Le style en (icono)texte : littérature et bande dessinée (2025-2026)
À la suite de la journée d’étude “Penser le style des littératures écrites et dessinées : pratiques de la greffe”, et d’une première saison du séminaire “Le style en iconotexte : bande dessinée et littérature”, ce dernier est reconduit pour six nouvelles séances afin de poursuivre les discussions autour de l’objet style en prolongeant le dialogue esquissé entre littérature et bande dessinée.
Pensé en littérature comme un écart avec la norme, ou comme une illustration de celle-ci, comme l’expression d’une singularité auctoriale ou comme le reflet d’une allégeance à un courant littéraire, à un genre, voire comme le témoignage de la langue d’une époque, le concept de style s’avère aussi malléable qu’épineux pour la recherche. Prise au croisement de diverses « mystiques » selon François Rastier, à la fois inévitable, et malaisée d’approche, la notion a donné lieu à de nombreuses réflexions depuis l’œuvre fondatrice de Charles Bally instituant en France la discipline de la stylistique. En vertu de sa nature protéiforme, on reconnaît toutefois à la notion de style son adaptabilité puisqu’elle s’emploie aisément pour caractériser tous les domaines et les formes d’expressions, au-delà du seul champ littéraire.
Aussi, interroger le style en bande dessinée c’est se heurter aux spécificités du médium : l’hybridité iconotextuelle qui le définit et la réalité souvent collective de sa production. Dans la lignée des approches logocentrées de la bande dessinée, les études liées au style de ce médium se sont originellement concentrées sur ses récits et ses discours. Progressivement, l’intérêt croissant porté à l’esthétique de la bande dessinée a conduit à mener des études stylistiques de ses images, en tentant de dégager des filiations artistiques dans ce qui est considéré non plus seulement comme un médium mais bien comme un neuvième art. Réévaluer la dimension picturale de la bande dessinée amène à s’interroger sur la qualité des images valant pour elles-mêmes, au-delà de leur rôle seulement narratif, en mettant au centre de la préoccupation esthétique la notion de graphiation. Cependant, ces travaux n’en restent pas moins sporadiques et les récentes études font, en tentant de le combler, le constat d’un manque critique important.
Ce séminaire prend donc le parti de mettre en regard des approches variées, opposées ou complémentaires du style. Tout en s’abstenant de considérer le médium de la bande dessinée comme un simple genre dérivé de la littérature, il s’agira d’envisager, en parallèle ou dans un même geste, des productions pouvant relever de ces deux champs contigus : le roman, la nouvelle, le poème, la micro-fiction, aussi bien que les genres de l’autobiographie au sens large, dans l’album, la planche, le strip voire le cartoon.
Chaque séance sera l’occasion d’exposer, de confronter ou de réconcilier des approches diverses de la notion de style, notion plastique qui s’avère d’autant plus malléable dès lors qu’on l’applique tour à tour à des corpus textuels ou iconotextuels. Il s’agira ainsi de faire dialoguer deux chercheur·euses spécialistes, l’un·e de littérature écrite, l’autre de bande dessinée, au fil de six rencontres.
—
Inscription obligatoire aux adresses suivantes :
arianna.bocca[a]etu.sorbonne-universite.fr
clara.cini[a]sorbonne-universite.fr
norbert.danysz[a]univ-lyon2.fr
—
Programme 2025-2026
- 03 octobre 2025 - 16h-18h (Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, salle D421) : Un style XIXe ?
Anastasia Scepi (Sorbonne Université, STIH ) - "Les contes de fées de Cham , « traduction(s) libre(s) de Perrault» : le style à l'épreuve des canons"
Dans le Musée ou magasin comique de Philipon (1842-1843), Cham, caricaturiste prolifique, ayant œuvré pendant des décennies pour Le Charivari, envisage de « nouvelles manières de lire de vieux auteurs » en questionnant le lien texte – image dans un décalage comique. Il apparaît que ses parodies des Contes de fées, publiées dans le Musée Philipon, puis, en 1862, dans Petit Journal pour rire, peuvent être, elles aussi, considérées comme l'une de ces manières, en ce que ce dernier en propose une « traduction libre », comme l'indique le sous-titre du Petit Poucet. Cette communication s'intéresse à la manière dont le dialogue interdiscursif entre Perrault, et Cham, au sens où l'entendent Jean-Michel Adam et Ute Heidmann, participe de ce laboratoire du style que furent les journaux de Philipon. Il s'agira donc de déterminer comment les reconfigurations transmédiales et l'intericonicité créent des transtextes, dont la dérision affectant à la fois l'image et le texte, permet de penser le style de la caricature, « cette langue toute nouvelle en France » (Le Charivari, 1er novembre 1832), à l'épreuve des canons.
