Colloques en ligne

François Berquin

Le passager clandestin (Blaise Cendrars)

The Stowaway (Blaise Cendrars)

1Blaise Cendrars est aujourd’hui dans le port de Boulogne-sur-Mer, et il s’apprête à s’élancer, à bord d’un Blue Star, vers le Brésil où on l’attend pour affaires — une histoire très compliquée de « carburant national » (Cendrars, [1945] 2013, p. 270). Il est à Boulogne mais il arrive tout juste de Marseille où il s’était rendu en voiture, tout en reconnaissant qu’il est infiniment préférable d’y aller par la mer. Marseille, en effet, « appartient à celui qui vient du large » (p. 2051), répète-t-il à l’envi, et il se souvient, pour sa part, que c’est le D’Artagnan, le fameux paquebot des Messageries maritimes, qui l’y avait déposé il y a quelques années, alors qu’il revenait d’Afrique (une mémorable expédition en Égypte et dans le Haut-Soudan, au cours de laquelle il prétend avoir tourné un film sur les éléphants). Faut-il rappeler que Marseille, où donc il débarqua, est infiniment chère au cœur de cet auteur ? La pouilleuse Marseille, avec son parfum d’« œillet poivré » (p. 205), ses ruelles enchevêtrées, ses religions à mystère, ses tripots, ses fumeries clandestines (Marseille, premier marché mondial de l’opium !) et sa population incroyablement bigarrée. Il n’est pas rare en effet d’y voir se côtoyer, réunis autour d’un pastis, de richissimes Sud-Américaines et d’humbles pêcheurs, sans oublier, fourmillant tout autour, une foule de mendiants. Tous les crève-la-faim de Marseille, les plus pauvres d’entre les pauvres, semblaient d’ailleurs, le jour de son arrivée, s’être donné rendez-vous pour accueillir Cendrars sur le « Vieux-Port » et lui demander aussitôt de l’argent, ce qui, soit dit par parenthèse, ne paraissait absolument pas le gêner. Bien au contraire, même…

2Blaise Cendrars est maintenant à Anvers, où ses affaires de « gros fric » (Cendrars, [1948] 2013, p. 60), comme il dit, l’appellent régulièrement : achat, par exemple, de la cargaison de trois bateaux, l’Albion, l’Alcyon et l’Aldion, « trois millions d’œufs » (p. 60) en l’occurrence, et revente immédiate, par téléphone, desdits œufs (il se contentera d’un sou de bénéfice par œuf, mais trois millions de sous, ça fait déjà ce qu’il appelle une « grosse galette »). Cette fois, il lui reste à peine le temps d’aller saluer sa vieille copine Rij, la « femme-tonneau » (p. 66) de « Chez Julia ». Une « femme-tonneau », en effet : elle pèse dans les cent dix, les cent vingt kilos et « ce monument de chairs croulantes, débordantes » trône majestueusement au centre de la maison close dans un fauteuil tout spécialement fabriqué pour elle. Le phénomène mérite assurément le détour, mais Cendrars ne pourra guère s’attarder car, à minuit, le Volturno — « vieille baille noire tachée de minium » (p. 71) — appareille, avec à son bord un « lot » d’émigrants lituaniens. Destination : New York (où on échangera ces émigrants européens contre des bœufs américains).

3Je pourrais continuer ainsi longtemps et refaire, après tant d’autres, après Blaise Cendrars lui-même, le portrait haut en couleur d’un homme constamment affairé, perpétuellement en transit, allant d’un port à l’autre, et profitant de chacune de ses escales pour se frotter et même se mêler à la vie grouillante qui règne dans tous les endroits où on vient de mouiller l’ancre. Lieux où pullulent les marginaux les plus divers : trimardeuses ou vieilles prostituées, contrebandiers, hors-la-loi, assassins, nomades, détraqués à la dérive, politiciens véreux, aigrefins, spéculateurs sans scrupules, viles canailles, gros bonnets de la Bourse, que sais-je encore ? trafiquants de toutes sortes, entourés, parfois, d’une nuée d’enfants teigneux, baragouinant dans toutes les langues du monde. La vie grouillante, oui, mais si elle grouille, c’est parfois comme grouillent les vers dans une charogne… Cendrars, quoi qu’il en soit, est là comme dans son élément. Il évolue comme un poisson dans l’eau — parasite plutôt parmi les parasites — au sein de ces espaces aussi inquiétants qu’irrésistiblement attirants.

