« Comprendre toute l’âme du monde ». Nature et mystique matérialiste chez Georges Navel
Un ouvrier qui dit sa joie dans la nature
1Des constats aussi justes qu’élogieux ont été formulés depuis longtemps sur l’œuvre de Georges Navel (1904-1993), auteur aujourd’hui oublié du plus grand nombre mais, dont Travaux ([1945] 1966 ; désormais Trav.) s’était imposé lors de sa parution comme un des livres les plus remarquables de l’année. Pressenti pour le Goncourt, l’ouvrage retrace les expériences de vie de son auteur, un anarchiste libertaire né pauvre mais fasciné depuis l’enfance par la nature. Hostile au productivisme, et conscient de l’aliénation qui en découle pour les prolétaires, il ne tombe pas dans la rhétorique militante qui caractérise bon nombre des anarcho-syndicalistes de sa génération mais s’efforce de mettre sa vie en accord avec ses principes. Il a loué ses bras comme tourneur en usine mais a vécu surtout comme ouvrier agricole sur des chantiers en plein air. C’est dans la nature qu’il éprouve un sentiment de plénitude, auquel les lecteurs se sont jusqu’ici trop peu arrêtés et qui appelle la lecture écopoétique proposée ici.
2Paul Géraldy, poète réputé bourgeois qui a appris à connaître Navel en voisin dans le Midi, signe la préface du premier livre d’un auteur qui n’en publiera que cinq :
II me raconte sa rude journée de pelle, de pioche, ou de faux. Je le regarde. Je l’écoute. Chez Navel l’esprit et le corps ne semblent pas différenciés. Sa pensée, en prise directe avec le monde extérieur, est intimement accordée au souple jeu de ses jarrets, de ses poignets et de ses reins. « Il faut penser avec le cœur », répétait souvent Hofmannsthal. « faut penser avec le corps », a l’air de corriger Navel. (Trav., p. 10)
3Géraldy ne cache pas son estime pour l’écriture d’un homme qui s’est formé en autodidacte, faisant d’importantes lectures et fréquentant les communistes libertaires ou l’université syndicale. Jean Giono préfacera quant à lui Chacun son royaume (1960 ; désormais CSR), un récit qui comme tous ceux de Navel, de Travaux à Passages (1982) en passant par Parcours, (1950) exploite un vécu personnel identique, que l’on retrouve aussi dans la correspondance avec le philosophe Bernard Groethuysen : Sable et Limon (1952). Navel avait eu l’occasion de participer au Contadour en 1939 et l’initiateur de ces rencontres dira son admiration et soulignera la capacité de l’auteur à dire une réalité inséparable de son être profond :
Ici la réalité est maniée de main de maître. Elle est nue et crue, c’est incontestable ; la sublimation se fait par tendresse. C’est le grand moyen, le moyen aristocratique par excellence, le seul valable mais qui n’est à la disposition que des véritables écrivains, de ceux qui ont quelque chose à dire et qui aiment à dire ce qu’ils disent. (CSR, 1960, p. ix)
4André Dhôtel confirme dans « Une parole directe » (1982) la capacité de Navel à s’inscrire dans le monde concret par la main qui manie tantôt la pioche, tantôt la plume. L’auteur du Pays où on n’arrive jamais (1955) s’efforce surtout de dépasser les éloges mêmes sincères pour saisir la spécificité d’un écrivain qui, revenu des utopies sociales, peut apparaître comme un désenchanté. Navel ne concède pourtant rien sur l’essentiel : « il ne s’agit pas de se résigner. Bien au contraire, protester contre tout esclavage. Mais en premier lieu il est nécessaire d’accomplir, de parfaire sa condition quelle qu’elle soit » (Dhôtel, 1982, p. 38). L’écrivain, poursuit Dhôtel, exprime toujours « sa joie dans la nature » (ibid.) mais ce sentiment de plénitude est à comprendre comme une alliance entre ce qui est trop souvent séparé :
[…] l’existence humaine consiste à reconnaître la vie du corps, non pas opposé à l’esprit, mais d’un corps qui devient une âme en ses façons de se mouvoir, d’agir et de percevoir ce qui l’environne. L’important n’est pas l’idée mais le contact (Dhôtel, 1982, p. 39).
5Ainsi donc, les meilleurs lecteurs ont d’emblée mis l’accent sur l’importance du corps chez Navel, mais aussi insisté sur la place que prend chez lui la nature, qui est l’environnement qu’il recherche activement et dans lequel il a longtemps éprouvé ses plus grandes joies. Il se trouve cependant que lorsque l’œuvre de Navel a été étudiée, et le monde académique s’est montré peu curieux, c’est essentiellement sous le signe de la condition ouvrière qu’elle a été abordée, conformément d’ailleurs au prière d’insérer de la réédition donnée par Stock en 1969 : « pour les historiens du travail et les sociologues, Travaux a pris valeur de document […] Ce roman de la condition ouvrière est aujourd’hui un classique ».
