Y a-t-il encore une place pour l’événement dans la nature désenchantée ? Réflexions à partir de McDowell
1Y a-t-il encore une place pour l’événement dans la nature désenchantée ? Poser cette question revient à interroger la manière dont on peut rendre compte de l’événement, sa nature, sa situation sur le plan ontologique ou épistémologique. Toutefois, plutôt que de proposer une théorie générale, nous proposons ici d’examiner cette question à partir d’un cadre théorique précis, celui de l’identification de la nature à ce que John McDowell appelle le « régime de la loi [realm of law] », qui constitue ce que l’on pourrait nommer la « nature désenchantée ». En effet, dans son ouvrage L’esprit et le monde, McDowell distingue deux régimes d’intelligibilité : le régime de la loi que nous venons de mentionner, et le « régime des raisons [space of reasons] ». Dans cet ouvrage, l’auteur s’oppose à ce qu’il nomme le « naturalisme brut [bald naturalism] », lequel identifie la nature au régime de la loi, réduisant la nature à ce qui est objectivable dans un langage scientifique.
2L’objectif n’est pas pour nous de retracer l’ensemble de l’argumentation de McDowell ni de prendre position de manière exhaustive dans le débat concernant le naturalisme. Notre parti pris, plus modeste, est de considérer cette distinction conceptuelle – celle qui oppose régime de la loi et espace des raisons – comme un levier pour penser la notion d’événement.
3En effet, l’idée centrale de l’événement est qu’il est irréductible au fait. Mais si l’événement n’est pas un fait, encore faut-il comprendre ce qui distingue les deux notions. Ainsi, nous proposons de considérer cet axe problématique « mcdowellien », car il nous semble que l’identification de la nature au régime de la loi empêche justement cette distinction entre fait et événement. Pour le formuler positivement, il s’agit de demander : penser l’événement nécessite-t-il la postulation ou l’introduction d’un autre régime d’intelligibilité ?
4À cette question nous tâcherons de répondre en trois temps. Nous commencerons par présenter la distinction, telle qu’elle est établie par McDowell, entre régime de la loi et espace des raisons, ainsi que la qualification de la nature « désenchantée », terme employé par McDowell lui-même. Dans un second temps, une fois cette base conceptuelle établie, nous reviendrons sur la définition problématique de l’événement. Nous chercherons ainsi à cerner la nature d’un événement, tel que considéré comme irréductible au fait. Enfin, nous procéderons en situant l’événement à partir du cadre théorique que nous avons posé. Ainsi, nous montrerons que, dans la nature désenchantée, l’événement ne peut apparaitre que comme un « happening », un fait brut, entrant ainsi en contradiction avec le caractère « événementiel » de l’événement reposant sur son irréductibilité au fait. Nous soutiendrons que l’événement, pour être considéré comme tel, nécessite l’introduction d’un autre régime d’intelligibilité, celui de l’espace des raisons, lequel procède d’une conception élargie, « ré-enchantée », de la nature.
Qu’est-ce que la nature désenchantée ?