4Qu’en est-il cependant des navires qui assurent la liaison entre ces mondes tellement à part que sont les ports ? À l’en croire, Cendrars ne reste jamais bien longtemps avant de remonter à bord, mais, qu’il embarque sur un paquebot, sur un cargo, sur un splendide liner ou éventuellement sur un rafiot de la pire espèce2, c’est chaque fois ou presque pour y vivre une expérience exactement contraire à toutes celles que je viens de rapidement évoquer. C’en est fini en effet, pour un temps au moins, des affaires et des combines. Fini, la recherche du coup sensationnel ! Et fini, en même temps, toutes ces rencontres, ces acoquinements avec des personnages si louches qu’ils en deviennent passionnants… En s’engageant sur la coupée, Cendrars entend bien se couper de ce qui fait l’ordinaire de son existence. L’homme aux trente-six métiers se met en vacances. Il se débranche. Se déconnecte. Place maintenant à la vie contemplative ! Comme le rat dans la fable de La Fontaine, Blaise Cendrars se retire du monde.

5Et que tout se passe désormais comme s’il n’y était pour personne. Passager clandestin, en quelque sorte… Manière de renouer avec un fantasme qui, si j’en crois en tout cas les premiers chapitres de Bourlinguer, s’enracine chez Cendrars dans sa prime enfance. Le tout premier de ces chapitres s’ouvre par une page montrant le très jeune Nicolao Manucci, le futur auteur de la Storia do Mogor, attaché au mât et fouetté pour avoir tenté de s’embarquer clandestinement à bord d’« une tartane [qui] appareillait de Venise à destination de Smyrne » (Cendrars, [1948] 2013, p. 5). Dans le chapitre suivant, Cendrars raconte que lui-même, tout gamin, à bord de l’Italia qui le conduisait d’Alexandrie à Naples, rêva de continuer son périple jusqu’à New York et, pour ce faire, cassa sa tirelire et demanda à l’un des matelots de le cacher dans sa couchette. Dès l’arrivée à Naples, le matelot bien sûr restitua l’enfant à sa mère (qui le remercia en lui donnant cinquante pièces d’or et trois rouleaux de souverains). La légende tentera de faire oublier cette fin bien prosaïque en laissant entendre que l’enfant faillit être victime d’un rapt organisé par un membre de la Mano Nera

6Malgré ces revers assez cuisants, l’envie de voyager incognito persistera durablement chez notre auteur. Il n’est pour s’en convaincre que de relire les pages écrites lors de sa toute première traversée transatlantique, une traversée bien réelle, à bord du Birma, qui, en 1911, l’emmena de Libau, en Lettonie, jusqu’à New York, où l’attendait sa future épouse, Félicie Poznanska (Fela). C’est un texte de jeunesse, et Blaise Cendrars — qui ne s’appelle pas encore Blaise Cendrars — s’y montre sous un jour étonnant et au fond assez peu sympathique. Quittant l’Europe par l’un « de ses plus vilains bouts », « là, où, de [ses] dessous déguenillés », écrit-il, « pullule une vomissante vermine » (Cendrars, [1969] 2013, p. 805), il n’a qu’une idée en tête, un unique espoir : se retrouver « loin de l’hideuse face humaine » (p. 789). Dès la première ligne, le ton est donné, et ce ton est résolument baudelairien3. Le jeune homme prend la pose du dandy misanthrope, et jetant un regard méprisant sur l’ensemble des passagers, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour les éviter. « Je me couche à 7 heures et me lève à 6, afin de ne pas rencontrer l’ostrogoth qui partage ma cabine, afin de ne pas avoir à lui parler », écrit-il (p. 807). Et il s’assure que le salon est vide, lorsqu’il s’y aventure pour jouer quelques notes de piano. Même les émigrants entassés dans les cales le dégoûtent quand il les voit, en pleine tempête, se mettre à genoux pour réciter « en commun, des prières et des psaumes — juifs, protestants, catholiques, orthodoxes, mahométans, persans » — « réjouissant baragouinage », commente-t-il ironiquement (p. 811). Bénéfice évident de cette attitude hautaine : avoir l’impression de jouir seul du spectacle offert, le jour, par l’océan (éventuellement déchaîné) et, la nuit, par les étoiles. Bénéfice secondaire, ajouterais-je : jouir de s’imaginer ce que les autres pensent de cet individu qui s’écarte d’eux de façon tellement ostentatoire. Il arrive alors à Cendrars de parler de lui-même à la troisième personne, il adopte le point de vue de l’autre, ce qui montre que, quoi qu’il en dise, la question de l’autre est loin d’être réglée, et qu’elle ne cesse en réalité de revenir par la bande… Ces notes de voyage s’achèvent d’ailleurs par un très étrange récit de rêve, dans lequel Cendrars dit avoir découvert, non sans un plaisir quelque peu pervers, « Félah » s’abandonner dans les bras d’un autre que lui.

