L’image de la terre dans les essais magonistes. Cinq angles d’un concept fondateur
1Inspiré par l’anarchisme européen, mais adapté à la situation du Mexique du début du XXe siècle et fortement influencé par les connaissances et les idées d’origine indigène, la pensée magoniste a été déterminante pour le développement de la Révolution mexicaine et a laissé une empreinte profonde dans le discours politique du pays. Le magonisme – dont le nom vient des frères Flores Magón1, mais qui englobe également leurs collaborateurs et collaboratrices du Partido Liberal Mexicano et du journal Regeneración – a été décrit comme une doctrine anarcho-syndicaliste et démocratique, anticapitaliste et anti-impérialiste, d’influence libérale et ancrée dans l’horizon idéologique des rébellions agraires mexicaines (Abad de Santillán, 1986 ; Bobbio, Matteucci y Pasquino, 2015 ; Hart, 2021).
2La présente étude pose la question de la manière dont les magonistes ont traité le concept et la problématique de la terre dans leurs essais. Aussi avons-nous identifié cinq caractéristiques du concept de terre dans la pensée magoniste, tout en reconnaissant que notre réflexion en suffira pas à épuiser la question de la complexité de cette notion ni son traitement dans les essais de cette période. Les caractéristiques que nous décrivons sont le résultat d’une lecture attentive d’une sélection de textes des magonistes publiés dans les journaux Regeneración, Vésper et ¡Tierra!, ainsi que des brochures Por la tierra y por la raza (Pour la terre et pour la race) de Juana Belén Gutiérrez et Manifiesto a la mujer (Manifeste à la femme) de Blanca de Moncaleano.
3Nous considérons qu’il est nécessaire de revenir sur cette notion et son traitement dans le cadre de la littérature militante pendant la Révolution car, d’un point de vue théorique, le magonisme est un cadre conceptuel qui s’avère encore fructueux pour comprendre les problématiques sociales et économiques de notre région et pour entrevoir certaines de leurs issues ; en outre, il s’agit d’un courant de pensée politique, sociale et esthétique proprement latino-américain, dont l’évaluation chronique participe de nos efforts pour décoloniser nos références théoriques. Et, d’un point de vue pratique, parce que l’histoire du magonisme nous permet d’observer un militantisme politique qui s’est largement développé et diffusé à travers les lettres, et qui, en tant que tel, nous offre une illustration exemplaire de la manière dont la littérature et la presse peuvent influencer la réalité politique de notre région.
4Notre approche vise également à valoriser le travail et la pensée des femmes magonistes, ainsi que la manière dont plusieurs autrices de la période révolutionnaire et postrévolutionnaire ont contribué à la diffusion de la pensée magoniste à travers leurs écrits. Bien qu’ils aient formé un collectif à cette époque, les hommes et les femmes de ce mouvement ont fait l’objet d’une attention critique différente : les travaux sur le journalisme et la littérature des hommes magonistes sont nombreux, au point de présenter un panorama complexe dans lequel il est nécessaire de se positionner de manière critique, tandis que les femmes impliquées dans le magonisme ne font l’objet d’études que depuis quelques années2 et la récupération de leurs écrits (dispersés dans de nombreuses publications, brochures, tracts et manuscrits) est loin d’être terminée. C’est pourquoi ce texte accorde une attention particulière aux écrits des femmes du mouvement et aux échos que les idées magonistes ont eus dans la littérature engagée écrite par des femmes dans les décennies qui ont suivi le mouvement armé. Nous considérons que, même si une étude de la manière dont les images et les idées magonistes apparaissent dans la littérature mexicaine dépasse largement les possibilités du présent article, quelques exemples clés nous aideront à comprendre comment la littérature a effectivement contribué à transmettre les idées magonistes au-delà de leur moment historique et du contexte restreint du militantisme.