5Dans la quatrième lecture de L’esprit et le monde, McDowell introduit une distinction entre deux régimes d’intelligibilité qu’il nomme le régime de la loi et l’espace des raisons. Cette distinction est introduite en ces termes :
La science moderne comprend son objet d’une manière qui menace, pour le moins, de le désenchanter, comme Weber l’a indiqué dans une image qui est devenue un topos. Cette image souligne un contraste entre deux types d’intelligibilité : le premier type est cherché par ce que nous appelons la science naturelle, le seconde type est celui que nous trouvons quand nous situons quelque chose par rapport aux autres occupants de « l’espace logique des raisons », pour reprendre une expression suggestive de Wilfrid Sellars. Si nous identifions la nature avec | ce dont la science naturelle recherche l’intelligibilité, la menace, pour le moins, est que nous la vidions de signification. Par compensation, pour ainsi dire, nous y voyons le lieu d’une quantité sans doute inépuisable d’une intelligibilité de l’autre type, celui que nous trouvons dans un phénomène quand nous montrons la loi naturelle qui le gouverne. La pensée moderne a le mérite d’avoir clairement démarqué le second type d’intelligibilité du premier. Selon la conception médiévale commune, ce que nous voyons maintenant comme l’objet de la science naturelle était comme rempli de signification, comme si toute la nature était pour nous un livre de leçons ; et il faut voir une marque de progrès intellectuel dans le fait que des personnes instruites ne peuvent plus aujourd’hui prendre cette idée au sérieux, à l’exception peut-être d’un certain rôle symbolique1. (McDowell, [1994], 2007, p. 103-105)
6Ainsi, parmi les deux types d’intelligibilité (« kinds of intelligibility ») présentés par McDowell, le premier, qui est celui de la science naturelle, se caractérise par deux éléments : i) le fait qu’il est gouverné par la loi naturelle, et ii) le fait qu’il est dépourvu de signification (« devoid of meaning »). De l’autre côté, l’intelligibilité propre à « l’espace logique des raisons » se présente au contraire comme le lieu du sens, de la signification et de la spontanéité. La notion de spontanéité occupe une place centrale dans la conceptualisation que propose McDowell de l’espace logique des raisons. Il s’agit pour lui d’une catégorie essentielle pour rendre compte de la spécificité de l’intelligibilité propre au domaine du sens. Cette approche se veut explicitement kantienne. McDowell revendique en effet une interprétation kantienne de la connaissance empirique, qu’il conçoit comme le produit d’une coopération entre la faculté de réceptivité, entendue comme la capacité à recevoir des données sensibles, et la spontanéité, comprise comme l’activité de l’entendement qui organise et rend intelligible cette matière sensible. La spontanéité se présente en ce sens comme le pendant actif de la raison, là où la réceptivité en constitue le pendant passif. Ainsi, toujours dans une veine kantienne, la spontanéité est inextricablement liée à une forme de liberté, entendue comme expression de la nécessité rationnelle. Et c’est donc précisément en cela qu’elle ne peut être rendue par le régime explicatif propres aux sciences naturelles, dont l’intelligibilité repose sur la régularité des lois naturelles.
Mais si nous concevons le naturel comme le règne de la loi, si nous le démarquons en soulignant le contraste entre son mode propre d’intelligibilité et l’intelligibilité qui est le propre des occupants de l’espace des raisons, alors nous mettons en danger l’idée selon laquelle la spontanéité doit caractériser les opérations de notre sensibilité. La faculté de spontanéité est l’entendement, c’est-à-dire notre capacité à reconnaître et à amener à l’être le type d’intelligibilité propre à la signification2. (McDowell, [1994], 2007, p. 105)
7Dès lors, l’enjeu pour McDowell va être d’élaborer une conception de la nature qui intègre la spontanéité, en argumentant qu’une conception naturaliste brut qui identifie la nature au premier régime d’intelligibilité, celui de la loi naturelle, n’est pas en mesure d’intégrer la notion de sens ou de signification.
Si nous approuvons le désenchantement de la nature, si nous ne nous refusions pas de purger de toute signification ce que j’ai appelé le « purement naturel », alors il faudra certainement travailler à ramener de la signification dans notre conception quand il s’agira d’examiner les interactions humaines3. (McDowell, [1994], 2007, p. 105)
Il faut ramener la réactivité à la signification dans les opérations de nos capacités sensitives naturelles comme telles, même quand nous soulignons qu’on ne peut pas saisir la réactivité à la signification dans des termes naturalistes, du moins tant que nous glosons l’adjectif « naturaliste » dans les termes du règne de la loi4. (McDowell, [1994], 2007, p. 110)
8Ainsi, la spontanéité n’est par définition pas capturable par le régime de la loi – puisqu’elle est constitutive de la liberté de la raison – bien qu’elle constitue également une condition nécessaire à la signification, au sens. L’on se retrouve dès lors bloqués, d’un côté avec une conception naturaliste qui n’est pas capable de rendre compte de la spontanéité de la raison et qui se trouve ainsi amputé du sens, et de l’autre avec une position qui, pour rendre compte de la spontanéité, est obligée de la sortir de la nature, d’en faire une faculté extranaturelle. Pour McDowell cette impasse est le produit de l’identification de la nature au régime de la loi.