6Bruno Curatolo évoque une « vie partagée entre la grisaille du nord et la lumière du sud, l’enfer bien réel des damnés de la terre, et le paradis, approché quelquefois grâce à une sensibilité exceptionnelle aux dons de la nature » (Curatolo, 2005, p. 58), mais développe moins la question du rapport à la nature que le lien au travail. C’est aussi en se centrant sur le sort d’ouvriers qui « encore à cette époque, possèdent très peu de temps qui ne soit pas voué au travail et donc à la survie » (Myers, 2018, § 5) que Samia Myers étudie l’articulation entre temps de travail et temps du récit chez l’auteur. Philippe Ganier ne retient de son côté que deux thèmes chez Navel : « la remémoration de l’enfance et de l’adolescence et la description des différentes expériences de travail » (Ganier, 2005, p. 305). Il passe sous silence l’expérience de la nature, qui n’est abordée qu’en toile de fond.
7L’accent que les commentateurs mettent sur le sort du prolétariat ne doit pas étonner. D’abord parce que les livres de Navel, sans être des simples témoignages, dressent un tableau sans pareil du sort fait aux ouvriers dans la première moitié du XXe siècle. Ensuite en raison du fait que l’engagement syndical et politique de l’écrivain a été durable. Il s’est traduit par des choix de vie qui non seulement restent fidèles au travail manuel, mais qui, au-delà, l’ont conduit à s’engager en 1936 aux côtés des anarchistes de la colonne Francisco Ascaso lors de la guerre civile espagnole1. Reste que l’on peut regretter que Navel soit trop souvent réduit à un exemple de littérature prolétarienne, un label simplificateur qui passe en particulier outre à une sensibilité pour la nature que l’écrivain exprime à travers une écriture d’une densité rare.
8Aujourd’hui que l’actualité de la question écologique a mis la nature à l’avant-plan et qu’à côté de l’engagement social un engagement environnemental est devenu légitime en littérature, il est opportun de s’arrêter plus en détail à la place que l’œuvre de Navel fait à l’univers naturel, en fort contraste avec la ville et ses usines traditionnellement associées au monde prolétaire. Il ne s’agira évidemment pas de faire de Navel un précurseur de l’écologie : on chercherait en vain chez lui une quelconque conscience environnementale au sens où nous l’entendons aujourd’hui. L’écrivain, qui ne s’explique jamais même sur ses convictions de libertaire, n’est pas un propagandiste : il entend faire voir, pas se justifier.
9La matière des livres de Navel, toujours identique puisqu’autobiographique, nous autorise à les pendre indistinctement en compte, d’autant que Navel réécrit volontiers d’un livre à l’autre les mêmes expériences, traitées avec des variations parfois minimes qui donnent par moment l’impression d’un déjà lu. S’ajoute à cela que le style de Navel n’a guère évolué en quarante années d’écriture. Le récit bref, le fragment, reste la forme privilégiée même si de Travaux, qui prenait la forme de courts chapitres juxtaposés, à Passages l’on constate que l’écrivain lie de manière plus fluide les différents épisodes de sa vie.
Travailler la nature : la main et le corps
10Navel estime que son amour de la nature lui vient de sa mère, d’origine paysanne : « elle aimait les champs, les bois, elle aimait ce qu’elle était là » (Trav., p. 36). Jeune homme, ouvrier dans un Paris qui le déprime, il découvre que d’autres êtres simples, au sens noble du terme, jouissent du même plaisir de se trouver en accord avec l’environnement naturel. La découverte se fait lors d’une soirée au cinéma, où il assiste à la projection d’un documentaire :
[…] j’avais vu des nègres du Congo avec leurs bateaux pêcher en bande sur le fleuve, ramener du poisson aux femmes du village, toute la tribu s’occuper à la culture de manioc, la récolter, les femmes le piler dans des calebasses. C’était pour moi la vraie vie, j’aurais voulu travailler directement pour la nourriture et toucher l’eau et vivre presque nu comme eux. J’étais trop loin de la nature, je séchais. (Trav., p. 108)
11Habiter la nature en subvenant à ses besoins par le travail physique, voilà un projet dans lequel il se retrouve et qui l’attire. La frugalité d’une existence au grand air, choisie, lui paraît de loin préférable à la misère, subie, en ville. L’Algérie, qu’il a connue comme petit réfugié pendant la Première Guerre mondiale l’attire, mais c’est en France qu’il concrétisera son aspiration à vivre au plus près de la nature. De son expérience de terrassier en moyenne montagne il retient ceci : « dans le travail, j’ai aimé surtout la nature qui nous entourait ; la lumière en montagne, les pins et les mélèzes » (Trav., p. 162). Mais il n’oublie pas qu’il est venu dans les Basses-Alpes pour subvenir à ses besoins :
[…] c’est du travail que tu es venu chercher. Tu n’es pas venu pour la montagne. C’est beau d’avoir laissé la vieille âme en bas, d’en avoir une nouvelle comme un couteau neuf. La pierre est indifférente et le ciel n’a rien d’une mamelle. On ne vit pas de lumière. Traîne-toi huit jours sans manger sur la montagne, tu seras un vers sec. (Trav., p. 110)
12Admirer et travailler de ses mains sont des choses bien différentes, quand bien même l’environnement serait le même. C’est pourquoi Giono, dans sa préface à Chacun son royaume, insiste avec raison sur le fait que face à la nature il y a autant de réalités qu’il y a de perspectives. Le regard du paysan sur un champ de blé n’a rien à voir avec celui du citadin en promenade, ou de Van Gogh : « tout ce que nous pouvons transmettre c’est l’idée que nous nous faisons du champ de blé » (CSR., p. viii). La spécificité de Navel réside en ceci que le travail physique crée chez lui des conditions favorables pour s’inscrire complètement dans la nature. L’effort, qui stimule les sens par l’action, tient à distance toute contemplation purement esthétique.