5Afin d’appréhender la notion de terre dans le magonisme, il faut commencer par comprendre la devise « Terre et liberté ». Il s’agit d’un slogan utilisé en Russie au XIXe siècle comme nom du parti politique « Zemlya i Volya » (« Terre et liberté »), actif de 1861 à 1864, organisé autour des figures de Nikolay Chernyshevski (1828-1889) et Alexander Herzen (1812-1870)3. Mikhaïl Bakounine (1814-1876), engagé dans l’opposition russe au tsarisme, était proche de ce mouvement qui soulignait l’importance du milieu rural et reprit avec enthousiasme le duo conceptuel qui le nommait.
6L’utilisation de cette expression par les frères Flores Magón est donc une indication explicite de leur affiliation anarchiste et de la place centrale occupée par la question agraire dans leur mouvement.
Terre et liberté ne sont que des mots, certes, mais ces mots atteignent le sublime lorsque la main du travailleur enfreint la loi, brûle les titres de propriété, incendie les églises, tue le bourgeois, le moine et le représentant de l’Autorité, et prend possession de la terre mère d’un geste héroïque pour la libérer par son travail d’homme libre.
De quels autres exemples de cette révolution avons-nous besoin pour comprendre qu’elle est de nature sociale ? Les exemples de cette nature se multiplient à l’infini : c’est déjà le village rebelle, dont les femmes prennent la charrue et le râteau pour cultiver la terre conquise par le sang et le feu, tandis que les hommes, fusil à la main, tiennent en échec les soldats du système bourgeois [...]. (Flores Magón, 1914)4.
7La terre-mère est libérée lorsque les travailleurs se débarrassent des titres de propriété et ouvrent la voie à sa culture sans intermédiaires : c’est là le sens profond de l’expression « Terre et liberté », telle que l’explique Flores Magón dans cet article. Il tient également à préciser que sa révolution est sociale et que la voie vers la libération passe par l’action directe et le sabotage.
8S’il souligne à ce moment-là l’importance de l’action sur les mots, il ne fait aucun doute que la question foncière a des implications complexes dans la pensée magoniste. Nous allons donc en examiner certaines.
Le récit d’un continuum d’oppressions résultant d’une mauvaise répartition agraire
9Selon l’interprétation des Flores Magón, les racines de la révolution sociale remontent à l’époque de la conquête espagnole, lorsque les terres appartenant aux peuples autochtones leur ont été confisquées pour la première fois. Ricardo l’explique ainsi dans l’extrait suivant :
La période d’incubation de la Révolution mexicaine commence dès que le premier conquistador a arraché à l’Indien la terre qu’il cultivait, la forêt qui lui fournissait du bois et de la viande fraîche, l’eau avec laquelle il arrosait ses champs ; elle s’est poursuivie pendant cette nuit de trois siècles appelée époque coloniale, où les flancs des Mexicains ont coulé de sang, punis par l’éperon de l’encomendero, du moine et du vice-roi, et elle a poursuivi son cours sous l’Empire et la République fédérale, sous la Dictature et la République centrale, sous l’Empire étranger de Maximilien et la République démocratique de Juárez, jusqu’à exploser sous le despotisme doré de Porfirio Díaz, où la tyrannie odieuse de quatre siècles a atteint son paroxysme. [...] le peuple comprit que sa misère et son esclavage provenaient du fait que la terre était entre les mains d’une poignée de personnes et que quinze millions d’êtres humains n’avaient pas un coin de terre où poser leur tête5. (Flores Magón, 1914)
10Dans leurs écrits et leurs discours, les frères Flores Magón construisent un récit qui retrace le problème agraire tout au long de l’histoire mexicaine, depuis la conquête et la période coloniale, en passant par l’Empire et la République et jusqu’à la dictature de Porfirio Díaz. Ils créent une image de la Révolution Mexicaine comme une épopée qui viendra venger des siècles d’oppression et comme un retour, enfin, à un état originel de possession des terres par leurs propriétaires légitimes (les peuples indigènes), dans une pensée à la fois messianique et palingenésique, héritière du discours socialiste européen.