9À nouveau, il ne s’agit pas ici d’entrer directement dans le cœur de ce débat – bien que nous y soyons conduits indirectement –, mais d’en explorer les implications dans le cadre particulier de la qualification d’un événement. En effet, étant donné la distinction conceptuelle que nous venons de présenter entre ces deux régimes d’intelligibilité, le premier comprenant les lois naturelles dépourvues de signification, et le second correspondant à l’espace de la raison, donc au domaine de la spontanéité – et donc en dernière instance de la liberté –, il devient possible de poser la question suivante : peut-on penser l’événement hors de l’espace des raisons, c’est-à-dire hors du domaine du sens ? Autrement dit : l’événement relève-t-il du régime de la loi, ou exige-t-il au contraire un autre mode d’intelligibilité ?
10Toutefois, avant de pouvoir répondre à cette question, il nous faut définir la notion d’événement, telle que nous souhaitons la traiter.
Qu’est- ce qu’un événement ?
11La notion d’événement est une notion relativement polysémique. Cependant, l’événement semble avant tout être caractérisé par son caractère inanticipable : il marque une irruption, une rupture dans le cours ordinaire des choses, rompant avec la continuité du quotidien ou de la routine. En outre, si l’on s’en réfère aux définitions proposées par certains dictionnaires de langue française, le Larousse relève quatre définitions pour le nom masculin « événement » : i) Tout ce qui se produit, arrive ou apparait ; ii) Fait d’une importance toute particulière ; iii) Fait marquant de l’actualité ; iv) Se dit de ce qui est de nature à susciter un très vif intérêt et à faire date (Larousse [s. d.], événement, édition en ligne consultée le 5 juin 2025).
12Quant au Robert, il définit le terme plus simplement comme « Ce qui arrive et qui a de l'importance pour l'être humain » (Le Robert [s. d.], événement, édition en ligne consultée le 5 juin 2025).
13Bien qu’il ne s’agisse pas d’accorder une autorité philosophique particulière à ces définitions conventionnelles, celles-ci permettent de dégager un trait récurrent et saillant de la notion d’événement : l’idée d’importance. Un événement serait donc une chose qui se produit et se distingue par son importance. La question est alors déplacée : peut-on penser l’importance hors de l’espace des raisons et du sens ? Peut-on concevoir que quelque chose ait de l’importance tout en demeurant strictement inscrit dans le régime de la loi ? Posée en ces termes, il devient manifeste que cette question conduit à une impasse. En effet, le régime de la loi exclut par principe toute référence à la signification ou à la valeur. Ainsi, dès lors que l’on définit l’événement à travers le prisme de l’importance, on l’exclut ipso facto du champ de la nature désenchantée.
14Toutefois, l’on pourrait objecter qu’un tel raisonnement repose en définitive sur une pétition de principe : en effet, il pourrait être soutenu que l’événement a été défini d’emblée de sorte qu’il soit inintelligible dans le régime de la loi. Une telle objection mérite d’être prise au sérieux. Ainsi, nous proposons de nous interroger plus rigoureusement : est-il possible de penser l’événement autrement, à savoir, selon un mode d’intelligibilité qui ne ferait pas immédiatement appel au registre du sens ou de l’importance ? Nous allons donc examiner cette hypothèse de manière plus précise.