13C’est dire l’importance qu’il accorde à un corps, sur lequel il convient de pouvoir compter. Or, Navel l’exerce depuis son adolescence. Pour tromper la vigilance de ses parents, il lui arrivait de rentrer à la maison en escaladant la façade ; il se faufilait alors par une fenêtre ouverte selon « une technique acquise et mise au point par des essais prudents » (Passages, désormais Pas., p. 159). L’exercice, hautement acrobatique, était périlleux, mais il arrivait « sain et sauf, content de [s]a prouesse » (ibid.). La recherche de la maîtrise des gestes est constante chez Navel : devant la presse à balancier il n’a rien « à apprendre de Taylor et de son système d’économie des gestes, tant [s]a méthode avait été perfectionnée par la réflexion sur la pratique » (Pas., p. 189). L’usine n’est pas son lieu de prédilection, mais il souligne néanmoins le plaisir trouvé à mettre son corps en adéquation avec la tâche. Ouvrier pendant la Seconde Guerre mondiale, il note : « il y a aussi le bonheur des mains. Il manque encore que la joie des mains s’accorde au plaisir de ne pas travailler pour la guerre et que l’usine soit à nous » (Sable et limon, [1952] 1989, désormais SL, p. 493). Les regrets ne portent pas sur l’effort à effectuer, mais sur la finalité militaire du travail et sur le fait que les ouvriers sont largement exclus des bénéfices de leurs efforts.
14Navel rappelle inlassablement la satisfaction qu’il trouve à effectuer le mouvement juste, à faire obéir son corps aux attentes de la tâche. Travaux souligne : « il est bon de supporter la fatigue (…) Tout le corps se concentre dans l’effort » (Trav., p. 146) et lorsque Navel envisage de se faire engager pour des travaux de terrassement, il passe retrouver son frère quelques mois dans la colonie naturiste et végétalienne de Bascon dans le but de « [s’]’endurcir pour aborder les chantiers de la terrasse » (Parcours, 1950, désormais Parc., p. 119).
15Notons que même si ce sont les montagnes, les forêts, les côtes et les campagnes qui attirent Navel, il ne voit pas dans la vie du paysan un idéal. Il lui préfère de loin celle de terrassier, alors même que cette condition s’avère éprouvante :
Il est plus dur de faire sa tâche dans une tranchée que d’être derrière un cheval au labour. Les terrassiers ont quand même une vie intérieure. Ils vivent comme les paysans, subissant tous les changements de 1’atmosphère. Leur être varie suivant la saison, 1’heure, la lumière, le temps qu’il fait. Mais leur pensée n’est pas hantée par les préoccupations pratiques qui absorbent les paysans. Elle est plus philosophique. Leur sagesse est plus généreuse. En piochant, ils remuent de l’éternel. (Trav., p. 189)
16Ces phrases sont révélatrices de l’équilibre que Navel recherche entre les contraintes propres au travail et les libertés laissées lors de son accomplissement. Son horizon d’attente consiste à pouvoir « travailler selon [s]on bon plaisir et jamais à regret » (CSR, p. 275). Le terrassier, qui maîtrise son rythme et peut se laisser aller aux songeries, vit dans une immédiateté qui est refusée au paysan, qui a nécessairement le souci – et la crainte ! – du lendemain. Le métier de cueilleur, que Navel a pratiqué notamment lors des récoltes de lavande, offre des avantages similaires :
on travaille à la tâche, c’est le rendement qui compte, sans patron, ni contremaître sur le dos. […] Et puis on est dans la vraie nature. […] C’est la vie à la campagne, à la montagne, sans être ni paysan ni domestique de ferme (Trav., p. 230-231).
17À chaque fois, l’importance de l’environnement naturel se trouve mise en exergue. Le seul métier d’extérieur qui ne laissera pas de bons souvenirs à l’auteur est celui de saunier, exercé dans les salins de Hyères et rapporté dans Travaux. En 1972, Navel écrit à Claude Kottelane : « les pages de plein air sauf celles sur le sel, sont des pages de bonheur réconciliant » (Lettres, [1967-1993] 2003, p. 43).
18Navel trouve satisfaction à un large spectre de travaux manuels : il aidera à entretenir les parcs des villas des riches propriétaires, tentera de se faire apiculteur, mais s’adonnera surtout à des travaux de maraîchage sur de petites surfaces. Jeune, vivant encore en ville, il avait déjà pris plaisir à se livrer au « jardinage sur un bout de terrain envahi par les ronces, les orties, les armoises, les bardanes (Pas., p. 160). De brèves notations rappellent d’un ouvrage à l’autre le goût de Navel pour la culture des légumes : « le jardinage exige un travail plus soigné, mais c’est en même temps plus simple, moins encombrant que la conduite d’une ferme » (Parc., p. 247). Une nouvelle fois les activités des paysans sont mises en contraste avec les tâches moins contraignantes que nécessite l’entretien d’un jardin.