7Je passe, et passe d’autant plus volontiers mon chemin, que l’attitude générale de Blaise Cendrars en voyage évoluera, du moins en apparence. Il reconnaîtra par exemple que nouer une relation amicale ou même amoureuse à bord d’un navire n’est parfois pas sans charme même si cette relation est sans lendemain — ou plutôt parce qu’elle est « sans lendemain » (Cendrars, [1940] 2017, p. 448). Et, dans les réécritures assez nombreuses qu’il fera de son premier voyage vers New York, il s’inventera « interprète » (Cendrars, [1948] 2013, p. 71) des émigrants et se révoltera alors contre le sort qui leur était réservé. La palinodie reste toutefois très inaboutie et le navire dans son esprit, sinon dans son inconscient, continue d’être, d’abord et avant tout, le seul lieu où il doive être possible de goûter enfin les joies de la solitude.

8En fait, et de façon beaucoup plus radicale, il s’agit pour lui de se « désintoxiquer » de ce poison qu’est le lien social, de se défaire de cette très « sale habitude » (Cendrars, [1969] 2013, p. 805) que nous avons, tous autant que nous sommes, de vivre dans la dépendance d’autrui. Particulièrement édifiant à cet égard, apparaît ici le cas de l’ami Jean de Kéroual, un Breton qui vit à Rio de Janeiro et qui, depuis dix ans qu’il y vit, apparaît totalement asservi à ses affaires d’argent, mais aussi à sa maîtresse et, de façon plus évidente encore, à l’alcool… Inutile de préciser que Kéroual est dans un état lamentable. Une cure s’impose de toute urgence, et Cendrars, qui s’apprête quant à lui à revenir en France à bord du Lutetia, ne l’invite à passer dans sa cabine que pour l’y enfermer tout aussitôt. « Tu es mon prisonnier. Je te garde. Je ne te rendrai ta liberté qu’une fois au large. » (Cendrars, [1948] 2013, p. 32.) Cendrars, quoi qu’on en pense, se conduit ici en bon copain et même en chic type, et l’on ne peut que se désoler de voir que sa charitable tentative se solde par un échec (Kéroual s’effondre en larmes, et Cendrars, révulsé par cette attitude, finit par lui ouvrir la porte juste avant que le bateau ne s’en aille). Je me désole donc avec Cendrars, mais ne puis toutefois m’empêcher de noter comme une nouvelle contradiction. Laissons ici de côté les étranges, les vertigineuses ressemblances que ménage le texte entre les deux amis (Cendrars y apparaît, pour le dire trop vite, comme une version « adoucie » de Kéroual) et remarquons simplement qu’il y a au moins quelque paradoxe à vouloir imposer de force à l’un de ses proches une épreuve prétendument libératrice. D’ailleurs, comme le lui répétait déjà dans son adolescence le patron du Papadakis, tu ferais mieux de t’occuper « de tes oignons » (Cendrars [1948] 2013, p. 1534), toi qui, de façon particulièrement intrusive, te mêles maintenant de la vie d’autrui pour lui dire qu’autrui, précisément, y prend trop de place… Sans compter, à propos de place, que si Kéroual avait cédé aux injonctions de Cendrars, les deux compères auraient dû partager la même cabine, ce qui, comme on le sait, n’a rien a priori pour plaire à notre auteur.