15Considérons cette citation de L’esprit et le monde :
Mais tout comme le naturalisme qui désenchante la nature exclut l’entendement des actualisations de notre nature sensitive comme telle, il exclut ainsi ici notre maîtrise des concepts de ce qu’il faudrait reconnaître comme des actualisations de notre nature active comme telle, c’est-à-dire des développements au cours desquels des choses naturelles, comme des membres, font des choses naturelles, comme se mouvoir. Et cette exclusion a des résultats caractéristiques quand nous réfléchissons sur l’action. Exclue du règne des événements [happenings] constitués par les mouvements de la substance naturelle ordinaire, la spontanéité de l’agir tente typiquement de s’installer dans un règne intérieur conçu spécialement. On peut soit voir ce relogement de la spontanéité comme une renonciation au naturalisme, soit concevoir le règne intérieur comme une région spéciale de monde naturel. Dans les deux cas, ce style de pensée ne donne à la spontanéité un rôle dans l’action corporelle que par le biais d’éléments internes, qu’on représente comme initiant de l’intérieur des développements corporels, et considérés de ce fait comme pouvant être reconnus comme des intentions ou des volitions. Les développements corporels eux-mêmes sons des événements [events] dans la nature ; dans le contexte d’un naturalisme désenchanté, combiné avec une conviction que le conceptuel est spécifique, cela signifie qu’ils ne peuvent pas être remplis d’intentionnalité. Ils sont des actualisations de pouvoirs naturels, et pour cette raison ils ne peuvent figurer dans ce style de pensée que comme de simples événements [happenings]. (On peut certainement les isoler généralement des simples événements [happenings], mais uniquement parce qu’ils sont les effets de ces opérations intérieures de la spontanéité5. (McDowell, [1994], 2007, p. 124-125)
16Ici, McDowell nous présente une conséquence supplémentaire du naturalisme désenchanté. Non seulement celui-ci n’est pas capable de rendre compte du sens, du « meaning », donc de la faculté de raison, mais celui-ci n’est pas non plus en mesure – et cela se révèle encore plus problématique – de rendre compte de l’agentivité. L’agentivité est ainsi retirée de la nature, car on ne peut faire d’un mouvement corporel une action sans y intégrer la spontanéité nécessaire à l’intentionnalité. En outre, cette citation présente un intérêt pour nous, car elle traite non seulement de l’action, mais également des termes « happenings » et « events », deux termes qui peuvent en français être traduits par « événement ». Il convient dès lors d’examiner plus attentivement cette distinction. Reprenons la phrase :
Exclue du règne des événements [happenings] constitués par les mouvements de la substance naturelle ordinaire, la spontanéité de l’agir tente typiquement de s’installer dans un règne intérieur conçu spécialement.
17Ici, le terme « happening » est traduit par « événement » dans la traduction française. Dans ce cas, il s’agit, littéralement, de ce qui « se passe » (« what happens »). McDowell désigne donc par là « le domaine de ce qui se passe, constitués par les mouvements de la substance naturelle ordinaire ». Or, c’est précisément de ce domaine-là que, nous dit l’auteur, la spontanéité – entendue comme source du sens – a été exclue. En effet, lorsqu’un geste est envisagé uniquement sous l’angle de son déplacement physique dans l’espace, il est réduit à un simple fait naturel, régi par les lois de la mécanique, formant ce qu’il nomme le « règne des événements » (« happenings »). Celui-ci est constitué des corps en mouvement, des corps tels qu’ils peuvent être restitués par le régime de la loi. L’enjeu tient alors au fait que l’intentionnalité est justement exclue de ce règne des événements (« happenings »), même lorsqu’on cherche à la réintégrer à la nature en la reconduisant à un état mental. En effet, tant que l’on demeure dans le cadre d’un naturalisme soumis au régime de la loi, l’intentionnalité ne trouve pas sa place dans l’ordre des phénomènes conçus comme de simples occurrences physiques. C’est ce que McDowell souligne lorsqu’il affirme que ce type de perspective « ne donne à la spontanéité un rôle dans l’action corporelle que par le biais d’éléments internes ». L’agentivité, dans un tel cadre, ne peut être réellement pensée comme constitutive du mouvement corporel, étant donné que ses marqueurs que sont la volition ou l’intention se trouvent soit entièrement exclus de la nature, soit, à tout le moins, relégués hors du domaine de « ce qui se passe », c’est-à-dire de ce que McDowell désigne comme le règne des événements (« happenings »). Ceci mène alors McDowell à affirmer – toujours dans notre même citation :
Les développements corporels eux-mêmes sons des événements [events] dans la nature […] Ils sont des actualisations de pouvoirs naturels, et pour cette raison ils ne peuvent figurer dans ce style de pensée que comme de simples événements [happenings].