19L’attirance ancienne pour le jardinage conduira Navel, soucieux de sa liberté et souhaitant échapper à la condition d’ouvrier d’usine, à entreprendre un retour à la nature. Dans la forêt des Maures, sur ces terres pauvres, il loue une maison paysanne entourée d’un domaine qu’il cultivera de ses mains. En même temps qu’il décrit les lieux, l’auteur expose ses ambitions :
Ces beaux arbres, une allée d’énormes micocouliers, adoucissaient la sauvagerie de 1’endroit. En élevant des poules, des lapins, des abeilles, j’espérais tirer ma subsistance, lutter, vaincre la nature, faire pousser des légumes, loin des patrons, des chantiers, des bourgeois, vivre libre, dans une heureuse pauvreté2. (CSR, p. 308-309)
20La nécessité de subvenir à ses moyens en quasi-autarcie, ambition à laquelle il ne parviendra jamais réellement, rend Navel conscient que le travail consistera à discipliner la sauvagerie. Il n’a jamais perdu de vue que c’est par le travail que l’homme s’inscrit dans la nature, pas par la rêverie : sa perspective est celle d’un manuel.
Installé aux Amandiers, dans le domaine qu’il afferme près de Sainte-Maxime, il note :
ici avec la vie de plein air, je me sens vigoureux, les forces sont plus grandes qu’en arrivant, le mouvement crée du bien-être, c’est bien de scier, c’est bien de soulever un tronc de bois, de l’amener jusqu’à la maison, de faire un effort que je ne croyais pas pouvoir fournir (SL, p. 237).
21Pour un temps, Navel mettra en pratique la vie qu’il avait imaginée en regardant le documentaire consacré au Congolais qui vivaient de leur travail, en prise directe avec leur environnement. Mais le retour à la nature n’a qu’un temps, l’exploitation du domaine ne permettant pas à Navel de vivre. À Bernard Groethuysen, il écrit en juin 1936 :
[…] dans les conditions actuelles, les Amandiers, c’est toujours le régime végétarien et j’aime me sentir dans les veines un sang plus riche, un sang qui permet de vivre et d’entreprendre. Je ferai tout pour ne pas retourner aux Amandiers cet hiver (SL, p. 63).
22Les végétaliens, nombreux parmi les libertaires, se verront d’ailleurs régulièrement égratignés. Ainsi dans cet exposé de leur doctrine, porté entre autres par son zélé frère René :
L’homme né bon, frugivore comme le singe, herbivore comme le mouton, avait connu dans son histoire un grand malheur : le feu. […] Au feu s’étaient ajoutés la casserole, le légume cuit, la viande grillée, au meurtre des animaux la violence entre les peuples. Intoxiqué par ses nouveaux aliments, l’homme avait perdu ses bons instincts, sa vigueur3. (CSR, p. 129)
23L’ironie fait plus qu’affleurer : le séjour dans les Maures n’a pas laissé que de bons souvenirs, et les végétaliens en font occasionnellement les frais.
Quand dehors il fait plus beau
24L’échec des Amandiers, période à laquelle Navel se met à rédiger Travaux, ne conduira toutefois pas l’auteur à revenir sur le prix qu’il accorde au lien particulier à la nature. Celle-ci n’est pas une présence extérieure, elle est la garantie de l’épanouissement du moi dans un lieu. L’auteur avance qu’enfant il devait déjà ressentir inconsciemment le plaisir des marches au grand air qui lui faisaient préférer « l’école buissonnière à celle de l’instituteur » (Navel, [1945] 1966, p. 36). Aussi ne s’est-il pas attardé sur les bancs :
Je n’aimais l’école qu’à la rentrée des classes, les premières leçons, le recueillement qu’on y apporte, neuf comme mon tablier noir à sa première semaine. Je me dissipais au retour des hannetons, des libellules, aux premières journées d’avril ou de mai. Quand dehors il faisait plus beau qu’à l’école. (Parc., p. 34)
25Le constat est souligné avec force, et il sera répété dans Passages (1982) où l’on vérifie la façon Navel, à qui il arrive de reprendre certaines vignettes d’un livre à l’autre. Il réutilisera la première phrase de la citation précédente, mais jouera avec la seconde, qui devient : « au retour des hannetons, des libellules, aux premières journées de vrai beau temps, j’échappais aux leçons » (Pas., p. 58). La présence de la nature se trouve renforcée grâce au gommage des mois, extérieurs au monde naturel et redondant avec les informations livrées par la mention de la réapparition des insectes.