9Ne voyage-t-il pas, ainsi qu’il l’affirme et le réaffirme avec tant d’insistance, dans le seul souci de se retrancher de la communauté de ses semblables ? Mais la chose est de plus en plus difficile. Rançon de leur succès grandissant : les navires sont de plus en plus bondés, « archibondé[s] », écrit-il (Cendrars, [1944] 2017, p. 166), et il lui faut désormais verser de forts pourboires à tout le personnel du bord pour espérer avoir la paix. Mais cela ne suffit pas. Dès le lendemain de son embarquement à bord de l’Eric-Juel, et alors même qu’il a versé un pourboire royal au maître d’hôtel pour rompre avec cet usage déplorable qui veut qu’on présente les passagers les uns aux autres en organisant « des tables, des groupes, des jeux en commun » (Cendrars, [1940] 2017, p. 449), Cendrars est invité à déjeuner par le commandant. Lui qui ne veut pas être « parasité » est en somme pris pour un « parasite », invité à bouffonner à la table des grands de ce monde (parmi lesquels, je le note en passant, le docteur Duarte, une sommité mondiale en bactériologie). Le plus gênant est que ce commandant est des plus sympathiques ! Blaise Cendrars et Friedrik Jensen, le commandant de l’Eric-Juel (et rappelons que Frédéric est le vrai prénom de Cendrars), Blaise et Friedrik deviennent en tout cas bientôt inséparables, à tel point que cela commence à faire jaser. Leur amitié semble des plus suspectes… Mais ce n’est pas de Cendrars que le commandant Jensen est épris. Il semble même ne s’en être fait un ami que pour lui confier, et même lui refiler, comme on se refile une sale maladie, le lourd secret de sa vie amoureuse. Je me permets de le dévoiler ici très brutalement : Fé-Lî, le boy qui est au service du commandant, un Malais dont le visage est affreusement mutilé et avec lequel il communique dans une langue absolument incompréhensible, s’appelle en réalité Felicia (prénom, on s’en souvient, de la première épouse de Cendrars). Or, Fé-Lî, ou Felicia, est la maîtresse de Friedrik. Il explique qu’il était marié depuis plusieurs années et, extrêmement consciencieux, il ne vivait que pour le « service » — à trente ans, précise-t-il, il ne s’était encore jamais « risqu[é] […] dans un salon de manucure » (p. 478) — quand soudain l’amour l’a foudroyé. Hélas, c’est sur la femme que le coup est tombé. Felicia a été effectivement défigurée lors d’un terrible accident de voiture et, depuis, il la garde à ses côtés, passagère clandestine déguisée en homme. Je passe sur la suite et notamment sur le fait que Cendrars se voit chargé d’aller au Danemark régler le divorce entre le capitaine et son épouse légitime, lourde tâche dont notre auteur se serait sans doute bien volontiers passé. Il n’aspirait qu’à une chose : qu’on lui « fiche la paix » (p. 450), et le voilà maintenant avec sur les bras (si l’on ose dire) une douloureuse affaire de séparation !

