Colloques en ligne

Marina Ortrud M. Hertrampf

L’attitude postextractiviste, une voie vers l’écosolidarité ? Plaidoyers littéraires de Daniel Marchildon et Gabrielle Filteau-Chibas pour la protection des territoires autochtones au Québec

The post-extractivist attitude: a path towards eco-solidarity? Literary pleas of Daniel Marchildon and Gabrielle Filteau-Chibas for the protection of Indigenous territories in Quebec

Remarques préliminaires : Postextractivisme dans le Nord global ? !

1Au premier regard, la focalisation vers sur l’hémisphère nord peut surprendre dans le contexte du discours sur le postextractivisme – un concept développé principalement dans les années 2010 par l’Uruguayen Eduardo Gudynas (2011) et discuté surtout en Amérique latine comme transition vers un modèle économique et social qui dépasse la simple exploitation des matières premières et se concentre sur les besoins locaux, durables et sociaux. C’est ainsi que l’anthropologue colombo-américain Arturo Escobar précise :

Alors que l’ère à venir est décrite dans le Nord comme étant post-croissance, post-matérialiste, post-économique, post-capitaliste et post-humaine, elle est exprimée dans le Sud en termes de post-développement, non libérale, post-capitaliste/non capitaliste, biocentrique et post-extractiviste1. (Escobar, 2018, p. 140)

2Comme le constate Paula Serafini dans Creating Worlds Otherwise. Art, Collective Action, and (Post)Extractivism (2022), le postextractivisme peut pourtant être compris comme une perspective de transition qui

[…] se concentre sur l’éradication de la dynamique de l’extractivisme au cœur des modèles de développement actuels, mais qui remet également en question la validité de l’extractivisme en tant qu’approche durable pour toute forme de société, d’économie ou de gouvernement. La transition vers un modèle postextractiviste distingue différents types d’extractivisme, de l’indispensable au prédateur, dans le but d’esquisser les étapes d’une transition vers des sociétés qui ne soient plus centrées sur l’extraction2. (Serafini 2022, p. 17)

3La pensée postextractiviste est donc loin d’être restreint au Sud global. L’un des points de départ centraux des mouvements anti- et postextractivistes réside dans la question du territoire, qui, surtout dans les pays du Sud, est toujours associée à la prise de contrôle coloniale des terres, à l’appropriation, à la déterritorialisation et à la reterritorialisation. L’espace public, en tant que bien commun à tous et habitat spécifique des populations autochtones, occupe une place centrale dans les courants écoterritoriaux en contexte postcolonial. La question de la compréhension et de la gestion de l’espace public en tant qu’espace de vie commun à tous est donc un point de cristallisation des mouvements postextractivistes, dans lesquels les droits territoriaux et le droit à la nature sont essentiels. Ainsi, « […] la lutte pour les biens communs ne porte pas sur le contrôle des "ressources naturelles", mais plutôt sur la construction d’un type spécifique de territorialité3 » (Serafini 2022, p. 39).

4Nous arrivons ici à un point où il apparaît clairement que les mouvements écoterritoriaux et postextractivistes s’appliquent également au Grand Nord. Car l’histoire du Canada est une histoire coloniale qui tourne autour de la question de l’aménagement du territoire commun. C’est ainsi que Breanne Lavallée-Heckert et Jen Gobby constatent dans leur article « Décoloniser la politique de lutte contre les changements climatiques au soi-disant Québec » :

[…] la crise climatique est un symptôme des relations, des systèmes et des visions du monde basés sur l’extraction et l’exploitation des ressources naturelles et qui ont été imposés, par le truchement du colonialisme de peuplement, sur le territoire de l’actuel Canada. Si le Canada est devenu un important émetteur de gaz à effet de serre, c’est précisément par l’intermédiaire du processus de spoliation des terres et des politiques d’effacement et d’assimilation visant à expulser les peuples autochtones de leurs territoires, afin de rendre ceux-ci disponibles pour l’extraction non durable de ressources naturelles et pour la colonisation. (Lavallée-Heckert/Gobby, 2023, p. 143)

5Dans un contexte où les effets du changement climatique sont de plus en plus graves, la révolte des groupes autochtones au Canada s’intensifie (cf. Hirt/Desbiens, 2017), car malgré de nombreuses déclarations d’intention reconnaissant que « les savoirs et les perspectives autochtones s’avèrent essentiels pour aborder la crise climatique » (Lavallée-Heckert/Gobby, 2023, p. 142), les inégalités de pouvoir persistent et sont loin d’une pensée décoloniale de solidarité mutuelle (Lavallée-Heckert/Gobby 2023, p. 145).