26Mais il convient de préciser que Navel n’aime pas n’importe quel type de nature. Ainsi à Paris, il note : « les parterres de fleurs du Luxembourg me laissaient froid » (Trav., p. 108). Engagé dans le Midi comme aide-jardinier dans des propriétés luxueuses, il observe : « de vieilles personnes prolongent leur existence en régnant sur une tribu de larbins en tenue de service. L’argent fait tout marcher au pas, au pli. Ici la nature est mise en plis, elle est bouffonne » (Trav., p. 165). C’est dans ce contexte qui fait écho à un monde de castes, mais qui n’est pas plus tendre avec les nantis qu’avec ceux qui se mettent à leur service, que l’on retrouve une des rares marques de l’idéal utopique qui a été celui du jeune libertaire :
[…] un jour de grands architectes paysagistes viendront tracer de grands parcs sans murs ni grilles pour les hommes libres de la ville future, pour des hommes ayant du large dans le regard, pour les maçons de la vieille ville (Trav., p. 167).
27Ces lignes sont illustratives aussi du fait qu’il est une autre nature que Navel rejette : la nature sauvage, plébiscitée aujourd’hui parce que ses chantres, habituellement citadins, n’ont pas à s’y aventurer ni à la travailler de leurs mains pour en vivre. Mais pour Navel, qui a fait l’expérience d’une installation dans les Maures, il convient de « restreindre4 » (SL, p. 130) sans trêve l’envahissement afin de « régner » par des soins attentifs sur « un jardinet disputé à la sauvagerie qui l’emporte après chaque absence » (SL, p. 270). La nature valorisée par Navel est d’abord une nature campagnarde, un environnement maîtrisé par l’homme.
28Cette préférence, liée aux conditions d’existence qui sont les siennes, ne l’empêche pas d’apprécier des panoramas plus vastes. Navel excelle dans la description des paysages :
L’espace, en étendue, en profondeur, en hauteur, est une immense respiration lumineuse, mer bleue et ciel d’azur changeant. La mer en fuite plane, se confond avec la respiration du ciel en voûte. Le ciel caresse les terres d’en bas, corps sombre et vaporeux de monticules, de ravins, de forêts, étendu du bas de la montagne à la mer, en promenant sur la terre couchée la buée bleue et légère d’une haleine de printemps. (Trav., p. 109)
29La nature est personnifiée à travers une écriture des sens. Il faudrait pouvoir citer la page entière pour montrer comme les parfums viennent compléter un tableau qui convie déjà la vue et le toucher. Le paysage n’est pas une toile de fond statique, mais une réalité dynamique dont l’auteur détaille les mouvements. Il projette l’humain dans le paysage parce qu’il estime que sous le soleil de Provence qu’il affectionne tant, la présence de l’homme est nécessaire :
[…] le tam-tam des cigales devient de plus en plus délirant, assourdissant. Dans le remous d’ombre et de lumière, la silhouette humaine s’accorde extraordinairement au décor. Absente, elle manquerait (Parc., p. 215).
30Les paysages d’hivers, moins nombreux dans l’œuvre, prennent une forme similaire qui insiste aussi sur l’accord entre l’humain et la nature : « la neige scintillait sur les arbres en dentelles. Elle couvrait les champs, là, d’une mince couche craquante, d’un scintillement complice des étoiles clignotantes » (Parc., p. 227).
31L’imbrication de l’humain et du naturel se vérifie aussi dans l’usage que l’écrivain fait de la paréidolie, cette manière de retrouver des formes familières dans des nuages, des rochers ou des ombres. Lorsqu’il retrace son passage à pied par les Alpes, il dessine un paysage mythique, habité par des dieux à formes humaines :
[…] devant les murailles cyclopéennes je peuplais de demi-dieux la montagne. II pleuvait souvent. Exalté par les orages, les grondements, dans les nuées sombres je voyais des tribus de géants sur des chevaux au galop (Parc., p. 145).
32Navel fait le récit d’une expérience similaire dans le Midi, plus exactement aux Bormettes, un quartier ouvrier de La Londe-des-Maures où il travaille quelque temps :
[…] le pic a joué au volcan, le cratère, presque comblé, évoque des rassemblements de peuplades anciennes, leurs jeux. Quand le brouillard règne, les blocs épars ont 1’apparence de formes humaines (CSR, p. 183-184).
33À chaque fois, l’humain s’invite dans le paysage d’où il est objectivement absent. Le vécu sensoriel lie similairement Navel à la nature. Il devient animal lorsqu’il se repose après une journée de labeur physique :
Au repos j’étais bête heureuse à chaque mouvement conscient de vivre. Avant de rejoindre le dépôt de l’entreprise, le grenier à foin, sur la route j’allais promener le feu d’un niña sous les étoiles pour emporter dans mon sommeil la vision de 1’univers. (Parc., p. 139)
34La lumière de son petit cigare répond aux scintillements des étoiles pour souligner l’accord qui s’instaure même avec l’inanimé. À une autre occasion il se montre campant avec sa compagne entre plage et pinède, à une époque où le tourisme n’était pas d’actualité et que même le camping n’était pas à la mode. Sous un « soleil [qui] ennoblit tout, même la plus grande pauvreté » (Pas., p. 123) il se fond avec l’environnement : « je reposais ma tête sur une forte racine, mon sang participait au calme de sa sève » (Parc., p. 159). L’écrivain montre la sève et le sang en continuité pour souligner une proximité qui associe ici le végétal. Une continuité semblable s’instaure lorsque Navel s’est fait embaucher pour la récolte des fruits. Tout entier à l’instant, il cherche le geste parfait pour cueillir des pêches qu’il tient alors contre sa poitrine : « je n’aurais pas tenu plus délicatement une nichée d’oiseaux. J’avais conscience d’être du mouvement, de la vie, tandis que me passait dans les mains la chair douce des pêches » (Parc., p. 217).