10Imaginons maintenant que les conditions idéales soient réunies pour que l’utopie cendrarsienne (se retrouver à bord d’un navire comme sur une île déserte) se réalise enfin et devienne donc, pour parler la langue de Michel Foucault, une « hétérotopie » (Foucault, [1967] 1994, p. 752-762). On peut penser par exemple à l’Île-de-Ré, qui est le nom d’un cargo où il n’y a strictement aucun passager. Sont seulement présents à bord le capitaine — mais il reste constamment enfermé dans sa cabine, n’en sortant qu’aux escales pour aller, nous dit-on sur un ton égrillard, « chez sa manucure » (Cendrars, [1938] 2017, p. 243) — et quelques matelots — mais ils sont quant à eux absolument silencieux. Bref Cendrars sur l’Île-de-Ré est chez lui, et l’est d’autant plus qu’il s’est fait aménager avec de la toile à voile une piscine et, dans cette piscine, il a fait jeter une bouée sur laquelle il passe l’essentiel de ses jours à rêvasser. Il y passera bientôt également ses nuits car des « cancrelats » (p. 242), explique-t-il, ont envahi sa cabine. Une vraie vie de « phoque » (p. 241), en tout cas, et un bonheur tout régressif peut-être mais bien réel. Éphémère cependant, car lors de l’escale, un « ostrogoth », un certain Oscar Delœil, monte à bord et, à peine arrivé, il se permet de piquer une tête dans la piscine de Blaise ! Il a de surcroît la manie de « renifler », de « tousser » et de « cracher » dans l’eau « comme un vieux morse enrhumé » (p. 244), s’écrie Cendrars, particulièrement révolté par ce sans-gêne. « [J]e ressent[ais] » cela « comme une violation de domicile, comme si cet étranger m’avait surpris dans l’intimité, ou, pis encore, comme si cet inconnu était venu se glisser dans mon lit » (p. 244). Petite pulsion homophobe, mais qui basculera dans son contraire après le passage de la Ligne et la vision du rayon vert (et l’on sait que voir le rayon vert, c’est, selon la légende, voir clair dans son cœur). Le « phoque » et le « morse », Blaise et Oscar, deviennent très vite les meilleurs amis du monde. Ils ont le même âge, les mêmes goûts (pour Verne notamment) et si l’un est manchot, l’autre clopine… De fil en aiguille, les deux nouveaux amis en viennent à évoquer leur passé d’anciens combattants. Nouvelle coïncidence : c’est le vin d’Oscar Delœil que les légionnaires de Cendrars avaient volé la veille du jour où il perdit un bras dans l’attaque de la ferme Navarin. Quelle ivresse, cette nuit-là ! Quelle partie de plaisir ! Il n’empêche : Cendrars se découvre après coup redevable à l’égard même de celui qu’il considérait tout à l’heure comme un insupportable parasite. « Allons boire l’apéro ! » (p. 255), lui lance-t-il, comme pour effacer une ancienne dette. Il se met aux ordres du commandant Oscar Delœil. « Je suis votre homme. » Ce sont là les derniers mots de la nouvelle. Le texte cependant ne dit pas si le manchot et le boiteux ont réussi ce soir-là à noyer dans l’alcool le traumatisme de la Grande Guerre que leur rencontre venait de soudain réveiller…

11« T. P. M. T. R. » Comprendre : « Tu pars, mais tu reviendras ! » (Cendrars, [1937] 2017, p. 121.) Cinglant démenti au principe n° 1 de l’amour selon Cendrars : « Quand tu aimes il faut partir » (Cendrars, [1944] 2017, p. 129) ? Nom en réalité de la société à laquelle adhèrent les marins qui veulent être sûrs de ne pas être jetés en mer s’il leur arrive malheur à bord. Cas par exemple du dénommé Quinquembois dans l’« histoire vraie » qui porte ce titre énigmatique : « T. P. M. T. R. » Quinquembois est le boulanger du Saint-Wandrille et, quand il n’est pas au four, on le trouve s’affairant… auprès du cercueil de la « T. P. M. T. R. », un cercueil qu’il s’est pour ainsi dire approprié et qu’il ne cesse d’embellir de mille et une manières. Las ! l’obèse boulanger a aussi un fort penchant pour l’alcool et il meurt soudain, « terrassé par un coup de sang » (p. 118). Il se retrouve donc, fort logiquement, dans le cercueil qu’il a lui-même aménagé avec tant d’amour. Le problème est que son cadavre se met aussitôt à travailler, à gonfler comme de la pâte à pain, et il répand une odeur de plus en plus nauséabonde, de moins en moins supportable. Le commandant du Saint-Wandrille (il porte un nom : Delademeure, qui est à lui seul tout un programme5) est comme on le dit familièrement « dans le pétrin », et il finit par prendre la décision de jeter par-dessus bord le très encombrant cercueil de Quinquembois. Or ce lourd cercueil ne coule pas mais, telle une barque voguant joyeusement sur les flots, finit par atteindre le rivage le 1er avril 1936. Mauvaise farce pour le commandant Delademeure, qui pensait s’être débarrassé définitivement du cadavre de Quinquembois. La farce est d’autant plus mauvaise que le cadavre en question n’est pas clairement identifié : ceux qui ont retrouvé le cercueil croient que le mort s’appelait « Robert Durnand, ou Dournant, ou Robert Dournour » (p. 136) à cause d’un mystérieux tatouage qu’il arbore tout autour du sexe et dans lequel il convient en fait de déchiffrer : « Robinet d’amour 6 ».