18On assiste ici à l’introduction du terme « event », qui parait davantage correspondre à la conception de l’événement que nous cherchons à interroger. Tandis que « happening » renvoie à un fait brut, dénué de toute signification intentionnelle ou normative, « event » désigne ici un phénomène naturel en tant qu’il actualise une potentialité – c’est-à-dire en tant qu’il appartient au champ des occurrences inscrites dans l’ordre naturel. Le terme « event » a donc une portée plus générale que « happening » ; il s’agit d’une occurrence naturelle, conçue comme l’actualisation d’une potentialité inscrite dans l’ordre de la nature. Ainsi, la qualification d’un « event » repose sur la conception adoptée de la nature. Au sein d’une conception naturaliste brute, le geste corporel, ne peut être compris qu’en tant que manifestation d’un pouvoir naturel régi par la loi, sans que puisse y être intégrée la spontanéité ou l’agentivité d’un sujet. Dès lors que la nature est réduite au régime de la loi, les événements qu’elle comprend ne peuvent apparaître que comme des « happenings » : des faits descriptibles dans un langage causal, mais hermétiques à toute intelligibilité relevant du sens ou de la rationalité pratique. Comme McDowell le précise plus loin :
Tout comme exclure la spontanéité de la nature sensitive efface tout ce qui pourrait être reconnu comme du contenu empirique, la retraite de la spontanéité hors de la nature active élimine toute véritable compréhension de l’agir corporel6. (McDowell, [1994], 2007, p. 125-126).
19Ainsi, nous dit l’auteur, la nature désenchantée ne peut pas rendre compte de l’agentivité corporelle en tant qu’elle est l’expression d’une agentivité corporelle, car l’agentivité est, comme la rationalité, soumise à la notion de spontanéité qui est par définition incompatible avec le régime de la loi, et donc avec la nature désenchantée. Ceci se retrouve dans la citation suivante :
Kant dit que “des pensées sans contenu sont vides, [et que] des intuitions sans concepts sont aveugles”. Parallèlement, des intentions sans activité manifestes sont creuses, et des mouvements de membres sans concepts sont de simples événements [happenings], et ne sont pas des expressions de l’agir7. (McDowell, [1994], 2007, p. 124)
20L’on retrouve donc non seulement l’idée que la conceptualité même est nécessaire à l’expression de l’agentivité, mais également que sans conceptualité, tout événement naturel ne peut apparaitre que comme un simple « happening », autrement dit, comme un fait brut dénué de signification et étranger au registre de l’action intentionnelle.
21Ces considérations faites, nous disposons désormais de tous les éléments pour répondre à notre question initiale.
Peut-il y avoir un événement dans la nature désenchantée ?
22Notre objectif initial de réflexion était de déterminer si l’identification de la nature au régime de la loi empêche de distinguer entre un fait et un événement. Si l’on suit l’argumentation de McDowell, et que l’on définit le régime de la loi, comme présenté plus haut, comme ce qui relève de l’ordre de la loi naturelle, impliquant par défaut l’exclusion de la spontanéité, alors il s’agirait de rendre compte de cette distinction, entre fait et événement, sans recours à la spontanéité. Or, si l’on admet, dans la perspective kantienne, que la spontanéité constitue une condition nécessaire à la conceptualité, il devient difficile de comprendre comment l’événement pourrait se distinguer du fait sans mobiliser de catégories conceptuelles. En effet, il s’agirait de pouvoir rendre compte du caractère événementiel de l’événement sans appel à des notions conceptuelles significatives. Plus encore, on a vu que le régime de la loi exclut l’agentivité, en ce qu’elle ne peut rendre compte ni de la liberté d’agir, ni de la signification de l’action.