Vianney Dubuc (ENS de Lyon) - "Des styles en poésie : émergence de l'hétérogénéité stylistique et du plurilinguisme social dans la poésie lyrique versifiée (1870-1885)"
À partir de la décennie 1870, certains poèmes lyriques intègrent de plus en plus fréquemment dans leur énonciation des énoncés en argot ou d’autres traces sociolectales contrastant avec la langue poétique conventionnelle. Ce nouvel usage invite à interroger les effets du mélange des styles dans la poésie lyrique. L’opposition bakhtinienne entre, d’une part, le discours romanesque, marqué par l’hétérogénéité stylistique, et, d’autre part, le discours poétique, défini par l’homogénéité de la langue du poète et par l’uniformité garantie par la régularité du vers, doit être nuancée en repensant les articulations entre style, énonciation, métrique et genre littéraire.
Nous proposons de caractériser cette émergence de l’hétérogénéité stylistique dans la poésie lyrique française, survenue entre 1870 et 1885, comme un moment énonciatif singulier en convoquant les catégories de polyphonie et de plurilinguisme. Nous verrons que cette hétérogénéité stylistique coïncide avec la mise en scène d'une hétérogénéité énonciative, avec la multiplication des emprunts aux discours ordinaires ou à la chanson populaire et enfin avec la reconfiguration des normes métriques.
À travers les exemples de quelques poèmes de Tristan Corbière, de Jean Richepin et de l’ouvrage collectif des Dixains réalistes, nous interrogerons les mécanismes de cette hétérogénéité stylistique et leurs effets aux plans esthétique et poétique. Cette transformation du vers et de l’énonciation lyrique doit aussi être comprise à la lumière du contexte historique des débuts tourmentés de la Troisième République et interprétée comme la marque d’un positionnement socio-idéologique dont la stylistique doit pouvoir rendre compte.
***
- 21 novembre 2025 - 16h-18h (Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, salle D421) : Stylistiques du décor
Perrine Beltran (Université Lyon 2) - "Quand le décor passe au premier plan : décadrages stylistiques dans les textes zoopoétiques et écopoétiques contemporains"
« Je sais bien qu’on ne peut guère concevoir un roman sans homme, puisqu’il y en a dans le monde. Ce qu’il faudrait, c’est le mettre à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s’apercevoir qu’une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur, mais comme poids, effluves, gestes, puissance d’envoûtement, paroles, sympathie. » Ce projet que Jean Giono formule dans « Le Chant du monde » (1932) trouve dans le corpus des fictions zoopoétiques et écopoétiques contemporaines une pluralité de mises en œuvres, à rebours d’un anthropocentrisme encore dominant en littérature. À partir d’un corpus d’œuvres françaises et québécoises contemporaines, qui ont cette spécificité d’être illustrées de la main même des écrivaines et des écrivains, nous proposons d’analyser les décradrages stylistiques qui confèrent aux éléments habituels des décors – paysages, habitats, végétaux et animaux qui les peuplent – un statut de personnages à part entière, leur faisant ainsi quitter leur relégation traditionnelle aux arrières-plans des récits. L’étude se rendra particulièrement attentive à l’interaction du texte et de l’image dans l’élaboration de ce projet de décradrage, et aux similarités formelles entre les dynamiques iconiques et textuelles de l’écocentrage et du zoocentrage stylistiques.