6Pour le Canada, les forêts constituent le territoire commun essentiel : elles ont marqué l’histoire du pays et sont au cœur des récits identitaires collectifs, tant pour les Premières Nations, les Métis et les Inuit, que pour les Allochtones, c’est-à-dire, dans le sens québécois, les anciens settlers, les Blancs issus de l’immigration colonisatrice.

7Environ 90 % des forêts du Québec sont publiques et gérées par le gouvernement provincial dans le cadre du régime forestier. Créé en 1820, le régime forestier est un ensemble de lois visant à garantir la protection et le renouvellement des forêts tout en assurant leur développement économique (Jasmin/Gagné, 2008). Sous le gouvernement du premier ministre québécois François Legault, des discussions animées ont eu lieu depuis la fin de l’année 2024 au sujet des réformes du régime forestier actuel. Ce sont notamment les nations Atikamekw et Anishnabe qui se sont opposées aux projets de réforme. Ainsi indique le communiqué des grands chefs et chefs des tribus Atikamekw et Anishnabe : 

Alors qu’elle est censée moderniser le régime forestier, la réforme fait plutôt un retour en arrière en accentuant le contrôle à l’industrie forestière, et ce, au détriment des peuples qui y vivent depuis des temps immémoriaux et du peuple québécois. (Granger, 2024, p. ?)

8Comme c’est le cas actuellement, la gestion du territoire commun au Québec donne régulièrement lieu à des conflits entre les Autochtones et les Allochtones. Ces revers dans les efforts de réconciliation sont très souvent provoqués par des interventions à motivation économique dans les territoires autochtones. Les Autochtones ne se préoccupent pourtant pas seulement de l’enrichissement économique des Allochtones sur leurs terres ancestrales, mais avant tout de la préservation de leur Terre Mère et donc de l’aménagement écosystémique (cf. Buono, 2022). Alors que la lutte pour la reconnaissance et protection des territoires ancestraux est au cœur de la révolte sociale des populations autochtones du Québec, le contre-discours de certains Allochtones est motivé, d’une part, par l’écoanxiété (Lopes, 2023) et, d’autre part, par une attitude critique envers l’extractivisme capitaliste.

Daniel Marchildon et Gabrielle Filteau-Chibas, deux voix québécoises de la littérature « marron »

9Au vu des conséquences de plus en plus évidentes d’un extractivisme sans limites, il n’est pas surprenant que les textes écopoétiques soient depuis longtemps devenus un phénomène transnational et mondial de la littérature contemporaine. Ainsi, depuis une bonne dizaine d’années, on constate également dans la littérature francophone du Canada un intérêt croissant des écrivains pour les thèmes écocritiques (cf. Defraeye, 2019 et Isabel, 2015). Souvent, ces romans écopoétiques et engagés sur l’exploitation abusive de l’environnement s’inscrivent dans la tendance littéraire que Pierre Schoentjes (2020 et 2021) qualifie de littérature « marron ». Comme le souligne Pierre Schoentjes dans Littérature et écologie. Le mur des abeilles (2020) pour la littérature française, ces textes suscitent certes de l’empathie pour des protagonistes parfois militants, mais rejettent tout écoterrorisme violent comme étant inadéquat. En effet, la littérature marron québécoise privilégie une approche méditative, voire spirituelle. Une particularité spécifiquement canadienne réside dans l’accent mis sur le lien spirituel entre les Premières Nations, les Métis et les Inuit et la nature, trop longtemps ignoré. Le marché du livre québécois voit donc apparaître de plus en plus de récits qui visent à inciter les lectrices et lecteurs – allochtones en particulier – à repenser leur mode de vie et à adopter un mode de vie en harmonie avec la nature afin de protéger le territoire, seul et unique habitat de tous les êtres vivants.

10Dans ce qui suit, nous nous pencherons sur deux textes très différents de la littérature marron qui s’engagent pour le maintien des vieilles forêts, si précieuses pour la biodiversité et pour une vie en harmonie avec le territoire : avec Otages de la nature (2018) de Daniel Marchildon nous analyserons un roman pour jeunes adultes et avec Bivouac ([2021] 2023) de Gabrielle Filteau-Chibas un texte littéraire beaucoup plus sophistiqué. La différence entre les publics cibles et les exigences littéraires et esthétiques a été choisie intentionnellement afin de montrer que les idées postextractivistes sont présentes dans un large éventail de textes québécois récents. Comme dans nos exemples, cela se fait en abordant les problèmes de l’exploitation excessive des matières premières et du recul des espaces naturels afin d’inciter les lecteurs et lectrices à agir eux-/elles-mêmes.