11Cette continuité historique du problème foncier est impossible à comprendre sans tenir compte de l’importance que revêtaient les communautés autochtones pour les magonistes. L’influence de la pensée autochtone sur le magonisme a été explorée par John M. Hart (2021), Maldonado Alvarado (2020; 2022) et Trejo Muñoz (2020). Ils expliquent que l’anarchisme a réussi à orienter et à donner une doctrine au mouvement agraire mexicain, qui avait déjà une longue tradition. « Cet héritage agraire englobait l’identification de l’individu à sa communauté, un sentiment d’égalitarisme, une méfiance permanente envers les étrangers, [...] et une suspicion persistante envers les politiciens en général6 » (Hart, 2021, p. 25). Les paysans luttaient depuis longtemps pour défendre ce qu’ils considéraient comme un ordre naturel : le contrôle de la terre par la communauté locale et l’autonomie gouvernementale.
12Ainsi, l’idéologie anticapitaliste et anti-impérialiste de l’anarchisme d’inspiration européenne s’est rapidement inscrite dans le dialogue avec les préoccupations et les mouvements rebelles paysans de longue date. Ce lien avec une tradition de lutte était un thème récurrent dans le discours magoniste :
Le droit de propriété est un droit absurde car il trouve son origine dans le crime, la fraude et l’abus de force. À l’origine, le droit de propriété territoriale d’un seul individu n’existait pas. [...] On trouve encore des exemples de ce type dans certaines tribus primitives, et même au Mexique, cette coutume a prospéré parmi les communautés indigènes à l’époque de la domination espagnole, et a perduré jusqu’à il y a relativement peu d’années, la guerre des Yaki à Sonora et celle des Mayas au Yucatán ayant été causées par l’acte despotique consistant à arracher à ces tribus indigènes les terres qu’elles cultivaient en commun depuis des siècles 7. (Flores Magón, 1911a, p. 2)
13Dans cette citation, nous voyons l’idée (très répandue à l’époque) selon laquelle les cultures indigènes mexicaines avaient un système de production basé sur la propriété commune de la terre, et que c’est l’arrivée du régime colonial qui a introduit le concept de propriété privée. Indépendamment de son exactitude historique (qui dépend de la région et de la culture en question), ce récit implique que le succès de la Révolution entraînera non un pas en avant, mais un retour à un état d’origine.
La richesse de la terre mexicaine et la rapacité étrangère
14L’une des images les plus courantes dans le discours politique révolutionnaire est celle du contraste saisissant entre la richesse et la fertilité du sol mexicain et l’extrême pauvreté de sa population : « Sur une terre merveilleusement riche, végète un peuple incomparablement pauvre »8. (Flores Magón, 1910). Les magonistes soulignent l’énorme fossé entre ce que la terre peut offrir et ce que le peuple finit par recevoir. Dans leur analyse, ils identifient comme causes non seulement l’accaparement des terres par l’élite mexicaine, mais aussi l’exploitation de la terre par des investisseurs étrangers qui, ayant un intérêt économique à maintenir le statu quo du peuple mexicain, sont prêts à intervenir contre une révolution sociale.
Madero, le spirite sanguinaire, demande déjà l’intervention des nations pour sauver les droits d’une société agonisante, et bientôt nos courageux camarades devront affronter tous les chacals, tous les drapeaux mercenaires flotteront sur le territoire mexicain, poursuivant le drapeau rouge ; déjà, le porc américain, hérissé de peur, se prépare, et montrant ses crocs féroces, il fouille dans la boue de ses machinations et de sa diplomatie belliqueuse, incitant par ses cris la bourgeoisie [...]9. (de Moncaleano, 1913, p. 6)
15Dans cet extrait de Blanca de Moncaleano, nous voyons une image de la terre comme territoire disputé, associée à une métaphore vivante des États-Unis comme un porc vorace et agressif. La pluralité des acteurs au sein même du pays est également claire : d’un côté, le président (Madero) et la bourgeoisie qu’il représente (une « société agonisante ») ; de l’autre, le peuple travailleur représenté par « nos courageux camarades ».
