu assez longtemps pour déménager en Ville avec les autres ; il aurait tellement apprécié, surtout regarder la télévision, qui était désormais la dernière nouveauté à avoir fait son apparition dans leur vie. (Senior 2015, p. 97, ma traduction 13)

17Le regard de la communauté est détourné de sa propre aliénation et capté par la télévision, promotrice des valeurs capitalistes comme d’une conception du temps qui est bien linéaire, eurocentrée – on l’entend dans l’expression « the newest of the new things », tendant vers une téléologie techno-scientifique. En cela, la nouvelle a pu être inspirée par, et peut tout à fait être mise en relation avec, le court récit de Raphaël Confiant intitulé La Savane des pétrifications (1995), où la télévision produit la pétrification du titre, métaphore de l’influence paralysante sur la société martiniquaise de la course à la consommation, et de la société du spectacle du « Nord Global », corrélats de la colonisation toujours en cours.

18Ce regard pétrifié par le progrès technique et capitaliste entre en tension avec le regard que Mr. Everett porte sur le chantier en cours, avec effarement, dans une forme de résistance. La structure narrative est importante à cet égard : le début de la nouvelle s’ouvre sur la voix de la communauté, chœur antique exprimant une opinion largement partagée. À mesure que la nouvelle se déroule selon une structure non-linéaire, on suit de façon toujours plus stable le point de vue du protagoniste. Il ne voit pas le produit fini – ici, le téléviseur – mais les rouages de tout un circuit capitaliste dont les prémices se trouvent dans les premières années du trafic triangulaire transatlantique. Le personnage est justement paniqué en constatant que cette technologie télévisuelle s’introduit chez les gens, semblant les filmer à leur insu. Cette ubiquité est la même que celle des employés canadiens sur le territoire jamaïcain. En définitive Mr. Everett associe sa perte de tout pouvoir avec une omniprésence de la perspective matérialiste, où le chlore, la cire, le feutre, les matériaux en somme, identifient les personnes voire, les placent dans la hiérarchie coloniale, comme c’est le cas dans la citation suivante :

Le début de la fin de son règne en tant que roi de son petit monde remontait en fait à plusieurs années […]. Il y eut d’abord des rumeurs. Puis vinrent les géomètres, ces hommes blancs vêtus de chemises et de shorts kaki délavés comme par le chlore, chaussés de bottes cirées et coiffés de casques coloniaux comme tous les autres colons avant eux, accompagnés de leurs assistants noirs chaussés de feutres souples, pieds nus, transportant les instruments. Soudain, ils étaient partout, arpentant le terrain, rampant sur les collines et traversant les rivières à gué. Ils disaient vouloir tester le sol pour voir s’il contenait de la bauxite. (Senior 2015, 104, ma traduction ; je souligne14)

19Le monde techno-scientifique est vu (par le personnage) et représenté (par la narration) comme faisant prévaloir la matière sur la personne, mais la grammaire, reflet de la perspective narrative focalisée sur Everett, subvertit cette même autorité apparente : « C’était la plus grande Science qu’il ait jamais vue » (p. 100 : « It was the greatest Science he had ever seen »). L’usage d’une abstraction pour désigner un objet précis (un téléviseur), la majuscule, tout ceci fait saillie pour signaler à la fois un malentendu, et une appropriation de ce malentendu, qui n’est peut-être qu’une révélation par-delà les apparences. C’est là encore la vue qui fait foi, celle d’un individu qui, tout le long de la nouvelle, se situe à la fois dans cette terre (dans laquelle il se fait enterrer, le dernier de son héritage de populations esclavisées ayant gagné un territoire après la déclaration de l’Abolition) et à l’extérieur des « boîtes » de la ville. Si la terre riche en bauxite doit migrer, alors il migrera avec elle – en une inversion carnavalesque des migrations diasporiques. La nouvelle décrit un paysage retourné, sens dessus dessous, ou en anglais, inside out, à savoir, burlesque mais mettant par l’absurde en évidence une continuité entre exploitation de la terre, et des corps.

