1La compréhension que la Critique de la raison pure forge de la nature fait de toute action qui s’y produit « un événement » (Kant, Ak. III, 369, A543/B571). Dans cette logique déterministe, tout ce qui advient – indifféremment, aussi bien les effets et mouvements strictement naturels que ces mêmes effets lorsqu’ils se font gestes humains – constitue un événement directement produit par une cause dont le régime sériel de causalité en sature entièrement le sens et la portée. Ce sens faible de l’événement n’a qu’un intérêt relatif pour les philosophes : ce qui arrive est l’objet des lois scientifiques, des prévisions et des calculs, et ne représente que l’actualisation ou la réalisation d’un possible anticipé qui circonscrit le sens de l’événement qui advient. Au gré de leur évolution, les sciences de la nature se chargent d’en déterminer la réalité et le cours positifs.
2Pour s’arracher à cette conception inerte de l’événement, il convient d’emprunter un chemin inverse et, à bien des égards, plus sinueux. Tel qu’une autre voie philosophique le considère, l’événement ne relève pas du registre d’une mécanique de la nature et semble même se définir tout d’abord dans son opposition au simple fait naturel. La pierre qui tombe dans le vide sans personne pour l’observer n’a pas les traits d’un événement. Il ne s’agit là que d’un fait naturel plus ou moins surprenant en fonction de la probabilité que celle-ci avait de tomber. En revanche, la pierre qui chuterait sur un crâne pour le briser pourrait bien prendre les atours d’un événement ; non pas pour celui qui en mourrait, mais pour ceux qui en seraient les spectateurs horrifiés et désemparés. Il en irait de l’événement tragique d’une mort, d’une mort que précisément celui qui la subirait ne saurait jamais vivre comme événement. Depuis Épicure, nous savons qu’il n’y a pas de génitif subjectif de cet événement de sa mort. La vie est sensation, la mort est la fin de celle-ci. On ne sent jamais sa mort. Dit autrement dans les termes qui nous concernent, c’est la vie qui offre la capacité d’avoir, de subir, de vivre des événements, et la mort n’est par-là qu’un événement extérieur, toujours pour celui qui ne meurt pas, mourant précisément de ne pas mourir.
3Un tel point de départ suppose de faire de l’événement quelque chose qui se produit pour une personne, tout au moins pour une présence, et qui, sans nécessairement lui être adressé, est pourtant bien reçu, en quelque sorte, par elle. L’événement qui survient se situe ainsi au niveau de l’expérience, et celle-ci n’a de sens qu’à être pensée à partir d’un sujet, sinon de l’homme seul lui-même, du moins à partir d’une forme d’intentionnalité, quelle que soit sa nature – les éthologues nous guideront pour savoir ce qu’il en est de la conscience animale, et les sociologues et les historiens, en ce qui concerne celle, intersubjective, des groupes et des communautés. Or, si l’on définit classiquement l’expérience comme la rencontre d’un sujet et d’un objet, sous la forme d’une apparition d’un quelque chose à une conscience, cela ne semble pas suffire. Car toutes les formes de l’expérience ne font pas événement. Une routine matinale, par exemple, éteindre son réveil, boire son café, s’habiller, n’apporte généralement pas d’événements. Il se révèle par-là que l’événement ne s’oppose pas seulement, en tant qu’expérience d’un sujet, au fait, mais également à l’expérience habituelle et sans relief. L’événement n’est pas n’importe quelle expérience et n’est pas de n’importe quelle importance. Il est une forme singulière et vécue de l’expérience, sa forme que l’on peut dire inordinaire et intensifiée.
4Un événement n’est dès lors jamais qu’un seul événement. Toujours en quelque sorte dual, scindé entre un avoir-lieu et la réception de celui-ci : il est un événement d’un événement, doté d’une résonance, d’une ampleur et d’une importance que seule une (inter-)subjectivité peut lui procurer. L’événement se loge du côté de la réception qui le constitue en tant que tel dans l’épreuve qui en est faite. Il se vit puisqu’il n’est jamais que ce vécu lui-même : un événement réel, puis vécu, et parce que vécu comme tel, devenu événement. On retrouve ici Kant avec des considérations bien différentes que celles par lesquelles l’événement s’est vu relégué au rang de simple effet naturel dans la première Critique. Rappelons-nous en effet la dualité de l’événement de la Révolution française, signe d’un progrès juridico-moral dans l’histoire du monde, dans le célèbre passage du Conflit des facultés, où l’événement réel, la révolution (cet événement concret qui englobe la réunion des États généraux, la prise de la Bastille, l’abolition des privilèges, etc.) trouve sa portée historique, ou sa résonance dans l’histoire, dans cet autre événement, l’événement véritable : l’événement de l’événement qu’est sa réception, c’est-à-dire l’écho, sous la forme de cet enthousiasme sublime, que suscite cet événement réel. Comme si l’événement n’était tel qu’à exister dans les cœurs et, au niveau historique, dans les peuples.