12Cendrars, comme on le voit, s’amuse dans cette nouvelle, il prend à la blague ce qui constitue pourtant l’une de ses plus fortes hantises : la présence persistante à bord des navires dont il nous parle de l’odeur de la mort. Odeur suffocante, littéralement asphyxiante, dans les cabines de l’Italia (Cendrars, [1948] 2013, p. 19). Odeur lazaréenne à bord du Papadakis (p. 202). Et, à bord du Volturno (quel nom déjà ! impossible de ne pas y voir passer l’ombre de quelque vautour), comment faire peau neuve dès lors qu’une répugnante odeur « de peaux de veau non tannées », une « odeur de pourriture et de mort » (Cendrars, [1989] 2013, p. 869), se répand dans l’ensemble du navire ?

13Il y a décidément quelque chose de pourri dans les navires cendrarsiens. Rêvés comme espaces où se retrouver seul avec soi-même et se régénérer, ils se voient systématiquement envahis par des fâcheux de toutes sortes, des intrus qui réveillent de vieilles histoires, et ressuscitent en vous des secrets ou des angoisses que vous pensiez avoir mis au tombeau depuis toujours. Le plus étonnant peut-être est que Cendrars semble attirer à lui ces parasites et même tirer plaisir de leur commerce. Lorsqu’il voyage par exemple sur le Normandie — bel exemplaire a priori de ce que Foucault appelle une « hétérotopie de compensation », c’est-à-dire un « espace réel aussi rigoureusement ordonné que le nôtre est brouillon » (Foucault, [1967] 1994, p. 761) —, il jubile à l’idée qu’un rat pourrait s’être introduit dans le « cerveau du navire » (Cendrars, [1935] 2006, p. 175) et qu’à lui seul, ce passager clandestin pourrait stopper la plus rapide des traversées de l’Atlantique.

14À propos d’animaux, je note que Cendrars, pourtant si avide de faire le vide quand il voyage, n’hésite pourtant jamais à s’encombrer ici d’un bouc puant — mais c’est pour le « jeter […] aux requins » (Cendrars, [1940] 2017, p. 461), s’excuse-t-il, et voir si les requins se mettent réellement « sur le dos » (Cendrars, [1952] 1965, p. 586) quand ils mangent —, là d’un magnifique tamanoir — il est tellement émouvant, affirme-t-il, quand de sa langue à déclic, il avale d’un seul coup « des centaines et des milliers de fourmis fourmillantes » (Cendrars, [1949] 2013, p. 386). Ailleurs encore, il décide de ramener en France cinq ouistitis — baptisés « Hic », « Haec », « Hoc », « Adrienne Lecouvreur » et « Jean » —, « [d]ouze colibris » (Cendrars, [1944] 2017, p. 174) et « deux oiseaux » (Cendrars, [1949] 2013, p. 389) septicolores. Mais quand il réécrit l’épisode quinze ans plus tard, il est désormais question de « soixante-sept […] ouistitis-lions » et de « deux cent cinquante sept-couleurs » (p. 389)… Pour ses oiseaux, il fera d’ailleurs construire par un certain Gasperl, le charpentier unijambiste du Gelria (le charpentier à la jambe de bois), de magnifiques petites cages en osier avec, afin de frauder la douane, « des doubles fonds, […] des tiroirs secrets » (p. 388), des caches où dissimuler des caissons remplis de cigares… Oublions les cigares de contrebande pour retenir uniquement l’idée, ici, que Cendrars n’est pas loin de prendre son navire pour l’arche de Noé ! Arche funèbre cependant, car les oiseaux meurent l’un après l’autre, quand les ouistitis-lions (espèce en voie de disparition, nous est-il précisé) font bien vite triste figure.

15Je pourrais faire des remarques semblables à propos des livres que Cendrars emporte avec lui : très peu de livres, pour ne pas encombrer son petit bagage, explique-t-il, mais quand même bientôt dix caisses de livres, « dix caisses immenses et immensément lourdes » (Cendrars, [1948] 2013, p. 53), précise-t-il, et des caisses qu’il se fera d’ailleurs toutes voler lors de l’une de ses escales à Anvers…

16De scène en scène, les mêmes contradictions on le voit sont à l’œuvre.