11Daniel Marchildon (né en 1961) est un romancier, nouvelliste, journaliste et scénariste franco-ontarien. Il accorde une attention particulière à l’écriture de romans socio- et écocritiques destinés aux jeunes adultes. Certains de ses romans pour jeunes adultes – comme Otages de la nature – sont utilisés pour des lectures dans les écoles québécoises4.

12Gabrielle Filteau-Chiba (née en 1987) a quitté Montréal en 2013 alors qu’elle recherchait un rythme de vie plus lent et plus près de la nature. Elle a acheté un petit chalet sans électricité et sans eau courante dans la forêt près de la rivière Kamouraska à Saint-Bruno et y passait quelques mois. Ses expériences l’ont inspirée à écrire son premier livre, Encabanée (2018)5, ainsi que Sauvagine (2019). Bivouac est le troisième volet d’une trilogie consacrée à l’appel de la nature et à l’urgence de la défendre selon l’autrice, elle-même écoactiviste.

Réaffirmation de l’identité autochtone et engagement environnemental

13L’intrigue du roman Otages de la nature (ON) se déroule dans un village fictif du nord de l’Ontario qui s’appelle Rivière-Ahmic. Les deux protagonistes sont Alex Monague, un jeune de dix-sept ans originaires de Toronto, et Danika Copecog, une jeune Anishnabée qui habite dans la réserve de Rivière-Ahmic. Raconté respectivement du point de vue autodiégétique des deux jeunes, le roman suit le schéma du roman Young Adult et mêle une première histoire d’amour tendre à des éléments d’aventure6. Le tout sur fond d’écoanxiété, un phénomène qui touche particulièrement les jeunes. La mère d’Alex, Fleur Monague, est originaire de la réserve et s’est fait connaître comme chanteuse dans les zones urbaines du Canada avant de sombrer dans l’alcoolisme après la mort de son mari et père de son fils. En effet, Fleur a élevé Alex sans aucun lien avec ses origines, notamment parce qu’elle-même avait perdu tout contact avec ses racines. Ce que constate Waba Moko, dont le nom anglais est Shannon Chief et qui est gardienne du savoir et organisatrice de la communauté Anishnabée, s’applique à Fleur : « Le colonialisme, le vol des terres et le développement extractiviste ont fragilisé ce lien étroit entre l’original et le peuple Anishnabe » (Chief/ Gobby, 2023, p. 156). Au fil de l’intrigue, le roman montre comment Fleur retrouve le chemin d’elle-même grâce à la résistance d’autres personnes contre la déforestation des forêts sacrées.

14L’histoire commence avec l’invitation d’un groupe militant de Fleur dans sa ville natale. Sans vraiment connaître le contexte de cette invitation, Fleur s’y rend avec Alex. Il s’avère que le concert doit soutenir la lutte contre les partisans de la déforestation des dunes sacrées par l’entreprise forestière fictive OntFor. Lors du concert, la situation dégénère entre les militants et les partisans de la déforestation, parmi lesquels se trouvent également de nombreux Anishnabé.e.s (cf. ON, p. 79) en raison de l’aliénation décrite par Waba Moko. Plus par hasard – leur voiture tombe en panne – Alex et sa mère ne peuvent pas retourner à Toronto et finissent par rester chez Daniel Leblanc, un militant écologiste déjà condamné pour clôturage d’arbres (cf. ON, p. 125).

15Alors que les médias colportent que les deux sont les otages de Leblanc, leur séjour dans sa modeste cabane s’avère être un moment de révélation : outre le fait qu’une relation amoureuse se noue entre Fleur et Daniel ainsi qu’entre Alex et Danika, la mère se redécouvre dans la nature et retrouve son équilibre intérieur perdu. Alex observe ainsi sa mère :

Par la fenêtre du salon, j’aperçois ma mère au bord de l’eau et je l’observe un moment à son insu. Elle cueille une marguerite et la met dans ses cheveux qui dansent au vent. Son langage corporel traduit une sérénité que je n’ai pas vue chez elle depuis très longtemps. Elle a bien droit à un peu de temps pour elle, à un moment d’intimité pour recoller les morceaux de son vase cassé. […] Fleur arbore un sourire d’émerveillement comme ceux qu’elle faisait quand j’étais petit garçon. Peut-être que je m’imagine des choses, mais j’ai l’impression qu’un petit morceau du vase de ma mère a retrouvé sa place. (ON, p. 45)

16Alex, quant à lui, est initié par Danika aux secrets de la nature. C’est d'ailleurs grâce à une balade commune dans les forêts dunaires qu’une affaire de fraude liée au projet de déforestation est découverte, que celui-ci n’est finalement pas réalisé et que Daniel, arrêté pour activisme militant, est finalement réhabilité. Les deux jeunes découvrent des spécimens de chardon de Pitcher, mazaanaatig en langue anishnabée, une espèce de chardon endémique et menacée d’extinction, alors protégé par la Loi. Ils peuvent ainsi prouver que l’agence Envirotech mandatée a rédigé un rapport d’expertise falsifié.