La distinction entre la terre et la patrie
16L’image ci-dessus fait partie d’une vision de la patrie, de la terre et du territoire que les magonistes partageaient avec l’anarchisme mondial. Pour eux, il était très important de préciser que leur défense de la terre était différente d’une lutte pour la délimitation des territoires et d’un sentiment de patriotisme. Nous voyons ici qu’ils distinguent une « patrie universelle », comprise comme la fraternité entre tous les êtres humains, d’une « patrie bourgeoise », qu’ils identifient à l’État-nation :
Alors, la révolution qui est née au Mexique [...] étendra ses flammes bienfaisantes sur toute la terre [...] et un seul cri s’élèvera dans l’espace, échappant de la poitrine de millions et de millions d’êtres humains : Vive la Terre et la Liberté !
Et pour la première fois, le soleil n’aura pas honte d’envoyer ses rayons glorieux sur cette terre flétrie, dignifiée par la rébellion, et une humanité nouvelle, plus juste, plus sage, transformera toutes les patries en une seule patrie, grande, belle, bonne : la patrie des êtres humains ; la patrie de l’homme et de la femme, avec un seul drapeau : celui de la fraternité universelle10. (Flores Magón, 1915, p. 2)
Notre nationalisme n’est pas non plus le « patriotisme officiel », comprenez-le bien. Pour nous, la patrie n’est pas la région politique ; pour nous, LA PATRIE EST LA RÉGION NATURELLE11. (Gutiérrez de Mendoza, 1924, p. 73)
17Dans ces deux extraits, les auteurs traitent la notion de terre non pas comme un territoire (délimitation spatiale), mais comme la nature. Flores Magón met davantage l’accent sur l’idée d’une patrie universelle, tandis que Gutiérrez de Mendoza (plus préoccupée par le lien indéniable entre un peuple et le lieu qu’il habite) évoque la région naturelle comme la seule patrie valable à ses yeux. Elle soutient que la race indigène présente des caractéristiques déterminées par la région dont elle est originaire ; que la nutrition obtenue dans une certaine zone géographique détermine les traits physiques et spirituelles de la communauté qui l’habite :
Notre race, malgré les modifications subies, conserve des similitudes notables avec la nature de sa région, elle en fait partie intégrante [...].
Les éléments nutritionnels et les modes de développement ne se limitent pas à l’allaitement et à la croissance, même s’il est vrai qu’ils peuvent passer inaperçus pour ceux qui [...] ne tiennent pas compte de l’importance vitale pour chaque race de conserver la propriété de sa région naturelle, de ses éléments nutritionnels.
[...] nous n’avons rien acquis de l’artifice civilisateur ; nos sentiments n’ont été fabriqués dans aucun laboratoire, ils ne sont pas le produit de théories importées d’ailleurs, ils sont issus de notre environnement, ils sont issus de cette nature qui nous a nourris de sa vigueur, ils sont issus de notre région12. (Gutiérrez de Mendoza, 1924, p. 73)
18On peut voir que, dans ce texte, postérieur à la fin de la Révolution, Gutiérrez de Mendoza a radicalisé sa position concernant l’appartenance d’un peuple à sa terre, dans un discours qui mêle une vision scientiste (puisqu’il fait allusion aux éléments nutritionnels et à leur effet sur la santé et le développement humains) et une conception idéalisée de la « Création », qu’il oppose comme un principe neutre et pur à « l’artifice civilisateur » de la modernité.