Norbert Danysz (Université Lyon 2) - "La bande dessinée entre décors et personnages : une hétérogénéité stylistique fondamentale"
Dans la bande dessinée franco-belge comme japonaise, dans les albums de Tintin comme dans les doubles-pages de manga shōjo, il est courant de mettre en avant l’hétérogénéité stylistique résultant d’un traitement différencié entre les personnages et le décor. Cette gestion séparée du contenu représenté peut aussi se retrouver dans la bande dessinée chinoise, en particulier dans les lianhuanhua des années 1950 et 1960, produits lors d’une première vague de propagande communiste dans le neuvième art. À travers un large corpus visant à dépasser l’orientation auteuriste de l’étude stylistique, il s’agira de voir comment ces œuvres peuvent nous inviter à saisir le style non pas comme une donnée unifiée, mais plutôt comme une pluralité de styles. L’insertion de personnages caractéristiques du réalisme socialiste au sein de décors rappelant les gravures chinoises traditionnelles représente ainsi une certaine forme de patron stylistique, tel que défini par Gilles Philippe, c’est-à-dire déterminé par la convergence de différents éléments. Les aspects pratiques et historiques de la bande dessinée chinoise post-1949 révèlent en outre une auctorialité partagée, réaffirmant la dimension nécessairement collective du style.
***
- 23 janvier 2026 - 16h-18h (Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, salle D421) : Comment faire de la stylistique ?
Gilles Philippe (Université de Lausanne) - "Du changement stylistique"
C’est une évidence : on n’écrivait pas de la même façon en 1850 et en 1950, et même en 1900 et en 1920. Pourtant, alors que l’évolution des genres littéraires a été très tôt étudiée, l’évolution des pratiques rédactionnelles proprement dites n’a fait l’objet que de remarques ponctuelles. À y regarder de plus près, on peut ramener ces remarques à quelques grands modèles explicatifs. Il s’agira ici de rappeler brièvement ces modèles, d’en évaluer le rendement et d’en proposer le dépassement, en prenant appui sur deux exemples de changement stylistique, l’un à terme long (l’émergence du présent romanesque), l’autre à terme bref (l’avènement d’une esthétique du mal écrit dans les années 1950).
Florent Perget (Sorbonne Université) - "Peut-on penser une stylistique générale de la bande dessinée ?"
Entendu, dans une acception large, comme une forme spécifique de discours, le langage iconotextuel et polymorphique de la bande dessinée se prête volontiers, au moins en partie, à des analyses d’ordre stylistique. Cependant, l’hypothèse d’une stylistique générale de la bande dessinée suppose de traiter l’ensemble des énoncés graphiques qui composent ce langage - au-delà donc des problématiques qu’impliquent leur nature ou leurs conditions de production -, de porter un certain nombre de remarques sur leurs qualités ou sur leurs formes et, éventuellement, de catégoriser leurs fonctions et leurs effets.
Cette communication sera l’occasion de revenir sur le traitement de ces notions dans notre propre parcours de recherche, de donner quelques arguments en faveur d’une étude générale des énoncés graphiques en bande dessinée, mais aussi de nous attarder sur deux phénomènes stylistiques contemporains : l’usage récurrent de prosopopées dans le cadre de stratégies énonciatives et celui des planches dites « à continuité narrative ».
***
- 13 mars 2026 - 16h-18h (Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, salle D421) : Style oral, style populaire
Karine Abiven (Université de Rouen Normandie) - "« La rime n’est pas riche, et le style en est vieux » : style et communautés discursives"
« La rime n’est pas riche, et le style en est vieux » : on reconnaitra peut-être la réplique par laquelle Alceste, dans Le Misanthrope, oppose les amateurs cherchant à se distinguer par la pratique de la poésie galante, à ceux qui se contentent du style supposé naïf des « vieilles chansons ». Les chansons, stylées à leur manière, permettraient ainsi de lier la question des communautés discursives à celle du style. À partir d’un corpus de chansons du milieu du 17e siècle, je montrerai qu’on ne peut ni les associer tout uniment à des groupes « populaires », ni à des pratiques d’élite (où elles côtoient de fait l’air de cour). Matériau discursif qui traverse l’espace social, la chanson présente des caractéristiques formelles (lexico-syntaxiques, orthotypographiques) et pragmatiques, qui permettent d’inférer ses modes de consommation, sinon de performance. Genre par définition destiné à l’oralisation, c’est une des rares manières d’accéder à une langue poétique largement partagée, y compris par des moins lettrés.