17Alors qu’Alex est dès le début critique envers la déforestation, Fleur n’a dans un premier temps aucune opinion à ce sujet. Mais son processus de réconciliation avec la Terre Mère et la lutte postextractiviste de Leblanc la conduisent à la créativité et à la prise de conscience : elle remercie finalement Leblanc en public lors de sa libération de prison :

« L’Esprit des sables, ainsi que la lutte courageuse que vous avez menée pour le protéger, m’ont aidée à retrouver ma voix et ma musique. Les dunes m’ont donné cette chanson, Otages de la nature, que je dédie à David et à vous tous. Du fond de mon cœur, megwich7 ! » (ON, p. 153)

18Finalement, Fleur devient une opposante convaincue à cette pratique d’exploitation, même si son combat passe par l’engagement musical. Le message du roman est donc d’être toujours vigilant et d’avoir un regard critique sur le monde. Il montre également que ce n’est pas nécessairement une lutte militante qui est nécessaire, mais plutôt un engagement convaincu en faveur de la préservation de la nature.

Le lien autochtone avec la nature comme modèle d’avenir

19Comme Otages de la nature, Bivouac ([2021] 2023, désormais Biv.) est raconté par les deux protagonistes respectifs à la première personne du singulier. Il y a Riopelle, activiste écologique qui s’est donné le pseudonyme évocateur de Robin (en tant que vengeur de la forêt et des indigènes ignorés) et qui défend les forêts ancestrales au Canada contre les grands groupes qui veulent construire un oléoduc et exploiter les arbres en faisant coupe nette. À cause de son militantisme, il est presque toujours en fuite et se réfugie dans la communauté de la Ferme Orléane où il retrouve son ancienne amante Anouk. Celle-ci, dont le père est originaire des Alpes bavaroises et qui porte le nom évocateur de Baumstark (ce qui veut dire « fort comme un arbre »), a passé un hiver dans une yourte en Gaspésie, rejoint la communauté de la Ferme Orléane pour un certain moment mais se retire dans sa cabane au Kamouraska. Riopelle-Robin et Anouk renouent leur relation et préparent une opération destinée à empêcher un autre projet d’oléoduc.

20En effet, les deux personnages principaux incarnent deux approches différentes du comportement écocritique, qui s’inspire de la conception spirituelle et holistique des autochtones.

21Il y a d’une part Anouk qui, suivant l’exemple de Walden de Henry David Thoreau et comme l’autrice du roman, fuit la vie urbaine trépidante et tente de trouver son équilibre intérieur dans une vie solitaire en harmonie avec la nature :

Je rêve que je jardine autour de ma cabane et transplante des pensées sauvages. Savoure l’odeur de la terre mêlée à la citronnelle, pratique le détachement sous une nuée de maringouins [moustique en français de France], écoute le chant de la rivière gorgée de pluie. (Biv., p. 94)

22À l’inverse, Riopelle est un activiste depuis son plus jeune âge. Son idole était Julia Butterfly Hill, la sauveuse d’arbres (Biv., p. 24). L’« écolo en moi » (Biv., p. 22), comme il se décrit lui-même, le pousse à poursuivre la lutte anticapitaliste pour la justice sociale et climatique (Biv., p. 43). Il partage entièrement l’avis de Mornig Dove, de la nation salish, qui constate : « Everything on earth has a purpose, every disease an herb to cure it, and every person a mission. This is the Indian theory of existence. » (Biv., p. 668) et c’est ainsi qu’il se dit, je cite : « Tu es né pour protéger cette forêt, Robin. On va redonner au peuple son bois. » (Biv., p. 72)

23Pour lui, il est essentiel de suivre les autochtones et leur conception de la coexistence entre le territoire, les animaux et les hommes. L’objectif formulé de ses actions est finalement le message principal du roman :