20La narration opérée par Olive Senior, avec ses déformations scopiques et ontologiques, nous permet de suivre la proposition, reprise par les théories décoloniales (Anibal Quijano 2000 ; Walter Mignolo et Catherine Walsh 2018) et récemment par Malcom Ferdinand (2019), qui pose l’asservissement de populations déportées et l’extermination des peuples autochtones, comme un prolongement de l’exploitation des ressources minières et des sols. Il ne s’agit pas selon eux de deux pratiques distinctes mais d’un même projet colonial écocide ; il y a une continuité entre exploitation des corps humains, et exploitation de la terre. C’est par cette continuité en ligne indirecte qu’il est possible de comprendre les métaphores associant le charbon ou la bauxite, déplacés à travers les océans, et les peuples issus de la Diaspora africaine, esclavisés puis obligés à travailler la terre. Dans A Billion Black Anthropocenes or None, Kathryn Yusoff (2018) met en lumière les imbrications entre géologie, race et extraction. Selon elle, la géologie, catégorie de la dépossession (« a category and praxis of dispossession »), est à l’origine d’une double extraction, celle des matières premières, et celle des personnes qui travaillent à cette dépossession, la leur propre en définitive (Yusoff 2018, p. 67-68). En 2021, Max Liboiron publie un texte qui met en évidence la privation d’agentivité dont sont victimes les populations autochtones et propose un protocole de réparation de cette privation mais présente les dévastations comme « omniprésentes », ce qui n’est pas sans rappeler la saturation de l’espace par les employés de la société canadienne décrits dans la dernière citation de la nouvelle15.

21C’est en s’inscrivant dans cette perspective décoloniale que, dans S’aimer la terre (2025), Malcom Ferdinand relègue la plantation en fin de liste, dans la manière dont les îles antillaises ont été exploitées par pure recherche du profit et de l’accumulation capitaliste, de la part des colons européens : « l’habiter colonial s’est manifesté au fil des siècles par la transformation de paysages en unités extractivistes comprenant des mines, des usines et des plantations agricoles telles les bananeraies antillaises » (2025, p. 22-23). Ferdinand montre comment l’usage de la terre, qu’il soit agricole ou minier, postule une « damnation », terme emprunté à Frantz Fanon, et une réduction de la Terre, ainsi que des populations qui y sont installées, à des déchets. Dans le prolongement de Une écologie décoloniale (2019), le penseur martiniquais recentre la dévastation écologique dans un contexte colonial racialisé. Allant plus loin que dans sa première monographie, il propose dans S’aimer la terre le cadre théorique du « capitalisme colonial » pour analyser le rôle central joué par les discriminations socio-raciales dans l’avènement d’un néo-libéralisme qui n’a jamais autant régné en maître sur les équilibres économiques et politiques mondiaux. Ferdinand écrit :

Un habiter la Terre qui subordonne certains espaces, territoires et corps, telles les colonies et anciennes colonies que sont les Antilles, les corps qui y sont assignés et plus largement leur tissu vivant, aux espaces centraux de la Métropole. (Ferdinand 2025, p. 23)

22Cet habiter colonial est représenté dans Omeros et « Boxed In », mais on y relève une tension entre intérieur et extérieur qui devient méta-littéraire dans le brouillage opéré entre description d’une réalité et glissements linguistiques.

Glissements de terrain linguistique : usages de la langue à repenser et repanser

23Malcom Ferdinand propose de multiplier les perspectives pour « en » parler, pour s’ « en » parler. Il pointe là du doigt un dommage collatéral du scandale du chlordécone, puisque cette pollution a privé les victimes d’un accès à leur propre instrumentalisation et a entraîné leur empoisonnement. Il montre ainsi comment les différents débats et interrogations ont eu « pour point commun de maintenir les Antilles dans une position d’extériorité, comme s’ils n’étaient pas responsables du dire de l’expérience de leurs propres corps face à cet écocide » (Ferdinand 2025, p. 75). La crise a contribué à désincarner un peu plus les agentivités caribéennes, alors même que la pollution de la terre devenait celle des corps, en une symbiose qui aurait pu être le lieu de la prise de conscience décoloniale – et qui l’a de fait été : « la spécificité des pollutions chimiques telles celle du CLD réside dans l’absence de possibilité de ressentir sa présence physiquement et de l’attester par soi-même » (Ferdinand 2025, p. 118).