Une conception rationaliste de la nature
19Ce qui précède nous permet d’observer un lien étroit entre la manière dont les magonistes conçoivent la terre et leur notion de la nature. Tout au long de leurs textes, lorsqu’ils évoquent le monde naturel, il est clair qu’ils le conçoivent dans une perspective rationaliste héritée du XIXe siècle. Les magonistes partagent l’une des idées fondamentales de l’anarchisme européen, à savoir l’opposition entre un ordre rationel (naturel) et un ordre social ; le premier étant considéré comme le garant de l’émancipation de l’individu et le second, comme un artifice oppressif. C’est sur cette logique (et sur des arguments d’ordre historique) que repose le fort anticléricalisme des magonistes13. La priorité accordée aux lois naturelles sur les lois sociales comme moyen de libération est l’un des principes anarchistes des plus canoniques, car selon Bakounine,
Vis-à-vis des lois naturelles, il n’est pour l’homme qu’une seule liberté possible : c’est de les reconnaître et de les appliquer toujours davantage, conformément au but d’émancipation ou d’humanisation collective et individuelle qu’il poursuit. Ces lois, une fois reconnues, exercent une autorité qui n’est jamais discutée par la masse des hommes. (Bakounine, 1892, p. 26)
20Dans leurs articles, Ricardo Flores Magón, Juana Belén Gutiérrez et Blanca de Moncaleano soulignent la nécessité d’une éducation rationaliste14, qui enseignerait aux enfants que le monde fonctionne selon des lois naturelles et que l’être humain est le résultat de l’évolution, et non de la volonté d’un être divin.
À l’École moderne, on [...] cherchait à amener l’enfant à comprendre par lui-même l’histoire naturelle de la création de la terre et de l’univers, l’apparition de la vie, son évolution et celle de la nature tout entière, la formation des sociétés humaines et leur lent développement à travers les âges, jusqu’à nos jours15. (Flores Magón, 1911b, p. 2)
Apprenez-leur que notre planète n’est qu’un atome de poussière tournoyant dans un rayon de soleil, comparée aux mondes innombrables qui gravitent dans l’espace infini ; que la Terre n’est pas l’œuvre d’un être métaphysique qui a travaillé six jours pour la former, mais le fruit d’un lent travail de millions et de millions d’années, au cours desquelles les matières se sont condensées jusqu’à former le monde que nous habitons ; que le genre humain [dépend] de l’évolution, […].
Enseignez-leur que la feuille de l’arbre bouge selon une loi naturelle et non selon la volonté d’un être invisible [...]16. (de Moncaleano, 1912a, p. 3)
21Il ne fait aucun doute que l’éducation occupait une place centrale dans le projet politique magoniste. En vantant les mérites des pédagogies rationalistes et en promouvant une éducation laïque, les magonistes cherchaient à diffuser une conception de la nature comme un système régi par ses propres lois, qu’il est nécessaire de comprendre pour expliquer la place de l’être humain en son sein. Ainsi, le discours magoniste met fortement l’accent sur l’appartenance de l’être humain à la nature, contrairement à l’idée selon laquelle celle-ci serait un objet destiné à sa consommation.
La terre-mère
22Dans leurs essais comme dans leurs récits, les magonistes décrivent ainsi une terre qui est bien plus qu’un objet : ils lui confèrent une capacité d’action. À plusieurs reprises, ils recourent pour cela à la métaphore poétique de la terre-mère :
Sans ceux qui pensent et ceux qui agissent, l’espèce humaine continuerait à peupler les cavernes. Ce n’est pas un signe de poids qui perce audacieusement la terre et s’enfonce dans ses entrailles, palpant avec émotion les parois du ventre de notre mère commune, à la recherche de métal ou de charbon, mais l’être de chair et d’os17. (Flores Magón, 1916, p. 1)
23Bien que peu d’entre eux approfondissent cette idée, les femmes anarchistes établiront très tôt un parallèle entre la terre et le corps féminin dans un refus de les considérer l’une et l’autre comme des objets d’exploitation. C’est en raison de ces nuances qu’il est intéressant de mettre en évidence certaines particularités de la pensée des femmes anarchistes concernant la terre et la nature.