Ce sentiment d’être si bien accordé à tout
35La Provence est sans doute plus propice que d’autres régions pour voir éclore l’état de plénitude dont Navel atteste dans ses textes. Le soleil qui s’y montre généreux libère le corps de certaines contraintes, liées à une vie sous des climats moins favorisés. Le travail physique, auquel Navel ouvrier agricole se livre la plupart du temps, n’empêche jamais l’harmonie de s’installer. Les longues pages que Parcours consacre au travail du cueilleur montrent l’auteur entre deux rangées d’arbres fruitiers :
Dans la peau qu’on occupe, il semble qu’on s’habite aussi fragilement que l’ombre qu’on promène d’arbre en arbre, on est dissous, on ne connaît plus ses frontières, on se confond avec la lumière et la chaleur. […] On est clarté dans soi-même, heureux, mais il semble vain d’être un homme. Une énergie plus active, ivre d’elle-même, vibre dans tout. (Navel, 1950, p. 215)
36Dans ces lignes où la délicatesse de l’expérience est soulignée par la résonance entre la peau du cueilleur et la peau des pêches, Navel montre son moi se diluant dans l’espace qui l’entoure. Des récits d’expériences semblables s’invitent de loin en loin dans l’œuvre et insistent toujours sur la complicité entre le corps et l’environnement. Le sentiment est parfois facilité par la fatigue éprouvée après le travail. S’étant fait engager comme manœuvre maçon, Navel évoque le repos qui fait suite à l’activité physique intense : « le soleil doré au couchant poudroyait sur les vignes. C’était la belle heure. La poussière soulevée par mes espadrilles sentait le pain de brique. Fermant les yeux, j’étais corps immense, soir d’été » (Pas., p. 138). À nouveau l’expérience des sens se prolonge au-delà des limites du corps et conduit à une fusion totale avec l’environnement.
37Le rapprochement s’impose avec le « sentiment océanique » dont Romain Rolland exposait la nature dans sa lettre restée célèbre du 5 décembre 1927 à Sigmund Freud. Ce n’est pas une anesthésie qui provoque cette impression de plénitude dans laquelle les bornes du moi s’effacent, c’est au contraire une disponibilité totale des sens qui en est à l’origine. Allongé sur la plage avec sa compagne Sylvie, Navel note :
[…] le temps n’existait plus, j’avais l’impression d’être né sur la plage, d’être fait d’eau de mer, de sable, de soufflé. La poussière de sable sous les mains était notre passé, notre futur, et la mer bleue 1’éternité. Présent presque irréel, quand j’étais seul un moment la chaleur m’enlevait mes limites (Parc., p. 160).
Les limites du corps s’abolissent et avec elles celles du temps.
38Il serait erroné de penser que l’impression décrite ne pourrait survenir que dans certains états psychiques propices : le travail physique ou l’état amoureux, qui prédisposerait à son apparition. Chez Navel compte seulement le fait de se trouver dans la nature. L’épisode suivant se déroule pendant la guerre de 40, dans des circonstances générales qui ne sont en rien heureuses. Le conscrit regarde un troupeau de vaches dont l’air méditatif lui donne l’impression qu’elles réfléchissent « au grand calme du ciel, au mystère d’être là, d’exister sans savoir pourquoi au juste, tout en s’abandonnant au sentiment de 1’harmonie du vaste entour » (Parc., p. 222). Navel s’identifie aux bêtes :
À voir les vaches, les nuages, du ciel bleu, des peupliers et la dorure lumineuse des prés, j’étais un peu comme elles. Malgré tout ce que je savais sur le compte de notre monde, d’hommes, j’avais peine à me persuader que la vie était mauvaise et que le bon Dieu n’existait pas. […] [J]’éprouvais le très calme bonheur d’être un vivant, d’être du soufflé et du temps de passage. (Parc., p. 223)
39Un sentiment similaire, inspiré une nouvelle fois par l’observation de la vie animale dans un environnement naturel, figure dans Chacun son royaume. Cette fois, c’est la contemplation des abeilles qui le plonge dans un état où il se fond dans le paysage :
[…] spectacle plaisant que ces milliers d’abeilles qui, d’un mouvement de coulée gagnaient l’intérieur de leur demeure nouvelle. Assis là, distrait de moi-même, je participais à la sérénité des pêcheurs » (CSR, p. 319).
40Observons que si c’est toujours dans la nature que l’état s’impose, il s’invite tout particulièrement à l’occasion de rencontres avec des animaux. Après les vaches et les abeilles, voici, dans Sable et Limon ([1952] 1989), le chien : « ce matin, j’ai le sentiment de tout comprendre en prise directe. Il y a un chien sur la route, je le vois, lui aussi je le connais, je le ressens. Sympathie » (p. 111).