5Cette modalité singulière de l’expérience porte en elle au moins trois traits qui nous aident à y voir clair pour tenter de la qualifier. L’événement se révèle par une triple spécificité qui le caractérise du point de vue de l’origine, des effets, et de sa durée.
6Du point de vue de l’origine tout d’abord, l’événement porte le trait paradoxal de provenir de l’expérience tout en résistant à sa légalité. Il émerge d’un lieu, l’expérience, à laquelle il semble pourtant irréductible, dès lors qu’il ne se laisse pas anticiper à l’instar du cours ordinaire de l’expérience et de la nature. A être anticipé ou prévu, l’événement s’effacerait en tant qu’événement et, rendu au régime (anti-événementiel) de la légalité, il adviendrait nécessairement ailleurs, précisément là où on ne l’attendrait pas ou plus. Comme l’explicite Claude Romano, l’auteur de L’Événement et le monde, dans l’entretien qu’il nous accorde pour accompagner ce dossier, l’événement ne se conjugue pas au futur ; son seul temps véritable, c’est celui d’un présent que dans un second temps la mémoire du passé vivifie et que le futur antérieur ne cesse d’entériner en tant que tel.
7Paradoxalement, l’événement est ainsi ce qui est irréductible à l’expérience telle qu’elle est constituée par les sciences (par les lois de l’expérience) et par le sens commun (son cours habituel). On ne le prévoit pas, il déborde les prévisions, voire ses lois, et advient pourtant tout de même dans l’expérience, l’expérience telle qu’elle est vécue. D’où l’espoir contradictoire de ceux qui organisent des événements, de ceux qui sont dans l’événementiel, en attente contradictoire d’événements dont ils empêchent ab initio l’advenue. Contradictoire en effet parce qu’un événement ne peut se révéler tel qu’à condition de ne pas être entièrement circonscrit par avance et planifié comme possible à venir. Celui qui prévoit un voyage, organisant son rythme et ses haltes, de même que l’organisateur de soirée trop soucieux de prévoir et d’animer ce qu’une fête offrira à ses participants, fait courir le risque de rendre factuel parce qu’anticipé (et rappelons ici la racine : ante-capere, qui signifie littéralement « prendre avant » ou « avoir avec soi avant »), ce qui devrait advenir sur le mode événementiel. L’agence de voyage comme l’organisateur de soirée devraient par conséquent se souvenir des mots bien connus de Nicolas Bouvier, notre grand aventurier national, dans L’Usage du monde : « On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait ».
8Après l’origine, on peut souligner, deuxièmement, du point de vue de ses effets, que l’événement impose une transformation ou une reconfiguration radicale du cours de l’expérience. Alain Badiou, dans l’Être et l’événement, souligne à quel point l’événement ne saurait advenir sur le mode de la loi, de la répétition et de l’habituel : il constitue une irruption qui n’est pas comptable des mathématiques et des savoirs existants. L’événement a beau provenir de l’expérience comme son lieu d’origine, il en modifie cependant profondément la nature en tant que catégorie de l’expérience qui reconfigure l’expérience elle-même. Là où le fait n’est pas proprement reçu, là où l’habituel est reçu avec indifférence, dans un vécu anesthésié, l’événement lui surprend, bouleverse, et peut dérouter. On peut dire qu’il impose un avant et un après, un seuil franchi dont on ne revient pas exactement indemne, avec les risques que cela contient, sur une ligne de crête qui côtoie la perte et le traumatisme. Mais cette reconfiguration de l’expérience peut prendre plusieurs formes.
9L’événement peut être une rupture nette et brutale, pensons aux exemples de la guerre, d’une catastrophe naturelle, d’un accident grave : il en va parfois d’une irruption soudaine qui interrompt le fil du quotidien. Mais il peut également constituer une transformation progressive, sans que l’on puisse situer avec précision le moment de bascule. Certains événements marquent donc tout de suite un point de non-retour, d’autres en revanche transforment imperceptiblement nos repères jusqu’à les rendre méconnaissables. On peut se demander dès lors si un événement est nécessairement visible, identifiable. Faut-il un choc, un coup d’éclat pour qu’il y ait événement ? Ou bien l’événement peut-il être silencieux, ou latent, en ne se révélant que par une lente prise de conscience ou ne prenant son sens que rétrospectivement, ainsi qu’on vient de le suggérer plus haut, au futur antérieur, comme lorsqu’on dit « ça aura été une sacrée ou une belle histoire » ? Cette question engage évidemment celle de la mémoire de l’événement : ce que l’on reconnaît comme tel après coup, ce qui reste, ce qui s’inscrit dans le temps long.