Quelques échos littéraires du magonisme
24L’étude de l’influence de l’anarchisme dans la littérature mexicaine est un travail immense qui dépasse les possibilités de la présente étude. Nous pouvons toutefois offrir une partie bien délimitée de ce vaste panorama en nous concentrant sur quelques exemples de littérature engagée écrite par des femmes mexicaines pendant et après la Révolution. Nous observerons que les cinq idées clés identifiées jusqu’à présent dans la pensée magoniste trouvent un terrain fertile d’expression et de diffusion dans les récits, le théâtre et la poésie de ces autrices.
25Tout d’abord, il est intéressant de revenir sur la production littéraire − surtout sous forme d’essai – des collaboratrices directes des frères Flores Magón. Il n’a pas été possible, jusqu’à présent, de dresser une liste exhaustive de toutes les femmes qui ont contribué au mouvement magoniste (principalement en raison de la difficulté documentaire de la tâche), mais les efforts réalisés jusqu’à présent montrent une grande variété de personnages : des femmes de toutes origines (intellectuelles, ouvrières, mexicaines et étrangères) et de nombreuses collaboratrices qui ont travaillé dans l’anonymat18. Dans ce texte, je me concentre sur le discours de trois d’entre elles : Blanca de Moncaleano (? –1928), Reinalda González (? – ?) et Juana Belén Gutiérrez de Mendoza (1875-1942).
26En lien avec la dernière des idées que nous avons soulignées précédemment (la métaphore de la terre-mère), les autrices anarchistes semblent travailler dans leurs essais avec une vision de la terre comme une entité dotée d’une plus grande capacité d’action, d’une plus grande détermination que celle que lui attribuaient leurs contemporains.
27Il s’agit d’un traitement du concept et de l’image de la terre qui est fortement influencé par le discours poétique. Cela s’explique en partie par la formation de ces femmes, dont le premier contact avec la littérature se faisait généralement à travers la poésie. Plusieurs des autrices anarchistes de cette période étaient déjà reconnues comme poètes avant de se faire connaître comme militantes19. En effet, dans des fragments comme celui-ci, nous pouvons voir que la métaphore (courante dans le discours anarchiste) de la terre comme mère est davantage développée et étendue à toute la nature :
Vie et amour, crie l’oiseau au rythme des bruits de la jungle ; vie et amour, dit le parfum de la fleur depuis le bosquet luxuriant ; vie et amour, dit l’ouragan, embrassant le dos écumeux de l’océan ; [...] vie et amour, dit le soleil, serrant la terre dans ses bras de feu ; vie et amour, dit la goutte de rosée qui tombe des lèvres roses de l’aurore sur le calice parfumé de la fleur ; vie et amour, dit la campagne étendant ses riches tapis d’herbes fines.
[…] la nature, telle une mère aimante, depuis notre enfance, nous indique le bien et le mal, le plaisir et la douleur20. (De Moncaleano, 2022, p. 218-219)
28Cette image de la terre comme un être animé permet aux autrices de la faire fonctionner dans leurs récits comme un personnage doté d’une volonté propre, qui exige justice autant que le peuple qui l’habite et qui est même capable de participer activement au mouvement révolutionnaire.