24Les mines de matières premières fournissent une image du passé de l’esclavage, mais aussi une image de leur privation de visibilité et d’audibilité. À la fois grandes ouvertes, dévastées en plein air, et espace replié, elles correspondent à un déblayage forcé des histoires, des esprits, des couches de récit et d’expérience qui s’y accumulaient. Elles disent un régime d’enfermement qui est à la fois le bateau et son sillage, qui est le bagne à ciel ouvert, ou encore la plantation : le dedans et le dehors, mais aussi le silence et la parole, ou encore le signifié et le signifiant. Ces récits subjectifs sont rendus à leurs nuances, à leurs déformations. Omeros (1990) déploie une voix lyrique qui construit un moi souverain, tandis que dans « Boxed in », la boîte est ce à quoi il faut échapper, qu’elle soit le poste de télévision, les maisons de la Ville, le cercueil de Mr. Everett, dont sa veuve fait tout pour qu’il n'en sorte pas. Les boîtes sont les réceptacles de son secret ; elles cachent notamment le fait que ce personnage un peu magicien est aussi un pervers sexuel qui abuse les petites filles de la paroisse, sachant bien qu’en tant que pasteur, il ne sera pas ennuyé. La nouvelle est complexe à interpréter, et les superpositions précédemment décrites échappent à toute vérification de par l’instabilité du dispositif narratologique. Cette instabilité est grammaticale, narratologique, et même phonétique.

25L’enfermement que le personnage central choisit, en se laissant mourir et enterrer, dérive : le titre, joue d’une paronomase avec « bauxite », qui peut être déformé en « boxed out ». Si en ville, tout est enfermé dans des maisons en formes de boîtes, l’extériorité est gagnée contre la mine de bauxite par cette forêt où Mr. Everett se livre à ses divers rites :

Où pourrait-il cacher quoi que ce soit dans cette ville où tout était éclairé par la lumière aveuglante ? Même les maisons étaient cubiques, leurs murs en béton peints en blanc reflétant la lumière du jour et les lampes électriques si brillantes qu’il n’y avait aucune place pour les secrets. Leurs lignes étaient si droites et si nettes qu’il n’y avait aucun endroit où cacher quoi que ce soit, contrairement à ce qui était possible sous un toit de chaume ou dans un creux d’un mur en torchis. Le monde dans lequel ils s’installaient, qui n’offrait aucune cachette, était un endroit extrêmement dangereux pour quelqu’un comme lui. (Senior 2015, p. 115, ma traduction ; je souligne16)

26Les matériaux industriels sont placés en tension avec ceux qui sont durables, tension qui correspond à un danger pour le personnage. Mais évidemment, l’extrême correction de l’expression, « pour quelqu’un comme lui » (« for one such as he »), indique que là encore, l’agentivité ne correspond pas à la prise de parole ou à l’autorité de la narration. Fugace, ce passage révèle une confiscation auctoriale, laissant une trace de sa propre intervention qui est une déformation et une traduction :

L’un des secrets les mieux gardés de M. Everett était qu’il s’intéressait lui-même au monde des esprits, même s’il n’aurait jamais utilisé le mot « s’intéressait » pour décrire quelque chose qu’il considérait avec autant de sérieux » (Senior 2015, p. 101, ma traduction17).

27Ce passage est à la fois un point culminant de la focalisation interne, puisqu’est révélé non seulement un secret mais l’un des mieux gardés d’entre tous les secrets, et une intrusion de la narratrice, éduquée, source d’énonciation distanciée, notamment vis-à-vis des croyances non-occidentales.

28On n’est ni dans le contre-récit, modèle initial de la littérature postcoloniale, ni dans une réinvention des narrations, mais dans des expérimentations langagières qui donnent à entendre une continuité entre le monde d’avant l’Émancipation, et celui d’après, tout en adoptant le point de vue de ceux qui subissent des réactivations de la colonialité à travers les agissements des multinationales avides de matières premières. De fait, la nouvelle passe d’une focalisation interne sur la communauté, puis sur Mrs. Everett avant de basculer sur le point de vue de son mari – la narration à la troisième personne n’est jamais omnisciente ou désincarnée. Elle correspond à la formulation d’un désir de corporéité intégrée au paysage, même pulvérisé pour atterrir dans les cuisines des familles canadiennes, et cette intrusion surgit et vacille en même temps à la faveur d’oscillations furtives de perspective.

