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Écrits des camps, des ghettos, de la déportation : factualités, matérialités (Lausanne)

Écrits des camps, des ghettos, de la déportation : factualités, matérialités (Lausanne)

Publié le par Université de Lausanne (Source : Patricia Saugeon Schmid)

Le projet ANR-DFG H-Diaries est partenaire de la journée d'études

La littérature des camps et de la déportation, et notamment la littérature de la Shoah, est souvent abordée à partir des notions d’indicible ou d’irreprésentable, à partir de la possibilité ou non de mettre en langage et de transmettre, et donc, pour le public, de recevoir et de comprendre, une expérience aux limites de l’humain, de la violence, de la communicabilité, du partage possible. Et il est vrai que de nombreux auteurs d’écrits produits dans les ghettos ou dans les camps ou après les événements (par les survivants) ont souligné les limites du langage à rendre compte de l’horreur de ce qu’ils avaient vu et subi. Malgré tout, ils et elles ont écrit, inlassablement : des récits de témoignage, des journaux, des poèmes, des fictions, écritures en tous genres qui, toutes, éprouvaient ces limites du langage non seulement pour laisser trace mais pour rapporter des faits, parfois établir des preuves : le souci de la factualité est au cœur du devoir de vérité que portent ces textes. En 1954, Michel Borwicz, survivant du camp Janowski, poète et résistant devenu historien des Écrits des camps et des ghettos, le formule en ces termes : 

« Dans la parole écrite, l’homme, refoulé jusqu’à l’extrémité de sa condition, a retrouvé, une fois de plus, le dernier rempart contre la solitude du dépérissement. Sa parole, recherchée ou maladroite, cadencée ou dégingandée, n’était inspirée que par la volonté d’exprimer, de communiquer, de transmettre la vérité. Formulée dans les pires conditions, diffusée par les moyens du bord, dangereuse par définition, elle fut opposée au mensonge confectionné et entretenu par de puissantes équipes, dotées d’une technique gigantesque et protégées par une puissance qui battait son plein. 

Cette disproportion sans mesure n’empêcha pourtant pas que les écrits en question accomplissent un rôle appréciable. Pour leurs auteurs eux-mêmes, et pour leurs lecteurs (ou auditeurs) également condamnés, c’était un contre-poison. Rien d’autre que le souci de faire valoir la vérité ne poussait des hommes à risquer leur vie pour colporter et abriter ces feuilles. »[1]

L’impérieuse nécessité d’établir des faits, parfois de grouper des preuves, est au cœur des récits des camps et de la déportation, y compris dans des formes littéraires réputées peu « factuelles » (la poésie, le roman). Cette journée d’études cherchera, à partir d’une série d’études de cas, à faire apparaître cet impératif de factualité dans les corpus de la littérature dite « concentrationnaire ». Pour ce faire, elle s’intéressera aussi : d’une part à la matérialité des écrits produits dans les camps – aux écrits comme traces et preuves, comme part de la réalité des camps, y compris dans la précarité de leurs conditions de production et de conservation ; d’autre part à l’accent mis, dans ces écrits, à la vie matérielle, sous les espèces du dénuement, de la dépossession, du détail le plus concret de la désappropriation exprimant l’ordre élémentaire des existences. Plus que l’indicible ou l’irreprésentable – des catégories qui conduisent trop souvent à se détourner de l’observation frontale de l’accablante factualité et à ne pas lire les témoignages – c’est la « précarité », peut-être ?, qui nous intéressera : précarité de la survie, des conditions d’écriture, des conditions de transmission mais aussi des conditions de réception de ces écrits (réception instable, aléatoire, passagère).

Découvrir sur Fabula le programme détaillé…

[1] Michel Borwicz, Ecrits des condamnés à mort sous l’occupation nazie, 1939-1945, 1ere édition 1954, édition critique de Judith Lyon-Caen, Paris, Gallimard/TEL, 2023, p. 417.