17J’aurais encore aimé m’attarder sur ce passage où l’on voit Dan Yack tenter, pour rejoindre son chien (bien installé, quant à lui, dans sa niche), de se frayer péniblement un chemin sur le pont du Green Star parmi les tas de charbon et « les grands panneaux d’une maison démontable, qu’on n’avait pas pu descendre à fond de cale » et qu’on avait donc arrimés tant bien que mal à l’aide d’un « réseau de cordes, de chaînes, de filins tendus », bouclés et noués « à toutes les hauteurs » (Cendrars, [1929, 1946] 2017, p. 841)… Un comble, tout de même, que ce soient les panneaux d’une maison qui rendent proprement inhabitable le Green Star, « ce petit bâtiment » !

18Mais il est temps à présent d’avancer une hypothèse.

19Il me semble que le paradoxe qui consiste à vouloir faire le vide en encombrant l’espace pourtant si restreint qui vous est dévolu, à vouloir couper court en nouant de nouvelles relations, à vouloir se libérer, s’émanciper de la mainmise d’autrui en s’aliénant encore et toujours davantage, s’apparente à maints égards avec les conduites qui ont cours lors de ce que la psychanalyse appelle le travail du deuil. Il s’agit, comme on le sait, d’éveiller tous les souvenirs de l’être cher qu’on a perdu non pour le ressusciter mais au contraire pour s’en libérer et pour le quitter une fois pour toutes. Les navires seraient le lieu chez Cendrars où tente de s’effectuer un tel travail.

20Reste à déterminer, bien sûr, quel est ici l’être perdu ou, plus précisément (c’est-à-dire plus mystérieusement), quelle est ici la « chose » qui est partie et qui sans cesse revient ou plutôt qu’on ne fait revenir sur un mode quasi hallucinatoire que dans l’espoir d’enfin s’en séparer. Sans doute cette « chose » appartient-elle au domaine de l’informulable. De l’innommable7. Que Cendrars cependant tente de la nommer, et le premier mot qui lui vient à l’esprit — il l’a pour ainsi dire sous la main —, c’est le mot « main » lui-même. Un mot qui, à mesure que la main gauche s’emploie à l’écrire, fait aussitôt revenir l’autre, celle qui est perdue mais qui ne lâche pas et qui, se décomposant interminablement dans les soutes du texte, affecte peu à peu tous les signes offerts à la lecture. C’est elle, en somme, le véritable passager clandestin de toutes les histoires dans lesquelles, en bon bateleur (mot proche de « batelier »), Blaise Cendrars a l’art de nous emmener et peut-être de nous égarer (de nous mener en bateau ?). C’est elle par exemple qui, dès le premier chapitre de Bourlinguer, « Venise : le passager clandestin », nous invite à suivre dans trois langues au moins (le français, le portugais et l’italien8) les tribulations de la Storia do Mogor de Nicolao Manucci — nom qui en italien désigne une « petite main ». C’est elle encore qui lui indique obliquement la Mano Nera, la Main noire, par laquelle on raconte, nous le savons, que l’enfant Cendrars faillit être kidnappé9. N’oublions pas ici la « manucure » qui sans doute fait signe vers la pulsion sexuelle à laquelle même le commandant, seul maître à bord après Dieu, reste asservi, mais qui n’en est pas moins d’abord celle qui soigne les mains. Et puis, il y a encore toutes ces infirmités (Oscar Delœil), toutes ces défigurations (Fé-Lî), toutes ces mutilations, toutes ces amputations (Gasperl) qui inscrivent également dans le texte, en la transposant, la blessure de Blaise Cendrars.

21Blaise Cendrars qui ne cesse cependant de se remettre à l’ouvrage, remettant en jeu sa main perdue chaque fois qu’il s’embarque dans un nouveau texte. Et peut-être rêve-t-il alors d’un autre moyen de transport. Peut-être faudrait-il en effet que l’aviation prenne définitivement le relais de la navigation maritime pour que s’effectue sans reste le deuil de cette main perdue. En attendant, allongé la nuit sur le pont du navire, Blaise Cendrars contemple mélancoliquement les étoiles10 : il croit parfois apercevoir dans la constellation d’Orion11 sa main déjà « montée au ciel » (Cendrars, [1944] 2017, p. 144), mais c’est le « grand mât » qui, pointé vers elle « comme un dard », la lui désigne — et n’en finit pas de la faire souffrir.