Il est fondamental que l’opinion publique soit de notre côté afin de réussir à sensibiliser une masse critique de citoyens autour d’un projet collectif : assoiffer le capitalisme en réduisant notre consommation au maximum et en occupant le territoire convoité par les pétrolières et les forestières. Le but ? Que les gens comprennent la nécessité de militer, de sorte que le politique entende enfin la science, et l’urgence de changer le cap de notre Titanic. (Biv., p. 38)

24Plus précisément, par la voix de Riopelle-Robin qui fonde Green Rev Kebek, un groupe clandestin sur les réseaux médiaux pour organiser les passeurs à l’action (Biv., 2023, p. 184), l’autrice prône une solidarité mutuelle où la réconciliation est plus qu’un simple engagement verbal, car ce sont les peuples autochtones qui souffrent le plus des conséquences désastreuses du changement climatique, causé uniquement par ceux qui exploitent leurs territoires.

25En fin de compte, Bivouac est un plaidoyer pour un renouveau du rapport au territoire québécois, moins prédateur et surtout partagé solidairement avec les peuples autochtones.

*

26Nous avons montré que le concept de postextractivisme ne s’applique pas uniquement aux pays anciennement colonisés du Sud, mais également à une partie du Nord qui, en raison de la colonisation des Premières Nations, celle des Métis et Inuit, doit faire face également à un héritage colonial très lourd, ce qui revêt une importance capitale dans le contexte du changement climatique progressif et des problèmes rencontrés dans les efforts de réconciliation.

27En nous appuyant sur deux fictions d’écrivain.e.s allochtones nous avons démontré comment sont prises au sérieux les connaissances ancestrales des Autochtones qui savent préserver la nature et et prendre en compte, dans notre comportement, le lien spirituel avec la terre. En effet, les romans décrivent la désobéissance civile de l’engagement en faveur de l’environnement tout en légitimant le comportement hétéronormatif d’un point de vue éthique et écologique. Répondant à l’appel de l’activiste autochtone Natasha Kanapé Fontaine qui déclare : « [i]l est temps de nous tourner vers ce qui nous lie » (2021, p. 9), ces deux romans écopoétiques illustrent donc la manière dont les Allochtones et les Autochtones peuvent s’engager solidairement pour un objectif commun : trouver des moyens d’un vivre-ensemble qui tiennent compte des changements climatiques et empêchent la perpétuation d’une exploitation non-durable et destructrice de la nature.

28Les deux textes défendent donc une position clairement postextractiviste, qui est celle défendue depuis toujours par les autochtones, et que la militante-chercheuse allochtone Jennifer Gobby décrit comme suit :

Le capitalisme colonial est génocidaire, écocidaire et, en définitive, suicidaire, comme en témoignent les effondrements successifs des systèmes vitaux dont nous dépendons. Tout cela au nom de l’accumulation de pouvoir et de richesse entre les mains de l’élite. Les systèmes que mes ancêtres ont imposés par la force sur ces terres sont responsables de la crise climatique et font obstacle à toute véritable action dans ce domaine. (Chief/Gobby, 2023, p. 158)

29Avec leur critique de l’extractivisme colonial ou néocolonial et leur demande d’adopter une attitude postextractiviste et écosolidaire, les écoactivistes allochtones se rapprochent donc de l’« éthique sociale » (Giroux, 2008, p. xx) et de la vision cyclique et holistique de la vie autochtones qui ont un lien spirituel avec la Terre-Mère et pour lesquels le territoire est porteur de signes et de significations. L’attitude postextractiviste et l’écosolidarité deviennent ainsi une conviction qui ne mène pas seulement à un lien plus naturel à la nature et au territoire commun mais peut également favoriser le processus de réconciliation et même l’émergence d’une nouvelle conception de la québécitude au sens décolonial d’un vivre-ensemble comme le propose l’Autochtone militant Michael Ottereyes :

La création d’un nouveau pays aurait somme toute beaucoup à apporter à toute population du Québec, autant autochtone qu’allochtone. La souveraineté des Premiers Peuples va de pair avec celle du peuple québécois et nous avons à gagner à la faire ensemble, à l’imaginer ensemble. Car nos luttes, après tout, sont communes – ce qui est particulièrement frappant, nous l’avons vu. Quand on pense à la préservation de la langue, de la culture ou de l’environnement. Toutes et tous ensemble, nous devons nous libérer du cadre posé par la Loi sur les Indiens et le colonialisme canadien, et saisir cette occasion de nous réapproprier pleinement notre territoire et notre autonomie. Prendre le pouvoir de nous autodéterminer est essentiel afin de bâtir un Québec plus juste, plus équitable et qui nous ressemble. (Ottereyes, 2021, p. 61-62)