Le ciel mexicain rougit ; les hiboux de mauvais augure, représentants des trois pouvoirs, lancent des cris d’agonie fatidiques depuis leur cellule maudite. Et la terre, comme lassée de nourrir tant de paresseux, se fissure, la mort ouvre sa bouche noire peuplée de cercueils et avale, avale sans relâche les corps des bourreaux impénitents, et le poumon presque tuberculeux du peuple en haillons crache des rayons de vengeance [...]21. (de Moncaleano, 1912b, p. 1)
Ne vois-tu pas le ciel s’assombrir ? N’entends-tu pas l’ouragan qui emporte tout sur son passage ? N’entends-tu pas le rugissement des vagues qui se soulèvent avec colère pour dénoncer l’injustice et les ennemis de l’humanité ?22 (González Parra, 1917, p. 2)
29Dans cet autre exemple (d’auteur anonyme, mais publié dans un hebdomadaire rédigé par une équipe entièrement féminine), nous voyons un lien entre une terre fertile et pleine de vie et un peuple qui réclame la liberté :
Ceux qui connaissent ce village [Atequiza], ceux qui ont vécu dans cette atmosphère lumineuse, dans cet environnement imprégné de poésie, dans cette terre toujours vibrante de vie, savent que les notes qui en émanent sont celles d’un hymne à la rédemption qui chante la liberté au pays des fleurs23. (Vésper, 1910, p. 4)
30Ces auteures magonistes reprennent des stratégies typiquement littéraires (personnification, hyperbole, images symboliques, analogies) ainsi qu’un traitement descriptif de la nature d’inspiration romantique (associant le paysage naturel aux émotions humaines, soulignant l’immensité de l’espace naturel et sa beauté incommensurable) afin de construire un discours à la fois argumentatif et poétique en faveur de la cause magoniste où l’exigence de liberté et de justice dépasse le domaine de l’humain. Elles ont participé directement à la Révolution mexicaine et ont transmis à travers leurs écrits un engagement politique parallèlement à une exploration esthétique. Même si leurs œuvres n’ont pas été très largement diffusées, elles avaient sans aucun doute pour objectif prioritaire de persuader leurs lecteurs d’adhérer à l’anarchisme et de collaborer à leur lutte.
31Mais l’empreinte de l’anarchisme a continué à résonner dans la littérature engagée après la fin du conflit. Nous souhaitons évoquer brièvement trois cas que nous considérons comme représentatifs : les pièces de théâtre d’Elena Álvarez rassemblées dans Dos dramas revolucionarios (Deux drames révolutionnaires, 1926), le roman de Consuelo Delgado Yo también, Adelita... (Moi aussi, Adelita…, 1936) et la poésie de Concha Michel dans Dios Nuestra Señora (Dieu Notre Dame, 1966).
32Dans les deux pièces qui composent le livre Dos dramas revolucionarios, toutes deux à forte connotation propagandiste, Álvarez met en scène deux idées centrales de la pensée anarchiste. Tout d’abord, dans « Muerta de hambre » (« Morte de faim »), elle montre l’hypocrisie du clergé et de la bourgeoisie en représentant la cruauté des fidèles et des prêtres face à une femme qui meurt de faim aux portes d’une église. À travers la brève action de cette pièce, elle transmet clairement son intention de diffuser un sentiment anticlérical et de souligner le lien entre la classe bourgeoise et le clergé en tant qu’agents de l’exploitation du peuple. Deuxièmement, dans « Un diálogo doloroso » (« Un dialogue douloureux »), Álvarez met en scène deux enfants sans abri comme protagonistes – des personnages qui symbolisent la dépossession d’une grande partie de la population mexicaine, même après la Révolution – et quatre membres d’une famille aisée comme antagonistes. L’action se déroule, de manière significative, sur le seuil de la porte de la famille, soulignant ainsi la frontière sociale et physique entre les uns (les dépossédés) et les autres (les propriétaires terriens). La dynamique d’opposition violente entre les personnages implique une critique de la mauvaise répartition des biens entre le peuple travailleur et la bourgeoisie.