29Revenons au passage d’Omeros (Om. I, 13, 3) où il est question de ces travailleuses du charbon, dans un contexte particulier dans la structure de ce long poème : il pose la vocation de l’écrivain, et constitue l’une des clefs méta-poétiques du texte entier. Le passage est narré, s’il est permis d’utiliser ce terme emprunté au roman et à la nouvelle, à travers un dispositif d’injonction du père – fantomatique – au fils. Warwick, figure paternelle décédée, dit à son fils qu’il lui revient de regarder ces personnes que « personne ne connaît » et de « donner une voix à ces pieds » (Om., I, 13.3, p. 75-7618) Il s’agit de faire entendre la voix des subalternes, effacés des représentations littéraires classiques, et dont les existences n’ont pas été reconnues par l’hégémonie euro-américaine. Cette solidarité va plus loin, dans le sens où les pieds de ces femmes sont comparés aux mètres poétiques : « monte à cette échelle du charbon comme elles le font en rythme / un pied nu après l’autre dans une rime ancestrale » (ibid., p. 7619). Warwick continue dans ses injonctions, qui superposent la marche des porteuses de charbon, et celle du texte poétique qu’on est en train de lire :

Elles marchent ; tu écris ;

reste sur cette chaussée étroite sans regarder en bas
en grimpant dans leurs traces, ce rythme lent et ancestral
de celles qui ont l’habitude de gravir les routes ; ton propre travail leur est redevable

car le couplet de ces pieds qui se multiplient
a fait tes premières rimes. (Walcott, 1990, I, 13.3, p. 75, ma traduction20)

30Le poème fait littéralement corps avec ces marcheuses de force, et annonce comme seule nouveauté dans un monde d’exploitation de la terre et du vivant, sa propre survenue (« your first rhymes »). Il suggère également une dette (« your own work owes them »), dette d’une extériorité de destin qui fait de Walcott un enfant des villes effectivement, qui n’a pas fait corps avec la montagne, le volcan, la forêt et n’a jamais eu à y travailler, tel Caliban, à qui sont maître impose d’aller chercher, tout au long de la Tempête shakespearienne, du bois et de l’eau. Dans ces explorations métalittéraires, Senior et Walcott vont au-delà de la question du réalisme romanesque qui oppose Amitav Ghosh (2016) et John Thieme (2023) en plaçant la littérature sous le signe de la déformation opérée par des œuvres résultant d’un constat de compromis entre une certaine prétention textuelle à la véracité et les entreprises coloniales de dévastation environnementale.

31Si ces deux auteurs entreprennent une réflexion sur les confusions temporelles entre extractivisme et postextractivisme, on peut imaginer que Walcott et Senior interrogent le rôle que joue la représentation littéraire, à la fois en ce qu’elle met en lumière, et en ce qu’elle échoue à atteindre des agentivités éloignées des sphères intellectuelles et esthétiques, et donc la culture sous ses différentes formes et dans ses différents idiomes, reste furtive dans nombre de textes publiés à ce jour. Le rapport de l’œuvre à l’œuvre, et donc le pacte de lecture, sont plus complexes encore que dans d’autres corpus, car grevés d’une aporie éthique.

32On voit la pertinence d’une approche écocritique décoloniale dans cette mise en relation entre le passage d’Omeros décrivant les femmes s’engouffrant dans les cales des bateaux, en une répétition insupportable de l’enfermement du Passage du Milieu, et les manœuvres des multinationales en Jamaïque, telles que représentées par Olive Senior. Il s’agit d’interroger un certain nombre d’imaginaires pastoraux pour révéler la nature intrinsèquement écocide de la colonialité, surtout dans un contexte américain. Il s’agit dans un second temps de comprendre comment l’extractivisme sous toutes ses formes peut être compris comme métaphorique de l’entreprise littéraire elle-même, qui, dans un sens figuré cette fois, mine le paysage imaginaire pour en explorer les vides et les creux. L’activité de représentation s’avère à la fois fondamentale pour faire entendre la voix de ceux dont la corporéité est impliquée dans les destructions écosystémiques ; et pour rendre compte de l’aporie d’une attitude en surplomb, voire en rupture, par rapport à celles et ceux qui vivent dans l’espace même de la dévastation, et doivent y participer afin de gagner leur vie. Le temps de la dévastation correspond partiellement à une dialectique du plein et du vide qui fait émerger l’expérience de réception écopoétique comme une expérience de superpositions temporelles asynchrones caractéristiques de l’Atlantique Noir telles que dégagées par la pensée de Paul Gilroy, où les distinctions entre l’avant et l’après font long feu.