41L’expérience directe de la nature est première et c’est elle qui conduit au sentiment océanique. Les préférences littéraires de Navel reflètent d’ailleurs l’importance que revêt pour lui l’appartenance immédiate à un monde qui est aussi celui du minéral, du végétal et de l’animal. On retiendra qu’il a lu Henri D. Thoreau, le transcendantaliste qui dans De la marche (1851) insistait sur la fusion du randonneur avec le paysage des grands espaces américains. Par ailleurs Walden ou la vie dans les bois (1854), premier livre à avoir fait le récit d’un retour dans la nature permettant à son auteur de se livrer à la lecture et à l’écriture tout en subvenant personnellement à ses besoins, a pu contribuer à l’installation de Navel dans les Maures. Le récit a de toute manière influencé le regard rétrospectif qu’il jette sur sa vie en quasi-autarcie puisqu’il observe : « ça ne se passe pas comme dans Thoreau, la solitude n’est pas heureuse, sauf quelquefois » (SL, p. 494).
42Le « bonheur d’être seul » (SL, p. 494) existe en effet aussi et c’est un état qui peut favoriser l’impression de se trouver en phase avec la nature. Se souvenant de L’Appel de la forêt (1903) et de Croc blanc (1906), qui s’arrêtent aux rapports intimes que les animaux et les hommes tissent entre eux dans la solitude du Grand Nord, Navel écrit : « je comprends Jack London parlant des chiens, sans doute s’agit-il de cette communication, cette prise directe avec la conscience d’autres êtres, la fameuse intuition, comme une seconde vue » (SL, p. 111).
43Sensible à la sympathie et à la communication, il ne goûte guère les écrivains qui adoptent une position supérieure ou qui se mettent simplement trop à distance du monde. Lorsqu’un auteur manque d’empathie, le jugement de Navel peut s’avérer implacable : « j’ai lu un peu de la poussière Madame Bovary, Flaubert s’ennuyait trop, il voit trop ses personnages objectivement par en haut, sans le vouloir il est cendreux » (SL, p. 129). Les écrivains qu’il affectionne font, sans surprise, une place importante à la nature et à des personnages qui vivent en symbiose avec elle. Les éventuelles maladresses de l’écriture comptent alors pour peu : « on sent plus la force que la gaucherie dans la belle prose de Giono et même de Ramuz » (SL, p. 479). Revenant sur sa lecture du Côté de Guermantes et de Guerre et Paix, il affirme préférer « la limpidité de [la phrase] de Tolstoï ». Le rapprochement de ces écritures si différentes le conduit à un constat riche d’enseignements :
À la fois devant la nécessité d’embourgeoiser ma langue pour écrire, et à la fois devant les dangers de l’embourgeoisement, celui d’une langue qui, plus pure, plus raffinée, serait moins belle et moins communicante que celle d’hommes plus primitifs, mais non moins artistes. (SL, p. 479)
44On comprend dès lors comment la capacité d’un Giono à rendre la richesse sensorielle provoque son admiration : « c’est un accord plus qu’une découverte, un accord tacite et non une leçon » (SL, p. 146). Navel n’apprécie toutefois pas sans réserve Les Vraies richesses (1936), qui offre selon lui un dérivatif trop facile à des citadins en quête de dépaysement. Sa préférence va à des textes qui rejoignent sa propre expérience, plus concrète, de la nature et qui adoptent une forme plus resserrée, celle de cette collection de fragments de vie qu’est Travaux : « j’aime de lui les petites choses, Hirondelles de Manosque, Solitude de la pitié, son don de contact. […] J’envie la puissance de son verbe, le naturel de son langage » (SL, p. 147). Une fois de plus, c’est la communion avec la nature, vécue à travers le corps et rendue par une écriture plus puissante qu’orfévrée qui se trouve valorisée.
45Admirateur de l’écriture des sens de Giono, l’éloge lyrique des campagnes n’est toutefois pas le propos de Navel. La poésie du moment, il la retrouve chez Joseph Conrad, dans Une victoire (1915), roman au sujet duquel il écrit à Claude Kottelane en 1972 :
Dans cet ouvrage, il y avait une image de la plus grande poésie. La nuit règne sur le pacifique, les îles où un volcan crachote des flammes, quelqu’un sur un yacht allume un cigare. L’infini devient présent, l’infini, l’étrangeté, etc. L’évocation, deux lignes, a plus de pouvoir qu’un long poème. (Lettres, 2003, p. 40)
46Navel s’efforcera de percer la signification de ces états de profonde communion qui l’enchantent : « le soleil sort au-dessus de la mer ; dans la poitrine on porte le soleil et sa montée. La lumière aux lents changements lance de silencieux appels ; on va comprendre, quoi ? La vie, saisir un secret » (CSR, p. 18). Intériorité et extériorité échangent leur place dans ces lignes qui imaginent quelque chose de caché derrière le sentiment océanique. C’est dans une lettre à Groethuysen de 1936, écrite pendant son séjour aux Amandiers, qu’il s’efforcera d’aller au-delà de l’expérience immédiate pour en saisir la spécificité :
Ce sentiment d’être si bien accordé à tout et de comprendre m’apparaît déjà comme un privilège personnel. Mais non, c’est une faculté commune. Une page sur un homme, un chien, un portrait nécessite la même faculté de communion avec l’extérieur, de confusion entre l’extérieur et le moi. N’appelle-t-on pas cet état l’état mystique ? De quoi s’agit-il, en somme ? d’un état de réceptivité. Un homme qui n’aurait pas d’odorat traiterait de mystique l’homme qui lui parlerait de l’enchantement des odeurs. (SL, p. 111-112)
47Réticent à se montrer différent du commun des hommes, et souhaitant moins encore apparaître supérieur, Navel cadre son expérience de communion dans un contexte accessible à tous. Dans un effort, permanent chez lui, de concilier individualisme et souci du collectif, il souligne ne pas être le seul à jouir de moments de sensibilités semblables, qu’il n’hésite pas à qualifier de mystiques, malgré les connotations religieuses du terme. Il sera clair pour chacun que son mysticisme est immanent et non transcendantal : sans risques de se tromper on peut le qualifier de mystique matérialiste.