23L’événement, qui comme on l’a vu, en est réduit à un simple « happening », doit donc renoncer à tout appel à une significativité conceptuelle et à toute implication « agentive ». Ainsi, il semble que l’idée même d’« événement » perde ce que l’on pourrait appeler son « événementialité ». Pour le dire encore autrement, la réduction de l’événement au « happening » se présente comme une contradiction, dans la mesure où nous avons posé l’événement comme « irréductible au fait », tandis que le « happening » – seul événement possible dans le régime de la loi – est défini précisément comme « fait brut ».
24Dès lors, si l’événement ne peut pas être intégré dans le régime de la loi, trois options paraissent envisageables :
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L’on renonce à l’idée d’événement. Ceci correspond à la position naturaliste désenchantée : l’événement y apparait comme une illusion conceptuelle, un enchantement dont la nature se trouve purgée dès lors que l’on y applique les avancées conceptuelles de la modernité.
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L’on fait de l’événement une notion fondamentalement extranaturelle, qu’on le conçoive comme ce qui fait rupture avec la loi, ou comme une idée qui engagerait des facultés (comme l’intention, la spontanéité) ou des notions (la conceptualité) qui se situeraient hors de la nature. Dans ce cadre, l’événement n’existe pas dans la nature, mais dans un en-dehors qu’il s’agirait de préciser. Celui-ci pourrait se situer dans la subjectivité, le récit, ou d’autres registres analogues, à condition que ceux-ci soient admis comme ne faisant pas partie, à strictement parler, de la nature, comprise alors uniquement comme « ce qui se passe ».
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L’on élargit notre concept de nature de sorte à pouvoir intégrer l’événement dans la nature, en renonçant à l’identification de la nature au régime de la loi. Ici, l’événement se trouve bien dans la nature, mais la nature n’est pas réductible à ce que l’on peut décrire par des lois, à savoir, à un domaine qui exclurait la spontanéité, la signification et la valeur. Ceci correspond à la position préconisée par McDowell, comme en témoigne la citation suivante :
Nous cherchons une conception de notre nature qui inclue une capacité à faire écho à la structure de l’espace des raisons. Comme nous affrontons le naturalisme brut, nous devons étendre la nature au-delà de son confinement dans un naturalisme du règne de la loi8. (McDowell, [1994], 2007, p. 146)
25Cette expansion de la nature (3) est ainsi réalisée en intégrant le régime d’intelligibilité propre à la conceptualité, l’espace des raisons dont nous avons parlé en première partie, à la nature. Dès lors, le régime de la loi est resitué : il n’est plus le propre de la nature, mais au contraire, il devient un mode d’intelligibilité de la nature.
26Dans ce cadre, la « raison », et les concepts qui en sont dépendants, ne constitue plus une énigme de la nature, elle n’est plus un « en-dehors » de la nature, mais au contraire est intégrée comme un phénomène naturel, dès lors que l’on admet que la nature humaine est « pénétrée » par la rationalité :
[N]ous devons nous concevoir comme des animaux dont la naturalité est pleine de rationalité, même si nous concevons, comme il convient, la rationalité en des termes kantiens9. (McDowell, [1994], 2007, p. 119)
27Ainsi, la rationalité – et, par extension, l’événement – relève de la nature, bien qu’elle ne soit pas intelligible sous le mode de la loi naturelle. La rationalité nécessite dès lors la postulation d’un autre régime d’intelligibilité, celui de l’espace des raisons, pour en rendre compte. Il en va de même pour l’événement qui, en tant qu’irréductible au fait brut, ne peut en effet s’intégrer dans un naturalisme désenchanté qui ne considère que des faits bruts. Ainsi, nous devons admettre qu’il n’y a pas de place pour l’événement dans le régime de la loi. Toutefois, cela ne l’exclut pas pour autant de la nature, dès lors que l’on reconsidère le régime de la loi comme un mode d’intelligibilité du réel, et non plus comme un attribut du réel.