33De son côté, Consuelo Delgado, dans Yo también, Adelita…, inclut certaines images et certains symboles évoquant l’anarchisme (même si l’inspiration du roman est avant tout explicitement socialiste). Le roman raconte l’histoire d’une jeune fille issue de la classe moyenne qui, dans le contexte du début de la Révolution, quitte le domicile familial et se rend dans la capitale pour suivre une formation d’éducatrice et contribuer ainsi au projet de modernisation de la nation mexicaine. Tout au long du récit, un sous-texte de lutte des classes est clairement présent. Mais c’est dans les deux dernières phrases du livre que l’imaginaire anarchiste est le plus explicitement présent : « C’est ainsi que la Révolution a été fécondée par le sang et la vie des hommes et par la douleur et le sacrifice des femmes. C’est pourquoi l’Aurore Rouge brillera un jour dans une aube glorieuse »24 (Delgado 1936, 127). L’Aurore Rouge (écrite de manière significative en majuscules) est une image qui évoque une nature active et symbolique (telle que la dépeignaient Juana Belén Gutiérrez et Blanca de Moncaleano), ainsi que l’idée d’une transformation à venir, nécessaire, implicite dans la foi évolutionniste de l’anarchisme magoniste.
34Enfin, nous souhaitons mentionner brièvement la poésie de Concha Michel, penseuse, essayiste et ethnomusicologue qui a évolué entre communisme et anarchisme. Dans son œuvre hybride (composée d’essais, de poésie et de musique) Dios Nuestra Señora, l’auteure inclut deux poèmes évoquant une pensée magoniste, que nous citons ci-dessous :
Que nous, les agraristes, sommes
une bande de voleurs
parce que nous ne voulons pas être
les bœufs des patrons !
[...]
Mais dis-moi, camarade :
la terre, qui la leur a donnée ?…
Ce sont eux les voleurs,
c’est ce que je dis !
Hélas, camarade, j’ai l’impression
que je les envoie dans la tombe…25 (« Les agraristes » [1925], Michel, 1966, p. 45)
Emiliano Zapata a dit, dans les montagnes du sud,
en combattant les riches voleurs des haciendas :
Le peuple ne veut pas d’aumône !
Prenons toute la terre !
[...]
Ne vous endormez pas, paysans ! Ne vous laissez pas avoir !
Camarades, paysans : Vive la Révolution !26 (« Emiliano Zapata » [1936], Michel, 1966, p. 46)
35Les vers « la terre, qui la leur a donnée ?… / Ce sont eux les voleurs » évoquent la spoliation répétée, depuis la colonisation jusqu’à l’époque moderne, à laquelle les magonistes faisaient continuellement référence comme cause fondamentale de l’oppression et de l’inégalité au Mexique. Le poème entier « Les agraristes » cherche à souligner que le problème agraire, même après la Révolution (puisqu’il a été écrit en 1925), n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Quant à « Emiliano Zapata », écrit en 1936, il réitère l’association des propriétaires terriens avec les voleurs et ramène la lutte zapatiste à l’actualité postrévolutionnaire, en incitant les paysans à poursuivre la lutte pour une répartition plus juste des terres. À travers le rythme et la rime de la poésie populaire, et à travers la chanson (le livre de Michel indique que « Les agraristes » peut s’adapter au rythme d’un son), Concha Michel tente de maintenir vivantes les revendications révolutionnaires jusqu’au XXe siècle bien avancé.
36Comme on peut le constater, les échos du magonisme ne sont pas toujours explicites et ont tendance à se confondre avec les références aux revendications révolutionnaires en général. Malgré cela, il ne fait aucun doute que tant l’essai que la poésie, la narration et le théâtre postrévolutionnaires de gauche ont conservé des symboles, un lexique, des valeurs et des idées influencés par le magonisme. La littérature a contribué à la diffusion des idées clés de l’anarchisme au-delà du cadre historique précis de la Révolution mexicaine et au-delà du public militant, tout en collaborant à la fixation d’un imaginaire révolutionnaire qui a perduré dans la culture mexicaine.
37Nous voyons ainsi qu’il est révélateur de revenir à une conception magoniste de la terre et de la nature pour reconnaître la continuité des problèmes liés à la répartition agraire et à l’intervention étrangère au Mexique (et en Amérique latine), mais aussi pour identifier une trajectoire de résistance à travers la parole qui dure depuis plus d’un siècle et, peut-être, trouver des pistes d’action qui nous permettent de poursuivre la mobilisation.