48Navel, toujours réticent à s’expliquer sur des questions existentielles ou politiques, ne revient pas sur cet « état mystique » dans ses ouvrages publiés. Mais on y croise toutefois un personnage qui incarne assez bien l’idéal de l’auteur à l’époque où il s’installe dans un mode de vie frugal, au contact avec la nature. Le père Guyot est une figure moins exotique que les Noirs du documentaire cinématographique, mais plus en accord avec les réalités de l’environnement de la Provence. Passages évoque avec sympathie ce menuisier communiste-libertaire, ancien compagnon du Tour de France, qui dans ses vieux jours s’est pris un petit troupeau de chèvres avec lesquelles il vit à l’écart. En compagnie d’un camarade, Navel part à la rencontre de ce modeste souscripteur au Libertaire – Journal des anarchistes – qui, plus jeune, avait connu Élisée Reclus et Louise Michel. Le portrait de Guyot, resté toute sa vie fidèle à ses convictions, vaut exemple :
[…] le berger qui se couchait à l’heure des poules pouvait longuement contempler le ciel et ses étoiles, ou le paysage au clair de lune, vivre en osmose avec tout ce qu’il aimait, la pluie, le vent, la neige, les odeurs du jour et de la nuit. Ce mystique, amoureux de la Nature, aurait pu servir de modèle au portrait d’un saint homme à l’âme rayonnante. (Pas, p. 324)
49Il faudrait pouvoir citer plus longuement les pages consacrées à cette figure, mais ces lignes suffisent à illustrer comment Navel met à sa main un héritage anarchiste qui convie volontiers l’idée d’un nouveau « royaume ». Postextractiviste avant la lettre, Navel imagine, tout en louant volontairement ses bras, une autre configuration des rapports à la nature, qui cesse d’être pensée comme une simple réserve de ressources. À l’évidence, son royaume est bien différent de celui de l’Église des chrétiens, mais sa promesse est portée initialement aussi « par une poignée d’apôtres » (Trav., p. 53). La révélation dans la nature, et par le corps, est venue remplacer la révélation divine qui privilégie la parole.
50Au terme de cette exploration du rapport si fusionnel que Navel entretient avec la nature, nous voudrions conclure en faisant résonner un paragraphe étonnant, tiré de la correspondance avec Groethuysen. L’extrait est tiré d’une lettre datée de mars 1938 aux Amandiers, dans laquelle celui qui avait tenté un retour à la nature écrit à son ami :
Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire en moi ces temps-ci, quelque chose dont je ne vous ai pas fait la relation et dont peut-être je suis encore trop près pour me rendre compte et vous en écrire clairement. D’ailleurs, je préférerais vous en parler et en rire car il y a beaucoup d’humour dans l’événement. C’est en faisant des besognes de femme qu’un monde s’est révélé à moi. La dernière fois ce fut en me levant tôt pour raccommoder mes pantalons. (…) J’ai découvert qu’en n’ayant plus d’âme propre, tout à coup on pouvait comprendre toute l’âme du monde, que ce fut celles des femmes, les âmes vivantes et les âmes mortes, celles des Chinois et des Arabes, et celles des civilisations mortes. Voyez, je me vante, c’est le même sentiment je m’en assure, le même état qui fit croire à Rimbaud qu’il avait tous les pouvoirs. (SL, p. 200-201)
51Ces lignes, qui sur le mode plaisant font résonner le sentiment océanique, sont importantes. D’abord parce qu’elles montrent que Navel est capable de revenir sur des expériences essentielles en maintenant une distance critique : l’allusion à l’humour de la situation en est le signe. Ensuite parce que l’épisode – ironique en ce que l’essentiel, l’âme du monde ou les pouvoirs du Poète, se révèle à travers l’accessoire, les travaux d’aiguille – illustre que c’est la maîtrise du geste et pas la force physique qui permet d’atteindre l’accord mystique avec la nature.
52Les lectrices de Navel, au moins les couturières parmi elles, seront satisfaites d’apprendre que pour elles aussi la plénitude de la mystique matérialiste est à portée… de main.