« [N]ous pouvons dire que la manière dont la raison configure nos vies est naturelle, tout en refusant de dire qu’on peut intégrer la structure de l’espace des raisons dans le règne de la loi. J’ai ainsi évoqué le ré-enchantement partiel de la nature. »10 (McDowell, [1994], 2007, p. 122)
28Ainsi, la nature ré-enchantée, en refusant d’intégrer la structure de l’espace des raison dans le règne de la loi, refuse, du même coup, de rabattre l’événement sur le fait brut.
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29Notre parti pris était que la distinction, opérée par John McDowell dans L’esprit et le monde, entre les deux régimes d’intelligibilité que sont le régime de la loi et l’espace des raisons constitue une clé de lecture pour penser la notion d’événement. Plus précisément, il s’agissait de montrer que l’identification de la nature au régime de la loi, que l’auteur nomme le désenchantement de la nature, ne permet pas de considérer des événements, ou plutôt ne permet pas d’établir une distinction entre un événement et un fait, rendant ainsi la notion d’événement conceptuellement superflue. En effet, nous avons montré que le régime de la loi est doublement caractérisé par le fait qu’il est gouverné par la loi naturelle, et par l’exclusion des notions de signification et de spontanéité. Ainsi, l’idée d’importance qui semble caractériser l’événement ne peut être transcrite par un régime de la loi qui exclut par définition toute référence à la signification ou à la valeur ; rien n’est important dans la nature désenchantée. Dès lors, l’événement, l’« event », qui se présente comme un phénomène naturel, en tant qu’il appartient au champ des occurrences inscrites dans l’ordre naturel, doit être appréhendé au sein du régime de la loi selon un mode d’intelligibilité qui ne peut faire appel au registre du sens ou de l’importance. Dès lors, l’« event », devient un « happening » : un « ce qui se passe », constitué par les mouvements de la substance naturelle ordinaire. Nous avons vu qu’une telle réduction de l’événement à un fait brut, dépourvu de sens, se trouve dès lors incapable d’en saisir le caractère véritablement événementiel, à savoir, justement, celui qui le distinguerait d’un simple fait. Penser la notion d’événement nécessite de ce fait la postulation d’un autre régime d’intelligibilité, celui de l’espace des raisons, pour en rendre compte. Ce qu’il advient alors de la notion d’événement dépendra du statut ontologique accordé à l’espace des raisons.
30Si l’on suit la ligne de pensée de McDowell trois voies s’offrent à nous. Premièrement, l’on peut adopter la conception du naturalisme désenchanté et assumer la conséquence qu’elle implique, à savoir le renoncement à la notion d’événement, qui n’apparait plus que comme une illusion conceptuelle. Deuxièmement, l’on peut faire de l’événement, et l’espace des raisons qui le soutient, une notion fondamentalement extranaturelle : il relève alors d’un dehors de la nature — subjectivité, récit, intentionnalité, conceptualité — autant de registres dont le statut ontologique suppose d’être pensé comme échappant au règne de la loi. Dans cette perspective, l’événement n’existe pas dans la nature mais dans un autre espace, dont il resterait à préciser la consistance. Enfin, la troisième voie consiste à intégrer l’espace des raisons à notre conception de la nature. Cette position implique dès lors un renoncement de l’identification de la nature au régime de la loi. Dans cette perspective, le régime de la loi ne serait pas un attribut du réel, mais un mode d’intelligibilité du réel, au même titre que l’espace des raisons. Cette troisième voie, qui est celle que McDowell défend, apparait selon nous comme la plus apte à penser l’événement dans son statut propre ; elle permet de le comprendre comme phénomène de la nature sans qu’il doive être réduit à un fait brut. Ainsi, pour réconcilier l’événement avec son caractère événementiel, il semble qu’il faille (ré)enchanter la nature.