10D’où le troisième point de vue, celui de la durée, qui permet de comprendre l’événement comme ce qui advient dans un temps qui dépasse le simple instant et un temps que l’événement marque de son empreinte. À ce titre, l’événement ne se contente pas de survenir, même quand il fait irruption, parce que précisément en tant qu’événement il persiste et subsiste ; il ne cesse d’advenir, que ce soit sous la forme du reste, des stigmates, des séquelles ou de l’apprentissage qu’il laisse (comme dans l’accident ou dans l’épreuve amoureuse par exemple, qu’elle soit joyeuse ou triste) ou bien dans la forme de ce qui s’installe dans la durée, non comme un simple épisode, mais en tant que dynamique en expansion, un processus en cours qui ne passe pas. On pourrait convoquer plusieurs exemples ici. Tenons-nous-en à celui déjà évoqué et collectif des révolutions. Une révolution ne se résume jamais à un moment circonscrit ; elle déborde son point d’origine, se prolonge dans le temps. La Révolution française n’est pas seulement la prise de la Bastille, elle n’est pas que 1789, mais ce qui s’ensuit depuis, un effet et la réception sans cesse renouvelée de cet effet sur le temps long ; de même, la révolution industrielle ne s’achève pas dans un siècle donné, et la révolution technologique ne connaît pas de terme assignable. L’événement doit se comprendre comme une ligne plutôt que comme un point dans le temps.
11Ces trois traits se retrouvent à différents niveaux. Celui individuel d’abord, lorsqu’on évoque la naissance d’un enfant par exemple, cet heureux événement (où l’antéposition adjectivale semble indiquer le caractère a priori du bonheur), et celui collectif ensuite, comme dans l’exemple des révolutions. Ils se retrouvent dans divers domaines aussi : que l’on prenne la politique, l’histoire, la science, les religions, toutes ces « disciplines » semblent croiser sur leur route ces paramètres de l’événement. La religion s’est depuis toujours référée au surnaturel et au miracle comme à des événements. Dans l’historiographie, également, l’événement a toujours fait débat. D’un côté, la micro-histoire qui traque l’événement dans l’infime : ainsi du célèbre mot de Pascal des Pensées suggérant que le nez de Cléopâtre aurait infléchi le cours de l’histoire. La séduction qu’elle exerça sur César et Marc Antoine aurait-elle engendré la chute de la République et l’avènement de l’Empire romain ? Les grands effets seraient-ils le résultat de petites causes ? De l’autre côté, on trouve l’histoire de ceux qui mettent davantage l’accent sur les structures. En physique et de manière générale dans les sciences dites exactes, il va sans dire que l’événement marque une discontinuité dans un système apparemment stable, un bouleversement ou un accident nomique qu’il est difficile de qualifier entre l’exception à la loi et à la mise en faute de la loi. Dans les sciences humaines, enfin, là aussi, en sociologie par exemple, l’événement est au cœur des considérations qui portent sur la liberté de l’agent individuel, dès lors que cette discipline vise à situer l’action des individus dans un ensemble déterminant et déterminé plus large. Ainsi, même un événement aussi intime et tragique que le suicide pourrait reposer, comme le montrait Durkheim, sur des lois, ou tout au moins sur des variables sociales.
12Terminons ces mots liminaires en revenant sur un paradoxe constant de l’événement et auquel nous ne cessons, dans nos vies les plus communes, d’être confrontés, le paradoxe de l’événementiel : plus que jamais nous multiplions l’organisation d’événements, de fêtes, de voyages, de rencontres, amoureuses mêmes, alors même que l’événement échappe, par essence, à l’organisation. L’attente et l’anticipation de l’événement le réduisent en effet à être un événement désévénementialisé et par avance toujours manqué.
13La question qu’on laissera en suspens ici est alors celle de savoir comment ne pas tomber dans cette illusion qui détruit, à force de la prévoir, l’expérience même de l’événement. Peut-on tenter d’organiser la désorganisation ? De prévoir l’imprévisible ou un espace d’imprévisibilité, un colloque sans thème, une randonnée sans haltes, de la même manière qu’on se mettrait des créneaux libres durant un voyage pour laisser le vent de la fortuna souffler sans les digues écrasantes de la virtu ? Faudrait-il plutôt patienter les bras croisés, en guettant l’exceptionnel ? Ou attendre que le chemin de l’événement se fasse en nous a posteriori ? Peut-être faut-il envisager une autre posture : non pas l’attente passive ni la gestion méthodique, mais simplement l’ouverture et le fait d’être disposé à ce qui advient ; être ouvert à l’événement, non pas comme spectateur ni comme metteur en scène, mais comme celui qui accepte de se laisser toucher et déplacer. Sans toutefois se perdre entièrement, pour conserver la force de répondre lorsque l’événement moins joyeux nous menace.
14Organiser un colloque universitaire participe évidemment de cette prolifération d’événements qui n’ont de l’événement que le nom. Si, à défaut de nous avoir fait vivre un véritable événement, ces différentes propositions auront néanmoins jeté quelque lumière sur cette notion, peut-être aurons-nous au moins acquis les ressources pour y être désormais fidèles, dans une ouverture qui ne doit jamais signifier déresponsabilisation.