Laurent Gerbier (Université de Tours) - "« Faire parlé » ou « faire parler » ? Styles et pratiques de l’oralité autour des récits dessinés"
La bande dessinée est un objet culturel silencieux, mais pas muet. Elle contient du langage, et plus précisément du langage oral : on a même parfois voulu faire coïncider l’invention des techniques visuelles propres à la restitution de la parole (la bulle, l’onomatopée) avec l’invention de la « vraie » bande dessinée. Cela implique que tout texte conjoint à de l’image ne constitue pas à lui seul une présence de la parole dans cette image : il n’y a véritablement « parole » dans le récit en image que sous certaines modalités spécifiques de présentation du texte, modalités qui s’emploient à restituer un « style oral » dans l’image. Au premier chef, bien sûr, on pense à la bulle ou au phylactère, dont la mise au point hésitante ou tâtonnante manifeste les clivages entre ce qui dans le récit dessiné relève d’une textualité simplement juxtaposée à l’image (objet possible d’une étude stylistique spécifique) et ce qui relève proprement d’une tentative de restitution de l’oralité (ce qui « fait parlé »).
En examinant cette capacité de la bande dessinée à « faire parlé » et en explorant certaines de ses modalités (du point de vue des variations du lettrage, du point de vue du degré de transparence des codages visuels de la parole, du point de vue des restitutions du « style oral » et des communautés que ce dernier noue, atteste ou entraîne), on voudrait mettre en évidence la manière dont le récit dessiné s’efforce de faire place à la parole et de la faire exister dans le medium bande dessinée. Or, pour comprendre la puissance de cet effort, il faut peut-être sortir de la bande dessinée elle-même pour prendre en charge un univers de paroles qui cette fois l’environne de l’extérieur, et dont elle constitue le déclencheur, le support, ou le prétexte : il s’agit alors de saisir la bande dessinée comme un cas particulier de ces dispositifs plus anciens et plus vastes par lesquels l’image narrative s’emploie à produire, structurer ou accompagner des modes déterminés de la performance orale – c’est-à-dire à « faire parler » plutôt qu’à « faire parlé ».
C’est dans la tension entre ces deux pôles, les restitutions de la parole dans la bande dessinée et les circulations de la parole autour de l’image narrative, que l’on essaiera d’esquisser les contours d’un « style oral » du récit dessiné.
***
- 17 avril 2026 - 16h-18h (Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, salle D421) : Une certaine gêne à l'égard du canon
Matthieu Letourneux (Université Paris Nanterre) - “Peut-on imaginer une stylistique des formes sérielles ?”
Cette communication se proposera de questionner l'idée d'un style en régime sériel qui se définirait au niveau de l'architexte. Éditeur, périodique, collection ou marque engagent un pacte communicationnel avec le consommateur qui s'attache à une identité architextuelle qu'on peut rapprocher de la notion du style. On parle ainsi couramment d'un style "Série noire", d'un style du "Libé" des années 1970, ou d'un style Pixar, et l'on peut même dire qu'il existe un style Apple. Tous renvoient en creux à une fonction-auteur, celle d'une marque-auteur si l'on veut, qui fait de cette marque (le titre du journal, de la collection ou de la marque déposée) l'autorité derrière les objets qui en assure l'identité. Mais peut-on pour autant parler dans ce cadre d'un style sériel ? C'est la question que nous poserons dans cette communication. Cette idée sera envisagée à partir de concepts comme celui d'énonciation éditoriale, mais aussi du storytelling et du storyworld de marque.
Sabine Teyssonneyre (Université de Poitiers - EESI) - "Construire le sens avec style, 5 autrices en bande dessinée"
Que se passe-t-il quand la bande dessinée abandonne la figuration explicite pour construire le sens par la couleur, le fragment, la répétition ? Cette intervention propose une réflexion sur la construction plastique du sens dans la bande dessinée contemporaine, et comment le style se forge dans les choix qui en résultent.
Nous prendrons pour point de départ le travail d'Aidan Koch, artiste américaine peu connue en France, chez qui une tache au crayon de couleur jaune suffit à signaler un personnage. Ses œuvres, profondément synesthésiques, reposent aussi sur une économie de moyens en dessin assez marquante. Pour comprendre comment elles construisent le sens – et le style – d’un même geste, nous les mettrons en dialogue avec celles de quatre autrices : Maïté Grandjouan, Stefanie Leinhos, Bettina Henni, et Margaux Duseigneur.
***
- 12 juin 2026 - 16h-18h (Maison de la Recherche, 28 rue Serpente, salle D421) : Drôleries du style
Avec Zoi Kaisarli (Sorbonne Université) et Henri Garric (Université de Bourgogne)